L’Envers de la guerre/I/04

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Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916pp. 51-60).


DÉCEMBRE 1914


— Au Conseil des ministres du 1er décembre, Ribot déclare qu’il rentrera le lundi suivant à Paris, en tous cas : « Vous devenez révolutionnaire ». sourit Sembat. « Comme vous naguère », distille Ribot.

— On ignore tout des départements envahis, plus que de l’Allemagne. C’est une autre planète.

— Le militaire brime et méprise le civil. Il y a un fossé entre les deux éléments. Et c’est d’autant plus extraordinaire que, sauf 30.000 professionnels, les 5 millions de militaires sont des civils provisoirement revêtus d’uniformes.

— On ne peut pas dire : que les Allemands, d’après les premières rumeurs qui nous parviennent, auraient ingénieusement organisé les régions envahies, excitant la production industrielle dont ils réquisitionnent la moitié, etc.

— Anatole France aura eu un sort singulier dans cette guerre. Il eut d’abord le courage d’envisager la reprise de l’amitié allemande dans la paix. Affolé par les blâmes dont on l’accabla, il sauta d’un extrême à l’autre, demanda à s’engager à 71 ans. Au conseil de révision, on lui fit respectueusement remarquer qu’il n’était plus apte au service armé. Tristan Bernard prétend qu’on le porta : ajourné.

— 2 décembre. Un américain nous revient d’Allemagne. Voici quelques-unes de ses impressions :

De la première défaite russe, en Mazurie, des colonels allemands revinrent fous, deux se suicidèrent, d’avoir entendu les cris de milliers de Russes jetés aux étangs.

Ce massacre est l’œuvre du général d’Hindenbourg. Lorsqu’on vint lui demander de reprendre du service pour la guerre, il y mit comme condition de ne dépendre de personne.

Les Allemands sont sûrs de leur succès. Ils trouvent les Belges bêtes d’avoir résisté et blâment les Français de n’avoir pas fait alliance avec l’Allemagne après la prise d’Anvers. Seule, l’élite est effleurée d’un doute. Ils sont persuadés qu’ils ont été attaqués par leurs envieux voisins de l’Est et de l’Ouest. Ils admirent Joffre et les Français depuis la Marne, parce qu’ils estiment la force.

— Decori, secrétaire général de la Présidence, raconte qu’il a reçu une lettre du chansonnier Botrel : « Je fais une grande pièce de vers où je parle des yeux azurés de M. Poincaré. Au fond, de quelle couleur sont les yeux du président ? » Decori l’a adressé à Mme Poincaré.

— Decori raconte aussi que récemment le Kaiser couche trois nuits à Bruxelles dans trois logis différents. La troisième nuit, il eut une crise d’otite et on appela un médecin bruxellois que l’on garda au gîte jusqu’au départ de l’empereur.

— Dîner avec Briand, l’amiral Aubert, Peixotto. Briand dit qu’on a eu tort de rayer de la Légion d’honneur tous les Allemands, qu’il y a moins d’atrocités qu’on ne le dit. Il raconte que des officiers allemands, pillant un château, ouvrent une porte, voient un portrait de Napoléon Ier, s’arrêtent et saluent.

— Toujours de Briand. Un homme repasse le conseil de révision. Le général demande : « Pourquoi était-il réformé ? — Il ne voit pas, mon général. » Le général regarde la fiche de l’homme : « Comment, il ne voit pas ? Il est inspecteur ! »

— Je lis dans un journal : « L’obéissance allemande est passive et moutonnière. Un régiment allemand entre dans un village, musique en tête. Les Français le mitraillent. Tous les hommes tombent. Le fifre seul reste debout. Et comme l’ordre est de marcher, le fifre avance et continue de jouer. Quelle servilité ! » Cet exemple pour montrer la déviation de la mentalité pendant la guerre. La presse est animée d’ailleurs tout entière d’un pareil esprit. Sa responsabilité sera énorme devant l’Histoire et devant nos descendants.

— Lecture du Livre Jaune, le livre diplomatique français. On sent là de pâles pantins qui s’agitent au milieu des formules. Ils sont le jouet d’instincts formidables. On s’aperçoit, en particulier, que l’Italie ne fut pas prévenue de l’ultimatum serbe. Et on ne comprend pas pourquoi l’Allemagne s’est privée de cette alliée, qui n’était tenue d’exécuter ses engagements que si elle avait été consultée. (Bienvenu-Martin.) Surtout s’il y avait eu « coup monté », l’Allemagne devait prévenir l’Italie pour l’avoir avec elle.

