L’Heptaméron des nouvelles/60

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CINQUANTE NEUFVIESME NOUVELLE


Ceste mesme Dame voyant que son mary trouvoit mauvais qu’elle avoit des serviteurs desquelz elle passoit le temps, son honneur sauve, l’épya si bien qu’elle s’apperçeut de la bonne chère qu’il faisoit à une sienne femme de chambre qu’elle gangna, de sorte qu’accordant à son mary ce qu’il en prétendoit le surpreind finement en telle faute que pour la réparer fut contraint luy confesser qu’il méritoit plus grande punition qu’elle, & par ce moyen vécut depuis à sa fantasye.


a Dame, de qui vous avez faict le compte, avoyt espousé ung mary de bonne & antienne Maison & riche Gentil homme, & par grande amityé de l’un & de l’autre se feyt le mariage.

Elle, qui estoyt une des femmes du monde parlant aussi plaisamment, ne dissimulloit poinct à son mary qu’elle avoyt des serviteurs desquelz elle se mocquoit & passoyt son temps, dont son mary avoyt sa part du plaisir ; mais à la longue ceste vie luy fascha, car d’un costé il trouvoit mauvais qu’elle entretenoit longuement ceulx qu’il ne tenoyt pour ses parens & amys, & d’aultre costé luy faschoit fort la despence qu’il estoit contrainct de faire pour entretenir sa gorgiaseté & pour suyvre la Court. Par quoy le plus souvent qu’il povoyt se retiroit en sa maison, où tant de compagnies l’alloient veoir que sa despence n’amoindrissoyt guères en son mesnage, car sa femme, en quelque lieu qu’elle fust, trouvoyt tousjours moyens de passer son temps à quelques jeuz, à dances & à toutes choses ausquelles honnestement les jeunes dames se peuvent exercer. Et quelques foys que son mary luy disoyt en riant que leur despence estoyt trop grande, elle luy faisoit responce qu’elle l’asseuroyt de ne le faire jamais coqu mais ouy bien coquin, car elle aymoit si très fort les acoutremens qu’il falloyt des plus beaulx & riches qui fussent en la Court, où son mary la menoyt le moins qu’il povoyt & où elle faisoit tout son possible d’aller, & pour ceste occasion se rendoyt toute complaisante à son mary, qui d’une chose plus difficille ne la vouloyt pas refuser.

Or ung jour, voiant que toutes ses inventions ne le povoient gaingner à faire ce voiage de la Court, s’apperçeut qu’il faisoyt fort bonne chère à une femme de chambre à chapperon qu’elle avoyt, dont elle pensoyt bien faire son proffict & retira à part ceste fille de chambre & l’interrogea si finement, tant par finesse que par menasses, que la fille luy confessa que, depuis qu’elle estoit en sa maison, il n’estoit jour que son maistre ne la sollicitast de l’aymer, mais qu’elle aymeroit mieulx mourir que de faire rien contre Dieu & son honneur, & encores, veu l’honneur qu’elle luy avoyt faict de la retirer en son service, qui seroyt double meschanceté.

Ceste Dame, entendant la desloyauté de son mary, fut soubdain esmeue de despit & de joye, voiant que son mary, qui faisoyt tant semblant de l’aymer, luy pourchassoyt secrètement telle honte en sa compaignye, combien qu’elle s’estimoit plus belle & de trop meilleure grace que celle pour laquelle il la vouloit changer. Mais la joye estoyt qu’elle espèroit prendre son mary en si grande faulte qu’il ne luy reprocheroit plus ses serviteurs ny le demeure de la Court, &, pour y parvenir, pria ceste fille d’accorder petit à petit à son mary ce qu’il luy demandoyt, avecq les conditions qu’elle luy dist.

La fille en cuyda faire difficulté, mais, estant asseurée par sa maistresse de sa vie & de son honneur, accorda de faire tout ce qu’il luy plairoyt.

Le Gentil homme, continuant sa poursuicte, trouva ceste fille d’œil & de contenance toute changée, par quoy la pressa plus vifvement qu’il n’avoit accoustumé, mais elle, qui sçavoit son roolle par cueur, luy remonstra sa pauvreté & que en luy obéyssant perdroit le service de sa maistresse auquel elle s’attendoyt de gaingner ung bon mary. À quoy luy fut bientost respondu par le Gentil homme qu’elle n’eût soulcy de toutes ces choses, car il la mariroyt mieulx & plus richement que sa maistresse ne sçauroit faire & qu’il conduiroit son affaire si secrètement que nul n’en pourroit parler.

Sur ces propos feirent leur accord, &, en regardant le lieu le plus propre pour faire ceste belle œuvre, elle vat dire qu’elle n’en sçavoit poinct de meilleur ne plus loing de tout soupson que une petite maison qui estoyt dedans le parc, où il y avoit chambre & lict tout à propos.

