Mozilla.svg

L’Envers de la guerre/I/19

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916p. 223-232).


MARS 1916


— Le 6. À mon retour de Serbonnes, j’apprends quelques particularités sur Verdun. Le haut commandement voulait, au début, lâcher la ville. Raisons : nous avons le dos à la Meuse ; il y a quatre ponts que les Allemands détruiront quand ils voudront ; Verdun, un amas de ruines, ne pourra plus alors être ravitaillé ; autant abandonner ce saillant et rectifier le front.

Briand bondit à Chantilly. Il cria : « Si vous abandonnez Verdun, vous serez des lâches, des lâches ! Et ce n’est pas ce jour-là que vous me donnerez votre démission. Je vous la donne tout de suite si vous abandonnez. »

Plus tard, Poincaré fut à Verdun ; là, l’État-Major le travailla, si bien qu’à son retour, au Conseil du samedi 4 mars, il déclara, subissant encore l’influence militaire, que l’on voulait garder Verdun pour des raisons « politiques ». Quelques ministres se rebiffant, il consentit à reconnaître qu’il donnait à ce mot son sens le plus étendu.

Bref, le G.Q.G., passant de l’extrême optimisme à l’extrême désarroi, voulait lâcher Verdun ; mais par un restant de roublardise invétérée, il entendait s’en faire donner l’ordre par le Gouvernement.

L’obscur consentement à la reddition expliquerait la rapide retraite initiale, où on abandonna un énorme matériel, notamment du fil barbelé qui manque aujourd’hui.

Une des grandes difficultés de la défense de Verdun, c’est l’unique voie ferrée qui la dessert. Souvent, l’attention de l’État-Major fut attirée sur ce péril. Réponse : il faudrait deux ans pour doubler la voie. Aujourd’hui, sous la pression des événements, les mêmes hommes promettent de faire ce dédoublement en deux mois.

Cet État-Major, demandai-je, ne se doutait donc pas que, devant ce désastre, il serait balayé ? Réponse : ils restent imbéciles même dans la panique.

— Galliéni aurait exigé de ses trois sous-secrétaires d’État qu’ils donnent chaque soir leur « emploi du temps ». Ils ont voulu démissionner.

— De pieuses infirmières disent : « Nous sommes bien heureuses. Depuis longtemps, le général de Castelnau pressait Joffre de se confesser. Enfin il a consenti. C’est fait. Nous voilà sûres de la victoire. »

— Eh oui, il y aura eu une mode pendant la guerre, et non point une mode qui soit le prolongement de celle de la paix, mais une mode créée de toutes pièces, qui fait aux femmes une silhouette de cigale en goguette, jupe courte et ballonnée, chevilles haut guêtrées, petit chapeau à antennes, corselet court et dos courbé. Et une mode qui n’est pas seulement suivie par quelques étrangères et quelques grues, mais par des centaines de milliers de femmes. On les défend : « Cela fait marcher le commerce. » Allons donc ! Cela prouve que la frivolité et l’ostentation ont repris leurs droits et font oublier la guerre !

— On prévint ces jours derniers le préfet de police et le directeur de la Sûreté Générale qu’ils eussent à attendre le ministre de l’Intérieur dans son bureau. Il vint et leur donna l’ordre d’arrêter, pour bruit alarmistes et fausses nouvelles, 200 personnes à trouver. On les trouva.

— Le 7. Galliéni, au Conseil, a voulu démissionner. Il se dit malade, invoque le témoignage de cinq médecins. D’une réunion à 6 heures du soir, il résulte que la démission est ajournée, mais que l’arrangement reste précaire.

— Le 8. Briand parle de Lyautey pour remplacer Galliéni. Il avait pensé à Barthou, mais prétend que ce dernier refuserait. Contre Lyautey, il y a sa surdité, le vide qu’il laisserait au Maroc, sa qualité d’académicien, qui le solidarise à Poincaré. Briand dit aussi que le G.Q.G. reparle d’une contre-offensive à Verdun.

— Pour le ministère de la Guerre, on met aussi en avant la combinaison de Joffre ministre. Mais on recule devant la nomination de Pétain généralissime, par crainte d’un coup d’État et parce qu’on aime mieux le voir à la tête des troupes.