— L’ancien ministre B…, écœuré de n’être pas du ministère, en veut surtout à Briand et Poincaré et dit : « Voilà ce que c’est que de faire de la politique avec des bonneteurs. »

— Tristan Bernard hésite, veut s’engager. Puis, il se reprend et, avec son bon sourire, il dit : « J’irai voir Millerand et je lui ferai passer un bulletin ainsi libellé : « Objet de la visite : demande à recevoir une « blessure légère devant l’ennemi ».

— Les fous, ce sont ceux qui ne pensent pas comme tout le monde. Depuis la guerre, ils ont changé de côté.

— On ne peut pas dire : qu’on souhaite la courte durée de la guerre.

— Parlant d’une prochaine saison d’Opéra, on me dit : « On va reprendre Patrie. » À quoi je réponds : « On ferait mieux de reprendre Lille. »

— Sur un rapport sommaire d’un médecin-major, on a fusillé trois soldats pour mutilation volontaire. Ils se seraient blessés avec leur fusil. On en autopsie un et on trouve dans la blessure une balle de shrapnell allemand.

— Viviani dit qu’il y avait à la Sûreté générale un carnet bleu où étaient inscrits 4.000 noms de gens qu’on devait arrêter le 1er jour de la mobilisation. Il s’y opposa.

— C’est à un déjeuner à l’hôtel de Bayonne. Viviani lance que la leçon donnée par la France, c’est l’exemple d’une nation élevée depuis quarante-quatre ans sans religion, sans dieu, et qui pourtant a pu combattre dignement et magnifiquement sans autre idéal que celui de la justice et de la liberté, et résister ainsi aux nations subjuguées par les croyances et les dogmes. J’ai le pressentiment qu’il essaye là son discours de rentrée.

D’ailleurs, en ces premiers jours de décembre, c’est un homme tout différent de celui d’Andernos, lequel, désabusé, le front dans sa main et le coude sur la table, mangeait des haricots verts avec sa fourchette à huîtres. Maintenant il est sûr de la victoire finale. On dirait qu’il a été convaincu par ses propres discours. Une dame me dit : « C’est qu’il a vu Mlle P… ». Elle cite le nom d’une actrice des Français dont on le dit l’amant.

— Dans le Livre Jaune, livre français, on voit, au 29 juillet 1914, la recherche d’une alliance franco-allemande par les Allemands. Était-ce un piège ?

— Dans ce même Livre, on trouve chez les Allemands, parmi les causes de guerre, la répugnance à un impôt sur les successions, correspondant à la répugnance bourgeoise à un impôt sur le revenu en France. Car enfin, ce dernier fut ajourné. On ne l’a pas pour le 1er janvier 1915. Mais à quel prix !

— Et tant de causes diverses à l’extension du conflit apparaissent dans ces livres diplomatiques ; la surenchère des mobilisations, une émulation contagieuse, la crainte de se laisser dépasser par le voisin. En France, je me rappelle bien, par l’exemple de Trouville, qu’on convoquait individuellement avant la mobilisation. Que l’enseignement de cette folie soit celui-ci pour nos descendants : en service obligatoire, mobiliser, c’est se battre.

— Nous prétendons atteindre avec les bombes d’avions des points stratégiques en Allemagne. Il est probable que les Allemands doivent parler de même. Et les uns et les autres tuent des civils. Ainsi venons-nous de faire à Fribourg-en-Brisgau.

— Il y a une mentalité d’État-Major qui est internationale et qui se manifeste dans la rédaction des communiqués. Les Russes, rendant Lodz, disent qu’ils rectifient leur front.

— Le 6. Retour à Paris.

— Montet, député socialiste de Lyon, caporal à Épinal, en permission, donne ses impressions. Il est frappé de l’effort clérical. On attire le soldat au culte catholique à coups de quarts de vin. On fait d’un enterrement un pompeux service public. Il dit qu’au grand ennui de Poincaré, on a envoyé une partie suspecte des habitants de Sampigny dans un camp de concentration. Rambervillers, qui n’a pas été occupé par l’ennemi, a été pillé par l’infanterie coloniale.

