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L’Insurgé (Vallès)/19

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Charpentier (p. 197-212).

XIX

6 septembre. — Blanqui.

Réunion à dix heures du matin, rue des Halles.

Un petit vieux, haut comme une botte, perdu dans une lévite au collet trop montant, aux manches trop longues, au jupon trop large, est en train de ranger quelques papiers sur la table.

Tête mobile, masque gris ; grand nez en bec, cassé bêtement au milieu ; bouche démeublée où trottine, entre les gencives, un bout de langue rose et frétillante comme celle d’un enfant ; teint de vitelotte.

Mais, au-dessus de tout cela, un grand front et des prunelles qui luisent comme des éclats de houille. C’est Blanqui.


Je me nomme. Il me tend la main.

— Il y a longtemps que je voulais vous connaître. On m’a beaucoup parlé de vous. Je serais désireux de vous tenir dans un coin, et de causer… en camarades. Tout à l’heure, quand ce sera fini ici, venez chez moi. C’est entendu, n’est-ce pas ?

Il me glisse son adresse, me congédie d’un signe amical, et demande si les hommes de La Villette sont là.


Sitôt la séance levée, j’ai couru chez lui.

Il loge chez un ancien transporté du Coup d’État, près duquel il s’est caché après l’échauffourée de La Villette.

Au moment où j’arrive, il tient un crayon à la main et s’occupe à rédiger une proclamation qu’il me lit.

C’est une trêve signée, au nom de la Patrie, entre lui et le Gouvernement de la Défense.

Je relève le nez.


— Vous trouvez que j’ai tort ?

— Dans un mois, vous serez à couteaux tirés !

— Alors, c’est qu’ils l’auront voulu !

— Au moins, soulignez d’une phrase à accent votre déclaration tranquille.

— Peut-être bien… Que mettre, voyons ?

J’ai pris une plume, et ajouté : « Il faut dès aujourd’hui sonner le tocsin ! »

— Oui, c’est une fin.

Mais il s’est ravisé, et se grattant la tête :

— Ce n’est pas assez simple.

Voilà donc le fantôme de l’insurrection, l’orateur au gant noir, celui qui ameuta cent mille hommes au Champ-de-Mars, et que le document Taschereau voulut faire passer pour un traître.

On disait que ce gant noir cachait une lèpre ; que ses yeux étaient brouillés de bile et de sang… il a, au contraire, la main nette et le regard clair. Il ressemble à un éduqueur de mômes, ce fouetteur d’océans humains.


Et c’est là sa force.

Les tribuns à allure sauvage, à mine de lion, à cou de taureau s’adressent à la bestialité héroïque ou barbare des multitudes.

Blanqui, lui, mathématicien froid de la révolte et des représailles, semble tenir entre ses maigres doigts le devis des douleurs et des droits du peuple.


Ses paroles ne s’envolent pas comme de grands oiseaux, avec de larges bruits d’ailes, au-dessus des places publiques qui, souvent, ne songent pas à penser, mais veulent être endormies par la musique que font, sans profit pour les idées, tous les vastes tumultes.

Ses phrases sont comme des épées fichées dans la terre, qui frémissent et vibrent sur leur tige d’acier. C’est lui qui a dit : « Qui a du fer a du pain »

Il laisse, d’une voix sereine, tomber des mots qui tranchent, et qui font sillon de lumière dans le cerveau des faubouriens, et sillon rouge dans la chair bourgeoise.


Et c’est parce qu’il est petit et paraît faible, c’est parce qu’il semble n’avoir qu’un souffle de vie, c’est pour cela que ce chétif embrase de son haleine courte les foules, et qu’elles le portent sur le pavois de leurs épaules.

La puissance révolutionnaire est dans les mains des frêles et des simples… le peuple les aime comme des femmes.


Il y a de la femme chez ce Blanqui qui, accusé de félonie par les classiques de la Révolution, amena sur la scène, pour sa défense, les souvenirs de son foyer lâché pour la bataille et la prison, et le fantôme de l’épouse adorée, morte de douleur — et pourtant assise toujours en face de lui, dans la solitude de son cachot contre lequel pleurait le vent de la mer.


Cinq heures. — La Corderie.

Cette après-midi, le peuple a tenu ses assises.

La vieille politique doit crever au pied du lit où la France en gésine agonise — elle ne peut nous donner ni le soulagement, ni le salut.

Il s’agit de ne pas se vautrer dans ce fumier humain, et, pour ne pas y laisser pourrir le berceau de la troisième République, de revenir au berceau de la première Révolution.

