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L’Illustre Maurin/XXIV

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E. Flammarion (p. 207-213).

CHAPITRE XXIV


Comment Parlo-Soulet comprend les droits de l’homme et où l’on verra qu’il ignorait les plus simples rouages de la machine sociale, bien qu’il eût figuré dans maintes réunions électorales et voté pour la sociale à la suite de son Roi ou, si l’on veut, de son ami Maurin.

Dès que Victorin fut mort, Parlo-Soulet alluma des chandelles et s’assit près de lui.

Un chasseur passa devant sa porte. Il l’appela, lui offrit à boire et le pria de faire prévenir, si cela se pouvait, son fils et Maurin d’avoir à le rejoindre le lendemain vers midi à Roquebrune, puisqu’ils n’avaient sans doute pas reçu son premier message.

Quand vint la nuit il se coucha sur de vieux sacs jetés à terre, et près de lui dormirent les deux chiens, Pan-pan et César.

Le lendemain matin, avant jour, il mit le cheval, nommé Loubùou (le bœuf), à la charrette toute bleue, peinte de neuf, attela le petit âne en flèche, s’assit sur le brancard, la pipe à la bouche, et hue, Loubùou ! La charrette grinçante s’ébranla…

Sur la charrette, Parlo-Soulet avait jeté la limousine toute neuve de son frère, et, par les durs chemins de montagne, le lourd véhicule, cahotant et grinçant, allait se soulevant sur le dos des roches, comme un bateau sur la vague, pour retomber dans les creux.

Quand le choc était trop rude, Parlo-Soulet se retournait et arrangeait soigneusement les plis de la limousine neuve, craignant sans doute de la perdre.

Aux descentes, il suivait la charrette, prenait en mains la corde de la mécanique, et il se rejetait en arrière pour serrer le frein, en criant, à l’adresse de l’âne :

— Hue, l’aï ! hi ! gia ! hue ! gia, l’aï !

Les bois autour d’eux faisaient un bruit de mer sous les étoiles vives. Puis, devant lui, au levant, Parlo-Soulet vit de longues bandes horizontales, jaunes et rouges, rayer le ciel, coupées par les mille jambes noires des pins quisemblaient des bataillons de géants immobiles ; puis le levant devint rose, puis blanc ; et le soleil éblouit le charretier, et peu à peu tout se fit chaud. Alors, des mouches et des guêpes se mirent à suivre l’attelage, et, avec un rameau de bruyère, Parlo-Soulet les chassait quand elles se posaient sur la limousine neuve de Victorin.

Quand il eut pris la route plate, qu’il atteignit par un circuit, et qui le menait à Roquebrune, il se rassit sur le brancard et ralluma sa pipe éteinte. Mais il garda en main sa longue tige de bruyère et tantôt il en caressait la croupe de son cheval, tantôt il en touchait la limousine que suivaient obstinément des mouches mordorées.

Et Parlo-Soulet, pour l’heure, ne disait mot, bien qu’il fût seul.

Arrivé à Roquebrune, il alla droit chez le menuisier et, devant la boutique, il s’arrêta.

— Oou ! c’est toi, Pastouré ? Qu’il y a pour ton service ?

— Je viens te commander la caisse.

— Quelle caisse ?

— De mort, donc.

— Et qui est mort ?

— Victorin, mon frère !

— As-tu pris les mesures ?

— Non, je te l’ai apporté.

— Quoi. Qu’as-tu apporté ?

— Mon frère, donc !

Parlo-Soulet souleva la limousine. Dessous, dormait son frère, la tête relevée par un sac d’avoine, et il dit :

— Fais ton travail et dépêche. Les morts veulent la terre.

Le menuisier se récria :

— On ne trimballe pas les morts ainsi ! Avait-il appelé le médecin des morts ? avait-il averti le maire ?

Parlo-Soulet secoua la tête.

— Je sais qu’on ne peut pas enterrer les gens dans leur bien et c’est pourquoi j’ai fait venir mon frère ici avec moi. Mais que me parles-tu de médecin des morts ? Depuis quand les morts ont-ils besoin de médecin ? Ce n’est pas l’heure de plaisanter avec moi. Les morts n’ont besoin de personne et de médecin encore moins que de tout le reste. Pour quant au maire, mon frère ne l’a jamais vu et le maire se moque bien de mon frère. Mon frère ne regarde que moi. Fais la caisse, que je l’enterre ; je te paierai ici même.

— Oou ! dit le menuisier. Tu parles raide et serré Je ne t’ai jamais vu ainsi !

— Il faut l’occasion, répliqua Pastouré. On ne perd pas tous les jours le seul frère que l’on ait.

En vain le menuisier tâcha de lui faire comprendre quelles formalités il avait à remplir.

Parlo-Soulet, têtu, dix fois, vingt fois, répéta :

— Mon frère est à moi. C’est mon frère. Il ne regarde personne. Seul il a vécu, seul il meurt. Sa mort ne regarde que la nature ! Et je l’enterrerai à moi tout seul, comme je lui ai promis. Qu’on me montre l’endroit, et je ferai le trou, selon son commandement, avec Pico-fouart, que j’ai là près de lui, sous la limousine. Zou ! fais ton travail, que je puisse faire le mien !

Apprenant de quoi il était question, les gens s’attroupaient :

— C’est ton frère qui est mort ?

— Oui.

— Il est là ? véritablement ?

— Il est là.

Le menuisier fit prévenir le maire qui accourut en personne, et qui, renonçant à faire entendre raison à Pastouré, prit le parti de remplir d’office les formalités nécessaires, sur-le-champ. Le médecin arriva, écrivit chez le menuisier un bulletin de décès.

