L’Envers de la guerre/II/22

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Ernest Flamarion,  (Tome II : 1916-1918p. 230-243).
◄  Avril 1918
Juin 1918  ►


MAI 1918


— Il faut que je relève ici quelques passages d’une lettre d’Anatole France (21 avril 18) à ma femme. Elle lui avait envoyé un dessin de Gassier : un Empapahouta en train d’écrire un livre intitulé : « Sous les obus », avec cette légende : « Avec ça, moi reçu de l’Acadimie quifquif Bazin. » Voici la réponse de France : « Chère Madame et Amie, vous me recommandez le candidat de votre choix, le malin Empapahouta. Je vous concède que « Sous les obus » est un livre propre à rallier les suffrages de nos vaillants académiciens. Mais mon choix est fait. Je vote pour le cheval du Maréchal. Le cheval de Caligula fut consul désigné ; le cheval de Joffre peut bien être nommé membre de l’Académie française.

« À cet endroit, chère Madame, ma lettre a été interrompue par des Américains. Il m’en vient tous les dimanches une vingtaine qui me présentent des cartes postales à signer et s’en vont sans avoir dit un seul mot. Certains, plus loquaces, m’assurent de leur dévouement à la France, à la liberté, à la civilisation. L’autre jour, quelques-uns ont été surpris par le closier tandis qu’ils détachaient une traverse de la porte à claire-voie qui ferme la Béchellerie du côté de l’est. Emma, me supposant une célébrité que je n’ai pas, se persuada qu’ils emportaient ce bois comme une relique. Elle fut très dépitée et assez choquée lorsqu’elle apprit que ces jeunes soldats démolissaient ma porte pour pénétrer dans mes champs avec de galantes Tourangelles et faire l’amour sous un bouquet d’arbres.

« Tout à l’heure, j’ai eu l’honneur de recevoir Arthur Dehon Hill, major, judge avocate, homme d’âge, de sens rassis, qui me parla pendant une heure avec beaucoup de savoir, d’esprit et de jugement et me déclara, en prenant congé, que les Américains mettraient quatre ans à finir la guerre. Après lui avoir exprimé l’admiration et la reconnaissance dues à une telle résolution, je lui présentai timidement quelques objections que vous devinez sans doute, chère Madame. Mais il n’en parut nullement touché. Je reçus ensuite un industriel de New-York, volontaire, simple soldat, occupé à des œuvres de guerre. Il vient de fonder à Joué une grande manufacture de savon.

« J’écrirai demain à Michel Corday une lettre où je mettrai tout mon cœur, sinon toute ma pensée… »

La lettre annoncée (du 24 avril) dit notamment :

« À Tours, la richesse afflue. Les ouvrières de la poudrerie portent des bas de soie. Les marchands sont reluisants de graisse. Des commerçants parisiens viennent s’établir dans notre ville… De vastes usines s’élèvent aux environs. La campagne est heureuse. Mais la Béchellerie n’a ni charbon ni essence… »

— Le 2. Dîner avec Anatole France à l’hôtel Powers. Il a voté pour Barthou, puis pour Gregh, contre le « ratichon ». Il déclare qu’il ne retournera plus à l’Académie. Il m’offre son habit vert, qui se mange aux mites, comme épouvantail à moineaux dans les cerisiers de Serbonnes.

— Le 3. Le procès du Bonnet Rouge s’est ouvert dans une demi-indifférence. On note l’habileté de Duval. On relève dans l’acte d’accusation ceci : « Le Bonnet Rouge a entrepris la première campagne destinée à préparer les Français à l’idée d’un compromis de nature a hâter la fin de la guerre. » Il paraît que c’est un crime !

— Un auxiliaire porte, tatoué dans le dos, ces mots : « Merde pour la patrie. » Il est obligé, en de fréquentes visites médicales, de les exhiber devant des galonnés…

— Le 6. On me donne des détails rétrospectifs sur l’affaire autrichienne. Clemenceau donna d’abord de brèves et cassantes explications devant les trois commissions, Armée, Marine, Affaires Extérieures. Puis on décida de lire le dossier entier devant cette dernière commission. La lecture dura trois séances.

