L’Heptaméron/Prologue

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L’Heptaméron des nouvelles
Texte établi par Antoine Le Roux de Lincy et Anatole de MontaiglonAuguste Eudes (p. 235-248).


L’HEPTAMÉRON

D E S   N O U V E L L E S
DE
LA ROINE DE NAVARRE

PROLOGUE



Le premier jour de septembre que les baings des Montz Pirénées commencent d’entrer en leur vertu, se trouvèrent à ceulx de Cauderès plusieurs personnes, tant de France que d’Espaigne, les ungs pour y boire de l’eaue, les autres pour se y baigner & les autres pour prendre de la fange, qui sont choses si merveilleuses que les malades habandonnez des Médecins s’en retournent tout guariz. Ma fin n’est de vous déclarer la scituation ne la vertu desdits baings, mais seullement de racompter ce qui sert à la matière que je veulx escripre.

En ces baings là demeurèrent plus de trois sepmaines tous les mallades jusques ad ce que, par leur amendement, ilz congnurent qu’ilz s’en pouvoient retourner ; mais sur le temps de ce retour vindrent les pluyes si merveilleuses & si grandes qu’il sembloyt que Dieu eut oblyé la promesse qu’il avoit faicte à Noë de ne destruire plus le Monde par eaue, car toutes les cabanes & logis dudit Cauderès furent si remplyes d’eaue qu’il fut impossible de y demourer. Ceulx qui y estoient venuz du costé d’Espaigne s’en retournèrent par les montaignes le mieulx qui leur fut possible, & ceulx qui congnoissoient les addresses des chemins furent ceulx qui mieulx eschappèrent. Mais les Seigneurs & Dames Francoys, pensans retourner aussy facillement à Tarbes comme ilz estoient venuz, trouvèrent les petitz ruisseaulx si fort creuz que à peyne les peurent ilz gueyer, & quant se vint à passer le Gave Bearnois, qui en allant n’avoit poinct deux piedz de proufondeur, le trouvèrent tant grand & impétueux qu’ilz se destournèrent pour chercher les pontz, lesquelz, pour n’estre que de boys, furent emportez par la véhémence de l’eaue, & quelcuns, cuydans rompre la roideur du cours pour s’assembler plusieurs ensemble, furent emportez si promptement que ceulx qui les vouloient suivre perdirent le povoir et le desir d’aller après. Par quoy, tant pour sercher chemin nouveau que pour estre de diverses opinions, se séparèrent. Les ungs traversèrent la haulteur des montaignes &, passans par Arragon, vindrent en la Conté de Roussillon & de là à Narbonne ; les autres s’en allèrent droict à Barselonne, où, par la mer, les ungs allèrent à Marseille & les autres à Aiguemorte.

Mais une Dame vefve, de longue experience, nommée Oisille, se délibéra d’oblier toute craincte par les mauvais chemins jusques ad ce qu’elle fut venue à Nostre-Dame de Serrance. Non qu’elle fust si supersticieuse qu’elle pensast que la glorieuse Vierge laissast la dextre de son filz où elle est assise pour venir demorer en terre deserte, mais seullement pour envye de veoir le devot lieu dont elle avoit tant oy parler; aussy qu’elle estoit seure que s’il y avoit moyen d’eschapper d’un dangier, les moynes le debvroient trouver. Et feit tant qu’elle y arriva, passant de si estranges lieux et si difficilles à monter et descendre que son aage et pesanteur ne la gardèrent poinct d’aller la pluspart du chemin à pied. Mais la pitié fut que la pluspart de ses gens et chevaulx demorerent mortz par les chemins et arriva à Serrance avecq ung homme et une femme seullement, où elle fut charitablement receue des religieux.

