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L’Envers de la guerre/II/27

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Texte établi par Ernest Flamarion,  (Tome II : 1916-1918p. 277-291).


OCTOBRE 1918


Le 1er. La Bulgarie accepte les conditions de l’Entente. L’armistice est conclu. Bien que la suppression de la diplomatie secrète soit un des buts de la guerre, on ne nous donne pas ces conditions de paix ! Les familles qui ont perdu leur enfant à l’armée d’Orient ne savent ce qu’a valu leur sacrifice.

— Notre presse cache un discours de Wilson du 27 septembre 1918, où il engage les gouvernements alliés à parler clairement, à publier leurs buts. Ce silence abominable révèle des arrière-pensées, des ambitions et le manque d’harmonie entre les appétits des divers alliés. Il est ignoble comme la guerre elle-même.

— Le 3. Le Times a publié les conditions de la paix bulgare. Mais on continue de nous les laisser ignorer en France.

— Le 6. Les journaux, en un titre qui court sur toute la largeur de la page, annoncent la demande d’armistice adressée par les Empires Centraux à Wilson et l’offre d’entamer les négociations de paix « sur la base des quatorze conditions de Wilson et de ses diverses déclarations » (Notamment le discours du 27 septembre 18 que nous ignorons ou dont on ne nous a donné que des fragments tendancieux).

Au village, parmi les soldats, c’est un délire de joie. Ils dansent, ils chantent, ils courent. Pour eux, c’est la paix.

Mais, dès ce premier jour, immédiatement au-dessous de la sensationnelle information, la « Grande Presse » se réserve, se montre déjà hostile et méfiante. Le Matin dénonce le piège de l’armistice. « Quoi ? On demanderait à nos héroïques soldats de s’arrêter en plein triomphe, de laisser l’Allemand gagner paisiblement sa frontière avec armes et bagages, pour s’y retrancher puissamment ? Il faut que l’Allemagne évacue auparavant toutes les régions envahies, livre l’Alsace-Lorraine… Il ne peut y avoir de négociations sans cette adhésion préalable. » Capus, dans le Figaro, imagine l’avenir « après le refus », qui ne fait pas de doute pour lui. La plupart des journaux ont le même cri : « Qu’ils évacuent d’abord. »

— Le 7. L’hostilité des journaux s’accentue. La presse du 6 au soir est nettement opposée à toute tractation. « Le sang versé aurait coulé en vain… Faudra-t-il signer une paix désastreuse ? » dit le Temps. L’Intransigeant dicte ses conditions, très dures : évacuation, occupation de points stratégiques en Allemagne. Cependant Sembat, dans L’Heure, tout en demandant l’évacuation, voudrait que l’offre d’armistice ne fût pas repoussée dédaigneusement. Car ce refus ferait le jeu de l’Allemagne et galvaniserait ce peuple. Le 7, les journaux font répondre d’avance Wilson. Ils prennent des parcelles de ses discours, les plus agressives, et déclarent : voilà sa réponse. On attaque la personne du prince Max de Bade, le nouveau chancelier, qui annonça la demande d’armistice dans un discours du Reichstag, le 5 octobre. On dévoile sa vie privée. On l’accuse de palinodie en citant une lettre de lui au prince de Hohenlohe, etc. On s’enorgueillit d’accueillir « avec défiance et fierté » la demande de l’ennemi. « Il faut qu’elle implique l’aveu public de la défaite. Il faut que les cinq clauses territoriales de Wilson soient exécutées préalablement à tout débat. » L’Humanité demande des garanties diplomatiques et militaires. Le Petit Parisien publie un article de tête : « La duperie de l’armistice ». La République française : « Il faut aller au delà du Rhin. » Et L’Œuvre imprime en manchettes : « Boutons-les dehors. »

— Le 7. Les soldats, si joyeux le dimanche 6, sont mornes à la lecture des journaux du lundi 7. « Il faudra qu’on y aille », disent-ils avec résignation.