L’impression de mon informateur est que Charles ier était loyal et sincère (il parle bien d’alliance dans une note au crayon). Une sous-commission de cinq membres fut ensuite chargée de préparer un questionnaire. Le souci dominant de certains parlementaires, c’est d’éviter un débat devant la Chambre, en séance publique ou secrète (car dans les deux cas il y aurait un vote final et public), afin « que les poilus, en pleine bataille, ne croient pas qu’on ait pu, il y a un an, faire la paix ».

Détails complémentaires. Ce fut Cambon qui introduisit le prince Sixte près de Poincaré. Le prince demanda à Poincaré sa parole d’honneur de ne communiquer à personne la lettre impériale. Poincaré s’y engagea sous la double réserve de mettre au courant son président du Conseil, nécessité constitutionnelle, et d’avertir Lloyd George, opportunité inéluctable. Ces deux clauses furent acceptées. Plus tard, on avertit Orlando. Il y avait eu néanmoins serment. C’est pourquoi le prince Sixte, invité télégraphiquement au Maroc à confirmer que « Czernin en avait menti », rappele amèrement « qu’on avait donné sa parole d’honneur ». Puis il se décida à venir en France.

Il n’en reste pas moins que la démarche « sincère et loyale » de Charles ier fut rejetée. On justifie a posteriori cette attitude en évoquant la récente réplique impériale : « Mes canons seuls répondront. » On oublie que Clemenceau l’avait traité de « conscience pourrie » !

Et le souci dominant, je le répète, c’est que les soldats ne soupçonnent pas qu’on aurait pu traiter.

J’ajoute que dans sa dernière comparution devant la Commission des Affaires Extérieures, Clemenceau fut particulièrement désinvolte. Il avait à répondre à un questionnaire. Il dit : « Première question ? Je ne sais rien. Deuxième question ? Rien. Troisième ? Rien. »

— Procès du Bonnet Rouge. Duval avait fait, d’après les renseignements du banquier Marx et avec l’autorisation de l’Intérieur, deux rapports sur les effectifs et la situation économique de l’Allemagne. L’ennemi n’y apparaissant pas aussi diminué que dans les documents officiels, ces rapports sont considérés comme défaitistes et imputés a crime. Ce fait est symbolique.

— Le 6. Les délégués travaillistes américains — Labour Mission — arrivent en France, après un long séjour en Angleterre. Le gouvernement n’est pas pour eux très attentif. Enfin, on leur a montré Versailles et Saint-Germain, Reims et Verdun, Joffre et Klotz… Le plus fâcheux, c’est leur malentendu avec les socialistes français. Ils ne veulent pas rencontrer de socialistes allemands. L’effort des Merrheim, des Longuet, tend à leur faire comprendre que la France lutte depuis quatre ans, qu’elle s’épuise. C’est dans la tactique des meneurs de la guerre, d’entretenir le divorce des prolétariats. Sans lui, la paix serait faite.

— La paix roumaine est signée du 7 mai. Elle est, dit-on, provisoire. Elle me paraît moins draconienne qu’on ne le dit. Mais ces épouvantails sont nécessaires pour dégoûter de la paix.

— Le 8. L’affaire autrichienne est enterrée selon le vœu de l’orthodoxie. La motion déclarant qu’il n’y eut, à aucun moment, de paix acceptable pour la France et ses alliés dans les offres de l’Autriche, est votée par 14 voix contre 5 et 6 abstentions.

— On signale des retours à Paris, dus au silence du super-canon depuis une semaine, et à l’improbabilité d’une marche allemande sur Paris.