Il y avoit aussy parmy les François deux gentilz-hommes qui estoient allez aux baings plus pour accompaigner les dames dont ilz estoient serviteurs que pour faulte qu’ilz eussent de santé. Ces gentilz hommes icy, voyans la compaignie se departir et que les mariz de leurs dames les emmenoient à part, penserent de les suyvre de loing sans soy declairer à personne. Mais ung soir, estant les deux gentilz hommes mariez et leurs femmes arrivez en une maison d’ung homme plus bandoullier que païsant et les deux jeunes gentilz hommes logez en une borde tout joingnant de là, environ la minuit oyrent un très grand bruict. Ils se leverent avecq leurs varletz et demanderent à l’hoste quel tumulte c’estoit là. Le pauvre homme qui avoit sa part de la paour leur dit que c’estoient mauvays garsons qui venoient prendre leur part de la proye qui estoit chez leur compaignon bandoullier; parquoy les gentilz hommes incontinant prindrent leurs armes et avecq leurs varletz, s’en allerent secourir les dames pour lesquelles ilz estimoient la mort plus heureuse que la vie après elles. Ainsy qu’ilz arriverent au logis, trouverent la premiere porte rompue et les deux gentilz hommes avecq leurs serviteurs se deffendans vertueusement. Mais pour ce que le nombre des bandoulliers estoit le plus grand et aussy qu’ilz estoient fort blessez, commencerent à se retirer, aians perdu desja grande partie de leurs serviteurs. Les deux gentilz hommes, regardans aux fenestres, veirent les dames cryans et plorans si fort que la pitié et l’amour leur creut le cueur de sorte que, comme deux ours enraigés descendans des montaignes, frapperent sur ces bandoulliers tant furieusement qu’il y en eut si grand nombre de mortz que le demourant ne voulut plus actendre leurs coups mais s’enfouyrent où ilz scavoient bien leur retraicte. Les gentilz hommes ayans deffaict ces meschans dont l’hoste estoit l’un des mortz, ayans entendu que l’hostesse estoit pire que son mary, l’envoierent après luy par ung coup d’espée; et, entrans en une chambre basse, trouverent un des gentilz hommes marié qui rendoit l’esprit. L’autre n’avoit eu nul mal, sinon qu’il avoit tout son habillement persé de coups de traict et son espée rompue. Le pauvre gentilz homme, voyant le secours que ces deux luy avoient faict, après les avoir embrassé et remercié les pria de ne les habandonner poinct, qui leur estoit requeste fort aisée. Parquoy, après avoir faict enterrer le gentil homme mort et reconforté sa femme aux mieulx qu’ilz peurent, prindrent le chemin où Dieu les conseilloit, sans savoir lequel ilz devoient tenir. Et s’il vous plaist sçavoir le nom des trois gentilz hommes, le maryé avoit nom Hircan et sa femme Parlamente et la demoiselle vefve Longarine et le nom des deux gentilz hommes, l’un estoit Dagoucin et l’autre Saffredent. Et après qu’ilz eurent esté tout le jour à cheval, adviserent sur le soir un clochier où le myeulx qu’il leur fut possible, non sans travail et peine, arriverent. Et furent de l’abbé et des moynes humainement receuz. L’abbaye se nomme Saint-Savyn. L’abbé qui estoit de fort bonne maison les logea honnorablement; et, en les menant à leur logis, leur demanda de leurs fortunes et, après qu’il entendit la verité du faict, leur dict qu’ilz n’estoient pas seulz qui avoient part à ce gasteau; car il y avoit en une chambre deux damoiselles qui avoient eschappé pareil dangier ou plus grand, d’autant qu’elles avoient eu affaire contre bestes non hommes. Car les pauvres dames, à demye lieue deçà Peyrehitte, avoient trouvé ung ours descendant la montaigne, devant lequel avoient prins la course à si grande haste que leurs chevaux, à l’entrée du logis tomberent morts soubz elles; et deux de leurs femmes qui estoient venues longtemps après leur avoient compté que l’ours avoit tué tous leurs serviteurs. Lors les deux dames et trois gentilz hommes entrerent en la chambre où elles estoient et les trouverent plorans et congnurent que c’estoit Nomerfide et Ennasuite, lesquelles, en s’embrassant et racomptant ce qui leur estoit advenu, commencerent à se reconforter avecq les exhortations du bon abbé, de soy estre ainsy retrouvées. Et le matin ouyrent la messe bien devotement, louans Dieu des perilz qu’ilz avoient eschappez.