— Toute l’histoire illustrée de la guerre sera racontée par des magazines orthodoxes (Le Miroir, Sur le Vif, J’ai vu, L’Illustration), qui montraient la lutte en beauté, sans jamais un mort français. Quelle fausse image ils en laisseront, propre à encourager de nouveaux massacres ! Et les enfants ! Au lieu de leur inspirer l’horreur de la guerre, on leur laisse y trouver un attrait. Ils y jouent. Et il y a des gens qui espèrent que ce sera la dernière guerre, que ce sera le bénéfice de cet immense massacre. Quelle duperie !

— Le 8. En ce troisième jour depuis la demande d’armistice, l’effort de la presse pour prolonger la guerre se déchaîne plus furieusement. On nous cite la presse américaine qui, paraît-il, réclame unanimement la reddition sans conditions : « Il faut continuer la guerre au delà des frontières, infliger à l’ennemi un juste châtiment (c’est-à-dire commettre les crimes qu’on lui reproche). Il faut que l’Allemagne se débarrasse du Kaiser… L’Amérique a à peine commencé à se battre… Il faut employer la force sans limite… Frappons impitoyablement, gagnons la victoire sur le champ de bataille… Combattons jusqu’à ce que Potsdam soit anéanti… Que la réponse soit celle de nos armées victorieuses. Roosevelt et le Sénat américain réclament la paix sans conditions. Etc. » Telles sont les citations qu’on sert aux millions de lecteurs du Petit Parisien. La presse française est presque à l’unisson. Seule, la presse socialiste souhaite mezzo voce qu’on réponde et qu’on instaure une diplomatie ouverte.

— Le 8. Visite à Anatole France, à l’hôtel d’Orsay. Il essaye de récolter des opinions. Il a vu chez Calmann-Lévy le plus vieil employé de la maison, un tout petit vieux de 70 ans passés, qui tremblait de la tête aux pieds : « Dites, dites, Monsieur France, on ne va pas faire la paix ? » C’était pour lui le cataclysme ! Et le même jour, la femme d’un confrère — une juive, pourtant, dit France — a crié devant lui : « Oh ! Oh ! Le jour même de mon anniversaire, cette chose abominable, la paix ! »

France ne compte plus que sur la C. G. T. « qui perd toutefois en virulence ce qu’elle gagne en organisation ». Parmi les visiteurs, c’est la même mentalité de guerre sans fin, d’orgueil sans frein.

— Le 9. À midi, paraît la réponse de Wilson, demandant que les troupes allemandes évacuent avant de proposer l’armistice aux Alliés. Tout de suite, deux courants se forment, quant à l’interprétation de cette note : les uns ont compris que les Allemands doivent s’en aller d’eux-mêmes. Les autres comprennent que Wilson veut chasser les Allemands par les armes.

En réalité, ceux qui veulent la poursuite par les armes, d’accord avec leurs journaux, sont majorité. Les uns déclarent : « Il faut tuer du Boche. » Un de ceux qui me donnent cette forte vue a deux fils aux armées ! Comme tout le monde, il oublie nos pertes passées, présentes et futures. Il y a aussi dans ces extrémistes ceux qui veulent des représailles en terre allemande. Certains donnent un but généreux à leur belliqueuse âpreté : inspirer une telle horreur de la guerre que ce soit la dernière guerre… Je ne parle pas de tous ceux qui ont un intérêt quelconque à ce que la guerre ne cesse pas : crainte de l’avenir, besoin d’émotions fortes, situation pécuniaire, militaire, sentimentale ou autre, favorisées par la boucherie.

— Les affiches du quatrième emprunt, dit de la Libération, montrent un soldat qui sort de la tranchée, un autre qui lance une grenade, un troisième qui tord le cou à une volaille (l’aigle germanique), une Alsacicenne et une Lorraine qui font aux passants un gracieux signe de main.

