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L’Illustre Maurin/XXII

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E. Flammarion (p. 190-198).

CHAPITRE XXII


D’une vilaine rencontre que fit Maurin sur la grand’route ; des ennuis que lui attirèrent à cette occasion son courage et son bon sens naturel, et de l’hommage inattendu qu’il rendit au grand Pasteur.

Il avait marché plus de deux heures, quand Hercule, qui gambadait en avant, brusquement revint se blottir entre ses pieds, et couché contre terre, tout frémissant, refusa de se relever.

— Tiens ! dit Maurin, qu’est-ce que c’est donc ?

Il écouta.

Rien. Il attendit. Des rumeurs s’élevèrent. Il avança, et aperçut alors au milieu de la route une espèce de boule-dogue, qui à pleines dents mordait dans une pomme de pin, tombée d’un arbre voisin. L’animal, déchiquetait le bois. Sa queue était collée sous son ventre. À mesure que Maurin avançait, il distinguait la bave qui coulait des babines de la bête et il entendit un rauquement qui n’avait plus rien d’une voix de chien.

— Bougre ! fit-il, un chien fou !

Hercule s’était relevé enfin, sans doute pour ne pas laisser son maître aller seul au péril. Maurin, s’étant retourné, l’aperçut et éleva son bras, ce qui voulait dire : couché !

Hercule, fier de montrer son courage, mais non moins heureux qu’on l’en dispensât, s’écrasa de nouveau dans la poussière.

À mesure que Maurin marchait vers la bête enragée, elle relevait la tête vers lui, oubliant le bois rongé pour s’irriter contre l’homme.

Maurin prit son bâton de sorbier par le petit bout ; l’autre était taillé en boule et tout noueux. Lentement, prudemment, l’homme marchait sur l’ennemi.

— Mauvaise rencontre ! murmurait-il. J’aimerais mieux avoir mon fusil !

Le chien décidément quitta la pomme de pin qu’il avait broyée et se mit à marcher directement sur l’homme. Ses babines soulevées montraient ses crocs puissants et baveux. L’œil, atone mais sanglant, était effroyable : la tête était baissée et le regard relevé.

Maurin, son bras barrant sa poitrine, tenait dans sa droite, qui venait toucher son coude gauche, son bâton presque horizontal.

Quand le chien fut à six pas de lui, l’homme, de sa main gauche, saisit brusquement son chapeau qu’il lança sous le nez de son horrible adversaire. Le chien s’en saisit furieusement. Maurin bondissant s’était courbé, son bâton faucha l’air et brisa les deux pattes de devant… l’animal se mit à hurler. Alors le bâton, devenu massue, lui broya le crâne.

— Ouf ! fit le chasseur…

Cette besogne achevée, la peur le prit ; il se recula vivement, courut à Hercule, le saisit par le collier et, se sentant les jambes émues, il s’assit au bord de la route sur une borne.

— Mon pauvre Hercule ! dit-il, tu l’as échappée belle !

Le griffon se mit debout, posa ses deux pattes sur les épaules du maître et lui lécha le visage.

L’homme prit dans son carnier une boîte, et dans cette boîte une lanière de viande séchée qu’il donna à son chien.

— Refais-toi ! dit-il. Si tu as eu peur autant que moi, pechère ! tu as besoin de te refaire.

Il prit la gourde d’aïguarden et but une lampée.

Là-haut, sur le flanc de la colline, un berger cheminait, rappelant son troupeau de chèvres mauresques.

— Ah ! quel malheur, Maurin ! cria-t-il, un chien fou a passé là-bas ! Il m’a mordu au moins deux de mes chèvres et il a mordu aussi mon chien.

— Pauvre bougre ! dit Maurin, ton chien et tes deux chèvres, il faudra les abattre !

À ce moment, des hommes sur la route parurent, qui cheminaient prudemment, armés de fusils. En tête venait le garde champêtre. On voyait luire sa plaque sur sa poitrine.

Avec d’infinies précautions, très lentement, cette troupe, composée de sept ou huit hommes, s’avança vers le cadavre du chien. Ces gens tenaient leurs armes prêtes, l’index sur les gâchettes.

— Vous venez un peu tard, leur cria Maurin, il est mort.

Sur la colline le berger se lamentait.

La petite troupe se porta en avant, et les plus hardis, ramassant une branchette, touchèrent le corps inerte du chien enragé.

— Il est bien mort ! dit l’un deux.

Le garde en tête, tous sa rapprochèrent alors de Maurin.

— Tiens ! c’est vous, Maurin ?

— C’est moi !

— Eh bien, vous avez fait un beau coup ! grogna le garde d’un ton de reproche. C’est le maire qui ne sera pas content !

— Comment ? dit Maurin surpris. Que ce soit moi qui l’aie tué ou que ce soit vous, qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’il soit hors d’état de nuire ? S’il y a une récompense pour toi, de grand cœur je te la laisse, avec ce joli gibier.

