L’Envers de la guerre/I/13

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Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916p. 151-158).


SEPTEMBRE 1915


— Feydeau raconte les bouffonnes exigences de la Censure théâtrale qui, par exemple, lui fait remplacer par un civil, dans une de ses pièces, un général péruvien.

— Le 1er septembre. Un chauvin m’envoie à bout portant quelques articles de son dogme. Les voici.

La guerre était inévitable. Le résultat sera nul. On recommencera bientôt. La jeune génération est guerrière. Des rixes éclateront avec les Allemands revenus en France. On n’avait rien préparé avant la guerre. Les Allemands étaient si insolents chez nous qu’au théâtre en n’osait plus parler (sic). On a tort de n’utiliser la classe 1916 qu’en congés de moissons, de semailles, etc.

— Le 3. Ce sera une des surprises de cette abominable aventure que le spectacle offert par les Balkaniques. Ces petits États se chicanent pour des bouts de frontières, la Serbie — pour laquelle la guerre mondiale a été déchaînée — hésitant aux concessions qu’on lui demande. Tandis que l’union, le concours de ces États eussent abrégé l’affreuse tuerie.

— Depuis des mois, la Russie abandonne une ville par semaine ou par jour à l’ennemi. Le lieutenant-colonel Rousset, critique militaire, après l’avoir nommée le rouleau compresseur, l’appelle la Pompe aspirante.

— L’imprimerie Charaire dresse pour les officiers des cartes de la Meuse au Rhin, et du Rhin à Berlin.

— Le tzar devient généralissime russe. C’est pour évincer le grand-duc Nicolas, libéral, parlementaire. On se demande s’il y aura lieu de créer une Régence, qui reviendrait à la tzarine. Or, elle est sous l’influence la plus étroite d’un pope illuminé, Raspoutine, germanophile avéré.

— Le 7. Painlevé a vu Castelnau qui lui tint le même langage résigné qu’à Foch. Painlevé s’en effara devant Poincaré. Quoi ? Risquer une offensive sous les ordres d’un général qui n’y croit pas ? Poincaré va voir Castelnau. Ce dernier dit qu’il n’était pas obligé de dire la vérité aux députés, qu’il tenait ce langage pour dérouter ses interlocuteurs, mais qu’en vérité il avait confiance. Ainsi s’expliqua Poincaré au Conseil. La créature est diverse. Castelnau fut peut-être successivement sincère dans des discours opposés.

— Le 9. L’optimisme béat, aveugle, encroûté, des classes bourgeoises ne cessera pas de me stupéfier. J’entends des voisins de wagon, qui viennent d’acheter les journaux. « Quoi de nouveau ? » demandent les femmes. L’homme répond : « Une victoire russe. » Notez que les Russes battent en retraite depuis quatre mois. Et c’est tout sur la guerre depuis Fontainebleau jusqu’à Paris. Une autre fois, une dame lit le communiqué après avoir pris un journal dans une gare et déclare d’un ton satisfait : « Nous avons gagné 400 mètres », puis parle d’autre chose. Ça leur suffit. Ils sont contents.

— Tristan Bernard, au téléphone où les conversations peuvent être écoutées, emploie une métaphore pour parler de la date de l’offensive. Comme nous projetions de faire une pièce ensemble, il me demande combien mon manuscrit a de pages. Je réponds : « 15 ». Ce qui signifie : c’est pour le 15 septembre. Cela devient un mot de passe. Il me demande si le manuscrit est rallongé, raccourci et, une fois où le bruit courut qu’on renonce à l’offensive, il interroge : « Est-ce vrai qu’on a jeté le manuscrit au feu ? »

— Le ministre de l’Instruction publique publie une circulaire sur la rentrée des classes. Il invite violemment les maîtres à pénétrer leur enseignement de la guerre, à en dégager les exemples, les leçons, les beautés.

Pas un mot pour en dégager aussi l’horreur, la stupidité, les deuils et les misères. Comment les générations futures se guériront-elles de cet absurde mal, si on les prépare à l’aimer ?