— Le 7. À un déjeuner le député Renaudel prédit encore la fin de la guerre en juillet prochain. Il cite aussi un ordre de Joffre du 8 août 1914, où ce général dit que l’attaque allemande sur Liège est une feinte et que la véritable invasion viendra de l’Est.

— Le 8. Victor Margueritte raconte qu’on a coupé à la censure un article d’un critique militaire allemand, où l’auteur regrettait que les Français et les Allemands ne fussent pas alliés, car alors ils auraient le monde.

— Richard raconte que les espionnes séduisent volontiers les aviateurs. Elles les questionnent sur les nouveaux appareils, sur les raids projetés. Richard convie alors ces jeunes gens à venir causer avec lui et il leur montre le danger de ces aventures. Tous, pénétrés de leur prestige, déclarent qu’ils sont aimés pour eux-mêmes, que la dame est la plus honnête du monde.

Il conte aussi cette sinistre anecdote. On fusille un espion à Lyon. On a écarté la foule du champ de supplice par une haie de soldats. Quand le condamné arrive, escorté de deux agents, ceux-ci ont bien un coupe-file, mais le condamné n’en a pas. On ne veut pas lui laisser franchir la haie. Dix minutes, on parlementa. Vainement le condamné invoquait ses titres et ses droits…

— Le 10. Galliéni resterait dix jours encore. Aux raisons de maladie, s’ajoutent des « frictions » avec le G.Q.G. On met en avant les noms de Noulens, Lebrun. Et aussi la combinaison Briand à la Guerre et Bourgeois au Quai d’Orsay. Quant à Lyautey, il perd du terrain à la Chambre, où on le sait mal disposé pour les parlementaires.

— Un certain coiffeur a deux frères soldats, l’un mitrailleur, l’autre musicien. Il les déclare également utiles, car les musiciens seront nécessaires pour l’entrée à Berlin. Voilà l’état d’esprit créé et entretenu par la Presse.

— Le 14. Avec le colonel M… chez Prunier. Il dit que les Allemands auront Verdun s’ils y mettent le prix et que s’ils n’ont pas pris Reims, Soissons, Arras, c’est qu’ils n’ont pas poussé à fond. Il confirme que, depuis deux mois, l’état de santé de Galliéni a nui à son effort. Par ailleurs, la comparution devant les commissions parlementaires l’écœurait.

Puis M. conte des histoires de méridionaux. Celui qui se justifie : « J’étais seul. Ils étaient 40.000. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? »

D’Accambray, il dit que c’est Saint-Just (nous sommes tous les trois camarades de promotion), que les parlementaires de la Commission de l’Armée subissent, tout en regimbant, son ascendant. M… rend hommage à sa droiture, à son absence d’étroite ambition. Enfin il reconnaît que Joffre mange comme un ogre et dort comme un enfant.

— Le 14. Encore un général qui se montre dur pour l’État-Major. Il blâme les indemnités excessives, les grandes facilités de vie qu’apporte la guerre aux grands chefs. Il dit le haut commandement grisé par cette omnipotence soudaine, sans bornes. Il voit dans l’attitude de cet État-Major la revanche de l’affaire Dreyfus. Il traite ces généraux de Jésuites. Il déplore leur répugnance pour les Anglais et l’explique par des raisons religieuses : ce sont des protestants.

— À minuit, on m’apprend que le général Roques serait nommé à la Guerre. Son nom est peu connu de la foule et du monde. Et puis, Roques, c’est encore Joffre.

— Le 15. On me dit que Briand ne veut pas prendre le ministère de la Guerre parce qu’il est sûr de l’adhésion roumaine et qu’il veut être aux Affaires Étrangères quand l’événement se produira, afin d’en avoir le bénéfice direct.

— Reinach écrit dans le Figaro que la guerre est un art noble. Un art, et noble, tuer des êtres humains !

