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L’Heptaméron des nouvelles/13

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TREIZIESME NOUVELLE


Un Capitaine de Galères, fort serviteur d’une Dame, luy envoya un dyamant, qu’elle renvoya à sa femme & le feit si bien profiter à la décharge de la conscience du Capitaine que par son moyen le mari & la femme furent réunis en bonne amitié.


n la Maison de Madame la Régente, mère du Roy François, y avoit une Dame fort dévote, mariée à un Gentil homme de pareille volunté, &, combien que son mary fust vieil & elle belle & jeune, si est ce qu’elle le servoit & aimoit comme le plus beau & le plus jeune homme du monde, &, pour luy oster toute occasion d’ennuy, se meit à vivre comme une femme de l’aage dont il estoit, fuyant toutes compaignies, accoustremens, danses & jeuz, que les jeunes femmes ont accoustumé d’aymer, mettant tout son plaisir & récréation au service de Dieu, par quoy le mari meist en elle une si grande amour & seureté qu’elle gouvernoit luy & sa maison comme elle vouloit.

Et advint un jour que le Gentil homme luy dist que dès sa jeunesse il avoit eu desir de faire le voyage de Jérusalem, lui demandant ce qu’il luy en sembloit. Elle, qui ne demandoit qu’à luy complaire, luy dist : « Mon amy, puisque Dieu nous a privez d’enfans & donné assez de biens, je voudrois que nous en missions une partie à faire ce sainct voyage, car là, ny ailleurs que vous alliez, je ne suis pas délibérée de jamais vous abandonner. » Le bon homme en fut si aise qu’il luy sembloit desjà estre sur le mont de Calvaire.

Et en ceste délibération vint à la Court un Gentil homme, qui souvent avoit esté à la guerre sur les Turcs & pourchassoit envers le Roy de France une entreprinse sur une de leurs villes, dont il pouvoit venir grand proffict à la Chrestienté. Ce vieil Gentil homme luy demanda de son voyage, &, après qu’il eut entendu ce qu’il estoit délibéré de faire, luy demanda si après son voyage il en vouldroit bien faire un aultre en Jérusalem, où sa femme & luy avoient grand desir d’aller. Ce Capitaine fut fort aise d’ouyr ce bon desir, & luy promit de l’y mener & de tenir l’affaire secrète. Il luy tarda bien qu’il ne trouvast sa bonne femme pour uy compter ce qu’il avoit faict, laquelle n’avoit guères moins d’envie que le voyage se parachevast que son mary. Et pour ceste occasion parloit souvent au Capitaine, lequel, regardant plus à elle qu’à sa parole, fut si fort amoureux que souvent, en luy parlant des voyages qu’il avoit faits sur mer, mesloit l’embarquement de Marseille avec l’Archipelle &, en voulant parler d’un navire, parloit d’un cheval comme celuy qui estoit ravy & hors de son sens, mais il la trouva telle qu’il ne luy en osoit faire semblant, & sa dissimulation luy engendra un tel feu dans le cueur que souvent il tomboit malade, dont la dicte Dame estoit aussi soigneuse comme de la croix & de la guide de son chemin, & l’envoyoit visiter si souvent que, congnoissant qu’elle avoit soing de luy, il guérissoit sans aultre médecine.

Mais plusieurs personnes, voyans ce Capitaine qui avoit eu le bruict d’estre plus hardy & gentil compaignon que bon Chrestien, s’emerveillèrent comme ceste Dame l’accointoit si fort &, voyans qu’il avoit changé de toutes conditions, qu’il fréquentoit les églises, les sermons & confessions, se doutèrent que c’estoit pour avoir la bonne grace de la Dame, ne se peurent tenir de luy en dire quelques paroles.

Ce Capitaine, craignant que, si la Dame en entendoit quelque chose, cela le séparast de sa présence, dist à son mary & à elle comme il estoit prest d’estre despesché du Roy & de s’en aller & qu’il avoit plusieurs choses à luy dire, mais, à fin que son affaire fust tenu plus secret, il ne vouloit plus parler à luy & à sa femme devant les gens, mais les pria de l’envoyer quérir quand ils seroient retirez tous deux. Le Gentil homme trouva son opinion bonne & ne failloit tous les soirs de se coucher de bonne heure & faire déshabiller sa femme.

