L’Envers de la guerre/I/03

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Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916pp. 34-50).


NOVEMBRE 1914


— Les corps territoriaux présentent un curieux état de bouleversement social. Beaucoup de gens riches ont négligé de prendre des grades dans l’armée, par ennui des stages fréquents. Des humbles, qui étaient sergents dans l’active, sont devenus lieutenants de réserve. Aussi, dans la tranchée, le contremaître est souvent le chef de son patron. D’où la discipline à l’envers. Un simple soldat dit à son capitaine : « Je t’emmerde. » Le capitaine n’ose pas sévir. Ce serait le conseil de guerre.

— Des dames ne peuvent pas voir un homme, à moins qu’il ne soit déliquescent de vieillesse, sans s’écrier : « Pourquoi n’est-il pas au front, celui-là ? »

— Les Bordelais chez qui je loge sont sans nouvelles, depuis le début de la guerre, de leur fils sergent. Il y a quelque chose d’oppressant dans leurs demandes de conseils et d’appui. On peut si peu ! Et alors, chaque matin, c’est de ma part une fuite tragi-comique, pour les éviter, le long du corridor, les étapes dangereuses franchies successivement : la bicyclette du garçon accrochée au mur, la grosse armoire, la porte de leur chambre, la panoplie, l’échappée sur la cuisine où se tiennent mes hôtes.

— Comment nier le mouvement de haine et de revanche de ces dernières années ? Le théâtre, le livre, la politique l’attestent. Oui, nous avons reçu un coup de tonnerre. Mais nous avions dressé la pointe en l’air.

— Quand on descend en soi-même, on trouve une amère ironie dans ces mots accolés : les lois de la guerre.

— Et cette prétention de tracer les frontières de l’horreur, de décréter que le sous-marin est légal, que la mine flottante ne l’est pas… C’est toujours des façons de tuer.

— Une circulaire donne à l’autorité militaire le contrôle sur les cérémonies cultuelles dans les hôpitaux. L’élément civil proteste contre cette légalisation des Cultes, en régime de séparation. Briand, intérimaire à la Guerre, soumet le cas à Millerand, qui est à Dunkerque, par téléphone. Puis, prudent, il passe l’appareil à Viviani.

— Une jeune femme a établi un ouvroir de réfugiées à Lourdes. La ville est fort religieuse. Il paraît que là-bas il y a des neuvaines où on adjure Dieu « pour avoir un gouvernement chrétien. » Et dans ce milieu de vieilles bigotes, on ajoute : « Dix guerres pareilles, la moitié de la France aux Allemands, pour avoir un gouvernement chrétien. » Il est souvent question dans leurs propos de « la France châtiée ». C’est une idée catholique que la France est punie de son régime par la guerre.

— Un de nos ministres va volontiers chez les antiquaires. Il ne veut pas y être reconnu. Un quidam le surprend, le reconnaît, le salue, commence : « Monsieur le… » L’autre coupe et, pour donner le change, se fait passer pour un photographe de carrière. Il fait même l’article à la brocanteuse, qui se défend : « Oh ! j’ai passé l’âge de me faire photographier. »

— L’indemnité de 1,25 par femme et 0,50 par enfant a fait des heureuses parmi celles que l’époux battait après avoir bu son salaire. « Vingt-cinq sous et pas de mari ! Pourvu que ça dure ! »

— Frédéric Masson, historien et académicien, apprend que Poincaré, allant à Paris, assistera à une séance académique : « Il va à l’Académie parce qu’il s’y sent sous une coupole. »

— La jalousie interministérielle étonnera ceux qui placent les hommes sur un plan supérieur au réel. Ainsi, les ministres ont de l’ombrage pour celui d’entre eux qui visita le front. Lors d’une deuxième absence de Millerand, on ne veut pas donner à Briand l’intérim qu’il exerça une première fois. On veut le punir d’avoir visité Verdun. On veut donner cet intérim à Delcassé. Et alors Briand se plaint de Poincaré en propos amers, après lesquels il ne reste plus du président que les os.

— La mentalité des militaires professionnels vis-à-vis des civils — qui ont fourni la nation armée — rappelle celle des directeurs de théâtre vis-à-vis de ceux qu’ils appellent « ces cochons de payants ».

