L’Envers de la guerre/I/21

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Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916p. 241-254).
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MAI 1916


— Le 2. Galliéni, vers le 15 décembre 1915, s’est plaint dans une note que les attributions du ministre, du Gouvernement et du haut commandement ne soient pas précisées. Il voulait que chacun fût mis à sa place. Son mécontentement à ce sujet — et sur la signification faussée de la nomination de Joffre généralissime — ne serait pas étranger à son départ. Poincaré aurait mis son exemplaire de cette note dans sa poche et n’en parla plus.

— Visite de Combes, ministre d’État, 80 ans, aux armées. Il répétait obstinément à chacun qu’il avait été capitaine de la garde nationale en 1870. Visite aussi de Clemenceau. À ceux qui le détournaient d’aller en première ligne, il répond : « Quoi ? Combien ai-je à vivre ? Quatre, cinq ans. Et malade… Et puis, un accident réjouirait tant de gens ! »

Clemenceau arrive à un guetteur d’avant-poste qui lui crie : « Tais-toi ! » On dit à cet homme : « C’est Clemenceau. » Réponse : « Ah ! C’est Clemenceau. Eh bien, qu’il se taise tout de même. » Ce guetteur raconte qu’il est à cinq mètres du guetteur allemand : « Depuis quelques jours, il est enrhumé. Il toussait tout le temps. Mais il va mieux. »

— Le 3. Viviani et Thomas partent en Russie. On veut croire encore, en ce qui concerne Viviani, qu’il s’agit d’avant-pourparlers de paix.

— Thomas, en Russie, doit pousser la fabrication du matériel, compromise par des grèves. Viviani doit contrebalancer près de la tzarine l’influence germanophile du prêtre Raspoutine.

— À propos de ce pope, une anecdote de Tristan. Raspoutine va trouver le grand-duc Nicolas en Pologne. « La Vierge m’est apparue dans la nuit de mercredi à jeudi. Elle m’a dit de voir le grand-duc et de l’engager à traiter avec la forte, l’invincible Allemagne. » À quoi le grand-duc : « Eh bien, moi, la Vierge m’est apparue dans la nuit du jeudi au vendredi. Elle m’a dit que j’allais recevoir la visite d’un moine immonde et que je devais le foutre à la porte. »

— Un officier me dit qu’à son arrivée à Paris il avait eu la même impression de fête que lorsqu’il y revenait jadis d’une campagne coloniale. À Armenonville, où il déjeuna le 30 avril, en servit 600 repas.

— La Presse donne chaque jour une pincée d’informations militaires. Au 22e mois de la guerre, je relève celle-ci : « Le Gouverneur de Paris rappelle que les sous-officiers rengagés peuvent seuls porter des numéros métalliques, les autres des numéros de drap. Les chefs de corps sont invités à veiller à l’observation rigoureuse de ces prescriptions. » Nous sommes sauvés !

— Le 4. Berthelot prédit toujours dix-huit mois de guerre. Crozier rapporte d’Angleterre la même impression.

— Je dis à Trarieux l’idée que j’avais eue de consulter des gens en place sur la date de suspension des hostilités. Il me répond qu’il faut interroger Joffre, Briand, Berthelot.

— Le capitaine Ménard déjeune chez Mme R… Il conte son évasion. Les journaux l’ont publiée. Ils n’ont pas dit, cependant, certaines ruses qui eussent été ainsi éventées. Par exemple, les camarades de Ménard et Pinsard inondérent leurs effets et leur literie d’eau de Cologne, afin d’en dénaturer l’odeur et de dépister les chiens que les Allemands lancent à la poursuite des évadés. Un braconnier leur enseigna que pour dépister ces chiens en cours de route, on doit jeter du poivre derrière soi et s’enduire les semelles d’ail. Ces procédés leur réussirent. Pinsard, qui s’était déjà évadé une fois en se jetant d’un train en marche, avait été découvert dans un taillis par une petite fille, car les écoliers sont également lancés à la recherche des évadés. Il lui fit grâce de la vie et fut repris. Ils eurent plusieurs alertes. Dès la sortie du fort, un homme leur parla. Ils ignoraient l’allemand. Pinsard répondit « Ya » à tout hasard. Cet homme en resta stupide. Plus tard, des manœuvres de cavalerie amenèrent des troupes dans le bois où ils étaient cachés. Un cheval hennit même. À la frontière suisse, la nuit, une sentinelle allemande vint vers eux. Ils étaient décidés à tout. Mais cet homme posa sa culotte, son fusil et autre chose. Il avait frôlé la mort sans le savoir. Au premier buffet de gare suisse, ils dévorèrent tous les petits pains destinés au premier déjeuner. Le buffetier leur dit : « Vous venez d’Allemagne ? » À Genève, ils furent courtement reçus au consulat français. Enfin, on les reconduisit à Annemasse, en terre française. Et là ils s’embrassèrent.