Une affiche de « L’Union des grandes Associations » fait parler un soldat qui adjure le civil de résister à l’offensive de paix.

— Déjeuner chez les R… Tout le monde est persuadé que les négociations de paix sont entamées, que l’Allemagne acceptera les propositions préliminaires de Wilson. Bien que, pour tous ces gens, ce soit la paix amenée par trois mois de victoires, il n’y a nulle joie, nulle satisfaction autour de cette table. Je conçois qu’ils ne se réjouissent pas de la fin de la tuerie puisque toute sensibilité semble morte depuis quatre ans. Mais qu’ils ne se réjouissent pas d’une fin selon leurs vœux, à des conditions favorables arrachées en apparence par les armes, voilà ce que je ne comprends pas. Sans doute obéissent-ils à ce sentiment que j’ai entendu si souvent exprimer, où il y a un besoin de vengeance, un appétit de triomphe, l’ignorance des réalités et l’indifférence aux pertes : « Nous ne sommes pas assez vainqueurs. » Cependant, nul ne prononce cette phrase. Mais cette assemblée, par son atonie, est toute pareille à la foule, dont l’espoir de la paix n’a pas éclairé les visages.

— J’oubliais de signaler que la demande allemande d’armistice, alors qu’elle provoquait l’hostilité de toute notre presse exterministe et de notre bourgeoisie, soulève également la colère des pangermanistes. Mais on ne s’étend pas là-dessus, et pour cause.

— Description de Cambrai libéré. Des obus sur le théâtre, la cathédrale. Ce ne peut être que des obus anglais. Mais les journaux les mettent à l’actif de l’ennemi. Qui pourra établir la part de chacun, dans les ravages de la guerre ?

— Petits bourgeois au café. Ils veulent établir en Allemagne une zone égale à la France envahie et la dévaster. Ils dictent les réparations, dans les plus petits détails. Par crainte de la camelote allemande, ils se rendront dans les ports allemands afin de saisir les bois, les matériaux de construction. Ils brisent l’Allemagne en petits morceaux. Défense à ces petits États de s’agglomérer. Ils évoquent le classique exemple d’Iéna, l’erreur, à éviter, de laisser aux Prussiens une armée de 40.000 hommes. Ils apothéosent le commandement unique, raison de la victoire. Ai-je besoin de dire qu’ils ont lu tout cela dans leurs journaux, mais qu’ils s’en éblouissent comme de visions personnelles ?

— Le 11. Le bruit court de l’abdication du Kaiser en faveur de son fils Eitel ou du fils aîné du Kronprinz.

— Ni dans les journaux, ni dans les conversations, nulle impatience avouée de connaître la réponse allemande aux conditions préliminaires de Wilson.

— Les bourgeois sont en majorité pour une offensive indéfinie. « Plus on avance, plus la paix sera avantageuse. » Nulle part, la pensée exprimée que l’armistice donnerait les mêmes résultats en évitant de nouvelles pertes.

— Le 13. Les Allemands acceptent les conditions préliminaires de Wilson. Les journaux publient leur réponse. Fol enthousiasme des soldats. Grise mine des officiers. Les gens qui espèrent la paix n’osent pas y croire et n’osent pas le dire. Aussi la foule est-elle morne. Nul ne semble mesurer ce qu’il doit en coûter à l’orgueil allemand d’abandonner ses gages territoriaux, de renier la suprématie impériale, de prendre ce ton humble dans ces réponses à Wilson. Remarques qui devraient d’autant plus frapper qu’on nous a représenté la morgue du militarisme allemand.

Les journaux sont divers. Le Journal imprime : « L’Allemagne cède. » L’Œuvre : « Cette fois, semble-t-il, on les a. » Mais ils sont seuls à représenter nettement ce résultat comme une victoire. Ils ressemblent à deux spectateurs isolés qui seuls applaudissent dans une salle de théâtre. Chez les autres, une sorte de stupeur. Typographiquement, tous donnent plus d’importance à l’occupation de Vouziers qu’à l’acceptation de l’Allemagne. Le public est à l’unisson. On ne veut pas que l’Allemagne soit vaincue.