Ainsy qu’ilz estoient tous à la messe, va entrer en l’eglise ung homme tout en chemise, fuyant comme si quelcun le chassoit, cryant à l’ayde. Incontinant Hircan et les autres gentilz hommes allerent au devant de luy pour veoir que c’estoit, et veirent deux hommes après luy leurs espées tirées, lesquelz, voians si grande compaignye, voulurent prendre la fuyte; mais Hircan et ses compaignons les suiveyrent de si près, qu’ilz y laisserent la vye. Et, quand ledit Hircan fut retourné, trouva que celluy qui estoit en chemise estoit ung de leurs compaignons nommé Geburon, lequel leur compta comme, estant en une borde auprès de Peyrehitte, arriverent trois hommes, luy estant au lict; mais, tout en chemise, avecq son espée seullement, en blessa si bien ung qu’il demora sur la place. Et, tandis que les deux autres s’amuserent à recueillir leur compaignon, voyant qu’il estoit nud et eulx armez, pensa qu’il ne les povoit gaingner sinon à fuyr, comme le moins chargé d’habillement, dont il louoit Dieu et eulx qui en avoient faict la vengeance.

Après qu’ilz eurent oy la messe et disné, envoyerent veoir s’il estoit possible de passer la riviere du Gave, et, congnoissans l’impossibilité du passaige, furent en merveilleuse craincte, combien que l’abbé plusieurs foys leur offrist la demeure du lieu jusques ad ce que les eaues fussent abbaissées; ce qu’ilz accorderent pour ce jour. Et au soir, en s’en allant coucher, arriva un vieil moyne qui tous les ans ne failloit poinct à la Nostre-Dame de septembre d’aler à Serrance. Et, en lui demandant des nouvelles de son voiage, deist que, à cause des grandes eaues, estoit venu par les montaignes, et par les plus mauvais chemins qu’il avoit jamais faict, mais qu’il avoit veu une bien grande pitié: c’est qu’il avoit trouvé un gentil homme nommé Symontault, lequel, ennuyé de la longue demeure quel faisoit la riviere à s’abaissr, s’estoit deliberé de la forcer, se confiant à la bonté de son cheval, et avoit mis tous ses serviteurs à l’entour de luy pour rompre l’eaue. Mais, quant ce fut au grand cours, ceulx qui estoient le plus mal montez furent emportez malgré, hommes et chevaulx, tout aval l’eaue, sans jamays en retourner. Le gentil homme, se trouvant seul, tourna son cheval dont il venoit, qui n’y sceut estre si promptement qu’il ne faillit soubz lui. Mais Dieu voulut qu’il fut si près de la rive, que le gentil homme, non sans boire beaucoup d’eaue, se traynant à quatre piedz, saillit dehors sur les durs cailloux, tant las et foible qu’il ne se povoit soustenir. Et lui advint si bien que ung bergier, ramenant au soir ses brebis, le trouva assis parmy les pierres, tout moillé et non moins triste de ses gens qu’il avoit veu perdre devant luy. Le bergier, qui entendoit myeulx sa necessité tant en le voiant que en escoutant sa parolle, le print par la main et le mena en sa pauvre maison, où avecq petites buchettes le seicha le mieulx qu’il peut. Et ce soir là Dieu y amena ce bon religieux, qui luy enseigna le chemyn de Nostre-Dame de Serrance, et l’asseura que là il seroit mieulx logé que en autre lieu, et y trouveroit une antienne vefve nommée Oisille, laquelle estoit compaigne de ses adventures. Quant toute la compaignye oyt parler de la bonne dame Oisille et du gentil chevalier Symontault, eurent une joye inestimable, louans le Createur qui, en se contentant des serviteurs, avoit saulvé les maistres et maistresses, et sur toutes en loua Dieu de bon cueur Parlamente, car longtemps avoit qu’elle l’avoit très affectionné serviteur. Et, après s’estre enquis dilligemment du chemyn de Serrance, combien que le bon vieillard le leur feit fort difficille, pour cella ne laisserent d’entreprendre d’y aller; et dès ce jour là se meirent en chemyn si bien en ordre qu’il ne leur falloit rien, car l’abbé les fournit de vin et force vivres et de gentilz compaignons pour les mener seurement par les montaignes; lesquelles passerent plus à pied que à cheval. En grand sueur et traveil arriverent à Nostre-Dame de Serrance, où l’abbé, combien qu’il fut assez mauvais homme, ne leur osa refuser le logis pour la craincte du seigneur de Bearn, dont il sçavoit qu’ilz estoient bien aimez; mais luy, qui estoit vray hypocrithe, leur feit le meilleur visaige qu’il estoit possible et les mena veoir la bonne dame Oisille et le gentil-homme Simontault.

