L’Homme à l’Hispano/Chapitre X

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Émile-Paul Frères (p. 93-109).

X


Deléone se targuait d’un langage vulgaire.

— Je t’ai porté chance avec ma roulante ! On ne parle que de vos amours…

C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades. Georges avait accompagné Stéphane chez un fournisseur. Il l’attendait. Et Deléone les avait encore aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande place du Théâtre, au pied duquel coule ce charmant Adour, que Verlaine a comparé à un ruffian.

Présentement appuyé sur la carrosserie de l’Hispano dans laquelle Dewalter était assis, il continuait :

— Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans réaliser.

L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait Stéphane et souffrait des commentaires de son camarade. Cependant, il ne voulait point l’interrompre et donner ainsi de l’importance à ses paroles. Deléone, à son insu, le rassura :

— Ah ! dame, pour réaliser, il te faudra du temps. La belle Stéphane est difficile. Elle n’est pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs de passage, et juste le temps de battre de l’aile…

— N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse ne pas déplaire à une femme, par le caractère, par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter mériter son amitié, — sans plus ?

— Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre en s’esclaffant.

— Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit Georges. Tu sais bien qu’au front tu m’appelais l’idéaliste !

Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se rappeler le souvenir d’une pose qu’ils avaient faite à l’arrière, avant le déclenchement de la deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons. Seul de ses compagnons, Dewalter n’avait pas profité de l’aubaine. Déléone conclut avec jovialité :

— Tu n’es pas à la page ! Heureusement que tu es né avec du métal : tu aurais végété…

Il continua :

— Ma femme devient collante. Elle me garde à la nursery. Pendant ce temps-là, à Paris, mon autre gouvernement, Florinette Soinsoin, s’impatiente… Quand part ton bateau ?

Georges tressaillit imperceptiblement, mais, d’une voix calme, il donna le renseignement : le bateau partirait le jeudi de la semaine suivante.

— Tu ne restes pas ici ?

— Non, dit Dewalter sans intonation.

— Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à Bordeaux. Je la cueillerai dans quelques jours, en passant, quand ma femme m’aura donné de l’air.

Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du garage où Dewalter devait laisser l’Hispano. Le chauffeur, la veille même, avait commis une faute sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant la précaution de payer son retour et de l’expédier à Paris pour éviter les commérages.

— Ça va comme ça ? termina-t-il. Merci, ma vieille, à charge de revanche.

Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la belle silhouette de Stéphane. Il pensait :

— Veinard ! Il la tombera… Mais quel idiot de s’en aller… en Afrique… chasser le buffle !

Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz avait remarqué que, maintenant, lady Oswill ne sortait plus seule. La vie ramassée des villes d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais Dewalter plaisait. On le trouvait chic et de grande allure. Deléone, en deux mots vite répétés, avait dit ce qu’il pensait de lui : qu’il était riche, de bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure d’Oswill était destinée à être applaudie. On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On se contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une indifférence sereine. Il lui semblait que son bonheur ne devait plus finir et que, tôt ou tard, il serait affermi. Elle pensait à peine à son mari, parti pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fit le tour du monde et trouvait le monde trop petit.


Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course de taureaux. Les bêtes étaient choisies, les hommes, les plus courageux et les plus habiles de l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec sa quadrilla, reparaissait pour la première fois depuis la blessure qui, l’année précédente, à Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux à Saint-Sébastien, dans les hôtels et les agences, les billets disparaissaient d’heure en heure et, dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au tarif normal. Mais Stéphane prit ses précautions et dit à Dewalter de louer.

Le jour des courses, elle fut merveilleuse.

Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle avait jeté un châle pompeux. Un collier de vieil ambre mettait une douceur dorée, un peu opaque, à la naissance de son cou. Il descendait sur le vêtement avec une lourde souplesse. Sur l’éphémère splendeur humaine, il témoignait de la patience des âges. Les mains, parées d’un diamant et d’une perle sombre, les avant-bras, couleur de soleil, étaient visibles sous des mitaines de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à mourir bientôt dans le cirque, prolongeaient au corsage leur vie déjà coupée.

Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le plus exaltant que puisse offrir une foule en fête. Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait sur les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de l’autre côté du cirque, la lumière faisait surgir chaque détail. En même temps, tous, elle les mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles, les éventails agités sans répit composaient de gigantesques tableaux, comme hier les peignaient les impressionnistes. C’était un prodigieux chatoiement. Les costumes plus sombres des hommes y ajoutaient la chaleur de leurs taches fauves. La joie, l’impatience circulaient. Les vétérans du public expliquaient d’avance aux novices les beautés des prochains combats. On discutait la valeur des bêtes, le mérite des matadors. Le cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins, un bourdonnement incessant était fait des conversations de trente mille bouches.

