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L’Illustre Maurin/XXIII

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E. Flammarion (p. 199-206).

CHAPITRE XXIII


Où, sans autre raison que le plaisir de rendre visite à un brave homme, l’auteur conduit le lecteur chez Victorin Pastouré, frère de Parlo-Soulet.

Victorin Pastouré, le frère de Parlo-Soulet, habitait au cœur des Maures, à quatre lieues de Roquebrune, une maison isolée au milieu d’un champ créé de sa main, en plein bois, au quartier des Cabanes-Vieilles, Lui-même autrefois l’avait « essarté » (défriché par le feu).

La maison était pauvre, mais le champ n’était pas sans valeur. Victorin était le type du paysan travailleur acharné à la terre et thésauriseur.

Les deux frères possédaient d’ailleurs une autre bastide et un autre champ dans l’Estérel, non loin de la légendaire ferme des Adrets. Ils avaient là un fermier qui tous les ans venait exactement aux Cabanes-Vieilles, payer le patron. Les Pastouré étaient donc à leur aise.

C’est par amour de la solitude et du travail que Victorin vivait aux Cabanes, tout seul, bêchant, labourant, semant son blé et son avoine, taillant sa vigne, chassant aussi parfois, — mais tandis que Parlo-Soulet courait les Maures d’un bout à l’autre bout, en compagnie de Maurin, Victorin faisait autour de sa maison le vol du héron, décrivant un cercle toujours le même, et rentrant chez lui satisfait après sa promenade, qu’il eût tué ou non quelque gibier gros ou petit.

Il visitait chaque recoin de sa propriété. Il connaissait le goût de chaque espèce de bête pour telle touffe de genêt ou de bruyère, pour tel ravin humide ou tel coteau desséché.

Il savait un certain chêne, dans le fond d’une baïsse, au pied duquel il avait tué, chaque année, depuis trente ans, une, deux, trois, cinq bécasses. Victorin était aussi acoquiné à sa terre que l’un de ses chênes-lièges. Ses pieds remuaient pourtant et n’étaient pas des racines, mais son cœur et son esprit étaient attachés à ce sol. À l’en arracher, on l’eût fait crier et saigner.

— Comment peux-tu perdre de vue le toit de notre cabane ? disait-il à son frère.

Avare, ou écocome jusqu’à l’avarice, Victorin, l’aîné de Parlo-Soulet, n’employait aucun aide, jamais. Il se faisait tout. Il cousait, raccommodait, lavait ; il allumait son feu, cuisait sa soupe. Avec son blé, il faisait sa farine, et avec sa farine il pétrissait et faisait son pain, tous les samedis, dans un four primitif bâti de ses mains.

Il dépassait les soixante ans. Il avait six doigts à chaque main et s’en trouvait bien. On l’avait, à cause de cela, exempté du service militaire. N’allant jamais « à la ville », il n’avait jamais pris part à un vote. Quand on le lui reprochait :

— J’ai six doigts, répliquait-il, je suis exempt !

Depuis son tirage au sort, il n’avait plus mis le pied à Roquebrune. Son frère (dont il avait pris soin dès cette époque, après la mort de leurs parents, quand Parlo-Soulet avait cinq ans à peine) l’adorait. Victorin lui avait tenu lieu de père et de mère. Dès cette époque lointaine, le petit frère — qui avait cinquante ans aujourd’hui — allait seul au village pour acheter ceci ou cela, une étoffe, un pantalon tout fait. François le matelassier passait par les Cabanes, quelquefois, rapportant de la ville, pour le compte de Victorin, ce que Victorin lui avait commandé. Des braconniers traversaient le champ de Victorin, et en échange de cette tolérance se faisaient aussi ses commissionnaires — apportaient la poudre de contrebande, en gros grains ronds, pareils à des petits pois tout noirs, et aussi le plomb (du huit) pour tout gibier, et les chevrotines pour les sangliers.

Jamais Victorin ne prenait part à une battue ; mais quand on en faisait une dans son quartier, il veillait chez lui, aux bons endroits ; et de cette façon, ou à l’affût, la nuit, il avait abattu plus d’un porc sauvage.