— Quand un cuirassé anglais est coulé, on annonce qu’il était croulant de vieillesse.

— La crainte des zeppelins sur Londres trouble les Anglais. Afin que le palais royal soit épargné, on aurait simulé ailleurs les cordons de lumières qui entourent ce château. Voilà un ailleurs où les appartements ne doivent pas être chers.

— On raconte… que le Kronprinz, attiré par la chasse aux perdreaux en Champagne, aurait compromis, par une journée de battue, le sort de son armée.

— Qui croirait à cette avidité ministérielle qui précipite chaque ministre vers la signature d’un décret dont il veut la paternité ?

— Les prisonniers allemands de Blaye, avec leur jaquette grise, leur feutre mou, leur placidité joyeuse, évoquent des boys-scouts oubliés et vieillis en villégiature.

— Le fils Colson s’est engagé. En un mois, il est devenu un artilleur qui s’étonne de ses prouesses. Le père — régisseur du domaine de Mme Thomson — prononce avec son bon sens champenois : « Et ils disaient qu’il leur fallait trois ans pour faire un soldat ! » Il est certain qu’après la guerre — si l’on peut discuter — cet argument des classes parfaitement dressées en trois mois servira aux partisans d’un service réduit.

— Qui paye les 18.000 francs[1] d’un général ? La nation. Et l’ignorance méprisante du militaire quant au civil en prend un caractère assez choquant.

— Clemenceau a un secrétaire, Mandel, auquel on prête une grande influence sur son patron. Celui-ci, qui la nie, s’en plaint drôlement : « Quand Mandel pète, on m’accuse d’avoir mangé des haricots. »

— Les partisans de la guerre sont dans l’extase, la jouissance. Au lendemain d’un raid de zeppelins sur Londres, il y en a un qui s’écrie dans l’Écho de Paris, dans une sorte d’éréthisme patriotique : « Comme demain sera beau et toujours plus glorieux ! »

— Au 3 novembre, le directeur de l’aéronautique et son adjoint envisagent une prochaine invasion de dirigeables sur Paris.

— Communiqué anglais du 5 novembre : « Nous fîmes des ennemis, au cours d’une excellente contre-attaque, un prodigieux massacre. »

— Difficile d’établir la vérité historique. Au cours du deuxième voyage à Paris de Poincaré, les uns disent qu’il fut sifflé. Les autres, acclamé. Tous avaient peut-être raison. Question de quartier et de forces de police.

— À propos de la reprise possible des théâtres et des obstacles à ce projet, M. Thomson dit : « Pas de famille où il n’y ait du noir. »

— On parle toutefois de prolonger la vie des cafés jusqu’à 10 heures du soir, d’encourager les matinées, les concerts.

— Au début de la guerre, on appela la classe 1914. Seize cents jeunes gens étaient convoqués à Bar-le-Duc. Vainement essaya-t-on d’arguer que la ville était menacée, qu’ils risquaient d’être pris. On les y convoque tout de même.

— On fait un Livre Jaune sur la guerre. Des rapports de nos représentants en Allemagne disaient que les articles et discours de Humbert et Clemenceau ont joué un grand rôle dans la décision de l’Allemagne. Viviani a fait rayer ces deux noms sur les épreuves, pour épargner ces deux hommes dans l’Histoire.

— Il y a toujours (5 novembre) des froissements sur le retour à Paris. Le Conseil des ministres s’émeut d’une note de l’agence Havas où Poincaré semble dire que le Gouvernement le retient à Bordeaux. Viviani et Briand, le même soir, à l’État-Major, en attendant le communiqué, éclatent à haute voix en propos amers contre le président devant des officiers.

— Curieuse, cette autorisation de faire dire des messes dans les hôpitaux. On crée ainsi autant de chapelles, qu’il sera plus tard difficile de supprimer. Millerand doit subir la suggestion de l’État-Major et peut-être de personnes plus proches.