— On continue de sévir contre les alarmistes. Un jeune homme a dit dans un restaurant désert que des régiments avaient flanché. Il est condamné.

Autre fait-divers, découpé dans les journaux. Un ouvrier tient des propos « alarmistes ». Une femme l’injurie. Il l’appelle « vieille toupie » et se sauve. Quelques jours plus tard, elle le croise et le fait arrêter par un agent. Elle ne cache pas qu’elle a voulu se venger. Ainsi, la dénonciation peut, ouvertement, servir la vindicte.

— Défense de donner à boire aux soldats le matin avant 11 heures et l’après-midi avant 5 heures. Des permissionnaires qui ont voyagé deux nuits, des convalescents qui claquent de fièvre, doivent attendre.

À ce propos, un ministre raconte qu’il a voulu offrir, dans un thé où il était archi-connu, des consommations à une dame, sa fille et le fiancé de celle-ci, permissionnaire. Il est 4 h. 1/4. Le maître d’hôtel refuse respectueusement. « Soit. Donnez du thé à ces dames. » Nouveau refus. Le soldat pourrait boire dans leur tasse. Et le patron montre, en exemple, un officier qui s’en va pour permettre à ses deux compagnes de boire.

— Le 14. Dans un même numéro de La Liberté, celle-ci se félicite férocement de notre raid aérien sur Trèves, souhaite qu’on ait détruit de vieux monuments et tué beaucoup d’habitants, et intitule un article sur une incursion des avions allemands sur la côte de Kent : « les Pirates ».

— On évoque à nouveau devant moi des souvenirs du début de septembre 1914. Galliéni prenant les ordres de Millerand, décidant la guerre de rues dans Paris, désignant les ponts à faire sauter… Et Joffre demandant à Millerand l’avis du Gouvernement sur une offensive qui se présente dans des conditions très favorables, mais dont l’échec aurait les plus graves conséquences, Millerand assurant Joffre qu’il a la confiance du Gouvernement, qu’il a les mains libres, et que lui, Millerand, prend sur lui ce langage. Ce n’est qu’ensuite que Millerand rend compte de son initiative au Gouvernement.

— Sur la prochaine offensive projetée, j’entends dire que, du chef au soldat, tous ont confiance. Erreur. La majorité aux armées croit qu’on ne peut pas percer.

Le Temps du 15 annonce que les habitants de Nancy seront désormais avertis des taubes par des sonneries. On prend cette précaution élémentaire après 14 mois de guerre et maints bombardements ! Tel est l’effet de cet esprit de niaise fanfaronnade, de cette facilité moutonnière des populations de s’offrir aux bombes. Il a fallu 14 mois pour s’en affranchir !

— Parcouru les boulevards entre 10 et 11 heures du soir. L’obscurité, en contraste avec le souvenir illuminé de la paix, oppresse. Foule nombreuse. Seules, les façades de cinéma brillent. Les terrasses de café sont obscures, mais occupées par des gens qui, ainsi tapis dans l’ombre, ont l’air d’attendre quelque chose… Partout où il y a des chaises, des bancs, la foule respire, fait plage.

— Le 20. À Montmartre, je jette un autre coup d’œil. Toujours l’obscurité. Les cabarets classiques et les restaurants nocturnes sont fermés. Encore des cinémas, de petits music-halls. Un grand calme, où éclate le bruit des taxis en marche.

— Tristan continue de se servir de la métaphore du manuscrit pour parler de l’offensive. Et les Allemands ayant paru attaquer, il me demande si le manuscrit n’a pas été traduit en allemand ?

— Une pancarte dressée par les Allemands devant leurs tranchées : « Soldats du Nord, vous êtes tous cocus. Nous couchons avec vos femmes. » Réponse des tranchées françaises : « Nous nous en foutons : nous sommes tous du Midi. »

— Cruppi, ancien ministre des Affaires Étrangères, a fait une tournée en Europe. C’est un homme qui laisse paraître l’opinion favorable que chacun a de soi-même. Il est cordial et savoureux. De l’Italie, il dit que c’était le peuple neutraliste par excellence et que le miracle fut l’emballement provoqué par les Garibaldi, et d’Annunzio. Ces Italiens sont effarés de leur audace et veulent limiter le péril.