— Récemment, Mme X disait à Briand qu’elle aimait marcher contre le vent. « Ben oui, disait-il, c’est parce que vous avez un bon moteur. Mais moi qui n’ai qu’un pauvre petit moteur de rien du tout, je suis obligé de louvoyer, d’aller à droite, à gauche… — Oui, réplique Mme X, vous cherchez le vent. »

— Le 12. Il faudra que les futurs historiens dépouillent ligne à ligne le compte rendu des procès comme celui du Bonnet Rouge. Ils comprendront le dogme de la farouche religion d’État, le patriotisme. Et toujours cette justice abominablement faussée, qui réclame des têtes « pour satisfaire l’opinion publique ». Et c’est l’opinion qu’on a faite, en lui désignant des traîtres et des trahisons…

— Tristan me conte l’histoire d’un de ses amis, Autrichien d’origine, à qui le séjour en France était interdit. Il vivait à Saint-Sébastien dans la gêne. Or, il aime les grosses femmes. Il ne pouvait pas suivre son penchant en Espagne parce qu’il était pauvre et ne parlait pas la langue du pays. Il y a un mois, il hérite et il est autorisé à rentrer en France. Il va enfin retrouver son type et satisfaire son goût. Hélas ! Toutes les femmes avaient maigri de trente livres.

— Le 13. On cache la grève de l’usine Renault. Les ouvriers ne demandent pas d’augmentation. Ils protestent contre les rappels au front, le remplacement par des étrangers, contre la paix manquée l’an dernier, contre une dure politique. Enfin, ils veulent la publication des buts de guerre.

— Une dame dit devant moi : la guerre, c’est un torrent qui coule, et chacun y fait tremper sa roue, petite ou grande, pour faire tourner son moulin. La houille blanche, dit une autre. Et la première de corriger : la houille rouge.

— Le 15. Dès le 14 au soir, le mouvement gréviste se calme. Les journaux sont toujours muets. Silence vraiment symbolique de l’ignorance où l’on tient l’opinion. 100.000 hommes ont quitté les usines aux portes de Paris, et Paris l’ignore.

— Le dimanche 12, l’accord de Berne sur les prisonniers a paru à l’Officiel. Les journaux en donnent de maigres extraits. Aucun commentaire. Cet accord est avantageux. On ne le souligne pas. Parbleu ! Il faudrait avouer qu’on a pu s’entendre avec des Allemands. Jamais ! On serait naturellement tenté de renouveler, d’élargir ces pourparlers, sur d’autres terrains. Il ne faut pas ! Il faut laisser intacte l’idée d’ennemis fourbes, exigeants, cassants, durs, avec lesquels on ne peut pas traiter.

— Le premier Salon de peinture depuis la guerre. On pouvait appréhender un plus grand nombre de toiles patriotiques. Naturellement les scènes de batailles représentent des Français intacts se ruant sur des Allemands qui demandent grâce ou qui sont frappés. Beaucoup de Joffre en plâtre, déjà anachroniques.

— Raid aérien le 15 au soir, de 10 h. 20 à minuit. J’apprends l’alerte en sortant du métro. Devant moi, dans l’avenue, un passant cherche un numéro avec une petite lampe électrique de poche. Et je suis frappé des âcres et basses invectives que lui lancent les groupes massés au seuil des maisons, toute cette méchanceté abondante, ingénieuse, de l’âme collective. Son lumignon attire l’ennemi, qui vient à peine de passer les lignes ! Que peut être ce ver luisant à côté des puissantes constellations que représentent nos gares de triage ? Mais la foule nocturne fonce sauvagement sur la moindre lueur, même sur celle d’une cigarette !! C’est une mode, un courant. Et voyez l’absurdité : cette même foule, qui a si grand’peur d’être décelée, va rester niaisement sur le trottoir tout le temps du raid !

— Le 16. La condamnation à mort de Duval (Bonnet Rouge) surprend moins que les deux ans de prison de Leymarie. L’unanimité des votes du Conseil frappe les esprits.

— Le 16. Le travail, qui avait repris le 15 à 2 heures à l’usine Renault, a cessé à 3 heures. Il n’a pas repris chez Citroën. Les ouvriers veulent la publication des buts de guerre.