Mme Montet, qui est doctoresse, conte ceci : un instituteur blessé a répondu à l’invite d’une religieuse d’assister au chapelet : « Le chapelet, je m’en fous. » Un mois après, sortant de l’hôpital, il avoua qu’il aurait crevé de faim sans l’assistance de ses camarades. Il était blessé aux mains.

— Séance de reprise du 22 décembre à la Chambre. Je la vois d’une coupure de l’hémicycle, prérogative des chefs de cabinet !… Oh ! le prestige des paroles sur ce peuple… Ainsi évoque-t-on la Grèce antique. Et plus les discoureurs affirment la décision d’aller « jusqu’au bout », plus on se lève, plus on hurle, plus on épileptise.

— Je rencontre dans ce couloir Gheusi, directeur de l’Opéra-Comique et officier d’ordonnance de Galliéni. Il me dit que, dans son théâtre, on refuse chaque soir 1.500 personnes ; les baignoires sont occupées par des femmes en deuil. Elles viennent pleurer. La musique seule adoucit et détend leur chagrin.

Il me raconte aussi — comme attaché au Gouvernement militaire de Paris, cette fois — la folle histoire d’un capitaine que sa femme ne voulait pas quitter à Compiègne. C’était contraire au règlement. Menace d’être renvoyé au dépôt si elle s’incruste, il la tue.

— En cette fin décembre 1914, Pichon mène campagne pour l’intervention du Japon. Une partie du Gouvernement s’en irrite : cela gêne les négociations officielles. Et puis, si cette intervention aboutit, celui qui l’aura réclamée en bénéficiera…

— Une lettre du front du capitaine L… Il a fait décimer une compagnie qui fuyait. Oh ! la double horreur de ces hommes fusillés par des Français.

— Tous les députés sont en civil. C’est une grave question qu’on a débattue au Conseil. Voyait-on un lieutenant interpeller le ministre de la Guerre ? Cette hypothèse sacrilège a suffi pour régler le débat. Le veston a triomphé.

— Le député Painlevé me dit l’extrême résistance des bureaux de la Guerre, qui ne veulent pas se croire en guerre. Et la répugnance aux inventions civiles, les lenteurs incroyables pour améliorer le matériel (quatre mois, juillet-novembre, pour répondre sur une modification d’affût au canon de marine de 16, afin d’en faire une arme de siège). Et de même pour les grenades, les armes à courte portée, que réclament les malheureux dans les tranchées. Partout la même lenteur. Ces professionnels veulent avant tout accaparer les questions. Il y a un artilleur qui étudie une catapulte, comme chez les romains.

— Le professeur Widal raconte sa visite à la Marne. L’armée de Paris n’avait pas de service d’arrière, ce qui explique les morts laissés sur le terrain. Tous étaient noirs et gonflés. Des Sénégalais géants. Le docteur B…, qui l’accompagnait, ne put se décider à enlever les médailles d’identité. De retour à Paris, les deux médecins étaient imprégnés d’une telle odeur de cadavre qu’ils disaient au garçon de restaurant que chaque plat sentait mauvais.

— Quel regret de ne pas pouvoir publier la vraie chronique des tranchées. Un jour, on s’interpelle, front à front : « Il ne vient donc pas vous voir, votre kaiser ? Nous, notre président vient. — Non ? — Si. » Une heure après, les Français ont hissé un vieux haut-de-forme sur un bâton, le promènent et l’inclinent gravement, au-dessus de la tranchée. Il est aussitôt criblé de balles.

— Je dîne avec Pierre Loti chez les B… Il est en capitaine de frégate, le crachat de grand officier de la Légion d’honneur sur le téton droit. Et, quand nous prenons congé, il met là-dessus un manteau d’auto et un feutre clairs.

— Le député Montet conte encore que Barrès, en mission à Épinal, le rencontra chez le préfet au cours d’un bridge. Le voyant en soldat, Barres lui dit : « Vous êtes à la plus belle place ». Et Montet : « Si vous voulez la prendre ? »

— À la Chambre, un étranger dans une tribune demandait : « Où est la droite ? où est la gauche ? » Un ardent patriote lui répondit : « Il n’y a plus ni droite ni gauche. Il n’y a que des Français. »

— Les humoristes sont devenus les grands-prêtres du patriotisme. Capus pathétise au Figaro, Franc-Nohain à l’Écho de Paris, Grosclaude agite le drapeau du Journal, et Donnay, qui mange de l’Allemand une fois par semaine dans l’Intransigeant, déclame à l’Académie : « Les pensées s’élèvent et les églises s’emplissent. » Ainsi le Chat Noir (le cabaret où naquit l’école humoriste et où chanta Donnay vers 1885) officie sur l’autel de la patrie.