J’accompagne Ménard à l’Aéronautique. En me quittant, il me demande d’intervenir pour faire avoir la croix…à Pinsard.

— J’ai dit les efforts tentés pour que Briand parlât avant Pâques. Cela fut convenu au Conseil un mardi. Mais le jeudi, Freycinet dit qu’il était absent la dernière fois, qu’il détournait de ce projet. Au Sénat, Clemenceau répliquerait. À la Chambre, les socialistes s’en autoriseraient pour parler à leur tour… Il serait plus sage que Briand parlât au Congrès interparlementaire économique, qui se tenait alors. Finalement, Briand se tut partout.

— Poincaré va visiter l’hôpital de Mme X… L’avant-veille, un représentant du protocole vient examiner les lieux. Le perron est à gauche de l’allée d’accès. Ce personnage déclare donc que le président descendra d’auto dès l’avenue, car il ne peut descendre qu’à droite. Et nous sommes au 22e mois de guerre !

— Il y a une vive hostilité au décalage de l’heure. L’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche, l’ont adopté. Ce qui frappe, c’est que, sous la Révolution, on a changé en peu de temps tous les poids et mesures.

— Un sergent raconte que le lieutenant P…, boucher de profession et son compatriote, achevait au couteau les blessés allemands devant la tranchée et rentrait les mains rouges de sang en disant : « Comme cela, ils ne souffriront plus. » En parlant des journaux, ce sergent dit : « Il n’y a de vrai que le feuilleton. »

— De grands hôtels des Champs-Élysées, qui avaient été transformés en hôpitaux, rouvrent.

— Le 9 mai. Le Livre Jaune a publié un rapport de l’ambassadeur Cambon signalant avant la guerre les intentions belliqueuses de l’Allemagne. Mais un passage est supprimé. C’est une conversation du roi des Belges et du kaiser, où ce dernier marque la volonté de la France de faire la guerre, volonté exprimée par le réveil national et l’élection de Poincaré. Ce dernier connaît l’existence de ce document.

— Le 10 mai. À l’hôtel Meurice, à une table voisine de la nôtre, déjeunent l’ancien ministre de la Guerre Messimy et le député Tardieu. Nous causons à l’issue du repas. Ils viennent du front. Ce qui les frappe, à l’arrière, ce sont deux groupes, l’un d’optimisme béat, l’autre de pessimisme absolu. La vérité est entre les deux. Cependant, le clan optimiste les choque, ceux qui mangent des truites en disant : « Voyez comme nous tenons et comme nous sommes héroïques. » Ils réclament encore des efforts industriels.

Messimy me dit qu’à Amiens on lui a raconté que j’écrivais un livre sur les infirmières. Je confirme que je ne veux rien publier pendant la guerre et que je me borne à ces notes.

— Les journaux n’ont donné des soldats que des lettres héroïques. En voici deux d’un autre ton. J’en garantis l’authenticité. L’une : « Voilà le beau temps. C’est triste de penser à la mort quand on est en bonne santé. À quoi cela sert-il ? Pourquoi anéantir en masse des tas de braves gens qui ne demandent qu’à vivre avec leur famille ? Folie, méchanceté, idiotisme d’une minorité qui écrase le nombre, le peuple de moutons que nous sommes. »

L’autre : « Dimanche de Pâques. La neige. Les obus : cent en cinq minutes. Le repas : une sardine et deux biscuits. On se dispute l’eau au fond des trous d’obus. Elle est jaune de poudre. Il faut la laisser déposer dans le quart avant de la boire. Cela nous semble tout de même bon, car on meurt de soif. Nous sommes au bois de la Caillette : arbres arrachés, pas une feuille, pas un brin d’herbe. Rien que des bras, des jambes, des troncs, des fusils, de tout. C’est affreux. Jamais je n’aurais imaginé chose pareille. Je me le rappellerai. Nous avons fait 14 jours comme cela. Je ne vous le cache pas : si le civil voyait ses enfants dans cet état, il demanderait vite la paix. »

— Ai-je noté l’histoire de cette petite actrice qu’un éditeur parisien amena dans la tranchée ? On lui exhibe un prisonnier allemand. Elle lui jette un torrent d’injures à la face, à ce point que l’homme interrompt, avec un ineffable accent faubourien : « Ah ! zut, à la fin, la ferme, j’en ai assez. » C’était un troupier qu’on avait déguisé en prisonnier, pour en faire les honneurs à la demoiselle.

