L’Immortel/Chapitre 13

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Lemerre (pp. 297-314).


XIII


« Priez pour le repos de l’âme de très haut et puissant seigneur et duc Charles-Henri-François Padovani, prince d’Olmütz, ancien sénateur, ambassadeur et ministre, grand-croix de la légion d’honneur, décédé le 20 de ce mois de septembre 1880, en sa terre de Barbicaglia, où ses restes ont été déposés. Une messe à son intention sera dite dimanche prochain dans la chapelle du château : vous êtes invités à y assister. »

Paul Astier, qui descendait de sa chambre pour le déjeuner de midi, eut un mouvement de joie, d’orgueil immense, en entendant cette proclamation singulière, promenée de Mousseaux à Onzain sur les deux rives de la Loire par des employés de la maison Vafflard, porteurs de lourdes cloches qu’ils agitaient en marchant, et de hauts chapeaux enguirlandés de crêpes noirs jusqu’à terre. La nouvelle de la mort du duc, déjà ancienne de quatre jours, tombée à Mousseaux comme un coup de fusil dans une compagnie de perdreaux, avait essaimé, dispersé à des plages, des villégiatures imprévues, tous les invités de la seconde série, obligé la duchesse à partir brusquement pour la Corse, ne laissant au château que quelques intimes. Malgré tout, la mélancolie de ces voix, de ces cloches en marche que lui apportait le vent de la Loire par la fenêtre à croisillons de l’escalier, cette lettre de part déclamée d’une royale façon si peu moderne, donnait au fief de Mousseaux un étonnant caractère de grandeur, faisait monter plus haut ses quatre tours et les cimes de ses arbres centenaires. Or, comme tout cela allait lui appartenir, que sa maîtresse en partant l’avait supplié de rester au château pour de graves déterminations à prendre au retour, cette déclamation funèbre lui semblait comme l’annonce de sa mise en possession prochaine… « Priez pour le repos de l’âme… » Enfin, il la tenait, la fortune, et, cette fois, il ne se laisserait pas dépouiller… « ancien sénateur, ambassadeur et ministre… »

« Elles sont lugubres, ces cloches, n’est-ce-pas, monsieur Paul ? » lui dit Mlle Moser déjà à table entre son père et l’académicien Laniboire. La duchesse les avait gardés à Mousseaux autant pour distraire la solitude de Paul Astier que pour donner un peu plus de repos et de bon air à la pauvre Antigone esclavagé par la candidature perpétuelle de son père. De celle-là, du moins, rien à craindre comme rivalité de femme, avec ses yeux de chien battu, ses cheveux incolores et l’unique préoccupation sollicitante et humiliée de ce fauteuil académique inaccessible. Ce matin, pourtant, elle s’était faite belle, plus soignée ; une robe fraîche, ouverte en coeur. Ce qu’il montrait, ce coeur, semblait bien minable et maigrichon, mais enfin, à défaut de grives… Et Laniboire, mis en verve, la lutinait, disait des choses… Il ne les trouvait pas lugubres, lui, ces sonnailles de mort, ni les : « Priez pour le repos… » s’espaçant dans le lointain. Au contraire, la vie lui semblait meilleure par contraste, le vin de Vouvray plus doré dans les carafes, et ses grasses histoires détonnaient singulièrement dans la salle à manger trop vaste. Le candidat Moser, figure bouillie, d’expression complaisante, riait d’un rire courtisan, bien qu’un peu gêné par sa fille, mais le philosophe était une influence à l’Académie !