— Le 14. Le deuxième jour, la presse reprend une fois de plus son attitude hostile. C’est le même effort de prolongation qu’au lendemain de la demande d’armistice. « Les Allemands veulent raser… Pas d’armistice… Ce n’est pas la fin de la guerre. » L’Écho de Paris (et je reste stupéfait que la Censure tolère cela) déclare que tout cela ne regarde pas Wilson, que la parole est au canon. On y traite ses notes de dialogues malencontreux, d’encycliques nuageuses !

Ah ! Ce désir exaspéré de continuer la guerre. Qui croira cela ! Pensez que le Temps jetait récemment ce cynique cri d’alarme : « Les valeurs de guerre s’alourdissent. » Tout est là. Et on devine le désespoir grinçant de tant de gens, les sous-traitants d’usines de guerre, les commerçants, tout ceux qui voient tarir la source dorée… Et, je le répète, tous ceux que la guerre arrange, la femme débarrassée du mari… Et enfin, la frénésie de lutte, de coups, de vengeance, qui est dans la créature.

Il y a, au village, des Belges qui devraient vouloir rentrer chez eux bien vite, après quatre ans, et qui devraient souhaiter retrouver leur logis intact. Eh bien, non. Les hommes veulent qu’on reprenne le pays par les armes, fût-il détruit dans cette reprise !…

Et pourtant, c’est affreux, ces suprêmes massacres, où le militaire voit l’occasion de distinctions, d’actions d’éclat, de citations, où le bourgeois voit le gage d’une paix « plus avantageuse ». Et si toutes ces tractations sont truquées, arrangées entre Wilson et les Centraux, quel odieux couronnement de la folie, ces tueries qu’une signature eût épargnées !…

Non. L’effort continue. Chaque jour on jette de nouveaux aliments au brasier de haine. On nous dit que ces armées allemandes, qu’on nous a pourtant montrées démoralisées, dépouillées, désarmées, vont se reformer à la frontière et de nouveau s’affirmer formidables. Qui donc peut croire que, l’armistice signé, des soldats reprendront les armes ?

— Au Ne d’Infanterie, classe 1919, on enseigne aux jeunes soldats :

1o Dans les corps à corps, à placer deux doigts dans les yeux de l’adversaire, afin de les lui enfoncer dans la tête. 2o À tourner la baïonnette, le coup donné, pour que la plaie ne se referme pas. 3o À ouvrir au couteau le ventre de bas en haut. 4o À achever les blessés couchés, un genou sur la poitrine, en relevant la tête d’un coup sec pour briser la colonne vertébrale.

— Le 16. Nouvelle note de Wilson. Après avoir rappelé que les conditions de l’armistice seront fixées par les conseillers militaires de l’Entente, il réclame des sauvegardes. Il n’envisage pas d’armistice tant que l’Allemagne « se livrera aux pratiques illégales et inhumaines qui violent les règles de la guerre civilisée ». La guerre civilisée ! Enfin, il attire l’attention du gouvernement allemand sur une des 14 conditions auxquelles ledit gouvernement a adhéré : la nation allemande doit changer le pouvoir qui la gouverne et qui peut troubler de sa seule volonté la paix du monde. C’est une condition préalable de la paix.

Naturellement, cette fois-ci, la sentence, comme ils disent, est approuvée par les journaux.

— L’amèrement comique, c’est de se rappeler en ce moment que l’Entente mène la guerre du Droit. Quelles lézardes, dans les tables de marbre du noble programme ! Les peuples doivent disposer d’eux-mêmes. Et on avance la main sur l’Asie Mineure, sur les colonies allemandes, on donne un morceau de Turquie à la Bulgarie. Tous les vieux usages de la diplomatie secrète continuent de mener ces tractations sous le manteau des belles intentions, des pensées généreuses et neuves. Et c’est quelque chose de terriblement hypocrite, plus vilain qu’un appétit de conquête ouvertement avoué.