— Dans leurs lettres, les soldats disent les dangers qu’ils courent. Le besoin d’exalter sa bravoure est plus fort que le souci d’épargner de l’inquiétude à sa famille.

— Le 10 mai. Le Matin raconte les débuts de l’affaire de Verdun, tels qu’ils me furent confiés en mars. L’article semble destiné à l’apothéose de Castelnau et découvre Joffre. On s’étonne que la Censure l’ait laissé passer. On imagine qu’il prépare le remplacement de Joffre par Castelnau. Voilà les soucis qui priment tous les autres, en guerre !

— Un sous-lieutenant qui fut aux Dardanelles dit que le général B… offrit 40 sous à un troupier s’il montait sur le parapet de la tranchée. Il monta et fut tué aussitôt.

— Le 7. Je reçois de Suisse une lettre — ouverte par l’autorité militaire — d’un révolutionnaire allemand, Hermann Fernau, auteur d’un libelle « Précisément parce que je suis Allemand » où il met en accusation les Hohenzollern. Il a lu mon roman La Mémoire du Cœur, où est exposée la doctrine déterministe. Il se prétend troublé : si les individus ne sont pas responsables, faut-il les châtier ? Voici des citations :

« Ce n’est pas que j’ignore les digressions sur l’irresponsabilité. Mais on ne me les avait pas encore servies sous une forme si lucide. Si votre théorie est juste, alors mon livre est absurde et j’aurai eu grand tort de crier à travers le monde qu’il y a des coupables et qu’il faut les punir pour nous débarrasser à tout jamais de la guerre…

« Qui est responsable de la guerre ? On dit : C’est Guillaume II, son fils, leurs conseillers, etc. Alors, vous répondez : ce n’est pas leur faute ; ils étaient les jouets de leurs instincts, les instruments d’autres puissances, les pauvres instruments de telle fatalité historique.

« Tout se révolte en moi contre cette thèse. Une dynastie qui a dévasté le monde, qui a fait tuer des millions d’hommes, semé la haine, détruit les germes de culture, peut-elle avoir le pardon du peuple qu’elle a trompé, ruiné, compromis dans le monde entier ?

« Voilà, cher monsieur, la question que vous pose un Allemand qui n’est d’aucun parti, qui tâche d’être sans haine, qui aime son pays et rêve d’une entente des peuples, seule garantie d’une paix durable et féconde.

« Répondez-moi. Nous sommes quelques-uns ici (pacifistes, socialistes et républicains allemands) qui se chamaillent constamment sur cette question de la responsabilité, qui est bien la plus grosse pour nous autres, travailleurs de la pensée, qui se soit posée depuis la guerre.

« En nous donnant votre avis, vous contribuerez à élucider le principe de la question et à fixer notre programme pour l’avenir.

« Vous voyez que votre roman prend un intérêt extraordinaire dans les circonstances actuelles. Il y a longtemps que je n’en ai pas lu de plus captivant. »

J’aurais voulu aller en Suisse pour connaître ce milieu et collaborer à son œuvre. Mais j’ai dû consulter le ministre Painlevé et il m’a demandé de me borner à envoyer, par une personne sûre, une réponse purement théorique.

— À propos de l’article du Matin sur les débuts de Verdun. Une note communiquée par l’Intérieur, mais évidemment inspirée par l’entourage de Joffre, proteste contre l’intention du G.Q.G. de se replier derrière la Meuse.

— Une affiche, sur un mur, à Serbonnes, annonce une vente de matériel de ferme après décès. C’est l’épilogue d’un des innombrables drames de la guerre. Le mari tué au feu, la femme s’est jetée à l’eau. Il reste trois petits. On vend.

— Poincaré prononce à Nancy un aigre discours où il décrète que l’Allemagne devra demander la paix, et non l’offrir. L’académicien Boutroux approuve, dans la Revue des Deux Mondes. Le directeur de La Liberté applaudit le discours et l’article : « Le mot paix sera dérisoire dans une bouche allemande tant qu’elle aura des dents. » C’est une loi fatale qu’on est d’autant plus affamé de guerre qu’on est plus réactionnaire.

— Le 15. Clemenceau au Sénat, Maginot à la Chambre, menacent de sortir de tels papiers que gouvernement et haut commandement en sauteront.

— Le 16. Téléphonage avec Accambray. La Commission de l’Armée s’est réunie le samedi 13. Tardieu nie être l’auteur de l’article du Matin sur Verdun. Briand et Roques sont interrogés sur l’origine de ce papier. Briand se défend de l’avoir inspiré. Il accuse la Censure, promet des sanctions, s’échauffe et noie la Commission sous des flots d’éloquence.

