L’Italien/V

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 57-59).
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Après s’être livré à un mouvement de regret généreux pour la manière dont il avait traité un homme respectable, par son âge et par son habit, Vivaldi, en revenant sur quelques particularités de la conduite du moine, sentit malgré lui renaître sa première défiance ; mais il se la reprocha encore comme une injustice.

Le soir venu, il s’échappa secrètement du palais et se rendit en hâte à la villa Altieri, accompagné d’un médecin qui offrait toutes les garanties possibles de mérite et d’honnêteté. Béatrice, qui avait veillé pour les attendre, les introduisit près du corps. Vivaldi, malgré l’émotion douloureuse qui l’avait saisi à son entrée, reprit assez d’empire sur lui-même pour assister l’homme de l’art près du lit mortuaire. Voulant s’expliquer librement avec lui, il prit la lampe des mains de Béatrice et la renvoya. À l’aspect du visage livide de la malheureuse signora Bianchi, Vivaldi eut besoin de toute sa raison pour s’assurer que c’était bien là les mêmes traits qui la veille encore étaient si animés, les mêmes yeux qui l’avaient regardé avec tant d’affection lorsque la brave dame confiait Elena à sa tendre sollicitude. Ces souvenirs le touchèrent vivement et, penché sur le corps de l’infortunée, il renouvela le vœu solennel de remplir envers l’orpheline tous les devoirs qu’elle lui avait imposés.

Avant qu’il eût le courage de demander au médecin son opinion, certaines taches noirâtres qui s’étendaient sur le visage de la morte, et quelques autres symptômes encore, lui firent supposer qu’elle avait été empoisonnée. Il craignait de rompre le silence et fixait sur le médecin un regard interrogateur.

— Je devine, dit celui-ci, quelle est votre pensée. Il y a certes des apparences qui la justifient ; cependant, les mêmes symptômes peuvent se retrouver dans d’autres circonstances.

Il ajouta quelques explications qui parurent assez plausibles à Vivaldi, puis il demanda à parler à Béatrice afin de savoir dans quel état se trouvait la défunte quelques heures avant la catastrophe.

Après un assez long entretien avec la servante, il s’en tint à sa première opinion, et conclut de plusieurs accidents contradictoires qu’on ne pouvait trancher affirmativement la question d’empoisonnement. Soit qu’il craignît d’émettre un avis qui aurait pu faire planer sur quelqu’un une accusation d’homicide, soit qu’il voulût épargner à Vivaldi l’horreur d’une pareille découverte, il s’appliqua à tranquilliser le jeune homme et à lui persuader que la mort de la signora Bianchi avait pu être naturelle.

Vivaldi s’arracha enfin à ce triste spectacle et sortit de la maison sans avoir été vu de personne, à ce qu’il crut du moins. Le jour commençait à poindre. Déjà l’on voyait sur le rivage quelques pêcheurs mettre leurs petits bateaux à la mer. Il n’était plus temps de faire des recherches dans les ruines de Paluzzi. Il retourna donc à Naples, un peu calmé par le résultat de sa démarche. Il se sépara du médecin, et rentra au palais avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour en sortir.