Le café pris, sur la terrasse, Laniboire, le teint carminé comme un apache, cria : « Allons travailler, mademoiselle Moser, je me sens en train… Je crois que je vais finir mon rapport aujourd’hui. » La douce petite Moser qui lui servait parfois de secrétaire se leva un peu à regret. Par ce beau temps voilé des premières brumes de l’automne, elle eût préféré une grande promenade ou peut-être continuer dans la galerie la conversation avec M. Paul si joli, si bien élevé, plutôt que d’écrire sous la dictée du père Laniboire l’éloge de vieilles bonnes dévouées ou d’infirmières modèles. Mais son père la pressait : « Va, va, ma fille… le maître t’appelle… » Elle obéit, monta derrière le philosophe, suivie du vieux Moser qui allait faire sa sieste. Qu’arriva-t-il alors ? De quel drame fut témoin la chambre de Laniboire qui, s’il avait le nez de Pascal, n’en imitait pas la réserve. Au retour d’une longue course à travers bois pour apaiser ses impatiences ambitieuses, Paul Astier aperçut dans la cour d’honneur le break avancé au bas du grand escalier, ses deux fortes bêtes piaffantes, et Mlle Moser déjà montée, assise au milieu des sacs de nuit, des mallettes, pendant que, sur le perron, Moser éperdu, sondant ses poches, distribuait des pourboires à deux ou trois valets de pied aux faces ricaneuses. Il s’approcha du break : « Vous nous quittez donc, mademoiselle ! » Elle lui tendit la main, une longue main glacée de sueur qu’elle oubliait de ganter, et sans répondre, sans ôter de ses yeux le mouchoir qui les tamponnait sous la voilette, elle remuait la tête pour lui dire adieu en sanglotant. Il n’en apprit guère davantage du père Moser qui bégayait tout bas, triste et furieux, une botte sur le marchepied : « C’est elle… c’est elle qui veut partir… elle dit qu’on lui a manqué… mais je ne peux pas croire… » Et avec un profond soupir, sa grosse ride au milieu du front, la ride académique, creusée et rougie en coup de sabre : « C’est un grand malheur pour mon élection. »

A dîner, Laniboire resté toute l’après-midi dans sa chambre, dit en s’asseyant en face de Paul : « Savez-vous pourquoi nos amis Moser nous ont quittés si brusquement ?

— Non, cher maître… et vous ?

— Estrange ! Estrange ! »

Il affectait le plus grand calme à cause du service informé de l’aventure, mais on le sentait troublé, anxieux, dans l’état d’esprit du vieux paillard qui, sa fièvre tombée, n’a plus que l’angoisse des suites de sa turpitude. Peu à peu il se rassura, se réconcilia avec l’existence qu’il ne pouvait bouder à table, finit par avouer à son jeune ami qu’il é tait peut-être allé un peu loin avec la chère enfant… « mais, aussi, son père me la pousse, m’en encombre… On a beau être rapporteur pour les prix de vertu, bé dame !… » Il brandissait son petit verre d’un geste conquérant que l’autre arrêta net avec ce mot : « Et la duchesse ? » Mlle Moser avait dû lui écrire pour se plaindre, du moins expliquer son départ.

Laniboire pâlissait : « Croyez-vous ? »

Paul insista, pour se débarrasser du sombre raseur. A défaut de la jeune fille, quelque dénonciation de domestique était à craindre. Et son petit nez fourbe s’agitant : « A votre place, mon cher maître…

— Bah ! laissez donc, j’en serai quitte pour une scène qui avancera mes affaires… les femmes sont comme nous, ça les monte, ces histoires-là ! »

Il faisait le brave ; mais, la veille du retour de la duchesse, il prétexta les élections académiques toutes proches, l’humidité des soirs, mauvaise pour ses rhumatismes, et s’enfuit emportant dans sa valise son rapport enfin terminé.

Elle arriva pour la messe du dimanche, célébrée en grande pompe dans la chapelle Renaissance à qui l’art multiple de Védrine avait su rendre ses admirables verrières et son retable d’autel miraculeusement sculpté. Une foule énorme des villages d’alentour, engoncée de hideuses redingotes, de longues blouses bleues vernissées, de coiffes blanches, de fichus raides d’empois sur des teints de hâle, emplissait la chapelle, débordait dans la cour d’honneur, — venue là non pour la cérémonie religieuse ni pour l’hommage rendu à ce vieux duc, un inconnu dans le pays, mais pour le banquet en plein air, qui devait suivre la messe, sur ces bancs et ces longues tables dressés des deux côtés de l’interminable avenue seigneuriale, où, l’office fini, deux à trois mille paysans purent facilement prendre place. Un peu gênés d’abord, impressionnés par tout ce service en deuil qui s’agitait, ces forestiers le crêpe à la casquette, ils parlaient à voix basse, dans l’ombre majestueuse des ormes ; puis chauffés de vins, de victuailles, le repas funèbre s’anima, devint une immense frairie.

