L’Homme à l’Hispano/Chapitre IX

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Émile-Paul Frères (p. 77-91).

IX


Oswill partit le lendemain pour le Maroc sans avoir revu sa femme. Il était en proie à une sorte de fureur dont il ne se rendait pas compte parce qu’il professait qu’il était indifférent aux faits et gestes de Stéphane. Il se devait donc de sourire. Et il souriait en se réveillant, en s’habillant, en filant en auto vers Cette, où il s’embarquait. Mais son sourire, qu’il était oblique et dangereux ! Rageur, il mâchonna dans ses dents, en appuyant sur le débrayage :

— Je vais au Maroc. Moi, quand je dis que je vais en Afrique, j’y vais.

Et il pensait à cet imbécile, à ce tire-la-crotte, à cet aventurier de quatre sous qui, en route peur le Sénégal, bifurquait à Bordeaux et venait s’échouer sur le sable de Biarritz. Ce monsieur plaisait à Stéphane ? Tant mieux. Quelle preuve pour elle que l’amour et le mensonge ne font qu’un et qu’Oswill avait raison, toujours raison. Au retour, il ne doutait pas de la retrouver, déchue d’une illusion, assagie, l’imposteur chassé, disparu après avoir donné la leçon.

L’idée ne lui venait pas que sa femme irait jusqu’aux limites de la défaillance et les franchirait. Il l’avait salie autrefois, outragée ; il avait voulu lui appliquer les méthodes qu’il employait avec les filles. Il l’avait trouvée rebelle. Depuis, il la respectait, toujours étonné. Il la croyait incapable d’une faute. Il ne savait pas que les honnêtes femmes tombent parfois comme l’éclair et qu’il peut suffire d’un soir d’orage dans le ciel ou d’un jour de pluie dans leur cœur.

Il pensait seulement qu’elle se meurtrirait. Et, de cela, il n’avait cure. Tout ensemble rageur et enchanté, il filait sur la route, en bolide, sans prendre garde aux obstacles vivants, parce qu’il était assuré. Or, à Hendaye, ce jour-là, comme elle l’avait décidé, Stéphane fut la maîtresse de Georges Dewalter. Elle se donna sans restrictions, pure, apportant tout son espoir et l’orgueil d’être belle dans le don précieux qu’elle lui consentait. Étrangère au seul homme qui l’avait possédée, libre en conscience, elle avait la sensation que sa vie commençait et qu’elle venait enfin d’être épousée.

Quand Dewalter se retrouva seul, le même soir à Biarritz, dans sa chambre du Palais, il évoqua Stéphane étendue sur le lit et il pleura… Il voyait la Nécessité, — austère, dure, les traits tirés : Elle était près de lui. Sans bruit, elle montrait la porte. Elle lui criait : « Au désert ! Va-t’en ! »

Brusquement, il se dit qu’il allait partir, obéir à l’ordre. À quoi bon attendre quelques journées comme il se l’était promis ? Pour Stéphane même, il était mieux que, tout de suite, il s’en allât. Alors, l’idée qu’il avait mal agi rentra en lui comme un fer rouge. Il fut poignardé d’avoir abusé d’une femme et vainement il se débattit. Mais il est dans la nature humaine d’agir d’abord selon le désir et puis de trouver après les raisons nécessaires à se justifier. Il en est ainsi dans tous les domaines : toujours, quand il transige avec le devoir, l’homme se fait son propre avocat, et puis son juge, et il s’acquitte…

Georges Dewalter aimait lady Oswill sans la connaître. Il savait aussi qu’il lui plaisait. Sans méchanceté, sans vilenie même, — pour s’excuser, — il se dit qu’elle avait tout et lui, rien ; qu’elle vivait à Biarritz, endroit frelaté ; que son abandon avait été rapide. Il n’avait pas beaucoup lu Stendhal. Il pensa qu’elle l’oublierait vite ; qu’il avait été respectueux et sincère ; que, sans doute, aucun des hommes auxquels elle avait appartenu ou qui la prendraient dans l’avenir n’avait apporté et n’apporterait dans son action l’éblouissement, la reconnaissance éperdue qui, aujourd’hui, le bouleversaient. Il songea avec amertume qu’elle restait et qu’il allait partir ; qu’il serait vite effacé de ce cerveau de femme, tandis que lui, jamais plus il ne l’oublierait. Il s’accrocha à cette idée désespérément ; il ne fut plus possédé que par son propre chagrin ; il arriva à le savourer avec lenteur et, pendant une heure, son désespoir s’engourdit. Il était affalé sur le tapis de la chambre, le visage enfoui dans ses bras et les bras posés sur un fauteuil. Sous ses yeux les larmes se séchaient et laissaient des traces amères…

Le téléphone retentit.

