L’Envers de la guerre/I/14

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Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916p. 159-169).


OCTOBRE 1915


— Les pères de six enfants sont mis dans la réserve de la territoriale. Une femme, ayant eu son sixième enfant pendant la guerre sans le concours de son mari, répond aux reproches de celui-ci : « Mais je l’ai eu pour que tu sois dans la réserve de la territoriale ! »

— Les Belges réfugiés à Serbonnes n’avaient jamais vu de vendanges. Ils s’y emploient et disent : « Mais c’est tout à fait comme dans les gravures ! »

— Comme oubli de soi du fait de la guerre, C… me dit qu’il croyait avoir un an de moins qu’il n’a. Son anniversaire du 1er octobre 1914 était passé inaperçu de lui.

— Tristan a assisté à une réunion de délégués anglais qui parlent devant Poincaré, Sembat, Pichon. Ce dernier dit que les sous-marins allemands détruits sont plus nombreux qu’on ne croit. À ce propos, Tristan affirme que des destroyers anglais se maquillent en bateaux marchands, se font arrêter pas les sous-marins, et les coulent en trois coups de canon. Comme il n’y a pas de survivants, nul ne dénonce le procédé. Est-il possible qu’on en soit à cette férocité mutuelle ?

— C’est le même Tristan qui me dit : « Je suis décidé à rester incrédule… jusqu’à la première bonne nouvelle. » Son père, 77 ans, très malade, dit à son médecin : « Le jour où on avance, ça va mieux. »

— Je voyage avec un médecin belge qu’on prend, à la couleur kaki de son uniforme, pour un Anglais. Il se défend : « Je ne voudrais pas plus être Anglais qu’être Allemand. »

— Il y eut Conseil les samedi 2 et dimanche 3. Toujours Salonique. L’imbroglio balkanique serait comique s’il n’était pas macabre. La Grèce annonce le samedi qu’elle tirera sur nos bateaux. Le dimanche elle est souriante. Dans l’intervalle, on lui a donné l’assurance qu’on ne traitait pas en sous-main avec la Bulgarie. De plus, la Russie, qui a libéré jadis la Bulgarie, lui a adressé un ultimatum, ce qui est assez fin. Quant à Delcassé, il est sombre et muet. On rédige des dépêches extérieures avec son seul consentement tacite. Un des ministres assure que le roi Constantin, pris par l’attrait des choses militaires, marchera : « C’est une foutue bête, dit-il, c’est le type même du militaire. » Millerand dit âprement : « Merci. » Cet avocat est offensé comme ministre de la Guerre.

— Bienvenu-Martin, qui vient de perdre son fils à l’ennemi, s’intéresse passionnément à l’offensive et dit : « Il n’y a plus que ces nouvelles-là qui puissent me consoler. »

— Le docteur P…, qui a aussi perdu un fils, est extrêmement patriote. On disait devant lui que Castelnau venait de perdre son troisième fils. P…, lui reprochant de n’avoir pas réussi l’offensive, dit : « S’il n’avait perdu que ses fils ! »

— Le 5. On prête à Castelnau diverses opinions sur l’offensive. Poincaré voulut l’aller revoir pendant l’action. Le général Pellé l’en détourne. Il était préférable que le président s’abstînt.

— On cite aussi ce trait d’habileté du G. Q. G., qui vient de donner la médaille militaire à Galliéni avec cet attendu : « pour avoir exécuté les ordres de Joffre ».

— En apprenant la mort de son troisième fils, Castelnau dit : « Je l’offre à Dieu et à la Patrie. » Ce sont de douloureuses dispositions pour poursuivre une offensive. Castelnau dit lui-même qu’il compte sur un miracle.

— Pasquet voyage avec un grand blessé retour d’Allemagne. Dans les camps de concentration, les Français exercent sur leurs gardiens une sorte de prestigieuse séduction. À ce point qu’on change ces gardiens toutes les 48 heures, de crainte que les prisonniers n’en fassent des serviteurs et même des complices.

Je rapporte cela devant de grands patriotes. Leur visage se ferme. Leur haine est si absolue qu’elle ne veut pas d’un rapprochement, si flatteur qu’il soit pour nous.

Ils répugnent aussi à admettre le fait, unanimement rapporté, que les Français prisonniers sont mieux traités que les Russes et les Anglais. Ils ne veulent pas que les Allemands aient une préférence pour les Français. Il leur faut une haine colossale.