Et, quand tous leurs gens estoient retirez, envoyoient quérir le Capitaine & devisoient là du voyage de Jérusalem, où souvent le bon homme en grande dévotion s’endormoit. Le Capitaine, voyant ce Gentil homme vieil endormy dedans un lict & luy dans une chaise auprès de celle qu’il trouvoit la plus belle & la plus honneste du monde, avoit le cueur si serré entre craincte de parler & desir que souvent il perdoit la parole. Mais, à fin qu’elle ne s’en apperçeust, se mettoit à parler des saincts lieux de Jérusalem, où estoient les signes de la grande amour que Jésus Christ nous a portée, & en parlant de ceste amour couvroit la sienne, regardant ceste Dame avecq larmes & souspirs, dont elle ne s’apperçeust jamais, mais, voyant sa dévote contenance, l’estimoit si sainct homme qu’elle le pria de luy dire quelle vie il avoit menée & comme il estoit venu à ceste amour de Dieu.

Il luy déclaira comme il estoit un pauvre Gentil homme qui, pour parvenir à richesse & honneur, avoit oublié sa conscience & avoit espousé une femme trop proche son alliée, pource qu’elle estoit riche, combien qu’elle fust laide & vieille & qu’il ne l’aimast poinct, &, après avoir tiré tout son argent, s’en estoit allé sur la marine chercher ses advantures & avoit tant faict par son labeur qu’il estoit venu en estat honorable ; mais depuis qu’il avoit eu congnoissance d’elle, elle estoit cause, par ses sainctes paroles & bon exemple, de luy avoir faict changer sa vie, & que du tout se délibéroit, s’il pouvoit retourner de son entreprinse, de mener son mary & elle en Jérusalem pour satisfaire en partie à ses grands pechez, où il avoit mis fin, sinon qu’encores n’avoit satisfaict à sa femme, à laquelle il espéroit bientost se reconcilier.

Tous ces propos pleurent à ceste Dame, & surtout se resjouit d’avoir tiré un tel homme à l’amour & craincte de Dieu. Et, jusques ad ce qu’il partist de la Court, continuèrent tous les soirs ces longs parlemens, sans que jamais il osast déclairer son intention. Et luy feit présent de quelque crucifix de Nostre-Dame-de-pitié, la priant qu’en le voyant elle eust tous les jours mémoire de luy.

L’heure de son partement vint &, quand il eut prins congé du mary, lequel s’endormit, il vint dire adieu à sa Dame, à laquelle il veid les larmes aux œilz pour l’honneste amitié qu’elle luy portoit, qui luy rendoit sa passion si importable que, pour ne l’oser déclarer, tomba quasi esvanouy en luy disant adieu, en une si grande sueur universelle que non ses œilz seulement, mais tout son corps, jectoient larmes. Et ainsi sans parler se departist, dont la Dame demora fort estonnée, car elle n’avoit jamais veu un tel signe de regret. Toutesfois poinct ne changea son bon jugement envers luy & l’accompaigna de prières & oraisons.

Au bout d’un mois, ainsi que la Dame retournoit à son logis, trouva un Gentil homme qui luy présenta une lettre de par le Capitaine, la priant qu’elle la voulust veoir à part & luy dist comme il l’avoit veu embarqué, bien délibéré de faire chose agréable au Roy & à l’augmentation de la Chrestienté, & que de luy il s’en retournoit à Marseille pour donner ordre aux affaires dudict Capitaine.