Stéphane et son amant avaient pris place à la contre-barrière. De ce poste de choix, ils ne pouvaient rien perdre des péripéties de la journée. Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs jetées et l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve sur ses jambes élastiques, Stéphane fut saisie par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas sur la valeur des passes, des banderilles, sur l’habile diversion des hommes à cheval ; elle discernait la tromperie, le geste théâtral, de la vraie prouesse ; quand la mort du monstre avait sonné, elle connaissait la science de l’épée. Mais Georges, pour la première fois devant ce travail hermétique, n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs de la foule, les invectives des hauts gradins quand le matador manquait aux lois établies, toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets, provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble des choses, la beauté solaire du cirque, les clameurs et le silence alternés, l’amusaient. Et surtout, il était auprès de Stéphane. Là comme ailleurs, depuis une semaine, il ne goûtait que cette joie. Il était si proche d’elle qu’il sentait les formes de sa jambe contre la sienne ; parfois, elle saisissait sa main et la pressait ou, distraite un instant du spectacle, elle l’enveloppait de son regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il songeait que chaque jour elle était sienne, que le destin, au passage, lui avait fait ce cadeau merveilleux. Il pensait que tout à l’heure encore elle se donnerait et que, comme lui-même, elle savourerait leur double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien que sa propre imagination. Il fut heureux quand elle lui proposa de quitter les arènes avant la dernière course. À Biarritz, elle osa monter dans sa chambre par l’un des escaliers de l’hôtel du Palais, cependant qu’il se servait de l’ascenseur. Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour, mieux encore que jusque-là dans leurs rendez-vous plus hâtifs. Elle ne rentra chez elle que tard dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à Oloron.


Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé à sa maison natale. L’indifférence, le renoncement, les désillusions de la vie conjugale, son espèce de claustration morale depuis trois années, la mort de son père survenue vers le milieu de cette période, avaient lentement amoindri en elle tout désir de revenir vers le passé. Elle recevait chaque jour, aux saisons propices, des roses de la propriété. Les serviteurs les disposaient à leur gré dans les vases de la villa. Elle n’en goûtait même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter réveilla les sources. Ainsi, dans le domaine figé par l’enchantement, le pas du prince qui a du charme. En regardant son amant auprès d’elle, Stéphane revit, avec mille autres choses, les grandes terres auxquelles elle ne pensait plus. Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges, tous les sentiers de son enfance.

Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano. Une atmosphère légère et déjà dorée baignait le pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles collines, heureuses et arrondies, couraient à leur rencontre de chaque côté de la route. Les maisons isolées qu’ils rencontraient leur semblaient jolies ; ils avaient l’idée qu’ils y pourraient vivre. À une auberge, ils s’arrêtèrent pour s’amuser d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes pêches, le pain encore chaud leur apparurent incomparables. Elle riait des humbles détails comme une enfant qui découvre un monde. Elle lui tendait la moitié du fruit qu’elle avait mordu et les couverts d’étain jouaient dans ses mains joyeuses comme des instruments barbares. Le bol grossier, la table épaisse et tailladée par les couteaux des routiers, les bancs allongés dans la salle basse, tout, lui semblait appartenir à une planète éloignée. Et lui, — dans la pauvre auberge où, raisonnablement, il aurait pu l’inviter quelques jours, — il contemplait sa simplicité somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui auraient, elles seules, payé plusieurs fois la maison, les champs, les meubles paysans. La vieille aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous le labeur, songeait avec envie qu’ils étaient heureux.

Avant Sauveterre, ils traversèrent une place retentissante de cris et de meuglements. C’était le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les hauts platanes découpaient leurs ombres précises. Les animaux, dans le soleil, battaient l’air de leurs longues queues et faisaient s’envoler les mouches. Une bave argentée coulait de leurs naseaux et, patients et doux, ils laissaient les hommes régler leur sort indifférent. Les acheteurs criaient en patois et c’était un bruit de dispute. Des femmes, dans le même instant, vendaient des légumes vivants, à peine sortis de la terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants du sol. Ils étaient durs et luisants comme, sur les ports, les poissons qui, tout à l’heure, se débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards portaient des paniers. L’église prochaine sonnait pour un baptême et les parents endimanchés attendaient sur les marches où le pas des générations avait laissé la marque de l’usure. Une vie simple et robuste régnait partout dans le village ; mais l’agitation de l’argent, l’offre et la demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde lui donnaient l’aspect d’un combat. L’auto dut s’arrêter quelques minutes, gênée par le bétail et la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent aux roues et les hommes s’écartaient sans bonne humeur pour laisser passer la grande voiture des riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque d’Oloron, en valeurs d’État, un million nouveau, sorti de la guerre. Ce million tenait compagnie à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un visage ridé, chafouin, de gros habits rapiécés. Il était venu à pied d’un village voisin. Il murmura au marchand de vaches, avec lequel il disputait :