Et quels germes de revanche ! Ah ! Les gens qui disaient, au long de la guerre : « Si on fait la paix, c’est la guerre dans trois ans ! » Jamais au contraire la guerre prochaine ne fut mieux préparée que par la mentalité qui régit les pourparlers actuels.

— Le 16. Caillaux est officiellement traduit devant la Haute-Cour, en même temps que Loustalot et Comby.

— Depuis fin septembre, les Belges, flanqués de Français et d’Anglais, ont pris l’offensive. Avec des pertes immenses, ils ont réoccupé Roulers, Thourout. Rien ne symbolise mieux la vertigineuse cruauté de ces suprêmes massacres, puisque la restitution et la restauration de la Belgique figurent au premier rang de toutes les offres allemandes.

— Éloigné de Paris par les circonstances, n’y allant qu’à de rares intervalles, je n’arrive pas à démêler les multiples causes du recul allemand. À en croire les journaux, il est dû uniquement à la force des armes de l’Entente. À en croire quelques clairs esprits, à évoquer l’hypothèse des « succès négociables » de Briand, il y aurait une part de consentement dans leur retraite, destinée à donner à l’Entente cette apparence de victoire nécessaire à ce qu’elle consente à la paix. Serait-ce donc l’état intérieur de l’Allemagne, la crainte de la Révolution chez les Hohenzollern qui les amèneraient à ce parti ?

Quand on parle à un paysan de la paix, il vous répond : « On avance. » Le fait d’apparence militaire le frappe d’abord et presque uniquement. À peine s’arrête-t-il aux pourparlers.

— L’atroce mouvement contre la paix s’affirme encore. La Ligue-Civique lance une affiche : « Le Piège. » Pas de pourparlers, pas de compromis, la paix sans conditions, la victoire complète. Pas un mot des morts à éviter. Voilà les gens les plus abominables, qui poussent du fond d’un fauteuil les jeunes hommes au charnier, pour obéir à leurs passions ou leurs intérêts.

Et ce serait comique, si ce n’était pas odieux, ces déments qui, chaque fois qu’il est question d’arrêter le massacre, hurlent : « Non, non, pas de paix, jamais de paix. » On sait qu’ils jetteront le même cri, quoi qu’on leur offre. Car, enfin, savent-ils ce que serait la paix actuelle ?

— Des tracts de haine sont distribués dans des usines. « Peuple de France, tu n’as pas de haine assez fervente, assez enflammée… L’Allemagne est une race vouée au diable… Tu devras lécher la botte prussienne souillée de sang… » Puis les injures : « le diabolique Kaiser, le voyou de Kronprinz, à la trogne d’ivrogne avantageux, etc. » Merrheim se plaint de cette propagande et dit que la classe ouvrière est lasse de ces provocations.

— La troupe au village. Un soldat renonce à manger son riz, une colle grise, sordide. Il le jette dans la cour, pour le chat. Le chat n’en veut pas.

— Le 21. La fureur chauvine culmine. La Censure agrée une affiche qui proclame : « On veut nous voler notre victoire. » Une mauvaise foi héroïque règne dans la presse. Si les Allemands se démocratisent ainsi qu’on l’a souhaité, on déclare que la métamorphose est trop rapide et trop fraîche. Si leur militarisme se dérobe, on ne s’en contente pas, car on veut l’écraser. Enfin on leur fait un crime de vouloir la paix comme d’avoir voulu la guerre.

