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L’Envers de la guerre/I/02

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Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916p. 21-33).


OCTOBRE 1914


— Chaque soir, on nous rapporte du Quartier Général la phrase : « Situation inchangée », téléphonée elle-même du G. Q. G. Briand réaccompagne jusque sous nos fenêtres M. Thomson à 10 heures du soir et simule le fastidieux coup de téléphone.

— Les Américains que nous voyons à Bordeaux disent que les Allemands d’Amérique se groupent en deux camps, ceux qui répudient l’Allemagne et ceux qui cherchent à éveiller l’enthousiasme pour la cause allemande.

— Dans un même journal, au 15 octobre, on peut lire un article d’un socialiste qui prévoit la fin des armements après cette guerre et un article d’un général qui prévoit une refonte formidable de l’artillerie et du génie, des corps nouveaux, du matériel lourd, etc. C’est l’image de l’incertitude de ce que sera demain.

— Cruppi, ancien ministre, dit que les trois quarts des livres actuels seront invendables. Il met Bourget dans ceux dont on se désaffectionnera. Il se peut, au contraire, que seuls les livres de cette école réactionnaire soient en faveur. Le renouveau religieux, le renouveau socialiste semblent devoir se disputer l’avenir.

— On dit par plaisanterie que les notes d’un soldat allemand pourraient être ainsi libellées : « Dans l’armée française, on voit des Arabes, des Sénégalais, des Hindous, des Belges, des Anglais. On y voit même des Français. »

— Je racontais devant Briand que, dans le train qui me ramenait de Saint-Amand à Bordeaux, j’avais parlé de la situation avec un député nègre. Il me dit : « Il la voyait en noir ? »

— Quand on confronte les premières dépêches annonçant l’anéantissement de la cathédrale de Reims avec les photographies de ce monument, presque intact dans ses grandes lignes, on conçoit cette tendance à l’exagération contre laquelle il faut se roidir pour rester juste.

— On connaît l’anecdote du général nasillard qui, en manœuvre, demande à un soldat : « Qu’est-ce que c’est qu’un camp ? » Le soldat entend mal, se trouble, croit que le général lui demande l’explication d’une injure brève et courante, empruntée à l’anatomie féminine. Confus, baissant le nez, il murmure : « Oh ! mon général, c’en est un qu’est pas ben dégourdi. »

On s’est servi de la même confusion de mots pour appeler Poincaré, par allusion à son départ pour Bordeaux : « Le camp retranché de Paris. »

— 18 octobre. Déjeuner à Andernos, sur le bassin d’Arcachon. Il y a Viviani, M. Thomson et sa fille Valentine, Mme Guillaumet et moi, en une auto. Il pleut. C’est devenu un tic chez Viviani (président du Conseil) de mettre tous les insuccès sur le dos des Anglais « qui arrivent toujours trop tard ». Il prévoit une « paix bâtarde après une lutte indécise ». Il paraît amer et las. La petite salle à manger, au rez-de-chaussée de l’auberge, est froide et sombre. On amène la table près du feu et près de la porte-fenêtre. Peu à peu, on dégèle. Mme Guillaumet, qui est alsacienne, est entre les deux ministres, très empressés auprès d’elle… On dirait une allégorie : l’Alsace investie par les Français. Nous sommes seuls dans ce charmant Andernos. Et cependant, le maire a flairé le président. Il le pince sur la digue et l’entreprend sur les travaux de sa commune.

— À propos des atrocités allemandes, Viviani disait que, dans une armée de 3 millions d’Allemands, il peut bien y avoir 25.000 brutes.

— Le 22 octobre se dessine un courant pour le prompt retour à Paris. Poincaré est en tête du mouvement. Il subit l’influence de son courrier anonyme, qu’il dépouille soigneusement.

— Un sous-préfet me dit : « Je ne suis pas mobilisé parce que j’ai perdu onze phalanges au service. » Instinctivement, je regarde ses mains, qui sont intactes. Ce doit être aux pieds. Mais que c’est étrange, cette nécessité de se justifier, de se légitimer. Dans la paix, on n’a pas le souci d’un devoir commun.

— Déjà on voit poindre des articles sur la guerre rédemptrice.

— Parmi les anecdotes imprimées, je relève celle des cibles. Au-dessus des tranchées, des deux côtés, on dresse des cibles où tirent les adversaires. Et on salue de hourrahs les plus jolis cartons. Ce tir-là, au moins, c’est inoffensif.

