L’Heptaméron des nouvelles/57

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


CINQUANTE SIXIESME NOUVELLE


Une dévote dame s’adressa à un Cordelier pour par son conseil pourvoir sa fille d’un bon mary, auquel elle faisoit si honneste party que le beau Père, soubz l’espérance d’avoir l’argent qu’elle bailleroit à son gendre, feit le mariage de sa fille avec un sien jeune compaignon, qui tous les soirs venoit souper & coucher avec sa femme & le matin en habit d’Écolier s’en retournoit en son couvent ; où sa femme l’apperçut & le monstra, un jour qu’il chantoit la messe, à sa mère, qui ne put croire que ce fût luy jusqu’à ce qu’étant dedans le lit elle luy osta sa coiffe de la teste & connut à sa couronne la vérité & tromperie de son Père Confesseur.


n la ville de Padoue passa une Dame françoise, à laquelle fut rapporté que dans les prisons de l’Evesque il y avoit ung Cordelier, &, s’enquérant de l’occasion pource qu’elle voyoit que chacun en parloyt par mocquerye, luy fut asseuré que ce Cordelier, homme antien, estoit Confesseur d’une fort honneste Dame & dévote demorée vefve, qui n’avoyt que une seulle fille qu’elle aymoit tant qu’il n’y avoyt peyne qu’elle print pour luy amasser du bien & luy trouver ung bon party. Or, voiant sa fille devenir grande, estoit continuellement en soucy de luy trouver party qui peût vivre avecq elles deux en paix & en repos, c’est à dire qui fût homme de conscience comme elle s’estimoyt estre. Et, pource qu’elle avoyt oy dire à quelque sot prescheur qu’il valloyt mieulx faire mal par le conseil des Docteurs que faire bien croyant l’inspiration du Sainct Esperit, s’adressa à son beau Père Confesseur, homme desjà antien, Docteur en théologie, estimé bien vivant de toute la ville, se asseurant par son conseil & bonnes prières ne povoir faillir de trouver le repos d’elle & de sa fille. Et, quant elle l’eut bien fort prié de choisir ung mary pour sa fille tel qu’il congnoissoit que une femme aymant Dieu & son honneur debvoyt soubhaister, il luy respondit que premièrement falloit implorer la grace du Sainct Esperit par oraisons & jeusnes & puis, ainsy que Dieu conduiroyt son entendement, il espéroit de trouver ce qu’elle demandoyt.

Et ainsy s’en alla le Cordelier d’un costé penser à son affaire &, pource qu’il entendoit de la Dame qu’elle avoyt amassé cinq cens ducatz pour donner au mary de sa fille & prenoyt sur sa charge la nourriture des deux, les fournissans de maison, meubles & accoustremens, il s’advisa qu’il avoyt ung jeune compaignon de belle taille & agréable visaige, auquel il donneroyt la belle fille, la maison, les meubles & sa vie & nourriture asseurée, & que les cinq cens ducatz luy demeureroient pour soulager son ardente avarice ; &, après qu’il eût parlé à son compaignon, se trouvèrent tous deux d’accord.

Il retourna devant la dame & luy dist : « Je croy sans faulte que Dieu m’a envoyé son Ange Raphaël, comme il fit à Tobie, pour trouver ung parfaict espoux à vostre fille, car je vous asseure que j’ay en ma maison le plus honneste Gentil homme qui soyt en Italie, lequel quelquefois veit vostre fille & en est si bien prins que aujourd’huy, ainsy que j’estois en oraison, Dieu le m’a envoyé & m’a déclaré l’affection qu’il avoit au mariage, & moi, qui congnois sa Maison & ses parens & qu’il est de race notable, luy ay promis de vous en parler. Vray est qu’il y a ung inconvénient que seul je congnois en luy, c’est que, en voulant saulver ung de ses amys que ung aultre vouloit tuer, tira son espée, pendant les despartir, mais la fortune advint que son amy tua l’autre, parquoy luy, combien qu’il n’ayt frappé nul coup, est fugitif de sa ville pource qu’il assista au meurtre & avoyt tiré l’espée, & par le conseil de ses parens s’est retiré en ceste ville en habit d’Escollier, où il demeure incongneu jusques ad ce que ses parens ayent mis fin à son affaire, ce qu’il espère estre de brief. Et par ce moien fauldroit le mariage estre faict secrètement & que vous fussiez contante qu’il allast le jour aux lectures publiques, & tous les soirs venir souper & coucher céans. »

À l’heure la bonne femme luy dist : « Monsieur, je trouve que ce que vous me dictes m’est grand advantaige, car au moins j’auray auprès de moy ce que je desire le plus en ce monde, » ce que le Cordelier feit & lui admena bien en ordre, avecq ung beau pourpoinct de satin cramoisy, dont elle fut bien aise. Et, après qu’il fut venu, feirent les fiançailles &, incontinant que minuyct fut passé, feirent dire une messe & espousèrent ; puis allèrent coucher ensemble jusques au poinct du jour que le marié dist à sa femme que, pour n’estre congneu, il estoit contrainct d’aller au Collège.