De la Grèce, il dit la popularité du roi, beau-frère du kaiser, l’impossibilité pour Venizelos d’agir librement. Il explique l’attrait pour les Bulgares de Kavalla, actuellement à la Grèce, et qui rapporte 200 millions par an comme entrepôt de tabac turc.

Ce qui le frappe chez les Bulgares, c’est l’argent jeté en déluge par les Allemands. Le roi Ferdinand veut Constantinople. Or, l’Angleterre a promis Constantinople à la Russie, par-dessus la tête de la France. « Cela doit être à vous », a dit le roi d’Angleterre à l’ambassadeur de Russie (1913-1914).

De la Russie, il représente le couple impérial comme des bourgeois spleenétiques. Ils ont un vif espoir en Dieu. Cruppi dit au tzar que lui seul peut agir sur Ferdinand de Bulgarie. À quoi le tzar : « Je lui ai payé trois fois ses dettes. Que voulez-vous que je fasse de plus ? »

Partout, Cruppi déplore que nous ne soyons presque pas représentés.

— Les patriotes admettent le fait que les avions allemands jettent sur nos villes des dragées empoisonnées.

— Le 22. La canonnade intense dans le Nord, un coup de téléphone triomphant de Joffre à Grazziani, font croire que l’offensive est commencée.

— Le 23. Étienne et Cruppi déjeunent avec Joffre. Ils confirment que l’offensive a débuté depuis deux jours. Joffre leur paraît en forme, œil direct et teint clair. Il a parcouru le front, vu les chefs de corps d’armée. Il en rapporte une impression de confiance unanime (je ne vois pas le général osant manquer de la défiance). Abondance de munitions, troupes qu’on est obligé de retenir. Joffre déclare que « s’il ne réussit pas cette fois-ci, il n’y comprendra rien ».

— Feuilleton : L’Araignée du Kaiser.

— Le 24. On expliqua l’échec des précédentes offensives par le mauvais état du terrain, détrempé de pluie. Ce matin, voyant l’averse, Tristan me téléphone : « Il tombe des excuses du ciel. »

— En un an, la mentalité des bourgeois n’a pas changé. Ils sortent des chiffres fabuleux : quatre Allemands tués pour un Français. Ils continuent d’affirmer que les Allemands fuient devant nos attaques…

— On me cite des métamorphoses amenées par la guerre : le braconnier qui revient gradé, affiné, parlant avec désinvolture de ceux qui étaient ses supérieurs sociaux ; et aussi le valet de chambre qui revient avec la Légion d’honneur.

— Il y a de graves coïncidences d’événements. Il faut envoyer des troupes en Grèce d’urgence, afin d’empêcher les Allemands d’arriver à Constantinople. La Grèce consent à notre passage a Salonique. Mais Joffre ne veut pas donner de troupes. Quant aux Serbes, ils veulent se jeter, disent-ils, sur les Bulgares avant que ne soit achevée la mobilisation de ces derniers. En deux jours, à les en croire, ils seront à Sofia. Les Anglais s’opposent à dégarnir franchement les Dardanelles. Enfin, les Italiens ne veulent pas débarquer à Salonique parce qu’ils sont en délicatesse avec les Grecs !

— On apprend que la brèche de l’offensive — elle n’est plus que de 500 mètres — n’a pu être franchie. On craint même pour les éléments qui ont passé. Poincaré, très nerveux, se plaint que l’État-Major ne l’informe pas exactement. Et comme on surprend d’habitude par T.S.F. le communiqué allemand vers 3 heures, il dit aigrement : « Enfin, nous saurons la vérité à trois heures… »

— Le 30, soir. Bouttieaux, navré, téléphone à 6 h. 30. Malgré le beau temps, on n’a rien fait. Les Allemands construisent une troisième ligne sur la Py. Il n’y comprend rien.

— Même soir. J’accompagne Tristan au ministère de la Guerre. On a le radio allemand annonçant qu’une brigade a passé par la brèche et a été décimée. 800 prisonniers.