— On dit aussi que beaucoup d’Allemands ayant été garçons de café et d’hôtel en France, il suffit de crier devant leurs tranchées : « Garçon ! » pour les faire tous dresser.

— On me raconte ce joli trait : en avant des tranchées, il y a des patrouilles rampantes qui vont ramasser les blessés. Une de ces patrouilles trouve un officier allemand intransportable. Et pendant cinq jours, elle lui apporte à manger.

— Un soldat français faisait le mort le long d’une haie. Enfin il se hasarde à se soulever. Mais un Allemand se démasque de derrière un arbre et, d’un signe, lui fait : « Non… ».

— Les Russes ont battu en retraite en octobre. On avait dit qu’ils écraseraient les Allemands comme un rouleau à vapeur. Tristan Bernard dit que le rouleau fait de la marche arrière.

— La religion catholique met la main sur ce qui est faible : malades et blessés. Ce sont des chants, des douceurs, de petits cadeaux. Quelle habile et forte emprise…

— Je vois un petit volontaire de dix-sept ans. Certes, il a la foi patriotique. Mais combien sa joie est vive de se montrer en soldat à des jeunes filles, rencontrées sur le cours de l’Intendance.

— On veut voir dans les cruautés allemandes un côté sadique. On signalera le village où ils contraignent une jeune fille à se promener en mariée, puis la fusillent. Un autre où ils se servent d’un voile de première communiante comme d’un linge hygiénique. Mais en savaient-ils l’usage primitif ?

— Briand dit que les maris cocus lisent avec mélancolie le communiqué : « Rien de nouveau sur le front. »

— Un fabricant d’acier pour obus, auquel on rend des soldats comme ouvriers, me dit : « Je vais enfin savoir ce que les ouvriers peuvent rendre au maximum. Car s’ils ne travaillent pas, je les renvoie au front. »

— Une femme est furieuse parce que je lui démontre que son mari n’est pas exposé. Elle veut qu’il le soit, ou le paraisse. L’affection est vaincue par le respect humain.

— Pour la seconde fois, je vais voir les miens à Saint-Amand (Cher) où ils ont été se réfugier. La première fois, j’y avais été en auto, de Bordeaux. La seconde, en chemin de fer. Je voyage avec une infirmière débarquant de Rabat. Elle m’avoue qu’elle se faisait la main à la guerre de revanche. À Tours, de jeunes garçons sont brancardiers. Ils ont le bonnet de police. Ils marchent au pas pour porter des civières vides. Un vieux les imite. Ils bousculent la foule. Comiques et touchants, ils sont le sentiment de sauver la France. Entre Tours et Vierzon, des femmes et des enfants offrent, à quiconque porte un uniforme dans le train, des fruits, du lait, du café, des tartines, du chocolat, des cigarettes. Les soldats, gavés, finissent par ne plus accepter que par politesse. Ah ! un peu de cette solidarité dans la paix ! Les gares sont transformées en ambulances, en postes militaires. Il n’y a plus de salles d’attente.

Au retour, entre Saint-Pierre et Tours, j’entends deux familles qui se sont rencontrées. Elles énumèrent leurs morts aux armées avec une résignation stupéfiante, comme s’il s’agissait des victimes d’une catastrophe naturelle, une éruption volcanique. À Angoulême, on glisse sur une civière, dans un compartiment voisin, un blessé qu’un éclat d’obus a atteint aux reins et paralysé. Une infirmière le sonde en route. Sa femme ou sa maîtresse l’assiste. Elle est blonde. Elle dit à l’infirmière : « Il ne veut pas croire que je l’aime toujours… » Quand l’infirmière va se laver les mains aux W. C., ils s’embrassent éperdument sur la bouche. L’infirmière, de retour, regarde pudiquement la nuit, par les glaces du couloir.

Dans les gares, on voit aux kiosques à journaux de pimpantes publications illustrées, toutes arrêtées au numéro d’août, comme les affiches de théâtre sur les colonnes Morisse à Paris.

Je cause une partie de la nuit avec un petit sous-lieutenant revenant du front. Il descend à 4 heures du matin. Une jeune fille arrive sur lui comme une balle et se soude à lui… Oh ! tant d’amours, celles des mères, des sœurs, des épouses, des amantes, ont donc été impuissantes contre tant de haines !