Ayant prins son pourpoinct de satin cramoisy & sa robbe longue, sans oblier sa coiffe de soye noire, vint dire à Dieu à sa femme, qui encores estoyt au lict, & l’asseura que tous les soirs il viendroit souper avecq elle, mais que pour le disner ne le falloyt atandre. Ainsy s’en partyt & laissa sa femme, qui s’estimoyt la plus heureuse du monde d’avoir trouvé ung si très bon party, & ainsy s’en retourna le jeune Cordelier marié à son viel Père, auquel il porta les cinq cens ducatz dont ils avoient convenu ensemble par l’accord du mariage.

Et au soir ne faillyt de retourner souper avecq celle qui le cuydoit estre son mary, & s’entretint si bien en l’amour d’elle & de sa belle-mère qu’ils n’eussent pas voulu avoir change au plus grand Prince du monde.

Ceste vie continua quelque temps ; mais ainsy que la bonté de Dieu a pitié de ceulx qui sont trompez par bonne foy, par sa grace & bonté il advint que ung matin il print grand dévotion à ceste Dame & à sa fille d’aller oyr la messe à Sainct-François, & visiter leur bon Père Confesseur par le moyen duquel elles pensoient estre si bien pourvues l’une de beau-fils & l’autre de mary, &, de fortune ne trouvant ledit Confesseur ne aultre de leur connoissance, furent contantes d’oyr la grande messe qui se commençeoyt, attendant s’il viendroit poinct. Et, ainsy que la jeune femme regardoit ententivement au service divin & au mistère d’icelluy, quant le Prestre se retourna pour dire Dominus vobiscum, ceste jeune mariée fut toute surprinse d’estonnement, car il luy sembla que c’estoit son mary ou pareil de luy ; mais pour cela ne voulut sonner mot, & attendit encores qu’il se retournast encore une aultre foys, où elle l’advisa beaucoup mieulx, ne doubta poinct que ce fust luy, parquoy elle tira sa mère, qui estoit en grande contemplation, en lui disant : « Hélas, ma dame, qui est ce que je voy ? » La mère luy demanda : « Quoy ? — C’est celluy mon mary qui dict la messe, ou la personne du monde qui mieulx luy ressemble. » La mère, qui ne l’avoyt poinct bien regardé, luy dist : « Je vous prie, ma fille, ne mectez poinct ceste opinion dedans vostre teste, car c’est une chose totallement impossible que ceulx qui sont si sainctes gens eussent faict une telle tromperie ; vous pescheriez grandement contre Dieu d’ajouster foy à une telle opinion. » Toutesfoys ne laissa pas la mère d’y regarder &, quant se vint à dire Ite, missa est, congneut véritablement que jamais deux frères d’une ventrée ne fussent si semblables. Toutesfoys elle estoit si simple qu’elle eût volontiers dict : « Mon Dieu, gardez moy de croyre ce que je voy, » mais, pource qu’il touchoit à sa fille, ne voulut laisser la chose ainsy incongneue & se délibéra d’en savoir la vérité.

Et, quant ce vint le soir que le mary debyoit retourner, lequel ne les avoit aucunement aperçeues, la mère vint dire à sa fille : « Nous sçaurons, si vous voulez, maintenant la vérité de vostre mary, car, ainsy qu’il sera dedans le lict, je l’iray trouver &, sans qu’il y pense, par derrière vous luy arracherez sa coiffe, & nous verrons s’il a telle couronne que celluy qui a dict la messe. » Ainsy qu’il fut délibéré il fut faict, car, si tost que le meschant mary fut couché, arriva la vieille dame, en luy prenant les deux mains comme par jeu ; sa fille lui osta sa coiffe, & demeura avecq sa belle couronne, dont mère & fille furent tant estonnées qu’il n’estoyt possible de plus. Et à l’heure appellèrent des serviteurs de céans pour le faire prendre & lyer jusques au matin, & ne servyt nulle excuse ne beau parler.