— 7 novembre. Briand raconte sa visite dans l’Est. Il décrit les deux tranchées. L’allemande n’a qu’une issue, gardée par un sous-officier, revolver au poing. La française est libre. Il y a promiscuité des officiers et des soldats. Des hommes viennent se plaindre de la poste militaire à Millerand. Le général Dubail répond à l’un d’eux : « Voyons, crois-tu que le gouvernement n’ait pas autre chose à faire que de te chiper ton mandat ? Retourne à ton affaire. »

Ces hommes seraient joyeux comme des gosses. Ils sont en partie de plaisir. Quant au G. Q. G. c’est un bureau. On se croirait aux manœuvres. Ces officiers jouent une partie. C’est un match de boxe. Bien joué. Mal joué. Ils observent les règles.

D’accord avec Joffre et Sarrail, Briand a voulu télégraphier qu’il a visité un fort de Verdun en bon état. On suspend néanmoins sa dépêche.

— Sarraut, ministre de l’Instruction publique, qui est méridional, s’enquiert auprès de Joffre et de Sarrail, méridionaux, de la conduite des méridionaux au feu. Et chacun fait : « Ah ! dame… »

— Briand signale le danger des commandants de région qui profitent de leur pouvoir dictatorial pour donner une tournure cléricale à cette dictature. Et cela sur une population affaiblie et éprouvée.

— Ce fut en surprise qu’on amena Briand dans une des communes alsaciennes occupées par nos troupes. L’auto s’arrêta devant une mairie naguère allemande et une sonnerie de clairon éclata. On dit à Briand : « Vous êtes en Alsace. » Briand dit : « C’est rigolo. » C’est son mot chaque fois qu’il est ému.

Quand on lui parle des effroyables pertes en hommes, Briand dit : « Que voulez-vous ?… » Il espère encore une ère de paix pour les générations futures.

— Briand raconte qu’à Épernay chaque officier allemand avait entre ses jambes sa bouteille de champagne et se défiait de ses voisins de table. Un commandant allemand, dans le même esprit, monta déguster dans sa chambre, pendant le repas commun, une cervelle — pas humaine — qu’il s’était fait cuire. Puis il redescendit à table.

Les femmes un peu violentées n’aimeraient point à le raconter, d’après Briand. Il ajoute qu’elles ne paraissent pas autrement fâchées, ni anxieuses d’une autre invasion.

— Parmi les ministres, c’est à qui ira le plus près du feu. C’est un concours crâne et intéressé.

— Nous croisons un régiment. La classe 1914. Des têtes de vingt ans. C’est à pleurer. Et on a le sentiment que c’est de la foule anonyme, du troupeau, un chiffre, pour ceux qui en disposent. L’individualisme est mort pour un temps. Ah ! comme on comprend la joie des réactionnaires !

— Le romancier Romain Rolland, réfugié en Suisse, relève, dans une feuille de ce pays, que les journaux ne notent que la férocité, la haine. Jamais ils ne retiennent les traits de générosité mutuelle, de bienveillance relative. Et leurs excitations font, par contre-coup, de nouvelles victimes.

— À Lormont, près Bordeaux, un poste arrête notre auto. Ces hommes ont déjà tué deux passants qui n’obéissaient pas assez vite. Le caporal dit : « Vous seriez le président de la République que vous ne passeriez pas. » Il paraît qu’on vient de changer la forme des sauf-conduits depuis la veille. Que de zèle perdu ! Plus on descend dans le Midi, plus on est opprimé par le militaire. Briand dit : « Marseille est en état de guerre. »

— Briand, devant qui on vante les exploits au couteau des Indiens Gurkas, réclame ironiquement quelques anthropophages aux armées.

— Si on n’avait pas une exacte idée de la personne humaine, on serait surpris de voir les petits intérêts politiques se manifester si fort au milieu des effroyables événements. Ainsi, il y a antagonisme entre Poincaré d’une part, Viviani et Briand de l’autre. Ceux-ci lui reprochent d’accaparer, d’empiéter, de jalouser.