Retournons au Jeu-de-Paume.


Le Jeu-de-Paume, il est, en 1871, situé au cœur même de Paris vaincu.

Connaissez-vous, entre le Temple et le Château-d’Eau, pas loin de l’Hôtel de Ville, une place encaissée, tout humide, entre quelques rangées de maisons ? Elles sont habitées, au rez-de-chaussée, par de petits commerçants, dont les enfants jouent sur les trottoirs. Il ne passe pas de voitures. Les mansardes sont pleines de pauvres !

On appelle ce triangle vide la Place de la Corderie.


C’est désert et triste, comme la rue de Versailles où le Tiers-État trottait sous la pluie ; mais de cette place, comme jadis de la rue qu’enfila Mirabeau, peut partir le signal, s’élancer le mot d’ordre que vont écouter les foules.

Regardez bien cette maison qui tourne le dos à la Caserne et jette un œil sur le Marché. Elle est calme entre toutes. — Montez !

Au troisième étage, une porte qu’un coup d’épaule ferait sauter, et par laquelle on entre dans une salle grande et nue comme une classe de collège.

Saluez ! Voici le nouveau parlement !


C’est la Révolution qui est assise sur ces bancs, debout contre ces murs, accoudée à cette tribune : la Révolution en habit d’ouvrier ! C’est ici que l’Association internationale des travailleurs tient ses séances, et que la Fédération des corporations ouvrières donne ses rendez-vous.

Cela vaut tous les forums antiques, et par les fenêtres peuvent passer des mots qui feront écumer la multitude, tout comme ceux que Danton, débraillé et tonnant, jetait par les croisées du Palais de Justice au peuple qu’affolait Robespierre !


Les gestes ne sont pas terribles comme ceux qu’on faisait alors, et l’on n’entend pas vibrer dans un coin le tambour de Santerre. Il n’y a pas non plus le mystère des conspirations, où l’on jure avec le bandeau sur les yeux et sous la pointe d’un poignard.

C’est le Travail en manches de chemise, simple et fort, avec des bras de forgeron, le Travail qui fait reluire ses outils dans l’ombre et crie :

— On ne me tue pas, moi ! On ne me tue pas, et je vais parler !


Et il a parlé !

Des hommes de l’Internationale, tous les socialistes qui ont un nom — Tolain dans le tas — se sont réunis. Et d’un débat qui a duré quatre heures vient de surgir une force neuve : le Comité des Vingt arrondissements.


C’est la section, le district, comme aux grands jours de 93, l’association libre de citoyens qui se sont triés et groupés en faisceau.

Chaque arrondissement est représenté par quatre délégués que vient de nommer l’assemblée, et je suis un des élus qui auront à défendre, contre l’Hôtel de Ville, les droits d’un faubourg de là-haut.

Nous venons d’étendre sur toute la cité le réseau d’une fédération qui en fera bien d’autres que la fédération du Champ-de-Mars… si grand tapage que celle-là ait soulevé dans l’histoire.

Ce sont quatre-vingts pauvres descendus de quatre-vingts taudis, qui vont parler et agir — frapper, s’il le faut — au nom de toutes les rues de Paris, solidaires dans la misère et pour la lutte.


Sept heures. — Belleville.

Nous sommes montés à Belleville au pas de charge.

Nous allons organiser un club.

Mais, d’abord, il a fallu qu’un de nous s’adressât à un camarade qui tient un cabaret, pour avoir, à l’œil, un broc et un veau braisé, sur lequel nous nous sommes jetés à belles dents.

C’est qu’on ne s’est pas collé grand-chose dans le fusil, depuis deux jours, et l’on a beaucoup crié : ça creuse !


— Est-ce qu’on est en révolution, papa ? demandent les enfants du marchand de vin, qui croient qu’il s’agit d’une fête pour laquelle on s’habille, ou d’une batterie pour laquelle on retrousse ses manches.

Ma foi ! ça n’en a pas l’air… on ne dirait pas que quelque chose comme un empire s’est écroulé.


Maintenant, il s’agit de rassembler le peuple.

— Comment faire ?

— J’ai mon idée ! dit Oudet.

Il a vu un reste de régiment échoué au soleil d’une caserne. Il enfile la rue, va aux soldats épars, cherche un clairon dans le tas, le traîne vers une borne et lui dit :

— Monte là-dessus, et sonne pour la Révolution !


Et le clairon a sonné !

Taratata ! Taratata !

Tout le quartier accourt.