— On demande d’autoriser la pêche le dimanche pendant la fermeture afin de procurer quelque supplément de ressources alimentaires par ce temps de restrictions. Refus : l’État s’exposerait aux justes réclamations des adjudicataires des lots de pêche ! Ainsi, on accumule les ruines, la vie est trois fois plus chère et trois fois plus restreinte qu’en paix, on dépense les milliards par centaines, on fait tuer les fils, les pères, les maris, les frères, on demande tout à tous, et on pense à ménager les locataires de pêche. Moralité : pour notre administration il n’y a rien de changé.

— Le 16. Dîner avec Anatole France, hôtel Powers. Avant dîner, visite du couple Fernand Gregh. Puis Jean Hennessy. Je félicite ce dernier de sa campagne pour la Société des Nations, qui pénètre au front.

À table, France me dit que ma dernière lettre lui a donné beaucoup à réfléchir, que, dans ses nuits d’insomnie, il tourne et retourne les mots qu’il pourrait écrire, pour rendre la raison à la terre. Mais quoi ? Nulle feuille à grand tirage n’accueillerait sa prose. Et, à ce propos, il évoque le directeur d’un de ces grands journaux qui disait, il y a deux ans : « Bon Dieu de bon Dieu, il faut que ça finisse, il faut éclairer l’opinion, bon Dieu. » Il projetait de créer une feuille pacifiste dont il ne s’avouerait pas le patron, où l’on aurait essayé des auteurs, des articles… Cela n’eut pas de suite.

France dit aussi, à propos des soldats qu’on fusille s’ils ne marchent pas à l’assaut : « Je m’étonne qu’on glorifie l’héroïsme de gens qu’on force à être des héros. »

— Curieux spectacle du bois de Boulogne pendant l’alerte nocturne du 15 au 16. Les ouvriers de guerre, hommes et femmes, de Suresnes, Puteaux, Courbevoie, cessent le travail pendant l’alerte. Il faisait clair de lune. Tous s’étaient répandus dans le bois et profitaient de l’aubaine pour faire l’amour.

— Le 17. Naturellement, la « main allemande » apparaît dans les grèves.

— On devrait dire : « Mort au Champ d’horreur. »

— Le Petit Parisien raille les Allemands qui donnent le nom de huit généraux à huit tours d’un vieux Burg. Le hasard de la mise en page juxtapose une deuxième note à la première : « Les Américains vont donner le nom de huit généraux français à huit pics des Montagnes Rocheuses. »

— Toute propagande pour la guerre est encouragée, toute propagande contre la guerre est réprimée. Après la presse, les affiches sont le plus clair exemple de cette oppressive injustice. « Les pères dont les fils ont été tués, etc. » peuvent afficher qu’il faut venger ces morts, continuer indéfiniment la guerre. Si d’autres de ces pères, au nom même de leur douleur, voulaient proclamer que c’en est assez de cette stupide boucherie, on lacérerait leurs affiches. Une Ligue peut afficher qu’il faut dénoncer les alarmistes, pessimistes, etc. Si une autre Ligue demandait la liberté des opinions, on lacérerait ses affiches. Des groupements couvrent la France d’affiches blanches pour réclamer le retour pur et simple de l’Alsace-Lorraine. Si d’autres groupements suggéraient la consultation des habitants, ou l’autonomie, on lacérerait leurs affiches.

— Un soldat est condamné à la prison pour avoir dit au front que ceux qui s’enrichissent dans la guerre veulent la continuer.

— Depuis le 15, il y a trois jours sans viande. Dans les restaurants seulement. Car sur toutes les tables bourgeoises on voit de la viande ces jours-là.

— On nous conseille de nous coucher tôt pour économiser le luminaire. Toujours la vie qui diminue.

— Alerte, le mardi 21 de 10 h. 45 à 1 h. 30. Je suis chez les Victor Margueritte avec les Jacques Richepin, les Weyler. Les hommes se couchent sur des coussins sur le tapis du salon et s’endorment. La nuit est splendide. Les bombes tombent à Versailles et Saint-Cyr.