— Cette guerre aura bien montré que l’officier de réserve et de territoriale a donné autant que l’officier d’active. Et cependant il est à craindre que l’officier professionnel ne continue d’avoir seul le prestige, alors que le commerçant, le bureaucrate, devenus officiers, auront couru les mêmes risques.

— Il faudrait, pour rester juste, se transférer de temps en temps dans l’âme ennemie.

— Je vois bien le malentendu entre l’opinion générale et la mienne. Le dogme, c’est que l’Allemagne a attaqué la France. Alors, tout de nous est justifié, la guerre est embellie, elle est sainte, elle nous fait honneur. Seulement, cela s’est-il passé si simplement ?

Et alors, au lieu de dire de la guerre : « Quelle cochonnerie ! » on aime mieux dire des Allemands : « Quels cochons ! »

— Mon petit neveu Claude veut « couper la tête des Boches » (ce mot de Boche pour Allemand a pris avec rapidité). Il a cinq ans, son éducation se fait. La haine descend en cascade les générations. Il est vrai que, étant dans le Cher, il ajoute : « N’est-ce pas, ils sont encore loin, maman ? »

— L’esprit français le plus répandu se refuse à admettre la mauvaise nouvelle militaire. Il se cramponne, il s’accroche. Il ne veut pas se rendre.

— Tristan Bernard écrit que l’humoriste n’a plus raison d’être pendant la guerre, car il voit l’humanité d’un regard personnel, sous un jour spécial et, actuellement, l’esprit français a revêtu un brillant uniforme.

— Il dit aussi que ses compagnes, travaillant au tricot pour les soldats, sont devenues des vers-à-laine comme on dit des vers-à-soie.

— Ceux qui disent qu’il faut briser le militarisme, ou l’impérialisme, ou l’empire allemand, avouent implicitement qu’ils voulaient la guerre, puisque le but leur en paraît nécessaire.

— Je vois des cartes postales qui représentent le Kaiser pendu, saigné, guillotiné.

— À Bordeaux, une marchande de réticules ne peut pas suffire aux commandes, tant elle a à fabriquer des sacs de deuil.

— Le plus indéfendable des actes allemands, c’est la bombe aérienne sur la ville ouverte. Il est vrai qu’on prétendra viser des gares, ateliers, etc. En fait, à 2.000 mètres, quelle folie de croire qu’on peut viser un certain toit ! Je lis cependant que le journal La Libre Parole s’est cru visé par un taube, dans l’océan des toits de Paris…

— Les ministres se plaignent de savoir l’emplacement des troupes allemandes et d’ignorer celui des troupes françaises.

— D’ailleurs, le mépris, l’oubli où l’armée laisse la nation resteront un des traits de cette guerre.

— L’ancien ministre Raynaud voulant accomplir une mission en Angleterre, Viviani dit qu’il n’a pas besoin d’aller si loin pour se faire rouler.

— La religion de la patrie est plus oppressante que toute autre. On pourrait dire : « Je ne crois pas en Dieu. » On ne peut pas dire : « Je ne crois pas en la patrie. » C’est un culte qu’on ne peut pas ne pas pratiquer. Cela rappelle le régime des suspects, cette tache sur la Révolution. Mais puisqu’on aime si ardemment sa patrie en guerre, que ne garde-t-on un peu de cet amour pour le temps de paix, où on ne fait rien pour elle ?

— C… se demande pourquoi les Allemands ont déchaîné la guerre, étant donné leur état florissant et les risques encourus. (On répond : ils surproduisaient, ils couraient à la faillite.)

— Un ivrogne engueule un chauffeur. Il vomit crescendo toutes les injures et finit par « mauvais Français ». Évidemment, c’est le pire, dans l’exaltation religieuse du sentiment patriotique.

— J’entends recommander comme interprète un officier dont le frère a été tué. La personne qui le patronne croit devoir ajouter : « Il y a autant de danger dans ce poste qu’ailleurs, sans quoi je ne le demanderais pas. » C’est un sentiment qu’il est nécessaire d’exprimer.

— Le prince de Monaco, qui était fort bien avec le kaiser, aurait été invité par les Allemands à verser 500.000 francs pour éviter le pillage de son château de Marchais.

— Il y a des fonctionnaires, comme les postiers, qui avaient des instructions contradictoires pour le cas de guerre. Les anciennes disaient de faire le désert devant l’ennemi. Les nouvelles de rester pendant l’occupation allemande. Lesquelles suivre ?

