L’Incursion/Chapitre 9

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 349-353).
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IX


L’aoul était déjà occupé par nos troupes, et il n’y restait pas une seule âme ennemie quand le général avec sa suite, où j’étais aussi, s’approcha de l’aoul.

Les huttes longues, propres, avec leurs toits verts en terre et de jolies cheminées, étaient situées sur des mamelons pierreux, inégaux, entre lesquels coulait une petite rivière. D’un côté on apercevait les jardins tout éclairés par la lumière brillante du soleil, avec leurs poiriers et leurs pruniers énormes. De l’autre côté se montraient des ombres étranges, les hautes pierres debout du cimetière et les hautes perches de bois à l’extrémité desquelles étaient fixés des torches et des drapeaux bigarrés (c’étaient les tombes des djiguites).

Les troupes se tenaient en ordre derrière les portes.

Un moment après les dragons, les Cosaques, les fantassins, avec une joie évidente, se dispersèrent dans les ruelles tortueuses, et l’aoul déserté momentanément s’animait. Dans un endroit un toit tombait, la hache frappait le bois résistant, et une porte était enfoncée. Ailleurs s’enflammait une meule de foin, une haie, une hutte, et la fumée épaisse comme une colonne s’élevait dans l’air clair. Voilà… un Cosaque traîne un sac de farine et un tapis, un soldat au visage joyeux porte dans la hotte une cuvette de fer blanc et un torchon ; l’autre, les bras écartés, tâche d’attraper deux poules qui, en gloussant, se débattent contre la haie ; le troisième a trouvé quelque part un énorme pot au lait, boit à même, et avec un éclat de rire le lance à terre.

Le bataillon avec lequel j’avais quitté la forteresse N*** était aussi dans l’aoul. Le capitaine assis sur le toit d’une hutte lançait de sa pipe courte des bouffées de fumée de tabac sambrotalique avec un air si indifférent qu’en le voyant j’oubliais que j’étais dans l’aoul ennemi, et je me figurais être chez moi.

— Ah ! Vous aussi êtes là ! — fit-il en me remarquant.

La haute figure du lieutenant Rozenkrantz se faisait remarquer çà et là dans l’aoul. Sans s’arrêter un moment, il donnait des ordres ; il avait l’air d’un homme fort occupé. J’ai vu avec quel air triomphant il sortit d’une hutte suivi de deux soldats traînant un vieux Tatar ligoté. Le vieillard, qui n’avait pour tout vêtement qu’un bechmet bariolé tout en loques, et des culottes rapiécées, était si faible, que ses bras osseux liés fortement sur son dos voûté semblaient à peine tenir aux épaules, et ses jambes nues, arquées, se remuaient à peine. Son visage rasé ainsi qu’une partie de la tête était sillonné de rides profondes ; sa bouche déformée, édentée, entourée de moustaches blanches coupées et d’une barbe, s’agitait sans cesse comme en mâchant quelque chose. Mais dans ses yeux rouges dépourvus de cils, brillait encore une flamme où se montrait clairement l’indifférence sénile pour la vie.

Rozenkrantz lui demandait par l’interprète pourquoi il n’était pas parti avec les autres.

— Où puis-je aller ? — fit-il en regardant tranquillement de côté.

— Où sont allés les autres — objecta quelqu’un.

— Les djiguites sont partis se battre avec les Russes, et moi je suis un vieillard.

— N’as-tu pas peur des Russes ?

— Que me feront-ils, les Russes ? Je suis vieux — fit-il de nouveau en regardant avec indifférence le cercle qui se formait autour de lui.

Pendant la retraite, j’ai vu comment ce vieillard, tête nue, les mains ligotées, tremblait derrière la selle d’un Cosaque, et regardait tout autour avec la même expression indifférente. Il était nécessaire pour l’échange des prisonniers.

Je montai sur le toit et m’installai près du capitaine.

— Il me semble que les ennemis étaient peu nombreux — dis-je afin de savoir son opinion sur cette affaire.

— L’ennemi ! — répéta-t-il étonné. — Mais il n’y en avait pas du tout. Peut-on appeler ça des ennemis !… Ah ! le soir, vous verrez, quand nous commencerons à reculer, vous verrez comment ils nous accompagneront et en quel nombre ils paraîtront ! — ajouta-t-il en désignant avec sa pipe les bois que nous avions traversés le matin.

— Qu’y a-t-il là-bas ? — demandai-je anxieux en interrompant le capitaine et en lui montrant des Cosaques du Don qui, pas loin de nous, se rassemblaient autour de quelque chose.

De là-bas s’entendaient des cris ressemblant aux sanglots d’un enfant, et les paroles :

— Eh ! ne frappe pas !… Attends… On s’apercevra… As-tu un couteau ? Evstignéitch ! Donne ici un couteau.

— Ils se partagent quelque chose, les brigands ! fit tranquillement le capitaine.

Mais à ce moment, avec un visage effrayé et enflammé, tout à coup le joli sous-lieutenant sortit d’un coin, et, en agitant les mains, s’élança vers les Cosaques.

— Ne le touchez pas ! Ne le frappez pas ! — cria-t-il d’une voix enfantine.

En apercevant l’officier, les Cosaques s’écartèrent et lâchèrent de leurs mains un petit chevreau blanc. Le jeune sous-lieutenant, tout embarrassé, balbutia quelques mots et, la physionomie confuse, s’arrêta devant l’animal.

En m’apercevant sur le toit avec le capitaine, il rougit encore davantage et accourut vers nous en sautillant.

— Je pensais qu’ils voulaient tuer un enfant, — fit-il, avec un sourire timide.