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L’Heptaméron des nouvelles/16

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SEIZIESME NOUVELLE


Une Dame de Milan, veuve d’un Comte Italian, délibérée de ne se remarier ny aymer jamais, fut, troys ans durant, si vivement pourchassée d’un Gentil homme Françoys, qu’après plusieurs preuves de la persévérence de son amour luy accorda ce qu’il avoit tant desiré, & se jurèrent l’un à l’autre perpétuelle amytié.


u temps du Grand-Maistre de Chaulmont, y avoit une Dame estimée une des plus honnestes femmes qui fust de ce temps là en la Ville de Milan. Elle avoit espousé un Comte Italien & estoit demeurée vefve, vivant en la maison de ses beaulx frères, sans jamais vouloir oyr parler de se remarier, & se conduisoit si saigement & sainctement qu’il n’y avoit en la Duché François ny Italien qui n’en feist grande estime.

Ung jour que ses beaulx frères & ses belles seurs feirent ung festin au Grand-Maistre de Chaulmont, fut contraincte ceste dame vefve de s’y trouver, ce qu’elle n’avoit accoustumé en aultre lieu. Et, quand les François la veirent, ils feirent grande estime de sa beaulté & de sa bonne grace, & sur tous ung dont je ne diray le nom ; mais il vous suffira qu’il n’y avoit François en Italie plus digne d’estre aimé que cestuy là, car il estoit accomply de toutes les beaultez & graces que Gentil homme pourroit avoir, &, combien qu’il veist ceste Dame avecq son crespe noir, séparée de la jeunesse en ung coing avecq plusieurs vieilles, comme celuy à qui jamais homme ne femme ne fait paour, se meit à l’entretenir, ostant son masque & abandonnant les dances pour demourer en sa compaignie, & tout le soir ne bougea de parler à elle & aux vieilles toutes ensemble, où il trouva plus de plaisir que avec toutes les plus jeunes & braves de la Court, en sorte que, quand il fallut se retirer, il ne pensoit pas encore avoir eu le loisir de s’asseoir. Et, combien qu’il ne parlast à ceste Dame que de propos communs qui se peuvent dire en telle compaignie, si est ce qu’elle congneut bien qu’il avoit envie de l’accointer, dont elle délibéra de se garder le mieulx qu’il luy seroit possible, en sorte que jamais plus en festin ny en grande compaignie ne la peut veoir.

Il s’enquist de sa façon de vivre, & trouva qu’elle alloit souvent aux églises & Religions, où il meit si bon guet qu’elle n’y pouvoit aller si secrettement qu’il n’y fust premier qu’elle, & qu’il ne demourast autant à l’église qu’il pouvoit avoir le bien de la veoir, &, tant qu’elle y estoit, la contemploit de si grande affection qu’elle ne pouvoit ignorer l’amour qu’il luy portoit. Pour laquelle éviter se délibéra pour un temps de feindre de se trouver mal & oyr la messe en sa maison, dont le Gentil homme fut tant marry qu’il n’estoit possible de plus, car il n’avoit autre moyen de la veoir que cestuy là.

Elle, pensant avoir rompu ceste coustume, retourna aux églises comme par avant, ce que Amour déclaira incontinent au Gentil homme François, qui reprint ses premières dévotions, &, de paour qu’elle ne luy donnast encores empeschement & qu’il n’eust le loisir de luy faire sçavoir sa volunté, ung matin qu’elle pensoit estre bien cachée en une chapelle, s’alla mettre au bout de l’autel où elle oyoit la messe, &, voyant qu’elle estoit peu accompaignée, ainsi que le Prestre monstroit le corpus Domini, se tourna devers elle, & avecq une voix doulce & pleine d’affection luy dist : « Ma dame, je prends celuy que le Prebstre tient à ma damnation si vous n’estes cause de ma mort, car, encores que vous me ostez le moyen de parole, si ne pouvez vous ignorer ma volunté, veu que la vérité la vous declaire assez par mes œilz languissans & par ma contenance morte. » La Dame, faingnant n’y entendre rien, luy respondit : « Dieu ne doibt poinct ainsi estre prins en vain, mais les poëtes dient que les Dieux se rient des juremens & mensonges des amantz, par quoy les femmes qui ayment leur honneur ne doibvent estre crédules ne piteuses. » En disant cela, elle se liève & s’en retourne en son logis.