D’abord, il ne bougea point. Il ne connaissait personne. Il crut à une erreur. Mais la sonnerie insista. Alors il pensa que c’était Deléone, qu’il voulait lui parler de la voiture et lui donner des instructions. Il répondit à l’appareil. Le cœur saccagé, il entendit Stéphane…

Elle lui dit qu’elle était seule, qu’il était onze heures et qu’elle serait heureuse qu’il vînt quelques instants auprès d’elle. Elle ne voulait point s’endormir sans l’avoir revu. L’écoutant sans la contempler, il perçut combien sa voix était merveilleuse.

La conversation cessa.

Déjà, il obéissait.

Il s’habilla de son smoking, ne voulant point avoir à dire qu’il n’avait pas dîné ; il effaça de lui les stigmates douloureux ; il fut pareil à tous, élégant et joli garçon. Ironiquement, dans la glace, il se sourit et descendit. Il traversa le hall, encombré d’une foule élégante et joyeuse. C’était le gala du Palais. Il reconnut quelques visages entrevus la veille à la Réserve de Ciboure et Pascaline qui, de loin, lui fit un signe d’amitié. Il sortit rapide et, dans le grand jardin desséché de l’hôtel, il respira avec avidité le souffle aride de la mer.

Il se dirigea vers la villa de Stéphane. Il en savait très bien la position et, des fenêtres de sa chambre, il l’avait aperçue plusieurs fois. Elle était sur la bordure du rivage, à deux pas, entre le palace et le phare.

Quand il arriva, la rue montante était déserte. D’un côté, elle était construite et les élégantes bâtisses avaient, sur l’autre façade, l’océan. À droite, c’étaient des terrains encore libres qui, dans la nuit, prenaient l’aspect de petits champs. Ils séparaient la rue, tranquille comme une voie de province, de la route nationale qui va de la frontière à Bayonne. Des jardins exigus, semblables à des pièces à réception sans toiture, étaient entre chacune des maisons. Les becs de gaz brûlaient inutilement, noyés dans l’illumination de la lune. La demeure des Oswill était aveugle, au rez-de-chaussée, mais, au premier étage, les lampes de la chambre de Stéphane filtraient derrière les rideaux.

Le pas de Dewalter, assoupli sans qu’il s’en rendît compte comme celui d’un contrebandier, effarouchait quelques chats de jardiniers. Avec une légèreté de démons, ils sautèrent les grillages du côté des terrains inoccupés. Par instants, à intervalles réguliers, au sommet de la rue, le phare hoquetait.

Georges s’avançait, n’entendant d’autre bruit que le lèchement continuel de l’eau sur les cailloux et le rythme précipité de son cœur. Il n’avait jamais eu la fortune de venir ainsi, la nuit, à un rendez-vous furtif, conçu dans une atmosphère romanesque et d’être attendu par une maîtresse précieuse. Il en éprouvait une exaltation. En même temps, cela lui semblait tout simple : il était bien né pour l’amour. Enfin, il fut devant la villa.

Il s’arrêta et demeura quelques minutes immobile. Il n’osait point sonner, ni faire aucun appel. Comme son amie n’apparaissait pas pour lui ouvrir, il ne sut que faire et il se demanda s’il n’était pas venu vainement. Il craignit quelque empêchement. Mais, au premier, les rideaux furent tirés ; la fenêtre s’entr’ouvrit ; il entrevit Stéphane. Dans l’ombre, elle murmura qu’elle descendait. Alors, il se sentit l’orgueil d’un roi,

Il y avait en bas, élevée sur deux marches, une porte double et devant laquelle montaient de larges barreaux. Cette porte était dans un renfoncement. Cela faisait comme une baie sombre dans la façade, une alcôve où se tenir debout. Il entendit Stéphane qui l’appelait. Derrière les barreaux, elle avait ouvert une glace dépolie. Il fut sur les marches et elle tendit les bras. Il sentit les douces mains sur son visage. Ils étaient l’un près de l’autre, séparés par l’épaisseur des barreaux et la porte toujours fermée. Elle dit qu’une femme de chambre restait occupée au premier étage et que, dans peu d’instants, cette servante se retirerait. Stéphane préférait attendre pour ouvrir que toute la maison fût libérée.

Il dit :

— Je me suis hâté. Je suis venu trop vite.