Il savait, seulement parce qu’il avait eu une mère, qu’il existe des femmes ; il le savait encore parce que, à vingt-cinq ans, son cadet lui avait fait le chagrin de se marier, de le quitter, d’aller habiter Roquebrune, mais sa belle-sœur était morte et Victorin avait retrouvé son frère, dont la chambre était toujours prête aux Cabanes-Vieilles. « Un coureur ! disait Victorin, mais si brave ! »

Le fils de Parlo-Soulet n’avait pas trouvé cette solitude de son goût, et tout jeune s’en était allé à Roquebrune où il travaillait le bien d’un riche propriétaire, apprenant non seulement la culture de la vigne, mais le jardinage d’agrément.

Et si Parlo-Soulet parlait dès qu’il était seul, il y avait à cela deux raisons. La première, c’est que presque tous les solitaires aiment à parler ainsi tout haut, soit qu’ils s’adressent à eux-mêmes, soit qu’ils animent les objets autour d’eux, en les interpellant et leur prêtant des réponses, — car l’homme n’est pas né, de par la nature, pour vivre seul.

L’autre raison qui avait fait prendre à Parlo-Soulet sa plaisante habitude, c’est l’instinct d’imitation. Ce qui semble d’abord ridicule, on l’adopte parfois cependant, lorsque l’exemple vous y engage. « Tu vois, ça n’est pas si extraordinaire, d’autres font bien ce que tu crains de faire. »

Tout petit, Parlo-Soulet avait vu son frère gesticuler, dire à son fusil :

— Tu partiras, cette fois, hé, testard ? Tu m’en joues, des tours… Nous nous fâcherons, Jòousé ! »

Victorin appelait son fusil Joseph, sa pipe Marietto, sa marmite Vidasso (grosse vie), sa bouteille L’Amiguo (l’amie), son lit Consolation, sa charrue Tiro-dré (tire-droit), sa bêche Pico-fouart (frappe-fort) et le reste à l’avenant.

Il disait à sa pipe :

— Marietto, tu te fais plus noire qu’une pète (un crottin de chèvre). Tu portes les culottes, Marietto ! jamais femme que toi ne les portera dans ma maison !

Il disait à sa marmite :

— Ô Vidasso, tu es encore pleine, qué ? c’est pour t’emplir que le monde trime ! Et plus je t’emplis, plus je te vide.

C’était la marmite des Danaïdes. Il disait à sa bouteille :

— L’Amiguo, tu as un beau chapeau ; ôte-le, que je te boive le sang de ton cœur !

Il disait à son lit :

— Consolation, préni-mi (prends-moi). Tous les soirs tu nous prends pour rire, puis un jour vient que tu nous prends pour de bon ! Alors, les autres pleurent, mais tu les consoles, puis, à leur tour.

À sa charrue, il disait :

— Tire-droit ! Quand tu ne tireras plus droit, ce ne sera pas de ta faute ; c’est que ton maître, de la main et des jambes, pechère ! sera tortu et lui-même tremblera !

Il disait à sa bêche :

— Pico-fouart, frappe fort, que la terre est dure. Fais-moi des trous qui me font vivre, que tu me feras, puis, celui où je tomberai mort.

Tous ces discours avaient été la grande école de Parlo-Soulet.

Un jour, le matelassier François l’avertit que Victorin se sentait malade et l’appelait aux Cabanes-Vieilles. Parlo-Soulet pria le matelassier de prévenir Maurin et d’informer de la mauvaise nouvelle son propre fils, à Roquebrune. Si Victorin l’appelait, c’était grave. Pour sûr, c’était la fin ! Parlo-Soulet ne se trompait pas. Un chaud et froid, une « pérémonie », et Victorin se mourait en effet.

Dès que son frère arriva, Victorin voulut s’habiller.

Parlo-Soulet eut beau protester, rien n’y fit. Le rude Victorin se leva, mit sa plus vieille veste et retomba éreinté sur Consolation.

Alors, il dit :

— Puisque c’est ici la mode d’habiller les morts, j’ai voulu m’aider, que, tout seul, tu aurais eu trop de peine.