Accambray croit que la Censure a fléchi devant la puissance d’un grand journal et que Briand n’est pas fâché qu’elle ait laissé passer.

Il me dit qu’en somme on fait commander par ceux qui ne commandent pas (Pétain) et que ceux qui commandent (Joffre) ne commandent pas.

— Exemple de fièvre obsidionale, de mentalité à l’envers. B…, ancien polytechnicien, a fait sa carrière au ministère de l’Intérieur. J’ai connu chez lui Léon Bourgeois, Sarrieu, le directeur du Matin Poidatz. Il a de la fortune, un fils unique au front. Il est ingénieux et artiste. Imaginant que les sous-marins allemands posent des torpilles en chapelet, il rédige une brochure et l’adresse aux armateurs pour en obtenir des confirmations. Là-dessus, depuis le Temps jusqu’à l’Action Française, un déchaînement d’odieux soupçons : « Cet homme a voulu innocenter les sous-marins boches. Il a eu des informations qui ne viennent pas des journaux… » Vainement il répond qu’il aggrave au contraire le cas desdits sous-marins, qui deviennent ainsi responsables même des torpillages où ils n’apparurent pas. Vainement il énumère la source de chacune de ses informations, toutes puisées dans la presse. Vainement il est pathétique, il crie son indignation d’honnête homme. La passion politique aidant (car il est fonctionnaire), il est submergé sous des flots d’injustice et de folie.

— Pierre Loti se croit encore victime des militaires. Il était avec Pétain. Il reçoit l’ordre, signé Joffre, de se mettre à la disposition du ministre. Alors, il met en branle ses collègues académiciens, Poincaré, Deschanel, il envoie deux fois l’un de ses amis chez Briand, pour savoir d’où vient cette sèche disgrâce. Joffre ou Pétain ? Dans le hall du Palais d’Orsay, vers dix heures du soir, il me demande de téléphoner à Painlevé pour percer le mystère, car Painlevé doit voir les généraux à un Conseil de Défense. Le lendemain matin 17, Painlevé me promet de chercher. D’après ce qu’on en dit au Conseil, il pense bien que c’est Pétain. Et cela révolte Loti. Car Pétain lui a dit, au moment où il quittait Verdun : « Vous resterez avec moi si vous voulez. Vous êtes chez vous chez moi. » Et il lui aurait dit cela après avoir déjà signé son renvoi ?… Oh ! Loti s’en méfiait. Il me dit : « Il a un mauvais œil, cet homme-là. »

— Rentrant des Vosges et d’Alsace, Painlevé a vu Franchet d’Espérey qui commande un des trois groupes d’armées et qui lui a fait bonne impression. À la Marne, ce général aurait voulu retarder de 24 heures l’offensive, afin de laisser s’engager Von Kluck et le couper.

— Les gares de l’Est et du Nord sont le théâtre des scènes les plus pathétiques. Le père qui accompagne son fils sous-lieutenant, ces deux hommes qui ne parviennent pas à se séparer, s’étreignent, se quittent, se reprennent encore. Ou l’adjudant et sa compagne assis sur un banc, mains liées, absents du monde… C’est peut-être là que se jouent les plus affreux drames. C’est la que se fait la brisure entre les êtres qui s’aiment, là qu’est sensible, visible, l’arrachement, peut-être éternel. Les morts ne savent pas qu’ils sont morts. La souffrance qui continue après la mort, c’est celle des survivants. Et c’est là, dans ces gares, qu’on voit se quitter ceux qui vont mourir et ceux qui les pleureront.

— Une fois de plus, la France est sauvée ! Des gardes municipaux, semés par les rues, interdisent à tout homme en soldat de lire un journal.

— Le 19. On croyait à une houleuse rentrée des Chambres, car les députés revenaient de leurs circonscriptions. Mais Briand a fait luire des aurores de victoire, prêché la concorde, etc. Toute velléité de révolte semble étouffée. Toutefois, dans le Bonnet Rouge, Raffin-Dugens, un de ceux qui furent récemment à Kienthal avec les socialistes allemands, affirme sa décision de parler.

— Épilogue de l’histoire Loti. Briand a vu Joffre et Castelnau à un Conseil qui se tint à Chantilly et où l’on prit des décisions sur l’offensive, le 17 mai. Il a fait faire aux deux généraux des nœuds à leur mouchoir afin qu’ils pensent à nommer Loti près de Franchet d’Espérey !