Le Gentil homme qui n’eust trouvé nul lieu mauvais, se contenta de cestuy-là, & luy tarda bien que le jour & heure n’estoient venuz.

Ceste fille ne faillit pas de promesse à sa maistresse & luy compta tout le discours de son entreprinse bien au long, & comme ce debvoit estre le lendemain après disner & qu’elle ne fauldroyt poinct, à l’heure qu’il y fauldroyt aller, de luy faire signe, à quoy elle la suplioyt prendre bien garde & ne faillir poinct de se trouver à l’heure pour la garder du danger où elle se mectoit en luy obéyssant, ce que la maistresse luy jura, la priant n’avoir nulle craincte & que jamais ne l’abandonneroyt, & si la deffenderoyt de la fureur de son mary.

Le lendemain venu, après qu’ilz eurent disné, le Gentil homme faisoyt meilleure chère à sa femme qu’il n’avoyt poinct encores faict, qu’elle n’avoit pas trop agréable, mais elle feignoyt si bien qu’il ne s’en appercevoyt.

Après disner, elle luy demanda à quoy il passeroyt le temps. Il luy dist qu’il n’en sçavoict poinct de meilleur que de jouer au cent. Et à l’heure feirent dresser le jeu, mais elle faingnyt qu’elle ne vouloit poinct jouer & qu’elle avoyt assez de plaisir à les regarder.

Et, ainsy qu’il se vouloyt mectre au jeu, il ne faillit de demander à ceste fille qu’elle n’obliast sa promesse. Et, quant il fut au jeu, elle passa par la salle, faisant signe à sa maistresse du pèlerinage qu’elle avoyt à faire, qui l’advisa très bien, mais le Gentil homme ne congneut rien.

Toutesfoys au bout d’une heure que ung de ses varlets luy feit signe de loing, dist à sa femme que la teste luy faisoyt ung peu mal & qu’il estoit contrainct de s’aller reposer & prendre l’air. Elle, qui sçavoit aussi bien sa malladie que luy, luy demanda s’il vouloyt qu’elle jouast son jeu ? Il luy dist que ouy & qu’il reviendroit bien tost. Toutesfoys elle l’asseura que pour deux heures elle ne s’ennuyroit poinct de tenir sa place.

Ainsy s’en alla le gentil homme en sa chambre, & de là par une allée en son parc.

La Damoiselle, qui sçavoict bien autre chemyn plus court, actendit ung petit, puis soubdain feyt semblant d’avoir une tranchée, & bailla son jeu à ung autre, &, si tost qu’elle fut saillye de la salle, laissa ses haultz patins & s’en courut le plus tost qu’elle peut au lieu où elle ne vouloyt que le marché se feist sans elle. Et y arriva à si bonne heure qu’elle entra par une aultre porte en la chambre où son mary ne faisoyt que arriver &, se cachant derrière l’huys, escouta les beaulx & honnestes propos que son mary tenoit à sa Chamberière. Mais, quant elle veid qu’il approchoit du criminel, le prit par derrière en luy disant :

« Je suis trop près de vous pour en prendre une aultre. »

Si le Gentil homme fut courroucé jusques à l’extrémité, il ne le fault demander, tant pour la joye qu’il espéroyt recepvoir & s’en veoir frustré que de veoir sa femme le congnoistre plus qu’il ne vouloyt, de laquelle il avoyt grande paour perdre pour jamays l’amityé. Mais, pensant que ceste menée venoyt de la fille, sans parler à sa femme courut après elle de telle fureur que, si sa femme ne la luy eut ostée des mains, il l’eust tuée, disant que c’estoyt la plus meschante garse qu’il avoyt jamais veue & que, si sa femme eut actendu à veoir la fin, elle eut bien congneu que ce n’estoyt que mocquerye, car en lieu de luy faire ce qu’elle pensoyt il luy eut baillé des verges pour la chastier.

Mais elle, qui se congnoissoit en tel métail, ne le prenoyt pas pour bon & luy feit là de telles remonstrances qu’il eut grand paour qu’elle ne le voulût abandonner. Il luy feit toutes les promesses qu’elle voulut & confessa, voiant les belles remonstrances de sa femme, qu’il avoyt tort de trouver mauvays qu’elle eût des serviteurs ; car une femme belle & honneste n’est poinct moins vertueuse pour estre aymée, par ainsy qu’elle ne face ne dye chose qui soyt contre son honneur, mais ung homme mérite bien grand punition, qui prent la peyne de pourchasser une qui ne l’ayme poinct pour faire tort à sa femme & à sa conscience. Par quoy jamays ne l’empescheroit d’aller à la Court, ny ne trouveroyt maulvays qu’elle eût des serviteurs, car il sçavoit bien qu’elle parloit plus à eus par moquerie que par affection.