Briand a même voulu partir. Il a quitté le Conseil avant la fin. C’était encore à propos du retour à Paris. Poincaré attribuait à Briand je ne sais quelle note parue dans le Temps. Il a fallu, dans l’après-midi de ce jour, que Sembat et Thomson allassent chapitrer Briand, lui montrer la gravité de son départ dans l’occurrence, et enfin l’entraîner à la présidence. L’entrevue même débuta mal. Car Poincaré dit d’abord : « Je suis rassuré en apprenant que vous êtes trois, car il ne s’agit pas d’un envoi de témoins. » Cela finit par une accolade, dont Poincaré prit l’initiative. Mais le mécontentement couve. Viviani, lui, se plaint toujours de l’impolitesse de Mme Poincaré.

Dans ses explications avec Thomson et Sembat, Briand rappela amèrement sa part dans l’élection présidentielle. Il dit avoir fait une loyale démarche près de Bourgeois qui accepta, puis se déroba. Jaurès aussi était partisan de cette dernière candidature. Mais devant la retraite de Bourgeois, Briand donna son concours à Poincaré.

— Dans une lettre de soldat : « Nous entrons dans un village. Du sang ! Du sang ! Il n’y en a pas encore assez. C’est du boche. » On dira ce qu’on voudra. L’ère qui réveille et qui excite de tels sentiments est une affreuse époque.

— Briand prétend qu’il rêve, après la guerre, de quitter la politique et de s’amasser, comme avocat, 3 ou 4.000 francs de rente.

— On apprend aujourd’hui qu’il y a du brouillard sur le front. Je me réjouis de penser que ce jour-là on se tuera moins. Et c’est une grande pitié de penser que je ne peux même pas exprimer cette satisfaction, si humaine, tant l’atmosphère est devenue cruelle.

— La faculté de téléphoner est réservée aux ministères. Et comme on connaît la largesse de cœur des Thomson, beaucoup de gens viennent leur demander de téléphoner pour avoir des nouvelles d’un parent au front, obtenir une autorisation, débrouiller une arrestation injustifiée, etc. Cette faculté du téléphone et leur pouvoir charitable ont fait de leur ministère une sorte de bureau central de la douleur.

— En lisant le pathétique discours prononcé à Reims par Viviani, presque sous les obus, bien qu’on ait choisi un faubourg hors de portée, je le rapproche de sa lassitude désabusée et je comprends la diversité de l’être, sans doute sincère dans ces deux expressions opposées.

— Cette théorie du dédoublement explique Poincaré, voulant rentrer à Paris (10 novembre) pour soigner sa popularité et disant par ailleurs qu’il ne rentrera que sur un ordre de Joffre.

— La douane prétend toucher des droits sur des vêtements que les Américains envoient à des œuvres de réfugiés.

— Un torpilleur, en septembre dernier, c’est-à-dire un mois après la déclaration de guerre, voulut se ravitailler en charbon à Alger. Refus. Le commandant montre une montagne de charbon sur le port. On lui répond : « Ah ! on ne peut pas y toucher. C’est le stock de guerre ! »

— Briand me dit qu’il veut, au point de vue galant, reconquérir une chaste réputation. Je lui dis que c’est une entreprise encore plus difficile que la Fédération des Gauches (un groupement avorté, qui s’orientait nettement, malgré son titre, vers la Droite). Il a un sourire flatté.

— Parmi les dangers du pouvoir militaire, il faut signaler le cas des vieux officiers retraités qui commandent les régions et qui donnent souvent carrière à leurs sentiments cléricaux. C’est ainsi qu’ils réquisitionnent les écoles laïques et laissent rouvrir les écoles « libres », c’est-à-dire religieuses.

— De Mme Cruppi. À Luchon, 2.000 blessés n’eurent pas de chirurgien pendant trois semaines. L’avocat Labori avait fait déplacer le titulaire, qui opérait avec une petite lame aiguisée chez le serrurier.

— L’Angleterre et l’Allemagne publient des listes de morts et de blessés. La France de la Révolution, du Progrès, du Droit, de la Liberté, la reine des Nations, garde le silence.

— Nul ne sait qui est la Censure.

— Un soir, Mme X… éclate en sanglots. Elle pense au départ de la classe 1914, de cette jeunesse jetée à la mort. Et, dans l’ordinaire de la vie, elle veut envoyer l’univers entier au front.