Pour échapper à l’horreur de ces ripailles, la duchesse et Paul Astier filaient grand trot par les routes et les champs déserts du dimanche, dans un landau découvert, drapé de noir. Ces hauts laquais à cocardes, ces longs voiles de veuve en face de lui, rappelaient au jeune homme d’autres courses de ce genre. Il pensait : « Décidément, il y a toujours un mort dans mes affaires… » en regrettant un peu le petit minois frisé court de Colette de Rosen, d’un si rayonnant contraste dans tout ce noir. Fatiguée du voyage, épaissie par un deuil improvisé, la duchesse avait pour elle ces grandes façons dont l’autre manquait absolument ; et puis son mort n’était pas gênant, à celle-là, bien trop franche pour grimacer les doléances auxquelles se croient obligées les vulgaires en pareil cas, même quand ce mari défunt a été détesté et trompé de mille façons. Sous la sonore talonnade des chevaux, la route se déroulait, montant, dévalant en pentes molles, tantôt entre des petits bois de chênes, ou de grandes plaines balayées de vols de corbeaux autour des meules espacées. Le ciel doux, pluvieux, comme abaissé, filtrait par de rares échancrures un soleil pâle : et, pour s’abriter du vent de leur course, une même couverture enserrait leurs genoux rapprochés, mêlés sous la fourrure pendant qu’elle parlait de sa Corse, d’un merveilleux vocero improvisé aux funérailles par sa femme de chambre.

« Matéa ?

— Oui, Matéa !… C’est un grand poète, figurez-vous… » Et elle citait quelques vers de la vocératrice, dans ce fier patois corse qui allait bien à son contralto. Quant aux graves déterminations, pas un mot.

C’était pourtant cela qui l’intéressait, lui, et bien autrement que les poésies de la chambrière. Ce serait pour le soir, sans doute. Et, tout bas, il l’égayait de l’aventure de Laniboire, de l’adroite façon dont il s’était débarrassé de l’académicien. « Pauvre petite Moser, disait la duchesse en riant, il faut que son père soit nommé, cette fois… Elle l’a bien gagné… » Puis ils ne jetèrent plus que quelques courtes phrases, voluptueusement rapprochés dans cette course berçante du landau, tandis que le jour baissait sur les champs obscurcis, laissant voir vers les hauts-fourneaux des montées de flammes intermittentes, des bâtiments d’éclairs à hauteur de ciel. Le retour fut malheureusement gâté par les cris, les chants avinés des bandes paysannes revenant de la frairie, s’empê trant dans les roues comme des bestiaux, roulant aux fossés d’où montaient, des deux côtés de la route, des ronflements, des bruits immondes, leur façon de prier pour le repos de l’âme du très haut et puissant seigneur et duc.

Dans leur tour habituel de galerie, appuyée contre son épaule entre les lourds piliers découpant le vague horizon, elle regardait la nuit, murmurait : « Qu’on est bien ! tous deux… seuls… » mais ne parlait toujours pas de ce que Paul attendait. Il essayait de l’y amener et, de tout près, dans les cheveux, s’informait de son hiver. Allait-elle retourner à Paris ? Oh ! non, certainement ; Paris l’écoeurait, et sa société menteuse, tout en masques et en trahisons ! Seulement, elle hésitait encore, s’enfermer à Mousseaux, ou partir pour un grand voyage en Syrie, en Palestine. Qu’en pensait-il ? Bien sûr, c’étaient là les graves déterminations à prendre ensemble ; un prétexte en somme pour le retenir, la femme absente s’effrayant à l’idée que, s’il retournait à Paris, d’autres le lui enlèveraient. Paul, se jugeant mystifié, mordait ses lèvres : « Ah ! c’est comme ça, ma fille… Eh bien ! nous allons voir. » Lasse de son voyage et de sa journée de plein air, elle monta se coucher en se traînant, après une poignée de mains significative à laquelle répondait d’ordinaire un furtif et tendre « à tout à l’heure. » Elle viendrait ; il serait là, derrière la porte, à guetter son pas… Et quelle revanche alors aux contraintes de la journée ! Toute une nuit d’ivresse rien que dans un mot chuchoté… « à tout à l’heure. » Mais ce mot, Paul Astier, ce soir-là, ne le dit pas ; et, malgré sa déconvenue, elle voyait dans cette réserve un respect pour le deuil si proche, la chapelle encore tendue ; même elle s’endormit en trouvant cela très distingué.