— Parmi les raisons qui font continuer la guerre, il y a le fait qu’on ne la réalise pas ; il y a le manque de honte et de gêne à bien vivre, à se féliciter d’un plat réussi, à n’être pas troublé par les deuils du pays, les indicibles misères du front.

Mme X…, jugeant les auxiliaires d’après ceux qu’on lui donne comme infirmiers à son hôpital, déclare que c’est de la vadrouille, le rebut, le déchet de l’humanité. Elle en prend à témoin le notoire écrivain Ernest-Charles, mobilisé au Service de santé, et le supplie de lui donner d’autres infirmiers que ces odieux auxiliaires. Il lui répond, amer et confus : « Mais, madame, je suis auxiliaire. »

— Je me rappelle, chez Gabriel Voisin, peu avant la guerre, un mot du lieutenant de vaisseau C…, qui glorifiait la guerre, qui la disait nécessaire à l’industrie : « Sans la guerre, qu’est-ce qu’on construirait, monsieur ? Des ascenseurs ! » Il faut voir avec quel mépris il me jetait cela.

— Je continue d’être stupéfait des sacrifices d’hommes et d’argent que ce pays consent pour l’idée de patrie dans la guerre, alors qu’il en est avare dans la paix…

— Le 5. La retraite de Venizelos a provoqué une émotion extrême dans l’opinion.

— Oh ! oui, après cette guerre, il faudrait supprimer — mais on n’osera pas — les traités secrets, les vieux usages diplomatiques, les pouvoirs souverains, il faudrait étatiser les industries de guerre, surtout la métallurgie, les fournisseurs d’armée. Et encore, supprimerait-on l’instinct barbare, le réveil de la volupté « de crever des ventres, d’entrer dedans », la saoûlerie culminante et totale de tuer en gloire ?

— Le 9. Delcassé fait annoncer sa démission, sous couleur de maladie, au Conseil de ce jour. À cause de l’effet que cela produirait en ce moment, on lui délègue Ribot et Millerand. Poincaré dit à Ribot : « Vous représenterez l’autorité » et à Millerand : « Et toi, l’amitié ». Delcassé consent à ajourner sa décision.

Un des ministres, parlant de cette démission, dit : « C’est un coup de poignard dans le dos ». Irrité du procédé, le même avoue que Jean Cruppi a rapporté de Saint-Pétersbourg la preuve que Delcassé, y étant ambassadeur, a préparé la cassure avec l’Allemagne.

— Delcassé, le 6, a envoyé une dépêche à Athènes, disant qu’un précédent télégramme n’était pas de lui. C’est celui qui fut élaboré, lui présent, au Conseil, le 2 ou le 3. Il dit aussi qu’il laissera aux Affaires Étrangères la preuve de son désaccord avec le Gouvernement.

— Le 13, on interpelle le ministère sur la démission officielle de Delcassé. La confiance est votée par 372 voix contre 9, mais il y a 200 abstentions, dont 150 républicains. C’est la première fois depuis la guerre.

— Beaucoup de gens disent qu’en cas de victoire allemande cela ne vaudrait pas la peine de vivre, que chacun, dans sa sphère, ne pourrait plus réaliser les conditions du bonheur. Ces mêmes gens réalisent ces conditions de bonheur, cependant, sous une hégémonie bien plus terrible encore, celle de la mort… Ils apprécient un plat, s’échauffent en parlant de leurs entreprises, bref en continuant leurs affaires, leurs plaisirs et leurs amours.

— Le ministre d’État du Luxembourg, Eyschen, qui vient de mourir, avait vu, en fin 1914, notre ministre à Berne, M. Beau, pour lui parler d’une paix séparée, France-Allemagne. J’ignore si on en parla au Conseil.

— Même ignorance quant aux offres analogues de la Turquie. Pierre Loti persiste à dire que ses amis turcs, récemment encore, auraient offert d’entrer en conversation.

— La légende veut que le roi de Grèce ait reçu un coup de poignard de sa femme, sœur du kaiser et dont il est fort épris. Situation dramatique, celle d’un souverain pris entre son peuple et sa femme.

— Le 14. Le colonel Driant, gendre du général Boulanger, dit à la Commission de l’armée qu’un des généraux engagés dans l’offensive de Champagne aurait échoué dans la prise de la deuxième ligne, faute de munitions d’artillerie. Un député exige le nom du général, « une brute ou un scélérat ». Driant refuse.