— L’historien Aulard, qui se dit pénétré du pur idéal révolutionnaire, écrit à la même date dans le Journal, en parlant des Allemands : « Il faut en tuer, en tuer le plus possible ! »

— L’aberration des mentalités me confond toujours. Un pacifiste militant, qui fut du bureau de Berne, souhaite devant moi une guerre longue, écrasante, indéfinie et tremble et pâlit à la seule idée de la paix.

— Painlevé, que j’avais vu le 11, reconnaissait qu’il y avait eu de graves dissentiments entre Galliéni, réellement malade, et Joffre. Il citait de ce dernier, à propos de la succession éventuelle de Galliéni et du choix d’un remplaçant comme ministre de la Guerre, ce mot historique : « Surtout, pas de général ! »

— On se plaint dans les journaux que la France ne déploie pas assez son génie inventif. Mme B… dit que, seuls, les communiqués inventent. Sa mère propose que le Service du Communiqué soit rattaché à la direction des Inventions.

— Sur le besoin de sommeil de Joffre, R… tient d’un de ses amis qu’un général ayant fait un rapport urgent et grave à Joffre, celui-ci s’éveilla aux dernières paroles et balbutia : « Eh bien, général, quel est l’objet de votre visite ? »

— Le 16. Henry-Paté, revenant de Verdun, dîne chez Mme Guillaumet. Il affiche un optimisme absolu, avouant ensuite drôlement qu’il l’afficherait même s’il était inquiet. Après le dîner, quelques convives oublient les soucis du moment dans un poker prolongé.

Ce fut vraiment le dîner de la bourgeoisie à Paris au vingtième mois de la guerre, pendant la bataille de Verdun. On entendit le père qui s’excuse de n’avoir qu’un fils sergent, près de la dame qui s’excuse de n’avoir qu’un mari sous-lieutenant. On entendit rouler toutes les banalités sur la guerre qui traînent dans les journaux. Pas un cri de pitié, de solidarité vraie, pour ceux qui souffrent indiciblement dans cet instant même, pas un cri d’indignation contre le fait même de la guerre.

— Philippe Berthelot s’affirme l’Éminence grise des Affaires Étrangères. C’est un personnage singulier. Intelligent, spirituel, il affiche un scepticisme sans limite. Et il n’est guère possible de savoir si c’est le fond de sa nature ou s’il le montre par besoin d’étonner, d’éblouir, s’il ne cache pas en dessous une sensibilité réelle.

— Le 17. Ribot enlève le vote des crédits et lance son habituel couplet sur l’armée. La Chambre est chaude pour les soldats et froide pour les chefs.

— Un jeune officier, qui voulait sans doute apprendre l’anglais, désigne la poitrine d’une jeune infirmière anglaise et lui demande le nom de ces avantages. Elle lui répond : « Touchez, mais ne nommez pas. »

— Héroïsation. Un officier de réserve fait une chute de cheval à 20 kilomètres du front. Il se brise le petit doigt, se fait ramener à Paris. Et peu à peu, de bonne foi, l’histoire se transforme. Si le cheval est tombé, c’est qu’il était faible du devant. Et il était faible du devant parce qu’il avait, jadis, reçu un éclat d’obus dans le poitrail. On devine la métamorphose. Au bout de quelques mois, le héros est tombé du cheval qui recevait un obus.

— Des chauffeurs de camions du ravitaillement de Verdun disent qu’ils ont peine parfois à éviter d’écraser des soldats qui recherchent l’accident : « Tu ne peux donc pas m’écraser une quille ? »

— Le 17, dans son discours, Ribot a dit : « On peut commencer d’apercevoir la fin de la guerre. » Cette phrase a eu un immense retentissement. Je l’ai entendu épeler par des ménagères, dans les rues, dans les gares. À Munich on l’a affichée. Cinq jours après, on me demande encore au téléphone ce que j’en pense. Elle a ému les deux camps. Ceux qui attendent une promesse de paix. Ceux qui appréhendent une menace de paix.

— Le 22. On dit Joffre consolidé par la nomination de Roques : « Il est solide comme un Roques », dit Mme X…

— Là-dessus, d’ailleurs, deux écoles. Les uns (Painlevé) disent que Joffre est mal avec Roques. On aurait joué par là un mauvais tour à Joffre. Les autres disent que c’est une feinte et que les deux hommes s’entendent comme compères.