Si le Gentil homme fut courroucé de ceste parole, ceulx qui ont experimenté choses semblables diront bien que ouy. Mais luy, qui n’avoit faulte de cueur, aima mieulx avoir ceste mauvaise response que d’avoir failly à déclarer sa volunté, laquelle il tint ferme trois ans durans, & par lettres & par moyens la pourchassa, sans perdre heure ne temps.

Mais, durant trois ans, n’en put avoir autre response sinon qu’elle le fuyoit comme le loup faict le levrier duquel il doibt estre prins, non par haine qu’elle luy portast, mais pour la craincte de son honneur & réputation, dont il s’apperçeut si bien que plus vivement qu’il n’avoit faict pourchassa son affaire. Et, après plusieurs refus, peines, tormentz & désespoirs, voyant la grandeur & persévérance de son amour, ceste Dame eut pitié de luy & luy accorda ce qu’il avoit tant desiré & si longuement attendu.

Et, quand ils furent d’accord des moyens, ne faillit le Gentil homme françois à se hazarder d’aller en sa maison, combien que sa vie y pouvoit estre en grand hazard, veu que les parens d’elle logeoient tous ensemble.

Luy, qui n’avoit moins de finesse que de beauté, se conduisit si saigement qu’il entra en sa chambre à l’heure qu’elle luy avoit assigné, où il la trouva toute seule couchée en un beau lict, &, ainsi qu’il se hastoit de se deshabiller pour coucher avecq elle, entendit à la porte un grand bruict de voix parlans bas & d’espées que l’on frottoit contre les murailles.

La dame vefve luy dist, avecq ung visaige d’une femme à demi morte :

« Or à ceste heure est vostre vie & mon honneur au plus grand dangier qu’ils pourroient estre, car j’entends bien que voilà mes frères qui vous cherchent pour vous tuer ; par quoy, je vous prie, cachez vous soubs ce lict, car, quand ils ne vous trouveront poinct, j’auray occasion de me courroucer à eux de l’alarme que sans cause ils m’auront faicte. »

Le Gentil homme, qui n’avoit encores regardé la paour, luy dist :

« Et qui sont voz frères pour faire paour à ung homme de bien ? Quand toute leur race seroit ensemble, je suis seur qu’ils n’attendront poinct le quatriesme coup de mon espée ; par quoy reposez vous en vostre lict & me laissez garder ceste porte. »

À l’heure il meit sa cappe à l’entour de son bras & son espée nue en la main, & alla ouvrir la porte pour veoir de plus près les espées dont il oyoit le bruict. Et, quand elle fut ouverte, il veit deux Chamberières qui, avecq deux espées en chascune main, luy faisoient ceste alarme, lesquelles luy dirent :

« Monsieur, pardonnez nous, car nous avons commandement de nostre maistresse de faire ainsi, mais vous n’aurez plus de nous d’autres empeschemens. »

Le Gentil homme, voyant que c’estoient femmes, ne leur sçeut pis faire que, en les donnant à tous les Diables, leur fermer la porte au visaige & s’en alla le plus tost qu’il luy fut possible coucher avecq sa Dame, de laquelle la paour n’avoit en rien diminué l’amour, &, oubliant luy demander la raison de ces escarmouches, ne pensa qu’à satisfaire à son desir.