— Espie drin héns aquère boèture ! Gayte lou caddet. Qu’en y a qu’en au tropi de restes qu’en au, tonnerre ! Que partatjeri pta dab aquet !

La phrase haineuse portail haut ces mots sonores. Stéphane Coulevaï l’entendit. Amusée, elle traduisit le vœu du paysan : partager la fortune de Georges. Il rit sans répondre et alluma une cigarette. Ils roulèrent quelque temps en silence.


Sauveterre franchi, un gave bondissant leur apparaissait parfois, à gauche de la route, et puis il s’éloignait pour se rapprocher quelques kilomètres plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin, la vieille ville endormie et cadenassée fut traversée. La maison de Stéphane était voisine, et sur la route de Pau.

C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore, car elle n’avait que deux cents ans. Elle n’avait rien perdu de sa solidité et semblait prête à résister aux assauts des jours et des saisons pendant des siècles. Elle était dorée et un peu lépreuse comme si les caresses de tant de soleils s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient marquée. Ses lignes étaient sages et belles. Le Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait construite avait montré sa science et son goût. Il revenait des Indes. Comme le vin de Bordeaux, son esprit s’était amélioré dans cette longue croisière. Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé en France, trafiqué sur les mers, fait de la banque à Pondichéry, il était revenu à Oloron vers sa soixante-dixième année. Alors il avait pensé que le temps était venu de se bâtir un château.

Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un parc auquel les printemps amoncelés avalent donné une vigueur forestière. Il était une ville d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin d’octobre quand les longues pluies de l’hiver faisaient à leur tour leur bruit monotone sur les feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient de vastes terres, coupées des haies, des bois hantés par les silencieux rapaces de la nuit. De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient dans l’ombre à la recherche des nourritures vivantes. Ainsi, en l’absence des propriétaires humains, les grandes lois guerrières de la faim et de la mort ne cessaient de régner sur le domaine.

En plus des jardiniers, des métayers et de quelques servantes oisives, la maison était régentée par un couple de vieux gardiens. C’était Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son large sein bien laitier, avait donné à Stéphane sa première vigueur. Aujourd’hui, elle était ridée comme une pomme d’hiver et commençait à se courber. Mais toujours vive, heureuse de son sort, elle courait du matin au soir. Elle aimait humblement son mari, le garde Nicolaï, vénérait le souvenir des maîtres disparus, adorait Stéphane dont elle portait au doigt la première dent montée sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith Oswill, qu’elle appelait le vilain Anglais. Nicolaï était un grand au visage dur. Il avait des yeux limpides, un esprit droit et limité. Il marchait rapidement. Un braconnier, quelques années auparavant lui avait sablé la cuisse droite de chevrotines. Aux nouvelles lunes, elles le faisaient souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors, il serrait ses lèvres minces et allait rôder la nuit avec son fusil. Les chercheurs de gibier défendu jugeaient prudent de s’éloigner.

Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette de sa visite.

La vieille femme n’avait point dormi. Toute la nuit, elle avait songé aux choses de la maison, à ce qu’il fallait préparer pour faire honneur à lady Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent. À l’aube, elle avait tué un poulet et deux petits canards sauvages qui lui furent donnés par son mari, Elle parcourut la vaste demeure en criant derrière les servantes. Elle fit ouvrir les volets et Nicolaï, aidé de trois hommes du jardin, cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions, Antoinette, descendue au fourneau, ne pensait plus qu’aux magnificences de la cuisine. Elle avait des truites vivantes du gave voisin, des foies d’oie qu’elle agrémentait d’herbes subtilement parfumées, une variété de légumes du potager et des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait qu’un repas pour une personne doit être capable d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la gourmandise, s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour Stéphane Coulevaï, rien ne lui semblait superflu.