Pastouré, assis sur son brancard, fumant sa pipe, haussa les épaules et lui dit :

— De médecin, vous êtes le premier qu’il voit. Il n’en a jamais vu et il est mort quand même !

Il fumait en silence, entouré des badauds qui lui montraient tout le respect compatible avec l’indiscrétion, et lui, très calme, sur le bruit du marteau qui clouait la caisse, machinalement rythmait les jets de fumée qui, sortant de ses lèvres, jouaient dans le soleil.

Parfois il reprenait sa branche verte et chassait encore les mouches bourdonnantes :

— Les sottes bêtes ! disait-il tout haut. Comme de juste, il y en a plus au village que dans les bois.

La caisse terminée, on la mit sur le véhicule à côté du mort, puis on y coucha le mort, et on la cloua. Pastouré aida, pour que cela fût fini plus vite et mieux.

Alors, assis sur son brancard, il remit en marche son attelage, suivi d’une foule toujours grossie, curieuse mais sympathique, car lui, Parlo-Soulet, était connu de tous.

— Sans reproche, vous êtes beaucoup nombreux, mes braves gens, dit-il, mais pardon, excuse ! ceux que j’aurais voulu voir c’est Firmin, mon fils, et aussi mon brave Maurin, car j’ai pensé à les faire avertir. Qu’un des petits qui sont là aille voir s’ils arrivent et leur dise que nous sommes au cimetière, mon frère et moi.

Au cimetière, le fossoyeur, prévenu par le maire, avait commencé à creuser une fosse.

— Voilà le trou pour ton frère, Pastouré.

— Mon trou à moi, je me le ferai, et personne autre ! Ainsi l’a commandé mon frère. Zou ! écartez-vous, braves gens !

Il avait pris soin d’apporter aussi une pelle. Il fit le trou.

Tout le village était maintenant rassemblé là, venu pour le voir faire.

Et dans la fosse Parlo-Soulet parlait de temps en temps, non pas aux gens mais à lui-même, car dans la fosse il était seul :

— Que de vers, mes amis ! et que de germes ! Bonne terre ! et qui doit nous consumer vite ! Si toute la terre était partout comme ça dans le monde entier, oui, qu’on aurait moins de peine à la récaver et à la faire rendre ! C’est tout fumier, par la fréquence des morts. Pico-fouart ici peut frapper doux ; il entre comme dans du sable… À présent, trou, que tu es profond, mou comme tu es et plein de tant de bons germes et de racines nouvelles, c’est bien Consolation qu’on pourrait t’appeler, car de meilleur lit, je n’en connais pas.

À ce moment arriva Maurin.

Parlo-Soulet sortit du trou, pas loin duquel était déposé le cercueil qu’il entoura avec les cordes de la charrette, à la façon des fossoyeurs, et s’adressant à Maurin, sans même un bonjour :

— Prenons-le. Aide-moi, dit-il.

Ils s’aidèrent… Il y eut un faux mouvement. Le cercueil glissa un peu trop vite vers le trou, en basculant du côté de la tête :

— Mon Dieu ! cria une femme épouvantée.

— D’une manière ou d’une autre, de la tête ou des pieds, il arrivera toujours où l’on va, soyez tranquille ! dit Pastouré.

Maurin l’aida encore à combler le trou. Ils élevèrent un tertre. Sur le tertre Pastouré planta une croix faite de deux branchettes reliées par un chanvre grossier, et la foule se retira

Un malin lui cria :

— Oou ! je te croyais libre-penseur ?

Il se retourna et doucement il dit :

— Ce que j’ai de pensée, mêlé à ce que toi tu en as, couyoun, n’emplirait pas la tête d’un darnagas, pechère ! Alors, le tien comme le mien, de pensement, que ça soit libre ou pas, je te conseille de ne pas le mettre dans une balance, qu’on se moquerait de toi comme de moi, mon homme !

Firmin, le fils de Parlo-Soulet, parut enfin, quand tout était terminé.

Le père serra la main du fils, sans rien dire, et les trois hommes reprirent ensemble le chemin des Cabanes-Vieilles.

Ils s’arrêtèrent à mi-chemin pour faire manger les bêtes ; et pour eux, s’étant assis à terre, ils dévorèrent les provisions du carnier et celles que contenait le caisson de la charrette, puis ils repartirent.

Les bruyères, les romarins, les cystes, les chênes-lièges et les pins chantaient autour d’eux, puissants de rêve, de vie et d’amour. Les trois hommes parlaient de chasse. Trois chiens, autour d’eux, çà et là couraient, s’amusant à arrêter un lapin sous une touffe de thym ou à faire des bonds derrière un lièvre imaginaire.

Maintenant les trois hommes se taisaient. Ils gardèrent leur grand silence pendant plus d’une heure chacun roulant ses pensées. Puis tout à coup Pastouré le fils dit paisiblement :

— Si c’était un effet de vos consentements (de celui de mon père et du vôtre, monsieur Maurin), volontiers de votre fille je ferais ma femme.

— Si elle te veut, ça ira… dit Maurin.

— Qu’elle me voudra, je le pense. Je crois l’avoir compris l’autre jour, à l’enterrement de sa grand’mère où cependant je la vis pour la première et seulette fois.

Ainsi parla le fils Pastouré, et alors, tout de suite, quelque chose de gai et de salubre, qui faisait oublier la mort, entra dans le cœur des trois hommes qui continuèrent à marcher en se taisant.