— Ce n’est pas ça, dit le garde. Nous avions d’autres ordres. Il ne fallait pas le tuer.

— Et qu’en vouliez-vous faire ?

— Eh ! dit le garde, tu ne m’entends pas ! Nous le conduisions, voilà une heure, avec assez de peine !

— Vous le conduisiez ! et ou cela ? vous voilà berger de chiens fous à cette heure ? joli métier, ma foi de Dieu ! Où le conduisiez-vous, voyons ? j’en perds mes idées, véritablement.

— Dans la commune voisine.

— Dans la commune voisine ? Est-ce qu’elle fait collection des chiens fous, comme mon prince fait collection d’oiseaux rares ?

— Vous ne savez donc pas l’usage ?

— De quel usage parlez-vous ? s’écria Maurin de plus en plus étonné.

Les chasseurs, tranquillisés, l’arme sur l’épaule, entouraient Maurin. Le garde répondit :

— Quand on tue un chien enragé, l’usage est que les frais d’autopsie sont à la charge de la commune. La commune doit payer ces frais-là et aussi le déplacement du vétérinaire. Alors, pour esquiver toutes ces pertes sèches, on pousse la mauvaise bête sur le territoire de la commune voisine. J’en ai reçu l’ordre aujourd’hui et ces messiés m’ont accompagné, parce que plusieurs fusils valent mieux qu’un, en cas que la bête se retourne.

Maurin, confondu, n’en croyait pas ses oreilles. Toujours assis sur sa borne il répondit :

— Je ne te crois pas, tu galèges ! et ce n’est pas ici matière à rire ! non, je ne te crois pas ! Ou tu te fiches de moi, ou ton maire serait une manière de brute sauvage plus dangereuse cent fois que n’était cette bête malade — car cette bête malade était seule et unique à faire le mal par ici, tandis qu’à son service, pour faire le mal, ton maire aurait tous les chiens enragés qui passent. Mais tu veux rire de moi, hé, compère ?

— Comment ! fit sérieusement l’un des chasseurs, vous ne saviez pas ça, Maurin ?… C’est bien l’usage, comme on vous l’explique. Et j’ai toujours vu faire la chose de cette manière, en toute ma vie !

— De vrai ?

— Et tellement vrai que nous allons traîner ce chien sur le territoire de l’autre commune, qui commence tout près d’ici, répliqua le garde. L’enlèvera qui voudra. Les aigles pourront le manger, s’il est de leur goût, — et les administrés n’en paieront pas la sauce !

— Voilà, dit Maurin, une belle besogne, d’empoisonner jusqu’aux aigles avec de la pourriture humaine ! car cette charogne, à présent, il ne dépend que des hommes d’empêcher qu’elle soit nuisible aux fouines, aux martres et aux renards. Je l’ai tué sur votre territoire, j’en fais ici ma déclaration au garde, je la ferai tout à l’heure à la mairie et vous en paierez l’aventure, c’est moi qui vous le dis, y compris les chèvres et le chien du berger ! vous verrez cela… Viens ici, berger !

Mais le berger, qui de là-haut écoutait, cria :

— Je te remercie du cadeau, Maurin ! mais à pareille affaire, si je me plains pour mes deux chèvres perdues et mon chien gâté, je ne les ressusciterai pas ! et on me fera encore mille misères en justice. Je m’en tiens au malheur que j’ai. Fais ton chemin, crois-moi ! et laisse en paix les gardes et les juges !

Il disparut dans la colline, en gémissant.

— Celui-là comprend, dit Maurin, que j’en serai encore pour quarante sous de ma poche.

— Celui-là a compris, rectifia le garde, que j’ai reçu des ordres, des ordres, entends-tu ?

— Des ordres comme ça, cria Maurin irrité, un homme intelligent ne les accepte pas ! À ta place, moi, je jetterais ma casquette de domestique à la figure du maire, de l’imbécile ou du coquin qui me les donnerait !… Et si cet animal fou, que vous auriez pu tuer cent fois, eût mordu femme ou fille, enfant revenant de l’école, et vieux ou jeune, — ou même moi, Maurin, — serait-ce lui, pauvre chien fou, qui serait le coupable ? ou bien vous autres, gens raisonnables, qui seriez les homicides ? Et dire qu’il y a en France un savant dont on apprend le nom dans les écoles et qui a passé sa vie à étudier pour guérir les hommes mordus par les bêtes enragées ! Je ne sais guère que son surnom. On l’a surnommé le « Grand Berger » ou le « Grand Pasteur » pour faire entendre au monde qu’il voulait malgré eux mener les hommes, — plus bêtes que les troupeaux de moutons, — dans un bon chemin ! Et c’est pour vous qu’il travaillait, ce brave savant, cet innocent, pechère ! pour des imbéciles comme vous, incapables de rien comprendre ! Que le bon Dieu le bénisse, il a fait métier de coïon ! Ah ! race de serviteurs imbéciles, plus malfaisants que la rage et aussi malfaisants que vos maîtres !… Les gens de l’autre commune ne sont donc pas des Français peut-être ? Et que fais-tu autre chose envers eux que métier de traître ? oui, de traître, je te dis ! et quand ils seraient des Prussiens, est-ce de la bave de chien enragé que vous devriez pousser contre eux ? Sauvages et stupides, voilà ce que vous êtes ! Va dire ça à ton Monsieur le maire, et je le lui répéterai moi-même !