— Le mercredi 22, alerte de 11 h. 30 à minuit 15, puis de 1 h. 30 à 3 h. 30, c’est-à-dire jusqu’à l’aube. Ciel d’orage et de lune. Tirs de barrage d’une violence nouvelle. Bombes sur la gare d’Austerlitz, Boulevard de l’Hôpital, École des Arts et Métiers, rue Legendre et à Juvisy.

— On n’a plus le droit de se laver à l’eau chaude que le samedi et le dimanche, dans les hôtels.

— Le chauffeur J.-B. Barreteau (journaux du 23) est condamné à 15 jours de prison pour avoir dit, d’une maison bombardée : « Les dégâts sont affreux. » Extrait du jugement : « Attendu que cette expression constitue une information sur les opérations militaires et qu’elle est de nature à influencer l’esprit des populations » (15e Chambre correctionnelle). Comment connaître l’opinion vraie d’un peuple qui vit écrasé sous une telle terreur ?

— Interpellant sur les jours sans viande, le député Bracke, parmi les patriotiques protestations de la Chambre, a déclaré qu’on sacrifiait plus facilement le cheptel humain que le cheptel bovin, qu’on hésitait moins à donner son fils que sa bourse. Et il a donné des trois jours sans viande une basse raison. Des éleveurs, des spéculateurs, ont fait ce raisonnement : « Les Centraux n’ont plus de cheptel. À la paix, ils le reconstitueront à n’importe quel prix. Donc, gardons notre bétail, afin de le vendre très cher à l’Allemagne et à l’Autriche. »

— Le resserrement de l’alliance austro-allemande, qui constitue un bloc d’attraction pour l’Europe orientale, fut aidé par Ribot et Clemenceau. Penser qu’ils ont 155 ans à eux deux ! Je garde la conviction obscure, profonde, qu’on pouvait cesser le massacre, s’entendre par des accords, il y a un an.

— D’une lettre du général Bouttieaux : « Les journaux donnent le lieu de la prochaine offensive allemande et le nombre des divisions à affronter. Nous sommes moins bien informés…

« Le temps est radieux, la campagne admirable et il est vraiment effroyable de s’entretuer dans cette fête de verdure.

« Le ravitaillement parisien n’a pas l’air de marcher tout seul. Il paraît que le poisson, au contraire, se livre à ce genre de sport grâce à la chaleur et au retard des trains.

« Ici, les commerçants locaux font fortune dans leur boutique et parfois leurs arrière-boutiques, où l’obscurité empêche de trop apprécier la qualité de fragiles vertus. »

— Le 26. Le coiffeur Chaplain, de la 20e section, a dit : « L’arrestation de Caillaux est de tendance politique. On arrête les hommes politiques susceptibles de faire la paix. Les jusqu’auboutistes ne vont pas au front. Sans quoi, la guerre serait finie depuis longtemps. Ce n’est pas Dubail qui a rédigé le réquisitoire contre Caillaux, c’est le gouvernement. Poincaré est un des auteurs de la guerre. Comme Lorrain, il l’a voulue. » Le 6e Conseil de guerre condamne Chaplain à 1.000 francs d’amende avec sursis et un an de prison sans sursis.

— Certains prisonniers français sont rappelés quand ils sont pères de quatre enfants. Or, une femme n’avait qu’un enfant quand son mari partit. Aujourd’hui elle en a quatre. (Les trois autres sont d’un Anglais, d’un Néo-zélandais et de père inconnu.) Doit-elle faire sa déclaration et réclamer son mari, qui recouvrera sa liberté mais saura son malheur ?

— Après avoir écouté les délégués grévistes, Clemenceau mit son auto à leur disposition, ajoutant : « Mais je vous préviens : elle ne va qu’à Vincennes. » C’est là qu’on fusille.

— La réquisition des chevaux pour l’armée américaine trouble beaucoup nos campagnes, à la veille des travaux d’été. L’effervescence est plus vive que pour les appels de classe. Mais on me dit qu’on peut sans honte protester pour son cheval et non pas pour son fils.