— La figure de Delcassé doit rester comme celle d’un des principaux artisans de cette guerre. Il semble qu’il ait été hanté toute sa vie par la haine de l’Allemagne, haine passée à l’état de monomanie et de mégalomanie. C’était une affaire entre lui et le kaiser. La planète n’était que le ring de ce match. « À nous deux. » Il a souvent fait applaudir sa folie et pratiqué longtemps sa méthode, qui consistait à mettre ses collaborateurs devant le fait acquis, devant des papiers signés par lui à leur insu. Je crois que sa monstrueuse aventure, traversant la vie de la France, commence avec Fachoda. Elle se poursuit avec l’affaire marocaine, l’année d’ambassade à Saint-Pétersbourg au début du règne de Poincaré. La guerre la couronne.

— Le 15. Dîner avec le colonel R…, du Service des munitions. En mai dernier, les armées réclamèrent 400.000 couteaux à virole. R… chercha ses modèles à la Préfecture de Police, qui possède un musée des instruments de meurtre.

— Dans La Liberté du 14, on lit : « Piraterie : Les sous-marins allemands ont coulé trois transports français en Méditerranée ». Et juste au-dessous : « Les Sous-marins anglais dans la Baltique : Sur 27 navires allemands attendus à Luléa, 9 seulement sont arrivés ».

— Devant les résultats de la dernière offensive — 10 tués au mètre conquis en profondeur — je dis qu’il faudrait peut-être chercher autre chose… On me répond : « C’est la guerre ! Il faut bien passer. » Je commence à croire qu’il faudrait forger aussi des mots nouveaux pour peindre l’état d’esprit qui décrète ainsi des milliers de deuils et refuse même d’étudier d’autres solutions.

— Le 15. Étienne, ancien ministre de la Guerre, qui fit à ce titre voter la loi de 3 ans, c’est-à-dire plus officier qu’un officier, raconte qu’il a un protégé phtisique et qu’il ne parvient pas à le faire enlever du service armé, où il achève de cracher ses poumons.

— Il paraît qu’il faut trois mois pour remonter le moral des hommes et reconstituer les unités pour une nouvelle offensive.

— On fusille beaucoup. Ai-je dit qu’il avait fallu instituer une sorte de conseil d’enquête, avec médecin, devant l’extrême facilité avec laquelle les cours martiales condamnaient à mort ?

— Le 19. On décide que Viviani lira à la Commission de l’armée la lettre de Delcassé et la réponse qui y fut faite. Viviani, seul, était hostile à cette décision. Delcassé écrivait qu’il était en désaccord pour Salonique. Viviani répondait qu’il n’avait jamais manifesté ce désaccord au Conseil et que toutes les mesures avaient été prises avec son consentement.

— Le Conseil d’État, comme toutes les assemblées d’hommes vieillissants, est un foyer belliqueux. On y déclare que ce serait un grand malheur que Cambon fût aux Affaires Étrangères, car il pourrait signer une paix prématurée !

— Ribot pressent Freycinet (le 20) pour les Affaires Étrangères. Freycinet, qui a 87 ans, résiste. Il faudrait modifier le cabinet, en éliminer au moins l’un des membres. Ribot apporte ces explications au Conseil avec tact. Chacun vit qu’il s’agissait de Millerand, qui était présent. Il eut un rictus d’homme qui apprend que son pourvoi est rejeté, plia ses dossiers, les jeta dans sa serviette. On crut à un éclat. Mais il dressa cette serviette sur ses genoux, y appuya ses coudes et attendit la suite avec un bon sourire.

— La chasse est fermée depuis la guerre. Les perdreaux sont familiers dans les champs et sur les routes, comme des poulets. Mme B…, voyant ces bandes se lever devant son auto, assure qu’ils doivent se dire : « Quelle bonne année de paix ! »

— C’est elle aussi qui, voyant des Hindous en costume parmi les troupes anglaises, des Hindous si étrangers à nos querelles si lointaines, demanda : « Croyez-vous qu’ils détestent beaucoup les Boches ? »

— Le docteur R… a vécu comme médecin dans les coulisses de l’offensive d’Artois. Elle aurait complètement échoué au sud. Un commandant colonial, affolé, lui disait qu’on avait jeté sa brigade sur des fils de fer intacts, et qu’il n’avait plus d’hommes…

On n’a jamais pris les crêtes de Vimy. On est aux flancs. Foch est d’ailleurs malade et, dans son allocution aux officiers avant l’offensive, il a donné une impression inquiétante.