La Dame se retira à une fenestre à part, & ouvrit sa lettre, de deux feuilles de papier escriptes de tous costez, en laquelle y avoit l’Epistre qui s’ensuict :

Mon long celer, ma taciturnité
Apporté m’a telle nécessité
Que je ne puis trouver nul reconfort,
Fors de parler ou de souffrir la mort.
Ce parler là, auquel j’ay défendu
De se monstrer à toy, a attendu

De me veoir seul & de mon secours loing,
Et lors m’a dict qu’il estoit de besoing
De le laisser aller s’esvertuer
De se monstrer ou bien de me tuer,
Et a plus faict, car il s’est venu mettre
Au beau milieu de ceste mienne lettre,
Et dist que, puis que mon œil ne peut veoir
Celle qui tient ma vie en son pouvoir,
Dont le regard sans plus me contantoit
Quand son parler mon oreille escoutoit,
Que maintenant par force il saillira
Devant tes yeulx, ou point ne faillira
De te monstrer mes plaincts & mes clameurs,
Dont le celer est cause que je meurs.
Je l’ay voulu de ce papier oster,
Craingnant que point ne voulusse escouter
Ce sot parler qui se monstre en absence,
Qui trop estoit craintif en ta présence,
Disant : « Mieulx vault, en me taisant, mourir
Que de vouloir ma vie secourir
Pour ennuyer celle que j’aime tant
Que de mourir pour son bien suis content ! »
D’autre costé, ma mort pourroit porter
Occasion de trop desconforter
Celle pour qui seulement j’ay envie
De conserver ma santé & ma vie.
Ne t’ay je pas, o ma Dame, promis
Que, mon voiage à fin heureuse mis,
Tu me verrois devers toy retourner
Pour ton mary avec toy emmener
Au lieu où tant a de devotion
Pour prier Dieu sur le mont de Syon ?
Si je me meurs, nul ne t’y mènera ;
Trop de regret ma mort ramènera,
Voyant à riens tourner nostre entreprinse

Qu’avecques tant d’affection as prinse.
Je vivray doncq, & lors t’y mèneray
Et en brief temps à toy retourneray.
La mort pour moy est bonne, à mon advis,
Mais seulement pour toy seule je vis.
Pour vivre donc il me fault alléger
Mon pauvre cueur & du faiz soulager,
Qui est à luy & à moy importable,
De te monstrer mon amour véritable,
Qui est si grande & si bonne & si forte
Qu’il n’y en eut oncques de telle sorte.
Que diras tu, o parler trop hardy ?
Que diras tu ? Je te laisse aller ; dy,
Pourras tu bien luy donner congnoissance
De mon amour ? Las, tu n’as la puissance
D’on démonstrer la milliesme part.
Diras tu poinct au moins que son regard
A retiré mon cueur de telle force
Que mon corps n’est plus qu’une morte escorce
Si par le sien je n’ay vie & vigueur ?
Las, mon parler foible & plein de langueur,
Tu n’as pouvoir de bien au vray luy peindre
Comment son œil peut un bon cueur contraindre ;
Encores moins à louer sa parole
Ta puissance est pauvre, debile & molle.
Si tu pouvois au moins luy dire ung mot,
Que bien souvent comme muet & sot
Sa bonne grace & vertu me rendoit,
Et à mon œil qui tant la regardoit
Faisoit jetter par grand amour les larmes,
Et à ma bouche aussi changer ses termes ;
Voire &, en lieu dire que je l’aimois,
Je luy parlois des signes & des mois
Et de l’estoille Arcticque & Antarticque.
Ô, mon parler, tu n’as pas la practique

