L’Heptaméron des nouvelles/Tome IV/09

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LES ADIEU DES DAMES
DE CHEZ LA ROYNE DE NAVARRE

allant en gascongne
À MA DAME LA PRINCESSE DE NAVARRE[1]

L’adieu ne doit se dire tant que l’œil
Peult voir le bien qui luy oste son dueil,
Mais, aussi tost que l’œil perd son object,
Le cœur commence à forger tel subject
D’aspre douleur & regret importable
Qu’il rend la voix piteuse & lamentable,
Dont, quand le cry & pleur ha fait son cours,
La bouche veult venir à leur secours,
Donnant raison à l’ennuy par parole,
En commençant un sy très dollent rolle
Que nul n’y a, s’il la peult escouter,
Qui sçeust son mal ignorer ou douter.
Mais petit est cest apparent regret,
Le comparant à celuy qui secret

Demeure au cœur sans se povoir monstrer,
Qui bien souvent le fait d’angoisse oultrer.
Mais de quoy sert à la personne aymée
Ceste douleur dens un cœur abysmée,
Si par dehors ne monstre quelque effect
De ceste Amour & regret très parfait,
Non pour son mal & ennuy révéler,
Mais pour l’absent regretté consoler ?
Voilà que fait la main servir à l’œuvre,
Par qui le dueil tant couvert se descœuvre.
Or donques, Main, ton office fault faire,
Pour un petit au regret satisfaire,
Car bien souvent la lamentation
Mise en escrit est consolation
A qui l’escrit & à qui le doit lire.
Nous escrirons donc à fin de te dire
L’adieu, lequel prononcer n’avons peu,
Tant que noz yeux ce qui leur plaist ont veu,
Mais maintenant ferons nostre harangue,
En nous servant de la plume pour langue,
D’encre pour voix, & de papier pour bouche,
Te déclarant ce qui au cœur nous touche.




Madame de Grantmont.

« C’est moy qui dois de Dueil porter bannière ;
C’est moy, Grantmont, qui me metz la première.
Car mon ennuy toutes les autres passe,
Je dy adieu à toy & à la grâce,
Que j’ay long temps desirée de voir,
Et, l’ayant veue, encores plus devoir

Fais de t’aimer, qui brusle mon desir
Jusques à tant que j’aye le plaisir
De te revoir & telle & en tel lieu,
Que sans cesser j’en fais prière à Dieu.


Madame la Seneschalle.

« Moy, qui n’ay sçeu mes yeux garder de larmes,
En te voyant n’ay peu trouver nulz termes
Pour dire adieu. Or maintenant le diz,
En suppliant le Roy de Paradis
Que cest adieu tourne sans long sejour
En très heureux & desiré bon jour ;
En attendant, durant cest intervalle,
Souvienne vous de vostre Séneschalle.


Madame de Grantmont.

« Je te requiers que me vueilles permettre
Que mon Adieu icy je puisse mettre.
A Dieu je dis celle dont la présence
J’ay desiré depuis la mienne enfance,
Et, maintenant que j’ay reçeu ce bien,
Te perds de veue, & ne sçay pour combien,
Car un Mary ou toy ou moy prendra,
Dont eslongner ta veüe me faudra.
Mais j’ay espoir que ceux qui nous prendront,
En liberté plus grande nous rendront
De nous revoir, &, quoyqu’il en advienne,
Je te requiers que de moy te souvienne.
Car, quelque part que tu ailles, ira
Et, vive ou morte, à jamais t’aymera
Ta Catharine, estant d’Aste nommée,
Qui de regret est quasi assommée.


Madame D’Artigaloube.

« Je ne rys plus, je ne rys plus, ma Dame ;
Car, puis qu’il fault apprendre ceste game
De dire Adieu, rien n’entens à la note.
Mais un Dieu-gard dira la Courte-bote,
Autant riant, quand te pourra revoir,
Que de pleurer maintenant fait devoir.


Madame de la Benestaye.

« J’ay délaissé père & frère malade ;
Mais, quand il fault commencer la ballade
De dire Adieu à toy nostre Princesse,
Tous les ennuys dessusdits ont prins cesse,
Car, te disant Adieu, regret me mord,
Comme quasi voyant mon frère mort.


Madame de Clermont.

« Icy mettra, sans attendre à demain,
Pour dire Adieu, Clermont sa triste main :
Et à ce Dieu là je te recommande,
Auquel pour toy & pour moy je demande
Que dens ton cœur tu ne m’oublies pas,
Mais qu’au retour nous dancions les cinq pas.


Madame du Breuil.

« En escoutant celles qui font leur dueil,
Il n’en est point qui soit semblable au Brueil,
Car de l’Adieu les très fortes douleurs
M’ont fait venir tant les pasles couleurs
Que je n’auray couleur, santé ne joye,
Que saine & belle en bref ne te revoye.


Madame Saint-Pather.

« Moy, Saint-Pather, mettray en ce lieu cy
Mon triste Adieu, venant d’un cœur transy
De voir en deux ce qui doit estre en un,
Dont les corps sont uniz d’un cœur commun.
Mais, attendant que Dieu ses créatures
Ayt assemblé, feray des confitures
Des fruitz du lieu où celle qui regrette
L’eslongnement de bon cœur te souhaitte.


La petite Françoise.

« Plus j’ay de toy souvent esté battue,
Plus mon amour s’esforce & s’esvertue
De regrèter ceste main qui me bat,
Car ce mal là m’estoit plaisant esbat.
Or, Adieu donc, la Main dont la rigueur
Je préférois à tout bien & honneur. »


La Royne.

Si ces Adieux font pleurer qui les oyt
Ou qui les list, ou sur papier les voit,
Que feroit l’on si j’y mettois les miens ?
Parquoy vault mieux que je n’escrive riens.
Mais à Celuy auquel sommes unis,
Sans estre plus separez ny bannis,
Vois supplier que tant de bien nous face
Qu’icy & là demourions en sa grace.


  1. N’ayant à nous occuper ici ni des poésies imprimées de Marguerite, ni de ses poésies inédites, nous nous contentons de redonner celles choisies par M. Le Roux de Lincy. Nous extrayons seulement des Marguerites de la Marguerite une pièce relative à un adieu à la jeune Jeanne d’Albret, encore non mariée, parce qu’elle montre Marguerite au milieu de ses Dames & Damoiselles. Nous avons ajouté un astérisque aux noms qu’on trouvera dans la table du livre de M. La Ferrière-Percy, & corrigé la Renestaye en la Benestaye, qui est le vrai nom. — M.