— Une doctrine qui s’affirme : étant donné l’absence d’artillerie lourde au début de la guerre, il aurait fallu être plus forts ou plus prudents. Je fais remarquer que si on adopte la thèse de la pure agression allemande, la question ne se posait pas.

— On dit à Tristan Bernard qu’on a fusillé un général. Il s’écrie : « Pas d’optimisme béat ! »

— Il est juste de retenir qu’à la séance du Reichstag du 23 mars, il s’est trouvé des socialistes comme Haase pour parler « du massacre des masses populaires », dire « qu’il n’y aura ni vainqueurs ni vaincus » (cela au milieu des cris de dégoût, dit le compte-rendu), dire « nous, socialistes, qui exécrons la guerre ». C’est tout de même le premier Parlement de belligérants où aient retenti ces paroles courageuses.

— Une histoire de Tristan, encore inédite quand il me la téléphone. Deux soldats servent la messe. Ce sont des enfants de chœur novices. Et l’on entend celui qui tient les burettes demander à l’autre : « Dis donc, par quoi qu’on commence ? Par la flotte ou le pinard ? (l’eau ou le vin). »

— Caillaux se propose d’intervenir, très documenté, à la Chambre, sur l’artillerie lourde. Il montrerait aux députés le danger, pour eux et le régime, de la légende qui veut que le Parlement ait refusé les crédits demandés à cet effet par le haut commandement, et il en démontrerait la fausseté.

— La Conférence des Alliés a duré les 27 et 28 mars. Le premier soir, on disait Briand enchanté des résultats inespérés, entrevoyant la fin de la guerre à courte échéance.

Le second soir, Painlevé n’a pas la même impression. Certes, Briand lui a dit que cela avait bien marché. Mais on lui a dit aussi que les Italiens s’étaient montrés fort subtils, imposant leurs formules, ajournant leur déclaration de guerre à l’Allemagne. De Roques, même impression.

— Une immense remontée de troupes australiennes venant d’Égypte. Des hommes magnifiques et joyeux. J’imagine les squelettes aux dents riantes…

— La Conférence des Alliés aurait fixé les conditions minima de la paix, notamment quant à Constantinople.

— Quelqu’un regrettant que le prince de Serbie ne fût pas convié à cette conférence, bien qu’il fût à Paris, on fait remarquer qu’il eut à peine le temps de voir sa maîtresse. Alors…

— Une plaisanterie à l’ordre du jour. Quelle est la différence entre un vase de Chine et un officier d’État-Major ? Aucune. Tous deux sont décorés avant d’aller au feu.

— On accuse les Allemands de mêler à l’avoine expédiée d’Amérique de petites fourches destinées à perforer les intestins des chevaux, et de mettre des hameçons dans les boîtes de conserves également américaines.

Aux Inventions, on revient à trois reprises sur ces faits et on les examine dans un esprit scientifique. Les fourches paraissent être l’extrémité des clous de maréchal, extrémité qu’on fait sauter pour dégager la pointe. De fait, la fourche s’adapte rigoureusement au clou. La question est de savoir si la malveillance a utilisé ces déchets. Quant aux hameçons, ce ne seraient que des rognures de fer-blanc, détachées des boîtes.

— Le 31. La Presse parle toujours des « soldats français » comme d’une caste particulière. Oublie-t-on qu’il s’agit surtout de ruraux arrachés à la terre, et que les jeunes classes mobilisées depuis la guerre furent instruites en quelques mois, c’est-à-dire qu’il ne s’agit en aucun cas de soldats de métier ? Le soldat français, c’est le paysan casqué.

— Briand, fatigué, dit : « Oh ! Je voudrais être général pour pouvoir me reposer. »

— Il donne comme blason à la Censure : « Deux poids, deux mesures, et une paire de ciseaux. »

— L’affiche « Taisez-vous, etc. » me hante. Oui, il faut se taire. Nous voilà ramenés au règne végétal. Un peuple de navets. Oh ! sur toute la ligne, c’est bien la régression !