— Retiens tout le monde à la parade, pendant que nous allons chercher un cirque.

— Où çà ?

— Aux Folies-Belleville, propose quelqu’un ; on peut y tenir trois mille.


— Le Directeur ?

— C’est moi.

— Citoyen, nous avons besoin de votre salle.

— Me la paierez-vous ?

— Non. Le peuple demande crédit ; mais on fera la quête. Si cela ne vous suffit pas, tant pis ! Préférez-vous que l’on enfonce les portes et que l’on casse les banquettes ?

Le proprio se gratte le crâne.

Taratata ! Taratata !

Le clairon se rapproche. La foule est en marche.

Il a accepté — il fallait bien !


En séance.

On a constitué le bureau. Oudet, qui est du voisinage, préside.

En quatre mots, il remercie l’auditoire, et me donne la parole, pour expliquer pourquoi nous sommes venus, et au nom de qui nous parlons.


Enlevée, la salle !

J’ai dit ce qu’il fallait dire, il paraît.

Et l’assemblée acclame le programme de la Commune, ébauché dans l’affiche de la Corderie.


Un coup de feu.

— À l’assassin !

Des hommes se ruent à la tribune et crient qu’à leurs côtés, là, sur le trottoir même, on vient de tuer un des leurs.

— C’est un sergent de la ville en bourgeois qui a tiré ! Toute la brigade du quartier, qui se cachait depuis le 4, a repris l’offensive !… Nous allons être attaqués !

Une panique dans les coins ; mais l’immense majorité se lève :

— Vive la République !


Et au-dessus des têtes luisent et s’agitent des armes de tout métal et de tout calibre.

Sous un rayon de gaz éclate un tranchant de hache prise on ne sait où. Dans une embrasure, un homme sort de sa poche des bombes qui ressemblent aux pommes de terre d’Orsini.

— Qu’ils y viennent !


Personne n’est venu. Le meurtrier s’est enfui.

Le retrouvera-t-on ? On ne sait !

Mais, séance tenante, il est voté que tous nous assisterons à l’enterrement.


On me pousse en avant du convoi, le jour des funérailles, et l’on réclame un discours du citoyen Vingtras.

Le fossoyeur vient de s’accouder sur sa bêche, un silence profond plane sur le cimetière.

Je m’avance, et j’adresse un dernier salut à celui qui a été frappé au milieu de nous, et dont la tombe touche de si près le berceau de la République.

— Adieu, Bernard !


Des murmures… Je me sens tiré par les basques.

— Il ne s’appelle pas Bernard, mais Lambert, me disent les parents à voix basse.

Pauvres gens ! Je reste déconcerté, un peu ému, mais cette émotion même me sauve du ridicule et élargit ma parole.

— Combien plus profond doit être notre respect devant ces cercueils d’inconnus tombés sans gloire, exposés à recevoir un hommage qui ne s’adresse point à leur personnalité, restée modeste dans le courage et la peine, mais à la grande famille du peuple, dans laquelle ils ont vécu, et pour laquelle ils sont morts !

Ça ne fait rien, j’ai tout de même attristé la maison Lambert !


Le club veut avoir ses délégués assis à la table des municipalités. Il nous a donné l’ordre de nous installer illico à la mairie, et cinq hommes armés — pas un de moins — pour nous prêter main-forte.

On nous a envoyés promener.

Les cinq hommes voulaient nous maintenir quand

même sur l’escalier : se faire tuer au besoin ! Ils nous ont trouvés mous, je crois, parce que nous ne leur avons pas dit de charger.

— Pendant que nous les tiendrons en respect, nom de Dieu ! l’un de vous ira chercher du renfort ! criait le caporal en tordant ses moustaches.


Du renfort ?… Trouverions-nous une compagnie tout entière pour nous suivre jusqu’au bout, nous qui sommes pourtant applaudis tous les soirs ?

Trois ou quatre fois, il a été décidé qu’on descendrait en masse sur l’Hôtel de Ville.

La moitié de la salle avait levé les mains ; on avait proféré des menaces ; nous avions déjà peur d’être entraînés trop loin.


Trop loin !… Jusqu’au coin de la rue seulement, où le faisceau s’éparpillait, nous laissant à trois ou quatre pour aller faire peur au Gouvernement.

Nous prenions l’omnibus — trois sous de fichus ! — et promenions mélancoliquement notre requête ou notre ultimatum à travers les corridors mal éclairés : trouvant visage de bois quand nous arrivions au cabinet d’Arago, visage de fer quand nous nous fâchions. Les sentinelles remuaient, dans l’obscurité, sur le signe de quelque civil à écharpe et à grandes bottes.