La joye fut si grande en ceste compaignye miraculeusement assemblée, que la nuict leur sembla courte à louer Dieu dedans l’eglise de la grace qu’il leur avoit faicte. Et, après que, sur le matin, eurent prins ung peu de repos, allerent oyr la messe et tous recepvoir le sainct sacrement de unyon, auquel tous chrestiens sont uniz en ung, suppliant Celluy qui les avoit assemblez par sa bonté parfaire le voiage à sa gloire. Après disner envoyerent sçavoir si les eaues estoient poinct escoulées, et, trouvant que plustost elles estoient creues et que de longtemps ne pourroient seurement passer, se delibererent de faire ung pont sur le bout de deux rochiers qui sont fort près l’un de l’autre, où encores il y a des planches pour les gens de pied qui, venans d’Oleron, ne veullent passer par le guey. L’abbé fut bien aise qu’ilz faisoient ceste despence, afin que le nombre des pelerins et pelerines augmentast, les fournyt d’ouvriers; mais il n’y meist pas ung denier, car son avarice ne le permectoit.

Et, pour ce que les ouvriers dirent qu’ils ne sçauroient avoir faict le pont de dix ou douze jours, la compaignie, tant d’hommes que de femmes, commença fort à s’ennuyer; mais Parlamente, qui estoit femme de Hircan, laquelle n’estoit jamays oisifve ne melencolicque, aiant demandé congé à son mary de parler, dist à l’ancienne dame Oisille: « Madame, je m’esbahys que vous qui avez tant d’expérience et qui maintenant à nous, femmes, tenez lieu de mère, ne regardez quelque passetemps pour adoulcir l’ennuy que nous porterons durant notre longue demeure; car, si nous n’avons quelque occupation plaisante et vertueuse, nous sommes en dangier de demeurer malades.» La jeune vefve Longarine adjousta à ce propos: « Mais, qui pis est, nous deviendrons fascheuses, qui est une maladie incurable; car il n’y a nul ne nulle de nous, si regarde à sa perte, qu’il n’ayt occasion d’extreme tristesse.» Ennasuite, tout en ryant, lui respondit: «  Chascune n’a pas perdu son mary comme vous, et pour perte des serviteurs ne se fault desesperer, car l’on en recouvre assez. Toutes foys, je suys bien d’opinion que nous aions quelque plaisant exercice pour passer le temps; autrement, nous serions mortes le lendemain.»

