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L’Insurgé (Vallès)/24

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Charpentier (p. 259-266).

XXIV

18 mars.

— Pan, pan !

— Qui est là ?

C’est un des trois amis qui savent ma cachette ; il est essoufflé et pâle.

— Qu’y a-t-il ?

— Un régiment de ligne a passé au peuple !

— Alors, on se bat ?

— Non, mais Paris est au Comité central. Deux généraux ont eu, ce matin, la tête fracassée par les chassepots.


— Où ?… Comment ?…

— L’un avait commandé le feu contre la foule. Ses soldats se sont mêlés aux fédérés, l’ont entraîné, et massacré : c’est un sergent en uniforme de fantassin qui a tiré le premier. L’autre, c’est Clément Thomas qui venait espionner, et, qu’un ancien de Juin a reconnu. Au mur aussi !… Leurs cadavres sont maintenant étendus, troués comme des écumoires, dans un jardin de la rue des Rosiers, là-haut à Montmartre.

Il s’est tu.


Allons ! C’est la Révolution !

La voilà donc, la minute espérée et attendue depuis la première cruauté du père, depuis la première gifle du cuistre, depuis le premier jour passé sans pain, depuis la première nuit passée sans logis — voilà la revanche du collège, de la misère, et de Décembre !

J’ai eu un frisson tout de même. Je n’aurais pas voulu ces taches de sang sur nos mains, dès l’aube de notre victoire.

Peut-être aussi est-ce la perspective de la retraite coupée, de l’inévitable tuerie, du noir péril, qui m’a refroidi les moelles… moins par peur d’être compris dans l’hécatombe, que parce que me glace l’idée que je pourrai, un jour, avoir à la commander.


— Vos dernières nouvelles sont de quand ?

— D’il y a une heure.

— Et vous êtes sûr qu’on ne s’est point battu, qu’il n’a surgi rien de nouveau, ni de tragique, depuis la fusillade de tantôt ?

— Rien.

Comme les rues sont tranquilles !

Nul vestige n’indique qu’il y ait quelque chose de changé sous le ciel, que des Brutus à trente sous par tête aient passé le Rubicon contre un César nabot !

Qu’est-il devenu, à propos, le Foutriquet ? Où est Thiers ?…

Personne ne peut répondre.

Les uns pensent qu’il se cache et s’apprête à fuir ; d’autres, qu’il se trémousse dans quelque coin et donne des ordres, pour que les forces bourgeoises se rassemblent et viennent écraser l’émeute.


La place de l’Hôtel-de-Ville est déserte ; je croyais que nous la trouverions bondée de foule et frémissante, ou toute hérissée de canons la gueule tournée vers nous.

Elle est, au contraire, muette et vide ; il n’y a pas encore de gars d’attaque là-dedans — pas même le téméraire qui, avec l’audace de sa conviction, fait prendre feu à tout le Forum, comme l’allumeur à tout un lustre !


La cohue se tient sur les bords, en cordon de curiosité et point en cercle de bataille.

Et les propos d’aller leur train !

— La cour est pleine d’artillerie, les canonniers attendent, mèche allumée… Souvenez-vous du 22 Janvier ! si l’on fait un pas en avant, portes et fenêtres s’ouvrent, et nous sommes foudroyés à bout portant !

Voilà ce qui se dit autour de la place que la nuit envahit déjà, et où je crois voir se dresser, sanglantes, les silhouettes des deux généraux.


Mais un citoyen accourt :

— La rue du Temple est occupée par Ranvier… Brunel a massé son bataillon rue de Rivoli…

Ranvier et Brunel sont là ! J’y vais !


— Longez donc les murs ! En cas de décharge, il y a moins de danger.

— Ma foi non ! s’il y a des mitrailleuses dans le préau et des mobiles bretons derrière les vitres, on le verra bien !

Et nous brisons, à quelques-uns, le cordon ; nous enlevons trois grains au chapelet des hésitants, d’autres grains nous suivent, quittent le fil et roulent avec nous.


Voici, en effet, Brunel en grande tenue, mais il est déjà sous la porte, avec ses hommes.

Je cours à lui.

Il m’explique la situation.


— Nous sommes maîtres du terrain. Même s’ils se reforment sur quelque point que nous ne connaissons pas et s’ils nous attaquent, nous pourrons tenir assez longtemps pour que le Comité Central arrive avec du renfort… Ranvier est, en effet, à côté, ainsi qu’on vous l’a dit. On assure que Duval est descendu avec les gens du Ve et du XIIIe sur la Préfecture : si ce n’est pas vrai, on doit lui intimer l’ordre de se mettre en marche… Par exemple, il faut que la rue du Temple soit gardée sur le pied de guerre toute la nuit. J’ai été soldat, et je suis pour la discipline des émeutes contre celle des casernes… Allez donc trouver Ranvier, vous qui êtes son meilleur ami, et transmettez-lui, en camarade, ces observations. Moi, je ne puis guère, j’aurais l’air de vouloir jouer au commandant.