Le lendemain, on ne se vit guère ; la duchesse, en affaires, réglait les comptes de son maître d’hôtel, de ses fermiers, à la grande admiration du notaire Maître Gobineau, qui disait à Paul, à déjeuner, avec une malice dans chaque pli de sa vieille figure tapée : « En voilà une à qui on ne fera pas voir le tour.

— Qu’en sait-il ? » pensait le jeune chasseur à l’affût, tortillant sa barbe blonde. Pourtant, l’âpreté, le sang-froid que prenait ce beau contralto d’amour dans les discussions d’intérêt l’avertissaient qu’il faudrait jouer serré.

Après déjeuner, des caisses arrivaient de Paris avec la Première de Spricht et deux essayeuses. Enfin, vers quatre heures, descendue dans une merveille de costume qui la faisait toute jeune et mince, elle lui proposa une course à pied dans le parc. Ils marchaient l’un près de l’autre du même pas allègre, descendant les allées, évitant le bruit des grands rateaux dont les jardiniers, trois fois par jour, luttaient contre la tombée des fouilles mourantes. Mais on avait beau faire, les chemins, une heure après, se recouvraient de nouveau de ce tapis d’Orient aux teintes riches, pourpre, vert, mordoré, où bruissait leur promenade sous les rayons d’un oblique soleil très doux. Elle lui parlait de ce mari dont elle avait tant souffert aux années de sa jeunesse, tenant beaucoup à lui faire comprendre qu’elle portait un deuil mondain, tout de convenance et ne l’attristant pas jusqu’au coeur. Paul comprenait parfaitement et souriait, bien résolu dans sa tactique de froideur.

Tout au bas du parc, ils s’assirent près d’un pavillon masqué d’érables, de troènes, qui abritait les verveux et les rames de la petite flottille. Ils voyaient de là les pelouses en pente, les hautes et basses futaies éclairées et dorées par places, découvrant le château qui, la plupart des fenêtres closes, ses terrasses désertes, et dressant l’orgueil de ses lanternes et de ses tours, semblait grandi, rentré dans l’histoire.

« Quel dommage de quitter tout cela… » dit-il dans un soupir. Elle le regarda, stupéfaite, le front orageux et contracté… Partir, il voulait partir… et pourquoi ?

« La vie, hélas ! il faut bien…

— Nous séparer !… et moi ? et ce grand voyage que nous devions faire ensemble ?

— Je vous laissais dire… »

Mais est-ce qu’un pauvre artiste comme lui pouvait se payer une promenade en Palestine ? Des rêves cela, irréalisables… La dabbieli de Védrine, un bachot sur la Loire.

Elle haussa ses belles épaules patriciennes : « Voyons, Paul, quel enfantillage !… Est-ce que tout ce que j’ai n’est pas à vous ?

— A quel titre ? »

Ce fut dit ! mais elle ne devinait pas encore où il allait en venir. Et lui, craignant d’être parti trop vite :

« Oui, quel titre au jugement étroit du monde pour voyager avec vous ?

— Eh bien ! restons à Mousseaux. »

Il s’inclina dans une douce ironie : « Votre architecte n’y a plus rien à faire.

— Bah ! nous lui trouverons bien de l’ouvrage… dussé-je mettre la feu au château cette nuit… »

Elle riait de son beau rire passionné, se serrait contre lui, prenait ses mains dont elle se caressait le visage, des folies ! mais pas le mot que Paul attendait, qu’il essayait de lui faire dire. Alors, lui, violemment : « Si vous m’aimez, Maria-Antonia, laissez-moi partir ; j’ai mon existence à faire et celle des miens… On ne me pardonnerait pas de l’accepter d’une femme qui n’est pas ma femme, qui ne le sera jamais. »

Elle comprit, ferma les yeux comme devant l’abîme, et, dans le grand silence qui suivit, on entendait sous une brise les feuilles tomber dans tout le parc, les unes encore lourdes de sève, glissant par paquet de branche en branche, d’autres furtives, impalpables, en frôlements de robe, et tout autour du pavillon, sous les érables, on eût dit des pas, un piétinement de foule silencieuse qui rôdait. Elle se leva frissonnante : « Il fait froid, rentrons. » Son sacrifice était fait. Elle en mourrait, sans doute, mais le monde ne verrait pas cet abaissement de la duchesse Padovani en Madame Paul Astier, épousant son architecte.