Mme Guillaumet était à Orléans voir un de ses fils malade à l’hôpital militaire, au moment de la mobilisation. Ce fut d’abord une stupeur. Les hommes abandonnèrent la soupe. Les cuillers retombèrent dans les gamelles. Puis un sursaut : « Eh bien, on va leur casser la gueule. » Et aussi la résignation : « Puisqu’il le fallait. »

— Car il s’avère bien qu’on a donné aux masses le sentiment de la guerre inévitable.

— Dans un hôtel à Bordeaux, deux voyageurs : « Il commence à y avoir des articles pessimistes. » Et l’autre, péremptoire : « Moi, je ne les lis jamais. »

— Je demande à l’un de nos ministres : Qui coordonne l’action de l’armée et celle de la marine ? Je n’obtiens pas de réponse précise. Le Conseil des ministres, suppose-t-il…

— Pour chacun, une question, des questions se posent : A-t-il été au feu ? A-t-il vu le feu ? A-t-il été derrière le feu ? C’est un baptême nécessaire.

— Un des fils Guillaumet, dont on était sans nouvelles depuis deux mois, écrit. Il est prisonnier, blessé, à Nuremberg. « Je ne mourrai pas, petite maman. Je ne crois pas qu’il faudra me couper la jambe. Cependant la plaie est bien vilaine… Maman, ne souffre pas. C’est bien assez que je souffre… »

— Et elle, la mère, avoue qu’elle a moins souffert de perdre mari, parents, enfants. Ce n’étaient pas des deuils voulus par des hommes, ce n’étaient pas des deuils qu’on aurait pu empêcher. Et puis, quelque chose la bouleverse : son fils est là, sur un coin de la terre, où elle ne peut pas aller.

— Ah ! l’État-Major général manque de psychologie. S’il se doutait de l’attention qu’on met à lire, entre les mots, le communiqué. S’il concevait ces millions d’êtres qui l’attendent…

— Le malentendu se creuse entre l’armée et la nation. La seconde n’existe pas pour la première. Une municipalité représente-t-elle que la rupture volontaire d’un pont va affamer la ville : « Je m’en fous », dit le militaire.

— 26 octobre. L’équilibre européen existait si bien entre les nations qu’il subsiste entre leurs armées.

— On me raconte le sombre départ de Poincaré pour Bordeaux à la gare d’Auteuil, le président se heurtant aux chariots à bagages, la femme accompagnée de sa femme de chambre, l’une prise pour l’autre par quelques rares officiels…

— Deux ouvriers causent des malheurs de la guerre. Et, avec l’inexprimable accent bordelais : « Ce n’est pas lâcheté, mais on a quelque chose qui pèse sur l’estomaque. »

— De Tristan Bernard. On dit « prononcer » une attaque. On devrait dire souvent « balbutier » une attaque.

— Du même : deux hommes jouent un grand rôle dans la guerre. Pourtant l’un a dépassé de 40 ans la limite d’âge et l’autre aurait été réformé par tous les conseils de révision : François-Joseph et Guillaume II.

— Ah ! cette faiblesse humaine de se rejeter les uns sur les autres les responsabilités, aux heures mauvaises. Voilà que l’on traite Joffre de vieil officier d’Afrique, roublard, assurant l’avenir, son avenir (29 octobre).

— C’est en apprenant par le communiqué une attaque au sud d’une ville qu’on apprend la perte de la ville. C’est un tour d’esprit singulier, qui porte une marque invariable.

— On me lit une lettre d’une mère qui a perdu ses quatre fils. Et il y a trois mois de guerre.

— Deuxième lettre du fils Guillaumet, de Nuremberg. Resté vingt-quatre heures à l’abandon, blessé, les Allemands, en passant, lui donnaient à boire, et des fruits.

— On cherchera comment s’occupaient les ministres, à Bordeaux, aux heures de loisir. Quelques-uns furetaient chez les antiquaires. D’autres avaient une amie installée aux environs. Beaucoup, très conjugaux. Sembat appelle sa femme « mon chéri ». Elle appelle son mari « ma jolie ». Certains étaient très laborieux. Tous étaient simples.

— Sembat dit que l’égalité réclamée par les socialistes est réalisée par les bourgeois dans la guerre, où toutes les valeurs sont nivelées et comptent également.

