L’Ingénu/Chapitre VII

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L’IngénuGarniertome 21 (p. 265-267).
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CHAPITRE VII.

L’INGÉNU REPOUSSE LES ANGLAIS.


L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grand coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et souvent tenté de tirer sur lui-même ; mais il aimait encore la vie, à cause de Mlle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême ; tantôt il les bénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Il prenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait tout court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont pas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son cœur l’était par tant de mouvements contraires.

Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son du tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au rivage, et l’autre s’enfuyait.

Mille cris s’élèvent de tous côtés ; la curiosité et le courage le précipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs : il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt ; il court à lui, les bras ouverts : « Ah ! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. » Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi : « C’est l’Ingénu ! c’est l’Ingénu !

— Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il ? Pourquoi êtes-vous si effarés ? A-t-on mis vos maîtresses dans des couvents ? » Alors cent voix confuses s’écrient : « Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent ? — Eh bien ! répliqua le Huron, ce sont de braves gens ; ils ne m’ont point enlevé ma maîtresse. »

Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbaye de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever Mlle de Saint-Yves ; que le petit vaisseau sur lequel il avait abordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte ; qu’ils faisaient des actes d’hostilité sans avoir déclaré la guerre au roi de France, et que la province était exposée. « Ah ! si cela est, ils violent la loi naturelle ; laissez-moi faire ; j’ai demeuré longtemps parmi eux, je sais leur langue, je leur parlerai ; je ne crois pas qu’ils puissent avoir un si méchant dessein. »

Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait ; voilà le Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte au vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager le pays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout son bord firent de grand éclats de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyèrent.

L’Ingénu, piqué, ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts ; il se joint à eux : on avait quelques canons ; il les charge, il les pointe, il les tire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent ; il court à eux, il en tue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué de lui. Sa valeur anime le courage de toute la milice ; les Anglais se rembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire : Vive le roi, vive l’Ingénu[1] ! Chacun l’embrassait, chacun s’empressait d’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues. « Ah ! disait-il, si Mlle de Saint-Yves était là, elle me mettrait une compresse. »

Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il entendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne volonté, dont il était entouré : « Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivré l’abbaye de la Montagne ; il faut délivrer une fille. » Toute cette bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà en foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champ averti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse, c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le baignèrent de larmes de tendresse.

« Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit l’oncle ; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le capitaine, et probablement aussi gueux. » Et Mlle de Kerkabon pleurait toujours en l’embrassant, et en disant : « Il se fera tuer comme mon frère ; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre. »

L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et surtout faire Mlle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta de faire le voyage de Versailles pour y recevoir le prix de ses services. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent de certificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans difficulté, présenté au roi : cela seul lui donnerait un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes. L’Ingénu disait en lui-même : « Quand je verrai le roi, je lui demanderai Mlle de Saint-Yves en mariage et certainement il ne me refusera pas. » Il partit donc aux acclamations de tout le canton, étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.

  1. Les Anglais furent en effet maintes fois repoussés de nos côtes pendant cette guerre de 1689, et sous Louis XV, en 1759, même aventure leur arriva aux mêmes lieux. C’est pourquoi Voltaire esquisse cette scène. (G. A.)