De luy compter en quel estonnement
Me mettoit lors mon amoureux tourment,
De dire aussi mes mauls & mes douleurs.
Il n’y a pas en toy tant de valeurs
De declairer ma grande & forte amour ;
Tu ne sçaurois me faire ung si bon tour.
À tout le moins, si tu ne peux le tout
Luy racompter, prens toy à quelque bout,
Et dy ainsi : « Craincte de te desplaire
M’a faict longtemps maulgré mon vouloir taire
Ma grande amour, qui devant toi mérite
Et devant Dieu & le ciel estre dicte,
Car ta vertu en est le fondement,
Qui me rend doulx mon trop cruel tourment,
Veu que l’on doit un tel tresor ouvrir
Devant chacun & son cueur descouvrir.
Car qui pourroit un tel amant reprendre
D’avoir osé & voulu entreprendre
D’acquerir Dame en qui la vertu toute,
Voire & l’honneur, faict son sejour sans doubte ?
Mais au contraire, on doit bien fort blasmer
Celuy qui voit un tel bien sans l’aimer.
Or, l’ay je veu & l’aime d’un tel cueur
Qu’amour sans plus en a esté vaincqueur.
Las, ce n’est point amour legier ou fainct
Sur fondement de beauté fol & painct ;
Encores moins cest amour qui me lie
Regarde en rien la villaine follie.
Poinct n’est fondé en villaine esperance
D’avoir de toy aucune joissance,
Car rien n’y a au fonds de mon desir
Qui contre toy souhaitte nul plaisir.
J’aimerois mieulx mourir en ce voyaige
Que te sçavoir moins vertueuse ou saige,
Ne que pour moy fust moindre la vertu

Dont ton corps est en ton cueur revestu.
Aimer te veulx comme la plus perfaicte
Qui oncques fut ; par quoy rien ne souhaitte
Qui puisse oster ceste perfection,
La cause & fin de mon affection,
Car, plus de moy tu es saige estimée,
Et plus aussi parfaictement aimée.
Je ne suis pas celuy qui se console
En son amour & en sa Dame folle ;
Mon amour est très saige & raisonnable,
Car je l’ay mis en Dame tant aimable
Qu’il n’y a Dieu, ny Ange en Paradis,
Qu’en te voyant ne dist ce que je dis.
Et, si de toy je ne puis estre aymé,
Il me suffist au moins d’estre estimé
Le serviteur plus parfaict qui fut oncques.
Ce que croiras, j’en suis très seur, adoncques
Que la longueur du temps te fera veoir
Que de t’aymer te fais loyal debvoir,
Et, si de toy je n’en reçois autant,
À tout le moins de t’aymer suis contant,
En t’asseurant que rien ne te demande,
Fors seulement que je te recommande
Le cueur & corps bruslant pour ton service
Dessus l’autel d’Amour pour sacrifice.
Croy hardiment que, si je reviens vif,
Tu reverras ton serviteur naïf,
Et, si je meurs, ton serviteur mourra,
Que jamais Dame un tel n’en trouvera.
Ainsi de toy s’en va emporter l’onde
Le plus perfaict serviteur de ce monde.
La mer peut bien ce mien corps emporter,
Mais non le cueur, que nul ne peut oster
D’avecques toy, où il faict sa demeure
Sans plus vouloir à moy venir une heure.

Si je pouvois avoir, par juste eschange,
Un peu du tien, clair & pur comme un ange,
Je ne craindrois d’emporter la victoire
Dont ton seul cueur en gagneroit la gloire.
Or vienne doncques ce qu’il en adviendra ;
J’en ay jecté le dé ; là se tiendra
Ma volunté sans aucun changement,
Et, pour mieulx peindre au tien entendement
Ma loyaulté, ma ferme seureté,
Ce diamant, pierre de fermeté,
En ton doigt blanc te supplie prendre,
Par qui pourras trop plus qu’heureux me rendre.
Ô, diamant, dy : « Amant cy m’envoye,
Qui entreprend ceste doubteuse voye
Pour mériter par ses œuvres & faicts
D’estre du rang des vertueux parfaicts,
À fin qu’un jour il puisse avoir sa place
Au desiré lieu de ta bonne grace. »