— Quand je répétai cette dernière réflexion à Briand, il me répondit : « Quoi d’étonnant ? Les femmes qui ont eu une jeunesse légère ne finissent-elles pas par donner le pain bénit ? »

— Le général Sarrail, républicain, écrit à un ami : « J’espère échapper d’ici la fin de la guerre à toutes les embûches. Et je ne parle pas de celles des Boches. »

— Le fils C… est tué. Sa femme — vingt ans — se suicide. Il lui en avait laissé le pouvoir écrit.

— J’ai déjà eu cette impression que les ministres essayaient leurs pensées sur leurs voisins de table. C’est ainsi qu’à Blaye, Sembat a lancé cette réflexion : « La guerre a réalisé ce que le socialisme ne réalisait pas en paix, l’égalité devant les charges. »

— Beaucoup de vœux à l’occasion du nouvel an proche souhaitent « la fin de cette horrible guerre ». Mais cela ne peut se mettre que sous enveloppe. Cela ne s’avoue pas au grand jour de la carte postale.

— On dit : « Allons jusqu’au bout pour éviter la guerre à nos enfants. » Qui nous prouve que nos enfants auraient la guerre ? Dans le doute, on les fait tuer tout de suite. Ainsi Gribouille se jetait à l’eau pour ne pas être mouillé.

— Le Français qui s’habille en Allemand pour repérer le front ennemi accomplit un acte héroïque. L’inverse est une ignoble ruse. (Les journaux.)

— Je reviens sur Anatole France, qui a publié un papier d’un style admirable à l’occasion de Noël, où il paraphrasa en somme le manifeste des socialistes sur les buts de la guerre et où ils justifient leur attitude. Je crois que lorsqu’il offrait l’amitié française aux Allemands dans la paix, il obéissait à l’influence de la culture latine. Il se rappelait les Romains qui voulaient « que leurs ennemis vaincus devinssent leurs amis ».

— Bien des gens pleurent aux mots d’Alsace-Lorraine. Les Ardennes et les Flandres les émeuvent moins. Ils objecteront qu’elles sont temporairement envahies. Mais c’est égal : elles sont occupées, on ne s’en occupe pas !

— En cette fin d’année 1914, la guerre préoccupe moins. Il y a des gens qui s’habituent à la mort des autres.

— La formule de Pichon « finir vite et bien par les Japonais » est séduisante. Mais certains y répugnent parce qu’ils veulent une victoire « bien française » (nous sommes sept nations alliées, cependant), parce qu’ils ne veulent pas mettre de Jaunes dans le conflit. (Nous y avons mis des Noirs.)

— À l’hôpital 52 — l’hôtel du prince de Wagram, — on donne des concerts où l’on récite du gai, du tendre et du cocardier. Et comme ce sont des blessés des yeux, portant tous un bandeau, cela fait un étrange effet, cet auditoire qui rit et qui pleure d’un œil, la tête penchée.

— Les Allemands ont inventé le canon dit : le 420. Mais ils avaient aussi inventé le sérum dit le 606.

— C’est étrange, cette guerre de tranchées, où il y a des projectiles de fortune. Et quand j’entends que le droit lutte contre la barbarie, je pense que c’est à coups de boîtes à sardines remplies de mélinite.

— On donne des preuves de la préméditation allemande. Au 15 juillet 1914, un médecin allemand, dans une ville d’eaux, a dit à un cariste français : « Vous ne ferez pas vos trois semaines. » Il y a aussi le prince de Monaco à qui le kaiser a dit tristement, en lui montrant la flotte anglaise en juillet 1914 : « La guerre est proche. » Mais c’étaient des prédictions annuelles depuis dix ans.

— La réaction active sa campagne antiparlementaire. Si les députés parlent, on leur dit : « Allez au front. » S’ils se taisent et laissent la parole aux militaires, Paul Bourget écrit : « Vous voyez qu’ils sont inutiles ! »