Ce propos là ne desplaisoyt pas à la Dame, car il luy sembloyt bien avoir gaingné ung grand poinct ; si est ce qu’elle dist tout au contraire, feingnant de prendre desplaisir d’aller à la Court, veu qu’elle pensoyt n’estre plus en son amityé, sans laquelle toutes compagnies lui faschoient, disant que une femme, estant bien aymée de son mary & l’aymant de son costé comme elle faisoyt, portoit un saufconduit de parler à tout le monde & n’estre mocquée de nul.

Le pauvre Gentil homme meit si grande peyne à l’asseurer de l’amityé qu’il luy portoit que enfin ilz partirent de ce lieu là bons amys ; mais, pour ne retourner en telz inconvénients, il la pria de chasser ceste fille à l’occasion de laquelle il avoyt eu tant d’ennuy, ce qu’elle feit, mais ce fut en la mariant très bien & honnestement, aux despens toutesfoys de son mary.

Et, pour faire oblier entièrement à la Damoiselle ceste follye, la mena bientost à la Court, en tel ordre & si gorgiase qu’elle avoyt occasion de s’en contanter.


« Voilà, mes Dames, qui m’a faict dire que je ne trouve poinct estrange le tour qu’elle avoit faict à l’un de ses serviteurs, veu celluy que je sçavois de son mary.

— Vous nous avez painct une femme bien fyne & ung mary bien sot, » dist Hircan, « car, puis qu’il en estoit venu tant que là, il ne debvoyt pas demeurer en si beau chemyn.

— Et que eust il faict ? » dist Longarine.

— Ce qu’il avoyt entreprins, » dist Hircan, « car autant estoyt courroucée sa femme contre luy pour sçavoir qu’il vouloit mal faire comme s’il eût mis le mal à execution ; & peut estre que sa femme l’eust mieulx estimé si elle l’eust congneu plus hardy & gentil compagnon.

— C’est bien, » dist Ennasuicte ; « mais où trouverez vous ung homme qui force deux femmes à la foys, car sa femme eut défendu son droict & la fille sa virginité.

— Il est vray, » dist Hircan ; « mais ung homme fort & hardy ne crainct poinct d’en assaillir deux foibles, & ne fault poinct d’en venir à bout.

— J’entens bien, » dist Ennasuicte, « que, s’il eût tiré son espée, il les eût bien tuées toutes deux, mais autrement ne voy je pas qu’il en eût sçeu eschapper. Par quoy je vous prie nous dire que vous eussiez faict ?

— J’eusse embrassé ma femme, » dist Hircan, « & l’eusse emportée dehors, & puis eusse faict de sa Chamberière ce qu’il m’eust pleu par amour ou par force.

— Hircan, » dist Parlamente, « il suffit assez que vous sçachiez faire mal.

— Je suys seur, Parlamente, » dist Hircan, « que je ne scandalize poinct l’innocent devant qui je parle, & si ne veulx par cela soustenir ung mauvais faict. Mais je m’estonne de l’entreprinse qui de soy ne vault rien, &, l’entreprenant, qu’il ne l’a mise à fin plus par craincte de sa femme que par amour. Je loue que ung homme ayme sa femme comme Dieu le commande, mais, quant il ne l’ayme poinct, je n’estime guères de la craindre.

— À la vérité, » luy respondit Parlamente, « si l’amour ne vous rendoit bon mary, j’estimerois bien peu ce que vous feriez par craincte.

— Vous n’avez garde, Parlamente, » dist Hircan, « car l’amour que je vous porte me rend plus obéissant que la craincte de Mort ny d’Enfer.

— Vous en direz ce qu’il vous plaira, » dist Parlamente, « mais j’ay occasion de me contanter de ce que j’ay veu & congneu de vous ; & de ce que je n’ay poinct sçeu n’en ay je poinct voulu doubter ny encores moins m’en enquérir.

— Je trouve une grande folie, » dist Nomerfide, « à celles qui s’enquièrent de si près de leurs mariz & les mariz aussy des femmes ; car il suffise au jour de sa malice sans avoir tant de soulcy du lendemain.

— Si est il aucunes foys nécessaire, » dist Oisille, « de s’enquérir des choses qui peuvent toucher l’honneur d’une Maison pour y donner ordre, mais non pour faire mauvais jugement des personnes, car il n’y a nul qui ne faille.

— Aucunes foys, » dist Geburon, « il est advenu des inconvéniens à plusieurs par faulte de bien & soingneusement s’enquérir de la faulte de leurs femmes.

— Je vous prie, » dist Longarine, « si vous en sçavez quelque exemple, que vous ne nous le vueillez celler.

— J’en sçay bien ung, » dist Geburon ; « puis que vous le voulez, je le diray :