Paul, tout le soir, s’occupa sans affectation de son départ, donna des ordres pour ses malles, des pourboires princiers au service, s’informa des heures de train, toujours libre de lui, causeur, sans parvenir à troubler la bouderie silencieuse de la belle Antonia, absorbée dans la lecture d’une revue dont elle ne tournait pas les pages. Seulement quand il lui fit ses adieux, ses remerciements pour sa longue et bonne hospitalité, il vit dans la lumière du vaste abat-jour de dentelle l’angoisse de ce fier visage, la grâce implorante de ces beaux yeux de fauve mourant.

Dans sa chambre, le jeune homme s’assura que le verrou du fumoir était fermé, éteignit tout et attendit, immobile sur le divan près de la petite porte. Si elle ne venait pas, il s’était trompé, tout serait à refaire. Mais un léger bruit, la soie du peignoir dans le passage dérobé, et après la surprise de ne pas entrer tout droit, un coup effleuré du bout du doigt plutôt que frappé. Il ne bougea pas, résista même à une tousserie avertissante, l’entendit s’éloigner, le pas nerveux, en saccades.

« Maintenant, pensa-t-il, elle est prise. J’en ferai ce que je voudrai… » et il se coucha tranquillement.

« Si je m’appelais le prince d’Athis, seriez-vous devenue ma femme à l’expiration de votre deuil ?… Pourtant d’Athis ne vous aimait pas et Paul Astier vous aime, et, fier de son amour, aurait voulu le proclamer devant tous, au lieu de le cacher comme une honte. Ah ! Mari’ Anto ! Mari’ Anto !… quel beau rêve je viens de faire… Adieu pour jamais. »

Elle lut cette lettre, les yeux à peine ouverts, tout gros des larmes versées dans la nuit : « Monsieur Astier est-il parti ? » La chambrière qui se penchait pour rattacher les persiennes, voyait justement la voiture emportant M. Paul, tout au bout de l’avenue, trop loin déjà pour qu’on pût les rappeler. La duchesse sauta de son lit, courut à la pendule : « Neuf heures ! » L’express ne passait à Onzain qu’à dix heures. « Vite un courrier… Bertoli… le meilleur cheval…  » En traversant les bois au raccourci, on arriverait avant la calèche ! Pendant que les ordres se hâtaient, elle écrivait debout, presque nue : « Revenez… tout ira selon votre désir… » Non, trop froid. Il ne viendrait pas pour si peu. Ce billet déchiré, elle en faisait un autre : « Ta femme, ta maîtresse, ce qui te plaira, mais tienne !… tienne !… » signa : « duchesse Padovani. » Puis, tout à coup, s’affolant à l’idée qu’il ne reviendrait peut-être pas encore : « J’irai moi-même… mon amazone, vite ! » Et, par la fenêtre, elle jetait à Bertoli, dont la bête piaffait devant l’escalier d’honneur, l’ordre de seller pour elle « mademoiselle Oger. »

Depuis cinq ans, elle ne montait plus à cheval. L’habit craquait sur la taille épaissie, des agrafes manquaient. « Laisse, Matéa, laisse… » Elle descendit l’escalier la traîne au bras, entre les valets de pied hébétés, la face vide, se lançait à fond de train par l’avenue. La grille, la route. La voilà sous bois dans la fraîcheur des chemins verts, des longues avenues où des vols, des bonds s’effarent à sa course effrénée. Elle le veut, il le lui faut, l’homme, l’amant, celui qui sait la faire toujours mourir, toujours renaître ! Maintenant qu’elle connaît l’amour, y a-t-il autre chose au monde !… Et, penchée, elle guette le train, ce bruit de vapeur qui rase tous les horizons de campagne. Pourvu qu’elle arrive à temps !… Pauvre folle ! Irait-elle au pas qu’elle le rattraperait encore, ce joli fuyard, puisqu’il est son mauvais destin, celui qu’on n’évite pas.