Le jour venu, la Dame envoya quérir son Confesseur, feignant avoir quelque grand secret à luy dire, lequel y vint hastivement, & elle le feyt prendre comme le jeune, luy reprochant la tromperie qu’il luy avoit faicte, & sur cella envoia quérir la Justice, entre les mains de laquelle elle les mist tous deux.

Il est à présumer que, s’il y eut gens de bien pour Juges, ils ne laissèrent pas la chose impugnye.


« Voylà, mes Dames, pour vous monstrer que ceulx qui ont voué pauvreté ne sont pas exempts d’estre tentez d’avarice, qui est l’occasion de faire tant de maulx.

— Mais tant de biens, » dist Saffredent, « car des cinq cens ducatz dont la vieille vouloit faire trésor, il en fut faict beaucoup de bonnes chères, & la pauvre fille, qui avoit tant actendu ung mary, par ce moien en povoit avoir deux & sçavoyt mieulx parler à la vérité de toutes Hiérarchies.

— Vous avez tousjours les plus faulses opinions, » dist Oisille, « que je vis jamais ; car il vous semble que toutes les femmes soient de vostre complexion.

— Ma Dame, sauf vostre grace, » dist Saffredent, « car je vouldrois qu’il m’eust cousté beaucoup qu’elles fussent ainsy aisées à contenter que nous.

— Voilà une mauvaise parolle, » dist Oisille, « car il n’y a nul icy qui ne sçache bien le contraire de vostre dire & qu’il ne soyt vrai. Le compte qui est fait maintenant monstre bien l’ignorance des pauvres femmes & la malice de ceulx que nous tenons bien meilleurs que vous aultres hommes ; car ny elle ny sa fille ne vouloient rien faire à leur fantaisie, mais soubzmectoient le desir à bon conseil.

— Il y a des femmes si difficiles, » dist Longarine, « qu’il leur semble qu’elles doibvent avoir des Anges.

— Et voylà pourquoy, » dist Simontault, elles trouvent souvent des Diables, principallement celles qui, ne se confians en la grace de Dieu, cuydent par leur bon sens, ou celluy d’autruy, povoir trover en ce monde quelque félicité qui n’est donnée ny ne peut venir que de Dieu.

— Comment, Simontault, » dist Oisille, « je ne pensois que vous sçeussiez tant de bien.

— Ma Dame, » dist Simontault, « c’est dommaige que je ne suys bien experimenté, car par faulte de me congnoistre je voy que vous avez desjà mauvais jugement de moy, mais si puis je bien faire le mestier d’un Cordelier puisque le Cordelier s’est meslé du myen.

— Vous appellez doncques vostre mestier, » dist Parlamente, « de tromper les femmes ; par ainsy de vostre bouche mesmes vous vous jugez.

— Quant j’en aurois trompé cent mille, » dist Simontault, « je ne seroys pas encore vengé des peines que j’ay eues pour une seulle.

— Je sçay, » dist Parlamente, « combien de foys vous vous plaingnez des Dames, & toutesfoys nous vous voyons si joyeulx & en bon poinct qu’il n’est pas à croyre que vous avez eu tous les maulx que vous dictes. Mais la belle Dame sans mercy respond qu’

Il siet bien que l’on le die,
Pour en tirer quelque confort.

— Vous alléguez ung notable Docteur, » dist Simontault, « qui non seullement est facheux, mais le fait estre toutes celles qui ont leu & suivy sa doctrine.

— Si est sa doctrine, » dist Parlamente, « autant proffitable aux jeunes Dames que nulle que je sçache.

— S’il estoit ainsy, » dist Simontault, « que les Dames fussent sans mercy, nous pourrions bien faire reposer nos chevaux & faire rouller nos harnoys jusques à la première guerre, & ne faire que penser du mesnaige. Et je vous prie, dictes moy si c’est chose honneste à une dame d’avoir le nom d’estre sans pitié, sans charité, sans amour & sans mercy.

— Sans charité & amour, » dist Parlamente, « ne faut-il pas qu’elles soient, mais ce mot de mercy sonne si mal entre les femmes qu’elles n’en peuvent user sans offenser leur honneur ; car proprement mercy est accorder la grace que l’on demande, & l’on sçait bien celle que les hommes desirent.

— Ne vous deplaise, ma Dame, » dist Simontault, « il y en a de si raisonnables qu’ilz ne demandent rien que la parolle.

— Vous me faictes souvenir, » dist Parlamente, « de celluy qui se contentoit d’un gand.

— Il fault que nous sçachions qui est ce gratieulx serviteur, » dist Hircan, « & pour ceste occasion je vous donne ma voix.

— Ce me sera plaisir de la dire, » dist Parlamente, « car elle est plaine d’honnesteté :