Tous les gentilz hommes s’accorderent à leur avis et prierent la dame Oisille qu’elle voulsist ordonner ce qu’ilz avoient à faire; laquelle leur respondeit: " «Mes enfans, vous me demandez une chose que je trouve fort difficile, de vous enseigner ung passetemps qui vous puisse delivrer de vos ennuyctz; car, aiant chergé le remede toute ma vye, n’en ay jamais trouvé que ung, qui est la lecture des sainctes lettres en laquelle se trouve la vraie et parfaicte joie de l’esprit, dont procede le repos et la santé du corps. Et, si vous me demandez quelle recepte me tient si joyeuse et si saine sur ma vieillesse, c’est que, incontinant que je suys levée, je prends la Saincte Escripture et la lys, et, en voiant et contemplant la bonté de Dieu, qui pour nous a envoié son filz en terre anoncer ceste saincte parolle et bonne nouvelle, par laquelle il permect remission de tous pechez, satisfaction de toutes debtes par le don qu’il nous faict de son amour, passion et merites, ceste consideration me donne tant de joye que je prends mon psaultier et, le plus humblement qu’il m’est possible, chante de cueur et prononce de bouche les beaulx psealmes et canticques que le sainct Esperit a composé au cueur de David et des autres aucteurs. Et ce contentement là que je en ay me faict tant de bien que tous les maulx qui le jour me peuvent advenir me semblent estre benedictions, veu que j’ay en mon cueur par foy Celluy qui les a portez pour moy. Pareillement, avant soupper, je me retire pour donner pasture à mon ame de quelque leçon; et puis au soir faictz une recollection de tout ce que j’ay faict la journée passée pour demander pardon de mes faultes, le remercier de ses graces; et en son amour, craincte et paix, prends mon repos asseuré de tous maulx. Parquoy, mes enfans, voylà le passetemps auquel me suis arrestée long temps après avoir cherché en tous autres, et non trouvé contentement de mon esprit. Il me semble que si tous les matins vous voulez donner une heure à la lecture et puis durant la messe faire voz devotes oraisons, vous trouverez en ce desert la beaulté qui peut estre en toutes les villes; car qui congnoist Dieu veoit toutes choses belles en luy et sans luy tout laid. Parquoy, je vous prie, recepvez mon conseil si vous voulez vivre joyeusement." Hircan print la parolle et dist: "Ma dame, ceulx qui ont leu la saincte Escripture, comme je croy que nous tous avons faict, confesseront que vostre dict est tout veritable; mais si fault il que vous regardez que nous sommes encore si mortiffiez qu’il nous fault quelque passetemps et exercice corporel; car si nous sommes en noz maisons, il nous fault la chasse et la vollerye, qui nous faict oblier mil folles pensées; et les dames ont leur mesnaige, leur ouvraige et quelquesfois les dances où elles prennent honneste exercice; qui me faict dire (parlant pour la part des hommes) que vous, qui estes la plus antienne, nous lirez au matin de la vie que tenoit nostre Seigneur Jesus-Christ, et les grandes et admirables euvres qu’il a faictes pour nous; pour après disner jusques à vespres, fault choisir quelque passetemps qui ne soit dommageable à l’ame, soit plaisant au corps; et ainsy passerons la journée joieusement."