— Bon ! Maurin ! ne te fâche pas, dit un des hommes, nous n’avons pas tant réfléchi… nous risquions notre peau quand même.

— Oui, pour épargner quarante sous ! et cent fois plus longtemps qu’en faisant votre devoir qui aurait duré la seconde d’un coup de fusil. Et c’est pourquoi je vous traite de brutes !… La rage ! la rage ! répétait Maurin, ils se renvoient la rage les uns aux autres ! d’une commune à l’autre ! pour s’épargner quarante sous à deux mille hommes qu’ils sont ! Et ça s’appelle un garde ! et qu’est-ce que tu gardes, puisque, pour économiser quarante sous à ta commune, tu mets en danger au contraire la vie des gens que tu dois garder !… mais quarante sous d’absinthe, vous ne les économiseriez pas, buveurs d’apéritifs que vous êtes !

Le garde à la fin s’impatientait.

— Ah ! mais, Maurin, dit-il, tu commences, sais-tu, à me rompre les échines ! Ça commence à bouillir, fais-y attention ! je pourrais me rappeler, compère, qu’il y a aussi des ordres contre toi.

— À présent, dit Maurin, que ces braves gens qui te suivent et qui n’avaient pas réfléchi, ont vu par moi ce qu’ils ont fait de répréhensible à ta suite, sous ton brave commandement, pas un d’entre eux ne t’aidera à prendre un Maurin, juste au moment où, au péril de sa peau et de la peau de son chien, il vient de délivrer leur territoire d’une bête si terrible, — mais moins terrible cent fois que celui qui, au lieu de la tuer, la poussait devant lui, comme on mène un dindon !

— Ah ! c’est comme ça ? Eh bien, pour commencer, rugit le garde, on va examiner ton propre chien que je vais emmener, et je le ferai abattre, ne fût-ce que parce qu’il a approché l’autre !

— Fais-toi abattre toi-même, idiot ! Si tu touches un poil de ma bête, je t’assomme. Mon chien est un contribuable ! il paie l’impôt. Et c’est un meilleur citoyen que toi !

Cela dit, Maurin lâcha Hercule qui montra les crocs.

Le garde marcha brusquement sur Maurin pour le prendre au collet, puis s’arrêtant :

— Tu m’insultes, dit-il, dans l’exercice de mes fonctions.

— Fonctions de bavard, dit Maurin, fonctions de bourrique ! va, berger de chiens fous ! quand vos préfets prennent des arrêtés contre les chiens malades, vous arrêtez les chiens bien portants, les chiens familiers, ceux de votre connaissance, mais pas les autres qui vous font peur ! gardes qui ne gardez rien que votre paresse !

Le fonctionnaire fit de nouveau un pas en avant. Il étendit le bras. — Maurin, sur le bras tendu, donna rudement du poing, puis saisissant le fusil que l’agent de l’autorité avait dans sa main gauche, il le lui enleva prestement, et l’envoyant à vingt pas dans une broussaille du bord de la route :

— Ici, Hercule !

Le nommé Hercule venait de déchirer la culotte officielle.

— Ramasse ta houlette et ton chien crevé, berger de la rage ! J’ai dit ce que j’avais à dire… Ah ! pauvre France !

Et, suivi d’Hercule, Maurin s’éloigna tranquillement.

Les chasseurs, gens de bon sens, étaient confus. Tous aimaient Maurin. L’un d’eux lui cria :

— Calme-toi, Maurin. Tu n’as pas tort dans ce que tu dis, mais, pas moins, tu es un peu vif, collègue !

— Je ferai mon procès-verbal en conséquence, dit le garde, vous êtes témoins.

— Mais tout de même, Maurin n’a pas tort. Nous n’avions pas réfléchi. La loi est la loi, garde. Faisons une civière de branchages et portons la sale bête au village.

« La commune paiera ce qu’il faudra payer.

— Mais je ferai mon procès-verbal ! insista furieusement le garde. L’autorité ne peut pas avoir tort. Les maires sont des magistrats et les gardes ont prêté serment. Je ferai mon procès-verbal. Il m’en a vraiment trop dit et mon fusil est endommagé.

Maurin, là-bas, se retournant, haussa les épaules.