La Dame lut l’epistre tout du long, & de tant plus s’esmerveilloit de l’affection du Capitaine que moins elle en avoit eu de soupçon. Et, en regardant la table du diamant grande & belle, dont l’anneau estoit esmaillé de noir, fut en grande peine de ce qu’elle en avoit à faire. Et, après avoir resvé toute la nuict sur ces propos, fut très aise d’avoir occasion de ne luy faire response par faulte de messaigier, pensant en elle mesme qu’avecq les peines qu’il portoit pour le service de son maistre, il n’avoit besoing d’estre fasché de la mauvaise response qu’elle estoit déliberée de luy faire, laquelle elle remict à son retour. Mais elle se trouva fort empêchée du diamant, car elle n’avoit poinct accoustumé de se parer aux despens d’aultres que de son mary. Par quoy elle, qui estoit de bon entendement, pensa de faire proficter cest anneau à la conscience du Capitaine. Elle depescha un sien serviteur, qu’elle envoya à la Demoiselle femme du Capitaine, en feingnant que ce fust une Religieuse de Tarascon qui luy escripvit une telle lettre :

Madame, Monsieur vostre mary est passé par icy bien peu avant son embarquement &, après s’estre confessé & reçeu son Créateur comme bon Chrétien, m’a déclairé ung faict qu’il avoit sur la conscience, c’est le regret de ne vous avoir tant aymée comme il debvoit. Et me pria & conjura à son partement de vous envoyer ceste lettre avec ce diamant, lequel il vous prie garder pour l’amour de luy, vous asseurant que, si Dieu le faict retourner en santé, jamais femme ne fut mieulx traictée que vous serez, & ceste pierre de fermeté vous en fera foy pour luy.

Je vous prie l’avoir pour recommandé en vos bonnes prières, car aux miennes il aura part toute ma vie.

Ceste lettre, parfaicte & signée au nom d’une Religieuse, fut envoyée par la Dame à la femme du Capitaine. Et, quand la bonne vieille veid la lettre & l’anneau, il ne fault demander combien elle pleura de joye & de regret d’estre aimée & estimée de son bon mary, de la vue duquel elle se voyoit estre privée, &, en baisant l’anneau plus de mille fois, l’arrousoit de ses larmes, bénissant Dieu qui sur la fin de ses jours luy avoit redonné l’amitié de son mary, laquelle elle avoit tenue longtemps pour perdue. Et, remerciant la Religieuse qui estoit cause de tant de bien, à laquelle feit la meilleure response qu’elle peut, que le messaigier rapporta en bonne diligence à sa maistresse, qui ne la leut, ny n’entendit ce que luy dist son serviteur sans en rire bien fort. Et se contenta d’estre deffaicte de son diamant par si profitable moyen que de réunir le mary & la femme en bonne amitié, dont luy sembla avoir gaigné ung royaulme.

Ung peu de temps après vindrent nouvelles de la deffaicte & mort du pauvre Capitaine, & comme il fut abandonné de ceulx qui le devoient secourir, & son entreprinse révélée par les Rhodiens, qui la debvoient tenir secrette ; en telle sorte que luy, avecq tous ceulx qui descendirent en terre, qui estoient en nombre de quatre vingts, furent tous tuez, entre lesquels estoit un Gentil homme nommé Jehan & un Turc, tenu sur les fons par la dicte Dame, lesquels deux elle avoit donnez au Capitaine pour faire le voyage avecq luy, dont l’un mourut auprès de luy, & le Turc, avec quinze coups de flèches, se saulva à nouer jusques dedans les vaisseaulx François.

Et par luy seul fut entendue la verité de toute ceste affaire, car ung Gentil homme, que le pauvre Capitaine avoit prins pour amy & compaignon, & l’avoit avancé envers le Roy & les plus grands de France, si tost qu’il veid mettre pied à terre au dict Capitaine retira bien avant en la mer ses vaisseaulx. Et, quand le Capitaine veid son entreprinse descouverte & plus de quatre mil Turcs, se voulut retirer comme il debvoit. Mais le Gentil homme, en qui il avoit eu si grande fiance, voyant que par sa mort la charge luy demouroit seule de ceste grande armée & le profict, meit en avant à tous les Gentils hommes qu’il ne falloit pas hazarder les vaisseaulx du Roy, ne tant de gens de bien, qui estoient dedans, pour saulver cent personnes seulement, & ceulx qui n’avoient pas trop de hardiesse furent de son opinion.