Parlo-Soulet pleura. Alors Victorin eut le mot pour rire :

— Les coïons de ce siècle se mettraient la lévite noire ou le kalitre, puisqu’ils se les mettent pour se marier… La plus vieille veste suffit bien pour faire fumier dans la terre ; et le bon Dieu, s’il y en a un, nous recevra toujours à son bal, dans la salle verte du paradis.

Il soupira profondément et dit :

— Parlo-Soulet ?

— Victorin ?

— Tout ce que j’ai fait dans ma vie, je le voudrais faire encore une petite fois, pechère ! mais je ne peux pas. Alors, sais-tu, je veux te le voir faire à toi. Mets donc la table et mange. Les oignons sont ici, les jambons sont là. Je sentirai l’odeur de la dernière soupe… Dommage que tu n’aies pas ici de quoi me faire sentir le goût d’une bonne bouille-abaisse !

Pendant que la soupe cuisait :

— Prends Joseph et fais-le parler. C’est l’heure où les perdreaux me volent l’avoine sur l’aire. Vas-y voir. Emmène mon chien César avec ton Pan-pan.

Parlo-Soulet sortit. Les perdreaux en effet étaient sur l’aire, à l’avoine. Il tua une grosse vieille perdrix que le chien de Victorin lui rapporta à son lit de mort.

— Brave ! il est brave. César ! dit-il en caressant son chien, de sa main maigre et faible.

« Donne-moi un peu de soupe… Adieu, Vidasso !

Il goûta la soupe et dit :

— Passe-moi Mariette. Allume-la-moi.

Il tira deux bouffées :

— Quand Mariette ne veut plus de vous, c’est qu’on n’est plus bon à rien.

Il la jeta à terre, elle se brisa, et il se dit à lui-même :

— Tu ne fumeras plus, Victorin !

Des heures se passèrent. Il dormit, se réveilla, couvert de sueurs terribles. Il sentait la fin finale.

Alors, il dit :

— Je suis content de t’avoir revu, petit (le petit était un vieux). Je vais retrouver les ancêtres, savoir lequel a fumé du blé et lequel a nourri de la vigne. Ce que nous avons mangé et bu, à son tour nous boit et nous mange. Adieu, que je meurs… J’ai ciré les harnais neufs et j’ai repeint la charrette par précaution, quand je me suis vu si malade, pour te faire honneur à l’enterrement. Tu prendras Pico-fouart et tu me feras mon trou toi-même, — toi-même, tu entends. J’y tiens. Mon argent est pour toi, Pastouré. (Victorin se considérant comme mort donnait à Parlo-Soulet son nom de famille, le titre héréditaire.) Mon argent est pour toi et pour ton petit. Dès que je serai mort, tu prendras Pico-fouart et tu creuseras sous la grosse figuière, tout autour du pied, en un grand rond, à six mètres juste loin du tronc de l’arbre ; l’argent est là, il est là autour de l’arbre, comme une couronne… Une couronne d’or, sous des pommes de terre ! mais fouille bas, bien bas, tu comprends, à quatre pans. L’argent ne pourrit pas comme nous. Tu trouveras là ma fortune qui est tienne, ce qui vient de nos parents et ce que moi j’ai gagné !

Il soupira profondément et, après un petit silence :

— Arrange mon coussin, qué ? que j’ai sommeil de mort.

Et il bâilla plusieurs fois, péniblement.

Dans l’agonie, il arrive, avant les dernières convulsions, que le mourant fait un geste d’habitude, prononce une parole accoutumée… Quand il fut en agonie, Victorin mit sa main gauche sur sa main droite et sur sa main gauche sa joue. Il dormait ainsi, comme dorment les bons chiens, la tête sur leurs pattes croisées ; et comme il avait, toute sa vie, vu ses idées devenues des personnes, il vit la mort et l’interpella :

— O vé ! tu es toi ! dit-il. Mort ? je t’attendais ! mais coquin de sort ! tu n’es pas jolie, jolie !… Zou ! finis-moi vite !

L’homme était fort. L’agonie dura une heure encore. En mourant il n’eut plus qu’un seul mot :

— Parlo-Soulet ?

— Oui !

— Parlo-mi !…

Et il expira.