— Il y a tant de prisonniers allemands en France et ils s’y trouvent si bien qu’il faudra chasser cette seconde invasion.

— « Nous ne sommes pas en guerre avec l’Autriche ! » La phrase est de Mme Viviani. Cependant l’Autriche est le seul pays auquel la France ait déclaré la guerre. L’erreur peut se défendre, tant on est hypnotisé par le duel France-Allemagne.

— On écrit : « Les changements de généraux allemands dénotent chez eux une grande démoralisation. » Chez nous, ce n’en est pas une. Ainsi, nous ne pouvons pas nous « transférer » dans la peau des adversaires.

— Récit du colonel Bouttieaux, que j’ai rencontré depuis vingt ans à toutes les manifestations « aériennes » et qui vient d’être nommé directeur adjoint de l’Aéronautique. Auparavant, il était en Lorraine. Avant d’expliquer le terrible effet des fléchettes et des bombes à air liquide, il s’excuse d’un mot : « C’est abominable, mais c’est la guerre. »

Pour raconter sa visite au fort qu’on bombarde, ou sa descente en feuille morte avec l’aviateur Garros, il a une simplicité qui voile son orgueil et, juste assez, l’aveu de son émoi initial.

Il est stupéfait du pessimisme qu’on respire à Bordeaux, en contraste avec la confiance des armées. Il estime que les Allemands sont à leur maximum (28 octobre).

Il reconnaît la qualité d’accrocheurs des Allemands. Ils rendent inexpugnables des forts de Vauban que nous n’avons pas pu défendre (Reims, Lille, etc.). Il dit : « Ce sont de rudes jouteurs ! »

Il raconte la scène où on dut évincer des constructeurs d’avions, ou les inviter à construire pour leurs concurrents heureux, afin de ne conserver que quatre types, demandés par les armées (Voisin, Gendron, M. Farman, Morane).

— Le jardinier de Mme Thomson, à Méry, écrit d’un fort de Verdun où il est mitrailleur. Ce qui l’inquiète, c’est sa serre…

— Il y a une sorte de rigidité religieuse dans ces décisions qui interdisent aux officiers de recevoir leur femme, même à l’arrière-front.

— 28 octobre. On a supprimé les gardes civiques. Un de ces citoyens avait arrêté en auto Millerand « avec un personnage qu’on n’avait pas pu identifier ». C’était Poincaré.

— J’entends dire : « Que voulez-vous ? La publicité financière était tombée à rien dans les journaux. Il leur fallait la guerre. »

— Un monsieur dit à Mme X… : « Je suis censeur. » Elle réplique : « Ah ! C’est vous qui écrivez ces jolis articles en blanc… »

— Certains ministres expliquent tous les insuccès par la défaillance des territoriaux.

— Après la Marne, une femme se lamentait dans son village pillé et incendié par les Allemands : « Ils m’ont pris mes provisions, mon argent, mes marchandises… Et puis ils ont emmené mon mari. »

— Le fils d’un avocat à la Cour de cassation était élève-officier. Cela retardait son départ au front. Il se fait rayer pour partir plus vite. Son père le lui reproche : « Tu aurais pu me prévenir. » Il répond : « Question personnelle. » Étrange problème : quelle part devraient avoir les êtres aimés dans ces décisions ? L’amour de la patrie doit-il l’emporter sur toutes les amours ?

— Lettre d’un médecin de Vichy, pacifiste. Il se reconnaît une mentalité nouvelle, avide de vengeance et de férocité. D’autre part, il se plaint qu’on raconte à la foule, non la vérité, mais des fables.

— Une histoire abominable, rapportée de Paris. Une mère veut voir son fils aux tranchées. Refus. Elle se déguise en soldat, arrive aux lignes, fait avertir son fils par un camarade. Ils se voient une heure. Mais l’ennemi a attaqué. Abandon de poste. Le soldat est fusillé.

— Dans une maison pillée, le propriétaire retrouve tout, en tas, et en plus, un énorme stock de conserves laissé par les Allemands.

— Autre maison pillée. Le propriétaire avait six gravures rares. Il doutait de deux d’entre elles. On ne lui a laissé que ces deux-là.

— Les ministres sont ombrageux pour ceux d’entre eux qui vont à Paris. Ils tremblent de les voir pactiser avec ce pouvoir civil qui s’est installé au Lycée Duruy — affaires civiles du camp retranché — vrai ministère à tendances réactionnaires.