J’ai cru qu’être chef de bataillon, cela doublerait ma force de tribun, qu’il serait bon qu’à la fin de mes phrases on vît le point d’exclamation des baïonnettes.

Et j’ai posé ma candidature guerrière, moi qui n’ai jamais été soldat, que les galons font rire, et qui m’empêtrerai à chaque pas — j’en ai une peur atroce — dans le fourreau de mon sabre.

Il y a eu entrevue avec quelques gros bonnets du quartier, chez le fabricant Melzezzard qui me croyait une mine de bandit et qui a trouvé que j’avais l’air bon enfant… ce qui a fait grincer des dents un maratiste dont le désir serait que tous ceux qui auront à couper des têtes en eussent une qui fit peur, mais ce qui a rassuré les notables et m’a fait élire à la presque unanimité !


C’est cher, les honneurs ! Il m’a fallu un képi avec quatre filets d’argent : huit francs, pas un sou de moins, et encore pris chez Brunereau, l’ami de Pyat, qui me l’a laissé au prix coûtant.

Je voulais m’en tenir là pour mes frais d’uniforme, mais j’ai des souliers tournés, et je m’aperçois, au bout de deux jours, que le bataillon en souffre dans son amour-propre.

J’ai soumis les talons à un comité qui s’est réuni, a tenu séance en dehors de moi, puis m’a fait solennellement appeler.

— Citoyen, l’on vient de vous voter une partie de bottes à doubles semelles. C’est vous dire, a ajouté le rapporteur, en quelle estime le peuple vous tient !


Il y a des jaloux partout ! Ces doubles semelles ont fait grogner.

Je ne pouvais pourtant pas les arracher. Puis elles me tiennent chaud, et mes pieds sont bien contents.

Malgré tout l’on murmure, non dans le camp des avancés, braves gens qui savent que j’ai usé cuir et peau à leur service, mais une cabale organisée par le maire a payé des orteils qui montrent les ongles.

— Et qui vont même montrer les dents, dit, en un langage imagé, le secrétaire de la deuxième compagnie, qui m’avertit au rapport du matin.

— Ah ! c’est ainsi ! Attendez !


Un roulement.

— Les hommes sans chaussures n’ont qu’à se présenter, pieds nus, à l’état-major, et le commandant les mènera lui-même à la mairie. Ils auront mis la baïonnette au canon et des cartouches dans la giberne.


On est venus au rendez-vous, petons au vent.

La foule rit, s’étonne, et braille.

— En avant, marche !

La municipalité s’émeut.

Le maire, un opticien de son état, a pris une lorgnette marine et la braque de notre côté.

Il voit la horde des pieds tannés se crispant pour l’assaut, les uns à peu près blancs d’espoir, les autres tout noirs de colère.


Ça n’a pas tiré en longueur !

Quand nous nous sommes rangés sous ses fenêtres, tout d’un coup l’air a été obscurci par des souliers qui voltigeaient comme des touffes de roses. On se serait cru à Milan, quand les femmes jetaient des bouquets sur les shakos de nos troupiers — seul, le parfum était différent.


Mais le chausseur malgré lui a juré de se venger.

Il veut se débarrasser de moi, à tout prix, en tant que chef de bataillon.

Il a trouvé le moyen !


Ce matin, par une averse à noyer une armée, mes hommes ont été envoyés au diable, hors des murs, sur un prétendu ordre du commandant, qui devait présider à l’exercice à feu et qu’on trouverait sur le terrain.

Je ne suis pour rien dans la promenade et j’écoute tranquillement, chez moi, tomber la pluie !

Voilà que sous ma croisée l’émeute gronde ; des cris « À bas Vingtras ! » se font entendre. Et il y en a qui tapent sur leurs fusils et parlent de monter.

— Ne montez pas, je descends !


Ils ont envahi la salle Favié et sont là, cinq ou six cents, qui me montrent le poing quand je passe au milieu d’eux en me dirigeant vers la tribune.

Mais ce sont d’honnêtes gens et, malgré leurs imprécations et leur colère, ils ne m’ont pas sali, ni meurtri d’un geste. Ils ont même fini par m’écouter, quand j’ai mis le doigt sur la trahison ! La houle s’abat, la colère s’apaise…


Mais j’en ai assez ! Je rends mon képi et mon sabre, je donne ma démission.

Bonsoir, camarades !