Elle n’avait qu’une rage obscure : penser que le vilain Anglais profiterait de ses bons soins. Elle ne doutait point de voir apparaître tout à l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle se le désignait ainsi, à elle-même, et elle en riait en silence. Mais Oswill lui inspirait une peur bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait sa haine. Elle disait :

— Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain Anglais. Mais c’est, tout de même, un Barbe-Bleue.

Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne doit pas se mêler des affaires des maîtres. Pourtant, ils furent réjouis quand ils virent Stéphane sans son mari. Antoinette n’osa point se demander quel était ce monsieur inconnu qui le remplaçait. Mais elle eut le cœur content de remarquer combien ses manières étaient charmantes auprès de lady Oswill, sa voix douce quand il lui parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa nourrice, l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait :

— Madame est toujours la même, tout comme lorsqu’elle était petite fille ; elle a du goût pour les vieilles pommes.

Ils conduisirent les maîtres dans la salle à manger. De riches boiseries d’autrefois garnissaient les murs et, sur ces boiseries, dans des cadres sculptés aux ors éteints, il y avait des peintures de chasse. Et dans les grands couloirs pendaient les dépouilles de nobles animaux.

Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le couvert fût bien mis. Les armoires, les commodes recélaient des trésors d’argenterie et de linge orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit peser sur lui tout le poids de la richesse héréditaire des Coulevaï.

Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane, son bonheur inexprimé d’avoir enfin la présence de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent un vin charmant qui les enchanta. Le déjeuner terminé, elle voulut, en détails, lui faire les honneurs du domaine.

Ils parcoururent les allées ; elles étaient fleuries avec autant de soin que si les maîtres eussent toujours été présents. Des arbres de toutes les essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest, des chênes, des cèdres du Liban, des magnolias, des platanes, des sophoras, des châtaigniers, des figuiers, des sapins, des néfliers, des sycomores, d’autres encore de vingt espèces différentes, découpaient dans le ciel d’automne leur silhouette particulière. Et près de la maison s’étendait un étang revêtu d’une floraison.


Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était dorée et comme lourde, tachée par l’affleurement à la surface d’une lente décomposition, celle des plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars de l’arrière-saison s’étalaient à profusion avec des airs de plateaux chinois et, sur les bords, on devinait tout un enchevêtrement d’herbes vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on n’avait point touché. La surface liquide était vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement une anse, à deux cents mètres du château. On n’y passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré, s’excusa. Ce n’était point lui ni les jardiniers qui pouvaient curer l’étang. Depuis trois générations, on avait eu le goût de le laisser ainsi redevenir sauvage.

— Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel qu’il est, il n’est plus qu’un piège à sarcelles, une remise à poules d’eau, à ces canards qui traversent le ciel. Ah ! dame, il faudrait pas mal d’ouvriers pour le laver.

Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait qu’un monde inconnu, jamais dérangé par les hommes, un univers mystérieux et grouillant, heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes, ces eaux limoneuses, ces vases assoupies. Elle pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de massacre, un décret d’extermination ; que d’un mot, légèrement dit, elle détruirait la vie obscure créée et développée là, par cinquante années d’éclosions successives. Elle sourit et répondit à Nicolai qu’on interviendrait plus tard. Aujourd’hui, l’idée de la paix profonde qui régnait sur l’étang réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée. Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que lady Oswill était la maîtresse, que ces fanges lui appartenaient… Tout de même, il grommelait un peu :

— Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais qu’au fond, il y a des cadavres ? On m’a raconté que l’étang avait englouti un braconnier. Il avait eu le malheur de plonger pour se sauver d’un garde… C’était sous Napoléon III.

Stéphane répondit :

— Laissons la nature à ses travaux… Si un homme est tombé là, il a depuis longtemps revécu sous l’espèce des plantes…


Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison. Ils prirent congé d’Antoinette. Sans avoir l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait vus s’avancer au fond du parc et elle avait pensé qu’ils étaient bien beaux.

Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille pleura de plaisir et d’attendrissement et elle leur dit qu’il fallait revenir.

— Nous reviendrons, lui cria Stéphane.

Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut dans le soir violet. Ils traversèrent les villages qu’on ne distinguait plus qu’aux tremblements des lampes et à l’odeur du bois d’automne qui fumait par les cheminées, Stéphane indiquait la route…

Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils prirent le thé dans la pâtisserie de miss Redge. Le soir, on les revit dîner à la Réserve de Ciboure. Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il semblait à Stéphane que rien ne pouvait plus les désunir. Et Dewalter savait qu’il serait parti dans trois jours…