— Un de nos amis a trouvé chez un marchand d’autographes une lettre de Marcel Prévost à Henry Houssaye. Prévost répond aux réflexions suggérées à Houssaye par la lecture de M. et Mme Moloch, roman de Prévost sur l’Allemagne. Dans cette lettre, par conséquent contemporaine du roman, Prévost dit ouvertement que, quant à lui, il souhaite la guerre de revanche.

— Joffre vient encore de dire au colonel Gamelin (22 mai) que ce serait fini en octobre prochain. Cet homme est incurable.

— Clemenceau assure qu’on ne saurait faire d’offensive efficace avant 1917, à cause des retards provoqués par la révolte irlandaise, les grèves russes, les offensives austro-allemandes.

— Le 23. Pour la première fois, Wilson parle d’une médiation, puisqu’aucun des partis ne peut vaincre.

— Le 23. Une majorité à la Chambre semble résolue à une séance secrète. Le Gouvernement s’y refuserait.

— Au Sénat, à la Commission de l’Armée, Briand dit à Clemenceau qu’il a créé des difficultés diplomatiques au front. Clemenceau, chez les Anglais, a reproché à leur général en chef de n’avoir pas fait d’offensive malgré les ordres de Joffre. D’où plainte de ce général à son gouvernement, car il n’a pas à obéir à Joffre.

— Une femme a eu un enfant d’un soldat anglais. Et elle sanglote : « Ce pauvre petit… quand on pense que je ne comprendrai pas ce qu’il me dira. »

— Ingénu, un ministre dit : « Heureusement, nos ennemis sont divisés. » Il s’agit des ennemis du ministère.

— Le 23. Raffin-Dugens lut à la Chambre un commentaire de cette question : « Combien d’hommes et d’argent coûtera à la France la paix décrite par M. Poincaré à Nancy. » Cette lecture n’a pas provoqué d’incidents.

— Le même, le 26, déclare à la tribune « que les nations se sont ruées les unes sur les autres ». Tumulte ; le président, la majorité protestent, debout. On en est encore à la doctrine de l’agression pure.

Cependant la demande de comité secret, les bruits de crise ministérielle, sont des signes de mécontentement.

— De Victor Margueritte : le Comité des Forges a fait une démarche au Sénat afin qu’en cas de reprise de l’Alsace-Lorraine, les produits métallurgiques de ce pays soient dirigés vers l’Allemagne, afin de ne pas nuire à l’industrie française.

— On parle toujours d’un ministère Clemenceau et on lui donne comme adjoints successivement Barthou, Doumer, Briand même. Celui-ci se retournerait alors contre Poincaré. On parle aussi d’un ministère Doumergue, dont Caillaux serait en fait le vrai premier ministre.

— L’uniforme se surcharge. Après les galons, les médailles, après les chevrons de séjour et de blessures, voici la fourragère, à porter par tout corps cité à l’ordre du jour.

— Revue de Rip à Marigny. On évite d’y flatter le chauvinisme. Je note une scène : les animaux se félicitent de n’être plus chassés. « Enfin les hommes sont venus à la douceur, à la paix, ils sont civilisés. »

— La petite partie sauvegardée de la Belgique est flamande. Les Wallons s’y sentent si peu chez eux que l’un d’eux, s’installant au Tréport après avoir séjourné à Furnes, dit : « Ici, au moins, on se sent chez soi. »

— Le 29. Les prêtres traquèrent Galliéni jusqu’à la mort. Dans son agonie, il les vit à son chevet, se dressa : « Qu’on me laisse tranquille. » Ils revinrent la nuit et lui donnèrent l’absolution à travers la porte de la chambre.

— Visite au médecin-inspecteur Vincent, qui a créé un des vaccins anti-typhiques. C’est un homme doux, fin, humain. Nous causons dans son Institut du Val-de-Grâce. Il avoue qu’il y eut 40.000 cas de typhoïde à Bar-le-Duc fin 1914 et laisse entendre que bien des médecins étaient hostiles au vaccin. « Si on n’avait pas vacciné alors, il n’y aurait plus d’armée. »

— Le 31. Richard m’invite, avec le député-colonel-aviateur Girod, à Armenonville. Girod dit son goût de l’aviation, ses ennuis, lors du premier raid de zeppelins à Paris, où blessé, couché, on le rendait responsable du manque de défense comme commandant du camp retranché. À une table voisine, déjeunent trois petits aviateurs de vingt ans avec trois petites femmes. Ils ont des yeux ardents, des narines dilatées. Girod me dit que beaucoup prennent de la morphine et de la cocaïne, mais il leur est indulgent, sachant les dangers qu’ils courent.