La dame Oisille leur dist qu’elle avoit tant de peyne de oblier toutes les vanitez, qu’elle avoit paour de faire mauvaise election à tel passetemps, mais qu’il falloit remectre cest affaire à la pluralité d’opinions, priant Hircan d’estre le premier opinant. "Quant à moy, dist-il, si je pensois que le passetemps que je vouldrois choisir fust aussi agreable à quelcun de la compaignie comme à moy, mon opinion seroit bientost dicte; dont pour ceste heure je me tairay et en croiray ce que les aultres diront." Sa femme Parlamente commença à rougir, pensant qu’il parlast pour elle, et, un peu en collere et demy en riant, luy dist: "Hircan, peult estre celle que vous pensez qui en debvoit estre la plus marrye auroit bien de quoy se recompenser s’il luy plaisoit; mais laissons là les passetemps ou deux seullement peuvent avoir part et parlons de celluy qui doibt estre commun à tous." Hircan dist à toutes les dames: "Puisque ma femme a si bien entendu la glose de mon propos et que ung passetemps particulier ne luy plaist pas, je croy qu’elle sçaura mieulx que nul autre dire celluy où chascun prendra plaisir; et de ceste heure je m’en tiens à son oppinion comme celluy qui n’en a nul autre que la sienne." A quoy toute la compagnie s’accorda. Parlamente, voiant que le sort du jeu estoit tombé sur elle, leur dist ainsy: "Si je me sentois aussy suffisante que les antiens, qui ont trouvé les arts, je inventerois quelque passetemps ou jeu pour satisfaire à la charge que me donnez; mais, congnoissant mon sçavoir et ma puissance, qui à peine peult rememorer les choses bien faictes, je me tiendrois bien heureuse d’ensuivre de près ceulx qui ont desja satisfaict à vostre demande. Entre autres, je croy qu’il n’y a nulle de vous qui n’ait leu les cent Nouvelles de Bocace, nouvellement traduictes d’ytalien en françois, que le roy François, premier de son nom, monseigneur le Daulphin, madame la Daulphine, madame Marguerite, font tant de cas, que si Bocace, du lieu où il estoit, les eut peu oyr, il debvoit resusciter à la louange de telles personnes. Et, à l’heure, j’oy les deux dames dessus nommées, avecq plusieurs autres de la court, qui se delibererent d’en faire autant, sinon en une chose differente de Bocace: c’est de n’escripre nulle nouvelle qui ne soit veritable histoire. Et prosmirent les dictes dames et monseigneur le Daulphin avecq d’en faire chascun dix et d’assembler jusques à dix personnes qu’ilz pensoient plus dignes de racompter quelque chose, sauf ceulx qui avoient estudié et estoient gens de lettres; car monseigneur le Daulphin ne voulloit que leur art y fut meslé, et aussy de paour que la beaulté de la rethoricque feit tort en quelque partye à la vérité de l’histoire. Mais les grandz affaires survenuz au Roy depuis, aussy la paix d’entre luy et le roy d’Angleterre, l’acouchement de madame la Daulphine et plusieurs autres choses dignes d’empescher toute la court, a faict mectre en obly du tout ceste entreprinse, que par nostre long loisir pourra en dix jours estre mise à fin, actendant que nostre pont soit parfaict. Et s’il vous plaist que tous les jours, depuis midy jusques à quatre heures, nous allions dedans ce beau pré le long de la riviere du Gave, où les arbres sont si foeillez que le soleil ne sçauroit percer l’ombre ny eschauffer la frescheur; là, assiez à noz aises, dira chascun quelque histoire qu’il aura veue ou bien oy dire à quelque homme digne de foy. Au bout de dix jours aurons parachevé la centaine; et, si Dieu faict que notre labeur soit trouvé digne des oeilz des seigneurs et dames dessus nommez, nous leur en ferons present au retour de ce voiage, en lieu d’ymaiges ou de patenostres, estant asseurée que si quelcun trouve quelque chose plus plaisante que ce que je deys, je m’accordeay à son oppinion." Mais toute la compaignie respondit qu’il n’estoit possible d’avoir mieulx advisé et qu’il leur tardoit que le lendemain fut venu pour commencer.

Ainsy passerent joyeusement ceste journée, ramentevant les ungs aux autres ce qu’ilz avoient veu de leur temps. Si tost que le matin fut venu, s’en allerent en la chambre de madame Oisille; laquelle trouverent desja en ses oraisons. Et, quant ilz eurent oy une bonne heure sa leçon et puis devotement la messe, s’en allerent disner à dix heures, et après se retira chascun en sa chambre pour faire ce qu’il avoit à faire. Et ne faillirent pas à midy de s’en retourner au pré, selon leur delibération, qui estoit si beau et plaisant qu’il avoit besoin d’un Bocace pour le depaindre à la verité; mais vous contenterez que jamais n’en feut veu ung plus beau. Quant l’assemblée fut toute assise sur l’herbe verte, si noble et delicate qu’il ne leur falloit carreau ne tappis, Simontault commença à dire: "Qui sera celluy de nous qui aura commencement sur les autres?" Hircan luy respondit: "Puisque vous avez commencé la parolle, c’est raison que nous commandez; car au jeu nous sommes tous esgaulx. - Pleut à Dieu, dist Simontault, que je n’eusse bien en ce monde que de povoir commander à toute ceste compaignye!" A ceste parolle, Parlamente l’entendit très bien, qui se print à tousser; parquoy Hircan ne s’apperceut de la couleur qui luy venoit aux joues, mais dist à Simontault qu’il commençast; ce qu’il feit.