— Au Conseil des ministres, on consacre environ une heure un quart à la lecture des dépêches diplomatiques, trois quarts d’heure aux dépêches militaires. Puis viennent les finances, les travaux publics, le commerce.

— Quand les Allemands reprennent Dixmude (11 novembre), le communiqué parle de ce village (5.000 habitants}.

— On me dit souvent que le Français pille. Dans les tranchées, on voit des abris faits de boiseries rares, tendus de tapisseries vénérables, des hommes vêtus de linges de femme pris dans les villages.

— On me cite aussi des trêves entre tranchées ennemies, par exemple pour aller prendre, par le grand froid, de la paille d’une meule placée entre les deux lignes.

— On cite aussi ces troupes ennemies, si lasses, pendant la retraite de Charleroi, qui, un soir, dans un village, firent semblant de ne pas se voir, glissèrent l’une contre l’autre, dans l’ombre.

— Une des causes certaines de la guerre, c’est d’empêcher à tout prix l’application de l’impôt sur le revenu, qui devait dater du 1er janvier 1915.

— On dit que des soldats lèvent la main gauche dans les tranchées. Une balle s’y loge. C’est la blessure heureuse, la bonne blessure, très recherchée.

— L’astronome Normann, patronné par Painlevé, a inventé un repérage phonétique des batteries ennemies. Il se heurte au mauvais vouloir des artilleurs, qui poursuivent des expériences analogues, servent mal ses essais, lui prêtent des canons inutilisables, etc.

— La tranchée est un sillon où fermentent 2 millions d’hommes. Quelle sera la moisson ?

— On dit : « C’est guerre » ou « Ce n’est pas guerre ». Le champagne n’est pas guerre. Alors on le boit en carafe ou on le remplace par du Corton.

— Propos de couloir de wagon : « À Esternay, on a violé des femmes sous les yeux de leur mari. Espérons que nous aurons notre tour. — Ils criaient : Amis, camarades. Mais, deux mois avant, ils nous avaient trompés. Alors, on les a tués tous les soixante. — Joffre fait de jeunes généraux, comme Napoléon. — Nous travaillons pour nos enfants. — Depuis 70, nous tremblions sous les menaces des Allemands. Nous en avions assez. — Delcassé, en voilà un qui sera dur, pour les conditions de la paix ! Ah ! ce n’est pas l’ami du kaiser ! »

— Visite au château de Blaye, qui contient 800 prisonniers allemands. Un vieux commandant de gendarmerie en fait les honneurs. Il interroge ces hommes avec une sévérité paternelle. Ceux qui parlent français répondent avec un empressement souple. L’un d’eux dit qu’il est « négoziant, mon commandant ». Les autres rient, se poussent du coude, amusés, comme de grands gosses. Et sur notre passage, ils accourent, claquant l’un contre l’autre leurs talons ferrés, tandis que le vieux commandant les salue gravement.

— Une maman, répétant ce qu’écrit son fils, dénigre les Anglais asservis à leurs coutumes, le thé, le tub, perdant ainsi des tranchées qu’il faut reprendre.

— Dans les milieux comme la Croix-Rouge, la légende s’accrédite que le Parlement a refusé les crédits en temps de paix pour l’artillerie lourde.

— Les journaux publient une lettre d’une mère : « J’ai sauvé mon fils jusqu’à 17 ans de toutes les maladies. J’en suis heureuse, puisque je puis aujourd’hui offrir sa vie à la patrie. »

— Les médecins constatent que les périodes mensuelles des femmes ont été bouleversées par la guerre.

— On ne peut pas dire : que quiconque a quatre fils mobilisés devrait en avoir un à l’abri.

— Un magasin annonce une mise en vente d’eau de Pologne.

— À déjeuner, les deux présidents des deux Chambres. Un Deschanel très frappé, très pathétique, un peu grandiloquent. Quant à Antonin Dubost, une ruine.

— Dilemme : une femme est violée par les Allemands. Elle est enceinte. L’enfant est à demi-français. Doit-on la faire avorter ? Doit-elle l’élever ?

— Dans le milieu du Conseil d’État, la consigne est de jouer au bridge, pour « s’empêcher de penser ».