Et voyant le dict Capitaine que, plus il les appelloit & plus ils s’eslongnoient de son secours, se retourna devers les Turcs estant au sablon jusques au genoil, où il feit tant de faicts d’armes & de vaillances qu’il sembloit que luy seul deust deffaire tous ses ennemis, dont son traistre compaignon avoit plus de paour que desir de sa victoire.

À la fin, quelques armes qu’il sçeut faire, reçeut tant de coups de flèches de ceulx qui ne pouvoient approcher de luy que de la portée de leurs arcs, qu’il commencea à perdre tout son sang. Et lors les Turcs, voyans la foiblesse de ces vrais Chrestiens, les vindrent charger à grands coups de cymetère, lesquels, tant que Dieu leur donna force & vie, se deffendirent jusques au bout.

Le Capitaine appella ce Gentil homme, nommé Jehan, que sa Dame luy avoit donné, & le Turc aussi, &, en mettant la poincte de son espée en terre, tombant à genoux auprès, baisa & embrassa la croix, disant :

« Seigneur, prens l’ame en tes mains de celuy qui n’a espargné sa vie pour exalter ton nom. »

Le Gentil homme, nommé Jehan, voyant qu’avec ses parolles la vie luy deffailloit, embrassa luy, & la croix de l’espée qu’il tenoit, pour le cuider secourir, mais un Turc par derrière luy coupa les deux cuisses, &, en criant tout hault : « Allons, Capitaine, allons en Paradis veoir celuy pour qui nous mourons, » fut compaignon à la mort comme il avoit esté à la vie du pauvre Capitaine.

Le Turc, voyant qu’il ne pouvoit servir à l’un ny à l’aultre, estant frappé de quinze flèches, se retira vers ses navires &, en demandant y estre reçeu, combien qu’il fust seul eschappé des quatre vingts, fut refusé par le traistre compaignon. Mais luy, qui sçavoit fort bien nager, se jetta dedans la mer & feit tant qu’il fut reçeu en ung petit vaisseau, & au bout de quelque temps guéry de ses playes. Et par ce pauvre estranger fut la vérité congneue entièrement, à l’honneur du Capitaine & à la honte de son compaignon, duquel le Roy & tous les gens de bien qui oyrent le bruict jugèrent la meschanceté si grande envers Dieu & les hommes qu’il n’y avoit mort dont il ne fût digne. Mais à sa venue donna tant de choses faulses à entendre, avecq force présens, que non seulement se saulva de pugnition, mais eut la charge de celuy qu’il n’estoit digne de servir de varlet.

Quand ceste piteuse nouvelle vint à la Court, Madame la Régente, qui l’estimoit fort, le regretta merveilleusement. Aussi feit le Roy & tous les gens de bien qui le congnoissoient, & celle qu’il aymoit le mieulx, oyant une si estrange, piteuse & chrestienne mort, changea la dureté du propos qu’elle avoit délibéré luy tenir en larmes & lamentations, à quoy son mary luy tint compaignie, se voyans frustrez de l’espoir de leur voyage.

Je ne veulx oblier que une Damoiselle, qui estoit à ceste Dame, laquelle aimoit ce Gentil homme nommé Jehan plus que soy mesmes, le propre jour que les deux Gentils hommes furent tuez, vint dire à sa maistresse qu’elle avoit veu en songe celuy qu’elle aymoit tant vestu de blanc, lequel luy estoit venu dire adieu, & qu’il s’en alloit en Paradis avecq son Capitaine. Mais, quand elle sçeut que son songe estoit véritable, elle feit un tel dueil que sa maistresse avoit assez à faire à la consoler.

Au bout de quelque temps la Court alla en Normandie, d’où estoit le Gentil homme, la femme duquel ne faillit à venir faire la révérence à Madame la Régente, &, pour y estre presentée, s’adressa à la Dame que son mary avoit tant aymée.