— Et cela en quel moment, sous quelle menace nouvelle ! Depuis deux mois, une effroyable épidémie, dite de « grippe ». s’est abattue sur la France. Elle planait sur l’Europe depuis le printemps. Elle a surtout sévi en Suisse cet été. En France, depuis le début de septembre, elle atteint les soldats — mal nourris, mal logés, mal soignés, agglomérés — tant au front qu’à l’arrière. Elle se complique d’accidents pulmonaires ou méningés, souvent mortels. C’est une sorte de peste. On lui a laissé un nom inoffensif, qui fait sourire. On l’a même baptisée grippe espagnole, parce que le roi d’Espagne l’aurait eue. Cela vous a un air léger de danse, de fandango. En France, les mots sont tout. Un médecin militaire me dit gravement : « On ne réforme pas pour la grippe. »

Un fonctionnaire de l’Instruction Publique, interviewé sur l’opportunité du licenciement des écoles, déclare : « La grippe ne figure pas sur la liste des maladies qui comportent cette mesure. »

Puis, on l’a cachée, censurée. Un moment, il ne fallut pas imprimer le mot même. Les journaux n’en parlent que depuis la mi-octobre, depuis la mort du gendre de Clemenceau. Actuellement, il meurt 50 soldats par semaine dans un seul hôpital de Sens, et 1.200 personnes à Paris. On meurt en quelques jours, parfois en quelques heures, asphyxié. Toutes les lettres de tous les points du pays signalent le fléau. En Bretagne, des familles entières disparaissent ; 500 soldats meurent dans un dépôt. Les ports sont spécialement atteints. À Lyon, on manque de corbillards. Et cela ne hâte pas plus la paix que la mort d’un passereau !

À l’hôpital de Joigny, où mon fils, atteint le 1er septembre, est resté plus d’un mois, de rechutes en complications, entre la vie et la mort, le personnel manque. Le médecin-chef est près de son fils grippé gravement. Le suppléant est au lit avec une pleurésie grippale. Les infirmières sont débordées. Il meurt un homme par heure. Et alors, dans cet affolement, un médecin inspecteur surgit. Il examine le linge réformé, se fait tout étaler, avise une paire de chaussettes et déclare qu’on peut encore la raccommoder.

— Le 23. Northcliffe déclare que l’Entente ne rendra pas les colonies allemandes. Balfour (Affaires Étrangères) fait la même déclaration, dans des termes écœurants d’hypocrisie, salués de longs applaudissements. « Laissera-t-on les communications de l’empire britannique à la merci d’une puissance sourde à la voix de l’humanité et de l’honneur ? La sécurité, l’unité de l’empire sont inconciliables avec le retour de ces colonies à l’Allemagne. » Et c’est la guerre du Droit ! Et les peuples vont disposer d’eux-mêmes ! Balfour ajoute que la fin de la guerre n’est pas encore en vue, naturellement.

— Le 25. L’ultimatum de Wilson. Un document à arêtes vives et dures. Wilson proposera à ses alliés l’armistice si l’Allemagne est mise en état de ne pas renouveler les hostilités.

L’ultimatum paraît bien accueilli, surtout en Angleterre.

— Le bruit court de l’abdication du Kaiser à la date du 16. Liebknecht est libéré et acclamé. (Péricat est toujours en prison.)

— Hélas ! On ne voudra pas voir que ce ne sont pas les décisions militaires qui règlent cette guerre. Les Allemands débordent encore sur les territoires ennemis. Leur retraite, stabilisée actuellement, n’a abandonné qu’une bande de territoire occupé. Et cependant, ils ont le ton des vaincus. C’est bien l’état économique, la misère, la souffrance, le blocus, qui décident et mènent les événements. Mais on veut les habiller de vêtements militaires.