— Il en est donc des nations comme des femmes ? Il faut qu’elles voient périodiquement leur sang ?

— Painlevé, président de la Commission des Inventions, se plaint de n’être pas autorisé à aller à Reims. L’État-Major a horreur du Parlement.

— Un directeur de journal, à déjeuner. Il donne le vertige. D’après lui, ce sont les Anglais qui ont fait tuer le prince héritier d’Autriche, le pape, le pape noir, Jaurès.

— Les articles militaires écrits par de vieux officiers sont d’un comique sinistre. Il y en a un (22 novembre) qui nous conseille de ne pas reprendre Lille parce que la typhoïde y règne chez les Allemands.

— Les lettres publiées disent : « J’en ai tué dix ! J’en ai tué vingt ! » Et on ne publie rien de généreux, de tendre, de joli, d’humain. Seule, la férocité est exaltée, étalée.

Mme Greffulhe oublie chez le préfet de Bordeaux un modèle de pantalon de soldat destiné à faire housse sur la culotte rouge. Le préfet est en conférence avec son personnel quand un huissier vient lui dire : « La comtesse Greffulhe réclame son pantalon qu’elle a oublié chez M. le Préfet. »

— Doumergue à déjeuner. Il a une érudition abondante et savoureuse, qui fait oublier sa banalité extérieure et les histoires plus ou moins véridiques de son passé de petit robin colonial.

— Un officier se plaint devant moi que la poste fonctionne trop bien, car les lettres amollissent les hommes.

— Un des directeurs de la Télégraphie aux armées est de passage à Bordeaux. Vivant au G. Q. G., il dit que Joffre est une magistrale fourchette.

— Ce matin, mon propriétaire, qui est sous-chef de division à la mairie, n’est pas à son bureau. Il a fallu une cause grave. Le fils est mort. Sergent. La lettre de l’agence de Genève ne laisse pas de doute. La femme pleure. L’homme rage de ne pas savoir où, quand. Il dit : « C’est assommant. »

— Lecture du Livre blanc britannique. On y discerne l’incoercible fatalité des mobilisations qui craignent de se laisser dépasser, qui se hâtent et préparent ainsi le drame. Et ceci. Au 30 juillet, Poincaré fait dire à l’Angleterre : « Si vous vous mettez à nos côtés, c’est la paix. Prononcez-vous. » L’Angleterre refuse, disant qu’elle veut voir se développer les événements. On a le sentiment que les destinées de la planète oscillaient à cette minute autour d’un axe précis.

— Dans une liste de décorations (23 novembre) je vois promus officiers Du Paty de Clam et Driant. Le premier fut l’actif artisan de la condamnation du capitaine Dreyfus. La révision du procès l’accabla. Dix ans après, il tente de se relever, vainement. Et il entraîne dans sa chute le ministre Millerand, qui s’était prêté à sa tentative de réintégration. Et le voici, grâce à l’abominable aventure, réintégré, promu… L’autre, depuis trente ans, dans des livres à succès, prédisait La guerre de Demain. Demain venait, et pas de guerre. Et voilà qu’enfin la prédiction se réalise.

— Chacun, d’avance, escompte le profit de la guerre. L’un écrit : « Il faudra rétablir les anciennes provinces. » Un autre : « Il faudra réapprendre les grands classiques du xviie siècle. » Chacun suit âprement sa chimère.

— Chaque jour, sous les plumes réactionnaires, revient l’affreuse légende : on n’avait pas préparé le pays à la résistance. S’il tient, c’est grâce aux hommes, malgré l’impéritie du régime.

— Un brigadier de gendarmerie arrive chez Mme Guillaumet et lui annonce que son fils Philippe est déserteur. Or, il est blessé et prisonnier à Nuremberg. Quand elle a cité ses preuves et ses puissants amis, le brigadier lui demande de l’avancement pour son fils, qui est postier.

— Un artilleur disait à Briand qu’il ne pouvait pas essayer ses obus parce qu’il n’avait pas son champ de tir habituel. « Pas de champ de tir ! s’écrie Briand. Et les 600 kilomètres de front ! »

— Interdiction d’écrire aux prisonniers français autrement que pour leur donner des nouvelles de leur famille. Rien de la situation. Alors, à un prisonnier qui a deux petites filles, on donne des nouvelles d’une troisième qu’on appelle Victorine et qui est la France. Victorine a eu une crise, elle va mieux, elle attend son complet rétablissement.