— Entendu !


Il est là, le pâle, faisant construire une barricade.

— Eh bien, ça y est ! Regarde.

Une ligne noire de baïonnettes, toute une file d’hommes muets ! C’est l’armée de Duval, silencieuse comme l’armée d’Annibal ou de Napoléon, après la consigne donnée de passer inaperçue le Saint-Gothard ou les Alpes.

Le peuple est sur ses gardes — la nuit est sûre.


Mais demain, au lever du soleil, il lui faudra un furieux coup de clairon.

Et j’ai été réveiller un copain.

— Le Cri du peuple va reparaître !… Allez avertir Marcel, voyez pour le papier à l’imprimerie… Vite une plume, que je fasse mon premier article !

Et je me suis attablé.


Mais non ! je n’ai point écrit.

Le sang bouillonnait trop fort dans mes veines ; la pensée brûlait les mots dans ma cervelle ; mes phrases me paraissaient ou trop déclamatoires ou indignes, dans leur simplicité, du grand drame sur lequel vient de se lever le rideau, qui a, comme un rideau de théâtre, deux trous — faits par les deux balles qui, paraît-il, ont frappé en plein front chacun des exécutés.


Quand mes artères ont été plus froides, quand, la croisée ouverte, je me suis accoudé et ai plongé mon regard dans la cité, son sommeil et son calme m’ont fait peur !

La Ville ne serait-elle pas d’accord avec la Révolte ? La fusillade des généraux aurait-elle, en traversant les cibles humaines, atteint au cœur le Paris qui n’est pas sur la brèche ? L’insurrection serait-elle seulement l’œuvre de quelques chefs et de quelques bataillons audacieux ?

Pourquoi n’y a-t-il pas un tressaillement, un bruit de pas, un froissement d’armes ?

Si je descendais et retournais du côté des rebelles, vers le troupeau noir de Duval, vers la barricade grise de Ranvier ?…


Allons ! j’ai encore, moi, le défenseur des humbles, l’inquiétude des redingotiers devant les noms obscurs !

Et j’ai fermé ma fenêtre sur la Ville impénétrable et qui semble morte, alors qu’on la dit ressuscitée ! J’ai fermé ma fenêtre, et mon cerveau s’est muré également — les idées ne venaient plus !

J’ai passé sur un canapé qui montrait ses entrailles de crin, les heures que j’aurais dû passer debout, ou couché en chien de fusil, prêt à la détente, sur un lit de camp.


Au matin, j’ai couru chez les intimes.

Eux aussi, ils ont attendu — stupéfiés par le coup de foudre de Montmartre.

Et cependant, parmi ces compagnons, il en est de braves comme des épées. Cela me rassure, et me raccommode avec ma conscience inquiète.

Ce n’est pas devant le péril que mes amis et moi nous avons reculé toute une nuit, c’est devant une moitié de victoire gagnée sans nous, et que nous pouvions perdre en entrant en ligne trop tard.


Je me dirige vers l’Hôtel-de-Ville.

— Où siège le Comité central ?

— En haut. Et à droite.


Je marche en enjambant par-dessus les hommes endormis et affalés, comme des bêtes fourbues, sur les marches de l’escalier. Ils me rappellent les bœufs tombés dans les rues, pendant le siège, et dont la lune éclairait les grands corps roux.

Plusieurs de ceux qui, depuis la veille, à l’aube, étant sur pied, ont fait leur devoir et la corvée : qui, après avoir harcelé de leur baïonnette le poitrail des chevaux montés par les gros épauletiers de Vinoy, ont, le soir, taillé le pain, distribué les vivres : plusieurs de ceux-là ont arrosé leur charcuterie et leur lassitude d’un peu de vin qui les a ragaillardis — et ils ont une pointe.


Mais pas un qui ne puisse sauter sur son fusil, viser, et faire feu, si Moreau, ou Durand, ou Lambert — voilà les noms de leurs généraux — se mettait à crier que Ferry revient avec un Ibos et un 106e, comme au 31 octobre.

— Aux armes !

Tous laisseraient le gobelet d’étain pour prendre l’écuelle à cartouches et piqueraient, non plus dans le petit-salé de faubourg avec leur couteau de treize sous, mais dans le gras-double des bourgeois, avec la fourchette à une dent qui est au bout du flingot.


Mais, pour l’instant, rien qui sente la colère, ni même qui embaume l’enthousiasme !

On dirait d’un régiment qui a reçu permission de pioncer sur le perron d’une préfecture, faute d’assez de billets de logement, et à qui on a dit de s’organiser, tant bien que mal, pour la soupe, le feu et la chandelle.