Et, en attendant l’heure propre en une église, commençea à regretter & louer son mary, & entre aultres choses luy dist :

« Hélas ! ma Dame, mon malheur est le plus grand qu’il n’advint oncques à femme, car à l’heure qu’il m’aimoit plus qu’il n’avoit jamais faict Dieu me l’a osté. »

Et, en ce disant, luy monstra l’anneau qu’elle avoit au doigt comme le signe de sa parfaicte amitié, qui ne fut sans grandes larmes, dont la Dame, quelque regret qu’elle en eust, avoit tant d’envie de rire, veu que de sa tromperie estoit sailly un tel bien, qu’elle ne la voulut présenter à Madame la Régente, mais la bailla à une aultre & se retira en une chapelle, où elle passa l’envie qu’elle avoit de rire.


« Il me semble, mes Dames, que celles à qui on présente de telles choses debvroient desirer en faire œuvre qui vint à aussi bonne fin que feyt ceste bonne Dame, car elles trouveroient que les bienfaicts sont les joyes des biens faisans. Et ne fault poinct accuser ceste Dame de tromperie, mais estimer de son bon sens, qui convertit en bien ce qui de soy ne valoit riens.

— Voulez vous dire, » ce dist Nomerfide, « qu’un beau diamant de deux cens escus ne vault riens ? Je vous assure que, s’il fust tumbé entre mes mains, sa femme ne ses parents n’en eussent riens veu. Il n’est rien mieulx à soy que ce qui est donné. Le Gentil homme estoit mort, personne n’en sçavoit rien ; elle se fust bien passée de faire tant plorer ceste pauvre vieille.

— En bonne foy », ce dist Hircan, « vous avez raison, car il y a des femmes qui, pour se monstrer plus excellentes que les aultres, font des œuvres apparantes contre leur naturel, car nous sçavons bien tous qu’il n’est riens si avaricieux que une femme. Toutesfois leur gloire passe souvent leur avarice, qui force leurs cueurs à faire ce qu’elles ne veulent, & croy que celle qui laissa ainsi le diamant n’estoit pas digne de le porter.

— Hola ! hola ! » ce dist Oisille ; « je me doubte bien qui elle est, par quoy, je vous prie, ne la condamnez poinct sans l’oyr.

— Ma Dame, » dist Hircan, « je ne la condamne poinct, mais, si le Gentil homme estoit autant vertueux que vous dictes, elle estoit honorée d’avoir ung tel serviteur & de porter son anneau ; mais peut estre que ung moins digne d’estre aimé la tenoit si bien par le doigt que l’anneau n’y pouvoit entrer.

— Vrayement, » ce dist Ennasuitte, « elle le pouvoit bien garder puisque personne n’en sçavoit rien.

— Comment ? » ce dist Geburon, « toutes choses à ceulx qui ayment sont elles licites, mais que l’on n’en sache riens ?

— Par ma foy, » ce dist Saffredent, « je ne vois onques meffaict pugny, sinon la sottise, car il n’y a meurtrier, larron, ny adultère, mais qu’il soit aussi fin que maulvais, qui soit jamais reprins par Justice, ny blasmé entre les hommes. Mais souvent la malice est si grande qu’elle les aveugle, de sorte qu’ils deviennent sots, &, comme j’ay dict, seulement les sots sont punis & non les vicieux.

— Vous en direz ce qu’il vous plaira, » ce dist Oisille ; « Dieu peut juger le cueur de ceste Dame, mais, quant à moy, je treuve le faict très honneste & vertueux. Pour n’en débattre plus, je vous prie, Parlamente, donner vostre voix à quelqu’un.

— Je la donne très voluntiers, » ce dist elle, à Simontault ; « car, après ces deux tristes Nouvelles, il ne fauldra de nous en dire une qui ne nous fera poinct plorer.

— Je vous remercie, » dist Simontault ; « en me donnant vostre voix, il ne s’en fault guères que ne me nommiez plaisant, qui est un nom que je trouve fort fascheux, &, pour m’en venger, je vous monstreray qu’il y a des femmes qui font bien semblant d’estre chastes, envers quelques uns ou pour quelque temps ; mais la fin les monstre telles qu’elles sont, comme vous verrez par une histoire très véritable :