— Au déjeuner (le 28 novembre) Briand, les Sembat, Bouttieaux, Mme de Flers. Bouttieaux admet que les zeppelins peuvent venir sur Paris. Ils partiraient de Cologne vers 4 heures après-midi, passeraient nos lignes à la nuit et seraient sur la ville à 10 heures du soir. (Le général Hirschauer voyait surtout les zeppelins sur Londres, départ de Belgique à 4 heures du matin et arrivée sur Londres à 8 heures en hiver.)

— Briand poursuit ses rêves bucoliques, une petite maison, pêche et chasse. Quant à Sembat, ce n’est pas sans mélancolie que l’on constate son goût du pouvoir, son épanouissement ministériel, sa friandise de son titre — étant donné qu’il avait adhéré à un groupe dont le statut et la force exigeaient le refus du pouvoir.

Des circonstances exceptionnelles lui ont permis de jouir d’une puissance qu’il dédaignait par principe, mais c’est assez triste de voir ces hommes — même Guesde, toujours simple, mais roulant en auto, se hissant dans son wagon réservé — jouir si heureusement, si ingénument du pouvoir.

— On dit veuve, orphelin. Il y a des mots pour la femme qui a perdu son mari, ses parents. Il n’y en a pas pour celle qui a perdu son enfant.

— À signaler les prières-chantages, qu’on reçoit et qu’il faut renvoyer à neuf personnes, sans quoi « le malheur sera sur soi et sur ceux qu’on aime ».

— On ne peut pas dire : que les dames espagnoles ont demandé à tous les combattants de faire trêve la nuit de Noël.

— On ne peut pas dire : que Joffre a eu tort, dans son ordre du 10 septembre 1914, de dire qu’il préparait depuis 44 ans la Revanche. Et cependant, cela autorise l’Histoire à dire que cette guerre ne fut pas uniquement une agression allemande.

— On ne peut pas dire : que les Allemands ont encore des ressources.

— À Londres, on a mis des abat-jour sur les réverbères. La Loïe Fuller, qui lança les danses lumineuses, dit à Lord Kitchner que ces réflecteurs éclairaient magnifiquement le sol. Il répondit que cela ne faisait rien, puisque les londoniens étaient contents.

— Sous une gravure de l’Illustration, je lis cette putride fadeur : « La rouge rosée abreuve les guérets que fécondait la sueur des laboureurs. »

— Fin novembre 1914, les ministres ignorent le nombre des hommes aux armées. Ils sont obligés de se fonder sur le nombre de rations fournies par l’Intendance, nombre qu’il a fallu connaître pour fixer celui des bouteilles de champagne à distribuer dans la nuit de Noël.

— Le retour à Paris sera jusqu’au bout une question ardue. Le mot d’ordre de rester à Bordeaux est donné par les journaux réactionnaires, par les gens qui sont restés à Paris et par le petit gouvernement de Paris. Aussi apparaît-il pénible d’y obéir. D’autre part, on a lancé des insinuations venimeuses : en rentrant à Paris, le Gouvernement va exposer la ville à des attaques de zeppelins, à de nouveaux efforts de briser nos lignes. Alors, on hésite. On parle d’une cote mal taillée : les ministres rentreraient sans leurs services…

— Déjeuner chez les Sembat, au Lycée de Longchamps, où nichent trois ministères. Ensuite, promenade dans les bois et les sources de Gazinet, le site préféré de Sembat. Leur puissante « Daimler » nous précède. Elle est conduite par deux soldats et quand ils étendent chacun un bras vers le vide pour nous faire stopper, on dirait qu’il n’y a qu’un conducteur, d’une énorme envergure. Sembat explique un projet de reconstruction des maisons démolies, en hygiène et en beauté. On offrirait une prime aux propriétaires consentants. Si bien que le Nord serait finalement supérieur au Midi.

  1. Il s’agit de francs-or, une fois pour toutes.