Mais, voyant que le jour approchoit, la pria de luy dire pourquoy elle luy avoit faict de si mauvais tours tant de la longueur du temps qu’il avoit attendu que de ceste dernière entreprinse. Elle en riant luy respondit : « Ma délibération estoit de jamais n’aymer, ce que depuis ma viduité j’avois bien sçeu garder ; mais vostre honnesteté, dès l’heure que vous parlastes à moy au festin, me feit changer propos & vous aymer autant que vous faisiez moy. Il est vray que l’Honneur, qui tousjours m’avoit conduicte, ne vouloit permettre que Amour me feist faire chose dont ma réputation peust empirer. Mais, ainsy comme la biche navrée à mort cuide, en changeant de lieu, changer le mal qu’elle porte avecq soy, ainsi m’en allois-je d’église en église, cuidant fuir celuy que je portois en mon cueur, duquel la preuve de la parfaicte amitié a faict accorder l’Honneur avecq l’Amour. Mais, à fin d’estre plus asseurée de mettre mon cueur & mon amour en ung parfaict homme de bien, je voulus faire ceste dernière preuve de mes Chamberières, vous asseurant que, si, pour paour de vostre vie ou de nul aultre regard, je vous eusse trouvé crainctif jusques à vous coucher soubz mon lict, j’avois délibéré de me lever & aller en une aultre chambre, sans jamais de plus près vous veoir. Mais, pource que j’ay trouvé en vous plus de beaulté, de grace, de vertu & de hardiesse que l’on ne m’en avoit dict, & que la paour n’a eu puissance en riens de toucher en vostre cueur, ny à refroidir tant soit peu l’amour que vous me portez, je suis délibérée de m’arrester à vous pour la fin de mes jours, me tenant seure que je ne sçaurois en meilleure main mettre ma vie & mon honneur que en celuy que je ne pense avoir veu son pareil en toutes vertuz. »

Et, comme si la volunté de l’homme estoit immuable, se jurèrent & promirent ce qui n’estoit en leur puissance, c’est une amitié perpétuelle, qui ne peut naistre ne demorer au cueur de l’homme, & celles seules le sçavent qui ont expérimenté combien durent telles opinions.


« Et pource, mes Dames, vous estes saiges, vous vous garderez de nous comme le cerf, s’il avoit entendement, feroit de son chasseur, car nostre gloire, nostre félicité & nostre contentement, c’est de vous veoir prises & de vous oster ce qui vous est plus cher que la vie.

— Comment, Geburon, » dist Hircan, « depuis quel temps estes vous devenu Prescheur ? J’ay bien veu que vous ne teniez pas ces propos.

— Il est bien vray, » dist Geburon, « que j’ay parlé maintenant contre tout ce que j’ay dict toute ma vie ; mais, pour ce que j’ay les dents si foibles que je ne puis plus mascher la venaison, je advertiz les pauvres bisches de se garder des veneurs, pour satisfaire sur ma vieillesse aux maulx que j’ay desirés en ma jeunesse.

— Nous vous mercions, Geburon, » dist Nomerfide, « de quoy vous nous advertissez de nostre profict, mais si ne nous en sentons nous pas trop tenues à vous, car vous n’avez poinct tenu pareil propos à celle que vous avez bien aimée. C’est doncques signe que vous ne nous aymez guères, ni ne voulez encores souffrir que nous soyons aymées. Si pensions nous estre aussi saiges & vertueuses que celles que vous avez si longuement chassées en vostre jeunesse, mais c’est la gloire des vieilles gens qui cuident tousjours avoir esté plus saiges que ceulx qui viennent après eulx.

— Et bien, Nomerfide, » dist Geburon, « quand la tromperie de quelqu’un de vos serviteurs vous aura faict cognoistre la malice des hommes, à ceste heure là croirez vous que je vous auray dict vray ? »

Oisille dist à Geburon : « Il me semble que le Gentil homme, que vous louez tant de hardiesse, debvroit plus estre loué de fureur d’amour, qui est une puissance si forte qu’elle faict entreprendre aux plus couartz du monde ce à quoy les plus hardiz penseroient deux fois. »

Saffredent luy dist : « Ma Dame, si ce n’estoit qu’il estimast les Italiens gens de meilleur discours que de grand effect, il me semble qu’il avoit occasion d’avoir paour.

— Ouy, » ce dist Oisille, « s’il n’eust point eu en son cueur le feu qui brusle craincte.

— Il me semble, » ce dist Hircan, « puis que vous ne trouvez la hardiesse de cestuy cy assez louable, qu’il fault que vous en sçachiez quelque autre qui est plus digne de louange.

— Il est vray, » dist Oisille, « que cestuy cy est louable, mais j’en sçay ung qui est plus admirable.

— Je vous supplie, ma Dame, » dist Geburon, « s’il est ainsi, que vous prenez ma place & que vous le dictes. »

Oisille commencea :

« Si ung homme qui, pour sa vie & l’honneur de sa Dame, s’est tant monstré asseuré contre les Milannois, est estimé tant hardy, que doibt estre un qui, sans nécessité, mais par vraye & naïfve hardiesse, a faict le tour que je vous diray ?