— La Ligue des Droits de l’Homme, la C. G. T., la Coalition républicaine, les socialistes, se réunissent pour essayer de lutter contre les forcenés de guerre…

— À cette heure suprême, tragique, où les pertes se devinent effroyables, où le sort de la planète se joue, les music-halls et les théâtres parisiens s’épanouissent et rayonnent. Réouverture d’Apollo, où l’on joue la « Reine Joyeuse » avec 120 femmes dans la fête persane. Aux Folies-Bergère, la revue anglaise « Zig-Zag ». À l’Olympia, programme monstre, dit l’affiche. Au Casino de Paris, Mistinguett reparaît, dans la revue « Pa-ri-ki-ri » (Paris qui rit dans ce sang et ce deuil !). À Ba-ta-clan, la revue « À toutes jambes ». Et des premières. Guitry père dans la pièce de Guitry père. Guitry fils dans la pièce de Guitry fils. L’ « Image », de Bataille avec Réjane. « La vérité toute nue » au Gymnase. « Chouquette et son as » à la Renaissance. « Les petits crevés » chez Antoine. J’en passe…

— Partout de nouveaux appels à la haine. La « Ligue des Pères dont les fils furent tués à l’ennemi » veut l’écrasement, le châtiment, et l’écrit à Wilson. L’Institut ne veut plus rencontrer les Centraux dans les congrès internationaux.

— À Paris, des queues partout. Chez les marchands de chocolat, de café, de pâtes, de tabac. Et la foule s’hypnotise devant les drapeaux qui, piqués sur des cartes, signalent l’avance.

— Le 29. Dès le 28 soir, le bruit se répand que l’Autriche demande la paix séparée, sans conditions. Cette fois, une certaine allégresse se manifeste. Sans doute l’idée de capitulation à merci séduit les esprits. Et aussi la conception d’une Allemagne isolée. Bref, les officiers, dans les cantonnements, boivent le champagne. Les soldats ont des faces élargies : se réveiller un matin en pensant qu’ils ne seront pas tués dans les six mois…

— Manchette de l’Œuvre du 29 : « Ah ! Si l’on avait développé, pour empêcher la guerre, la moitié des efforts que l’on déploie pour retarder la paix. »

— Le 29. Il y a des gens pour qui la grippe n’existe pas. Ils la nient. À les entendre, on baptise grippe toutes les maladies dont on meurt. Ils disent encore : « C’est moins grave que l’influenza de 1889. » Cette attitude est considérée comme héroïque.

— À Paris, on enterre maintenant jusqu’à minuit.

— Les stratèges de rédaction préparent et dictent les divers armistices. Et c’est une folle surenchère. Rien de plus bas que ces suggestions inspirées par nos féodaux et qui risquent d’enfermer, dans la plaie ouverte au flanc de l’Europe, des germes de revanche. Oh ! Ce complet oubli de la paix du Droit, de la Justice…

— Le 31. La Turquie accepte les conditions de l’armistice de l’Entente. Une certaine allégresse dans la rue. C’est le général anglais prisonnier Townshend qui apporte la nouvelle.

— Le professeur Vincent me disait, le 31, que la grippe est plus grave qu’on ne l’avoue. On cache la vérité pour maintenir le moral. Lui, il établirait une dictature médicale. Fermeture des théâtres, cinémas, grands magasins. « Défense de cracher, tousser, éternuer, hors de son mouchoir. »

— Les catholiques disent que Dieu envoie la grippe pour rétablir l’équilibre, car les femmes sont deux fois plus frappées que les hommes. L’indifférence de la foule est indicible. Il est mort la semaine dernière 1.800 personnes de la grippe à Paris, soit près de 300 personnes par jour, c’est-à-dire ce que les avions et supercanons ont tué en quatre ans de guerre…

— Les journaux socialistes sont toujours d’une timidité anémiée, devant les efforts déchaînés contre la paix. On ne voit nulle part l’affiche que le parti aurait publiée en accord avec Les Droits de l’Homme, la C. G. T., etc. Par contre, les murs disparaissent sous les affiches de la Ligue civique, le Piège, et celles de la Ligue du Souvenir, qui excitent à la haine et à la vengeance inextinguibles.