Il y a, chez les officiers de troupe, une haine grandissante contre les États-Majors. On leur reproche leur ignorance du terrain. Des unités entières se sont perdues dans les boyaux. On reproche à ces officiers de ne pas venir en première ligne. S’agit-il d’enterrer des soldats sous le feu ? Pas d’officiers d’État-Major. Enterre-t-on un aviateur tombé loin derrière les lignes ? Il y a dix officiers d’État-Major.

— Des journaux. Des enfants jouent à la guerre près de Lieusaint. Ils se sont brûlés avec des feuilles enflammées qui représentaient les matières asphyxiantes et blessés avec des pierres qui représentaient les grenades. Voilà la préparation de l’avenir, la paix durable.

— Les officiers de troupe disent que l’État-Major a fait deux fois faillite : 1o avec la guerre de mouvements (Charleroi) ; 2o avec la percée sur un point (Champagne, Artois).

— On fait de tranquilles préparatifs pour l’hiver : 2.000 baraques Adrian, 10.000 poêles, 40.000 braseros.

— À propos de Gosset, le premier chirurgien de sa génération, qui a fait de vrais miracles opératoires. On l’a envoyé inspecter la Tunisie. Il a opéré là 3 civils et vu 2 blessés. Il a visité le pays. L’autorité militaire voudrait l’y maintenir. Elle y serait parvenue, sans Clemenceau, opéré par Gosset et resté reconnaissant. C’était sûrement la revanche de ses concurrents, à la faveur de la guerre.

— Tristan dit, de certains officiers qui se sont attiré par leur dureté la haine des hommes et qui sont exposés à recevoir d’eux une balle, qu’ils sont d’avance « mort-au-champ-d’honorisés ».

— Une infirmière lit à un blessé illettré une lettre de sa femme lui annonçant qu’elle a été violée 7 fois. L’infirmière hésite, puis s’exécute. Et l’homme : « Dame, c’est une gaillarde. »

— Le 22. Dîner avec Painlevé et les Victor Margueritte. Tout le monde parle de guillotiner les gens en place. Painlevé continue de se plaindre de la lenteur des militaires. Il cite le cas d’un engin à couper les fils de fer qu’il tente vainement de faire adopter depuis des mois.

— Les Allemands trouvèrent à Bruxelles des rapports des ministres de Belgique dans les diverses capitales qui, depuis 1908, signalent que l’Angleterre et la France sont un danger pour l’Europe. Les Allemands ont publié ces papiers. Les journaux suisses en reproduisent. Le baron Guillaume, ministre à Paris, écrit le 16 janvier 1914 : « Ce sont MM. Poincaré, Delcassé, Millerand et leurs amis qui ont inventé et poursuivi la politique nationaliste, cocardière et chauvine dont nous avons constaté la renaissance. J’y vois le plus grand péril qui menace la paix de l’Europe. »

— Le 23. La Grèce refuse Chypre offerte par les Anglais. On rapporte au Conseil ce mot du roi Constantin : « Si les Alliés m’embêtent, je les fous à la mer. »

— Les trois directeurs du Journal, Matin, Petit Journal ont fait savoir à Viviani qu’ils ne voulaient pas que Jean Dupuy (Petit Parisien) fît partie d’un ministère élargi. Ils disent : « Soyons ministres tous quatre ou pas du tout. »

— La crise ministérielle touche à sa fin. Le Conseil s’est réuni aujourd’hui pour la dernière fois. Viviani a expliqué pourquoi le cabinet démissionne. Il a essayé de l’élargir. Il se heurte à des difficultés, à des résistances contre sa personne. À la dernière interpellation, sa majorité a fondu. Parmi ceux qui votèrent pour lui, certains laissèrent entendre qu’ils voteraient désormais contre lui. Il veut éviter une chute ministérielle dans le temps où nous vivons. Il passe la main.

Augagneur accuse alors Viviani de déloyauté. N’a-t-il pas appelé à Paris l’amiral Lacaze pour le remplacer, sans le consulter, lui, ministre de la Marine ? Viviani réplique qu’Augagneur s’y connaît en procédés déloyaux lui qui, depuis un an, répète dans les couloirs de la Chambre que Millerand est impuissant et Viviani gâteux. « Qui a dit cela ? » demande Augagneur. « Toute la Chambre », réplique Viviani.