— Apothéose d’un aviateur qui abattit 60 avions, dont 7 en un jour. Les journaux délirent : « Héros, surhomme, gloire immense, sublime, respect agenouillé… » Décidément, je ne peux pas coiffer la mentalité qui exalte avec des mots pareils l’homme qui a tué soixante fois.

— Le 28. En prenant le train pour Paris, le 27, à 6 heures, nous apprenons la reprise du bombardement par super-canon. Les journaux, achetés en route, nous annoncent l’offensive allemande commencée du matin entre Pinon et Craonne.

— À Janson de Sailly, un professeur punit les élèves qui tressautent quand éclate un projectile du super-canon. Car ils font rire ceux qui ne tressautent pas. Et la classe en est troublée.

— Les journaux accueillent la reprise du bombardement sur ce ton de niaise fanfaronnade qui s’accorde si peu avec la gravité de l’heure et la pensée des victimes tombées sous chaque coup.

On peut lire dans Paris-Midi : « En entendant le gros canon, on dissimule mal une espèce de joie… L’événement met dans la vie monotone une excitation, un orgueil et presque un plaisir… Les physionomies moroses s’éclairent, les dos lassés se redressent. Il se répand dans les rues une allégresse… »

— Une note officielle nous interdit d’indiquer par téléphone les points de chute, sous peine de procès-verbal. Comme on parle de remaniements ministériels, quelqu’un me dit : « Mais il n’est pas interdit d’indiquer les points de chute ministérielle. » Et Tristan Bernard, dans le même esprit : « Les points de chute sont place Beauveau et quai d’Orsay. »

— Le 29. Alerte de 11 h. 30 à minuit 30. Nous allons chez une voisine. Quand éclate le tir de barrage, elle nous emmène dans sa cave, abri classé, éclairé à l’électricité. Déjà l’habitude est prise, les gestes lui deviennent familiers : elle emporte pliants, valeurs, pharmacie. En bas, les gens, assis au long des murs, somnolent. Un dirait l’intérieur d’un tramway, le soir.

— Clemenceau déjeune au café de Paris. Il se rend aux Water-closets. Il sait que ceux des femmes sont plus propres que ceux des hommes. Au seuil, il croise une dame qui lui dit : « Mais, Monsieur, vous n’êtes pas une femme ! » À quoi Clemenceau : « Vous en êtes bien sûre ? Ma foi, je cours tout de suite vérifier. » Et bousculant la dame, il entre dans le premier retiro.

Deuxième anecdote, qui me paraît ressemelée. Après un copieux déjeuner qui suit un Conseil interallié, Lloyd George, assez corpulent, se baisse pour renouer son soulier. Dans son effort, il exhale un… soupir éclatant. Et Clemenceau : « Ah ! Pas de paix séparée ! »

À la Chambre, Raffin-Dugens crie, afin que Clemenceau l’entende : « Moi, je suis large, je ne suis pas comme ces vieillards à l’esprit étroit… » Clemenceau lui touche l’épaule et, nommant tout à trac un organe féminin dont on a fait bien à tort une injure : « Mon petit Rollin, les plus larges ne sont pas les meilleurs. »

— Un député, apprenant la soudaine retraite du 27 mai où le Chemin-des-Dames, qui coûta tant de sang à reconquérir et qui devait nous assurer des positions inexpugnables, fut abandonné en quelques instants, ce député aborda Clemenceau dans les couloirs : « Eh bien, Monsieur, cette fois-ci, ce n’est pas Malvy ni Caillaux qui ont livré le Chemin-des-Dames ? »

— Le 30. Hier, à midi, les journaux ont annoncé que le gouvernement britannique, à la prière du Vatican, s’est engagé à ne pas bombarder Cologne par avions pendant les processions de la Fête-Dieu. Peu de bruit autour d’une trêve si rare. En effet, voyez-vous le bon sens reprenant ses droits et demandant que ce soit tous les jours la Fête-Dieu !

Le Matin expliquait récemment que le mauvais temps empêchait les Allemands d’attaquer. L’article s’intitulait en caractères d’affiche : « Le soleil lui-même est leur ennemi ! »