Elle répondit non d’une voix tendre et bonne. Ils restèrent ainsi, murmurant leur amour, dans une jouissance exquise de leurs esprits. Pas plus que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres furtives. Elle éprouvait une joie amusée de leur stratagème. C’était, lui semblait-il, un souvenir qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils auraient ensemble. Elle pensait obscurément que cette halte de son amant sur la porte de sa maison lui porterait chance et que c’était la forme même du bonheur qui attendait et découpait ainsi son ombre sur le mur.

Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux dans l’angle de la marche supérieure. Il sentit le souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient en riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la maison, mais, par jeu, elle prolongea deux ou trois minutes encore leur supplice. Sur leurs corps étirés — entre eux — ils sentaient le froid de l’obstacle et les méchants barreaux comme l’épée nue de Tristan. Enfin, elle fit tourner la clef silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et, dans une fougue emportée, serra sa maîtresse dans ses bras. Il la sentait frémir, se tendre, et, par les lèvres, se donner. Ils formaient un groupe sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une immobilité radieuse.

Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude. Ce qu’il savait de lui-même lui faisait craindre pour elle une trop grande imprudence. Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise. Mais elle confirma qu’elle était bien seule et que son mari était en voyage depuis le matin.

— Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y a longtemps que je vous attendais et que je suis libre…

Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait en présence d’une femme supérieure aux autres et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne venait pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait dans tout ce qu’elle faisait, dans la franchise de sa chute, quelque chose qui naissait non de l’habitude, mais de la nouveauté. Il sut brusquement, sans pouvoir en douter, qu’il était son premier amant. Entraîné par le désir et la passion, il ne se disait plus que sa responsabilité devenait plus grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane avec une telle violence que tout le reste disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent.

Elle le fit entrer dans le grand salon de la villa. Un éclairage doux estompait les meubles et donnait du mystère aux objets. Une richesse, cultivée par le goût, fleurissait l’appartement. Des vases nombreux étaient chargés de roses croulantes. Il songea à ces douze malheureuses Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées à la pâtisserie. Elle vit qu’il regardait les fleurs.

— J’en fais une consommation terrible, dit-elle plaisamment. On les cultive pour moi, par milliers, dans des roseraies, à Oloron. Chaque matin, des jardiniers les renouvellent et les apportent ici, en auto. L’air de la mer les fait vite mourir.

Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune, elle en parlait sans y prendre garde et sans savoir que cela existait, comblée, comme au désert une femme arabe parlerait du sable.

Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin, dans lequel son jeune corps se jouait librement, et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires ornaient ses doigts et, dans ses paumes, Georges en sentait la rondeur tiède. Il s’en plaignit en riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis ; de ses mains libres et plus vivantes, elle caressa le visage et les cheveux du bien-aimé. Il s’était mis devant elle, à ses genoux, et il tenait ses jambes emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix basse et, pour mieux lui plaire encore, il disait des mots merveilleux.


Pour la première fois, il lui mentit.

Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans raison, imposés par les circonstances au plus sincère de tous les hommes. Jusque-là, Georges et Stéphane avaient été pris dans leur amour comme des graines dans le van. Ils s’étaient sentis soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni l’idée de s’interroger sur les choses de leur passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le lien physique crée plus de confiance en une seule heure, que des années d’amitié ; la nudité des âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi enlacés et mélangé leurs souffles que les amants ouvrent leurs cœurs.

Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don.

Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude l’interrogeait. Elle voulait des détails de sa vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et visible. Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était passé depuis le mariage et, d’un mot, avec une douloureuse dignité, elle avait précisé qu’on l’avait mal mariée. C’est tout.


Ce soir-là, tous les événements qui allaient suivre pour Dewalter faillirent être empêchés. Il eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il entrât dans la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand salon de la villa pour l’accueillir, si Stéphane l’avait conduit dans le petit, celui d’angle et qui n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue de golf, il aurait vu le portrait du mari qu’il ne cherchait pas à connaître puisqu’il savait n’être, lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith Oswill, tel que la veille il lui avait parlé dans la pâtisserie de miss Redge. Il aurait su que son confident, l’inconnu auquel il s’était avoué, — et le seul, — l’excentrique dont il n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le nom, c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant douter d’être à sa merci, il aurait parlé tout de suite. Mais Stéphane ouvrit une autre porte. Une seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement par la présence du portrait, elle avait pénétré dans le salon voisin. Jamais l’homme n’entend sonner la minute importante de sa vie ; et, pourtant, elle sonne.


Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se fabriqua un personnage. Ce fut ce soir-là que, par le Verbe, il créa de lui un être nouveau, déterminé, un faux Dewalter. Était-il faux ? Il l’était, puisque aucun des souvenirs qu’il racontait — souvenirs de jeunesse, frissons d’enfance, aventures d'hier — n’était réel. Ils étaient inventés. Mais il était vrai tout de même, ce Dewalter, puisque aucun de ces souvenirs imaginaires n’était invraisemblable et que tous, au contraire, tous, ils auraient pu être les souvenirs de Dewalter-le pauvre, s’il était né Dewalter-le riche.

Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la vérité. Ainsi Dieu créa l’églantine avec laquelle l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva point assez somptueuse et riche en parfums la fleur jaillie de l’humus terrestre. Il l’ennoblit, la combla de dons nouveaux, et l’orgueil des jardins sortit de son imagination appliquée. Dewalter, étendu au pied de Stéphane, d’églantine se fit rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut que lui-même, plus heureux.

Dans son enfance, il y avait un grand château, entouré d’une chasse, en Sologne. Ce château existait réellement. Il était toujours peuplé de perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes faisanes, de gibier d’eau. Un étang, fleuri au printemps comme une toile de Monet, des bois disposés avec science, des terres longues à parcourir, composaient le domaine. Georges, vers sa douzième année, avait, pendant les vacances d’automne, habité ce château-là. Il avait, à l’aube fraîche et déjà rouillée d’octobre, suivi les gardes dans les réserves. Mais ce n’était qu’un château étranger et qui appartenait à des cousins de sa famille. Quand il en parla à Stéphane, ce fut le château de sa grand’mère.

Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait Rome. Un frère de son père, de son vrai père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans les ordres et longtemps attaché au Vatican, dans un emploi subalterne. Une fois, une seule fois, Dewalter l’avait vu ; il en gardait la mémoire. Il avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le prêtre ; dans la suite, il avait beaucoup lu ; il pouvait décrire la prison du pape. Et, comme ils parlèrent d’un voyage — le voyage que toujours projettent les amants — il dit à Stéphane qu’il l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme une ville familière. Elle reconnut les sept collines, les eaux jaillissantes, les palais délabrés… Il raconta la chute de cheval qu’il avait faite le long de la voie Appienne. Or, Georges avait servi dans la cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait fait une chute, en effet, mais en Champagne, en service commandé, le long d’une route crayeuse.

Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu à ce qu’il avait souhaité ; la réalité se mélangeait au rêve et il ne savait plus s’y retrouver, quand il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre devant sa maîtresse accablée de fortune, une joie de se leurrer lui-même, l’emportait… Elle l’écoutait avec crédulité, dans l’enchantement de la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures ils restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un mot qui lui rappelait un souvenir propre. À son tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle n’avait aucun besoin de transposer. À la fin, ils conclurent que l’aube de leurs vies avait été la même et que, vraiment, ils étaient comblés par le destin. À peine une ironie se glissa-t-elle dans l’esprit de Georges. Son personnage inventé prenait corps, s’installait et commençait à le régir.

Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de dire la vérité. Stéphane avait prononcé une parole touchante, exprimant que, tout de même, avant lui, bien des choses lui avaient manqué. Alors il lui sembla derechef qu’un jour — oh ! pas ce soir, — mais un jour, demain peut-être, avant de s’embarquer, il pourrait parler librement. Ils en étaient arrivés aux souvenirs moins lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une ombre :

— Nous avons tout maintenant, Georges. Mais, avant vous, quels déserts en moi. Je vous dirai plus tard ce qui manquait…

Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait répondu tout de suite, comme un nageur saisit une planche :

— Et moi aussi, je vous dirai.

Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu. Elle voulait connaître l’enfance, l’âge pur, mais pas autre chose, pas les récits de l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant son doigt blanc sur les lèvres chéries. Et doucement, avec gravité, le tutoyant pour la première fois :

— Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai rien. Je sais tout de toi jusqu’à vingt ans, cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais pas tout me dire, par respect. Alors, je ne te demanderai rien… Tu serais obligé à des omissions, peut-être à des arrangements, parce que tu as été un homme jeune, trop riche, oisif… Tu aurais, certainement, des choses à cacher… Et, vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche, maladive de tout ce qui n’est pas la vérité entière. Alors, je ne te demanderai rien…

Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée et Dewalter avait compris que c’était déjà trop tard et que plus jamais il ne pourrait se démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne pas laisser le souvenir d’un homme heureux, comblé, oisif… « trop riche… » comme elle le disait ?

Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin, vers deux heures de la nuit, elle le renvoya et, de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller vers le Palais. Juvénile et charmant, il se retournait pour dessiner du geste un baiser. Quand il eut disparu, elle resta longtemps à contempler la rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse, que cet homme n’aurait rien à faire qu’à l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs deux cœurs était à jamais assuré.