L’Italien/VI

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 59-70).
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VII  ►

Privée par cette catastrophe inattendue de la seule parente et du seul appui qu’elle eût sur terre, Elena n’était cependant occupée que des pieux devoirs qui lui restaient à remplir. La signora Bianchi fut enterrée dans le couvent de Santa Maria. Le corps, escorté d’une file de prêtres qui tenaient des torches funéraires, fut porté à visage découvert, suivant l’usage du pays. Mais l’orpheline, à qui ce même usage ne permettait pas de suivre le convoi, s’était rendue d’avance au couvent pour assister à l’office mortuaire. Sa douleur ne lui permit point de joindre sa voix à celles des religieuses ; mais cette sainte cérémonie y apporta quelque adoucissement, et son cœur se soulagea par des larmes abondantes. Le service achevé, l’abbesse lui rendit visite et entremêla ses consolations des plus vives instances pour la décider à chercher un asile dans sa communauté. C’était en effet l’intention d’Elena qui espérait trouver là une retraite convenable à sa situation et aux dispositions de son âme. Aussi s’engagea-t-elle, en quittant l’abbesse, à revenir dès le lendemain s’établir au couvent comme pensionnaire ; elle ne serait même pas retournée à la villa Altieri, si ce n’eût été pour instruire Vivaldi de cette résolution. Son estime et son attachement pour lui s’étaient accrus à tel point qu’elle fondait tout le bonheur de sa vie sur l’union projetée par sa tante, lorsqu’elle l’avait confiée solennellement à Vivaldi comme à son plus sûr protecteur. Elena trouva le jeune homme qui l’attendait chez elle.

Aux premiers mots qu’elle lui dit, Vivaldi fut saisi d’une inquiétude singulière, quoiqu’il sût bien que cette retraite ne devait être que momentanée. Elena lui avait laissé voir son affection ; il avait en elle toute la confiance que l’amour peut inspirer, et cependant il lui semblait qu’il la voyait là pour la dernière fois. Mille craintes vagues jusqu’alors inconnues venaient l’assaillir. Ces religieuses, parmi lesquelles elle allait vivre, ne tenteraient-elles pas de la retenir, de la fixer parmi elles ? ne finiraient-elles pas par y parvenir ? Les protestations même d’Elena ne suffisaient pas pour le rassurer sur les suites de cette séparation.

— Hélas ! disait-il, ma chère Elena, je me figure, je ne sais pourquoi, que nous allons nous quitter pour toujours. Je sens sur mon cœur comme un poids que j’ai peine à soulever. Ah ! pourquoi ne vous ai-je pas pressée de former sur-le-champ des nœuds indissolubles ? pourquoi ai-je laissé exposé à la merci du sort un bonheur qu’il était en notre pouvoir de mettre hors de toute atteinte ? Que dis-je ? N’en est-il pas temps encore ? Oh ! chère Elena, que la tyrannie des fausses bienséances ne vous arrête pas ! Si vous allez à Santa Maria que ce soit avec moi, pour y faire bénir notre union.

Aux vives inquiétudes de son amant, Elena répondit par de doux reproches. Pourquoi tant d’alarmes au sujet d’une retraite que l’état actuel de son âme, le respect dû à la mémoire de sa tante, et la décence de sa situation, rendaient également nécessaire ? Douterait-il de la constance de ses sentiments et de la fermeté de son caractère ? Dans ce cas, il aurait fait un choix imprudent en offrant de la prendre pour compagne de sa vie.

Vivaldi n’avait rien de sensé à lui répondre ; il lui demanda pardon de sa faiblesse et s’efforça de bannir des inquiétudes si peu fondées. Mais il eut beau faire, il ne put recouvrer ni tranquillité ni confiance, et la jeune fille se laissa gagner elle-même p ar un abattement que cependant sa raison combattait. Les deux amants se séparèrent en versant des larmes et en s’exhortant mutuellement au courage, malgré les défaillances involontaires qu’ils éprouvaient en secret l’un et l’autre.

Elena, restée seule, s’efforça de se distraire par les apprêts de son départ, qui la menèrent fort avant dans la nuit. La vue de cette maison où elle avait vécu depuis son enfance, et qu’elle allait maintenant quitter pour un monde inconnu, lui inspirait des pensées mélancoliques. Elle croyait voir errer l’ombre de sa tante dans cette chambre où elles avaient passé la soirée ensemble, la veille du fatal événement. Son imagination évoquait des souvenirs à la fois bien tristes et bien doux, lorsqu’elle en fut distraite par un bruit soudain qu’elle entendit au-dehors. Elle leva les yeux et vit plusieurs visages qui semblèrent passer rapidement devant sa fenêtre. Comme elle se levait pour fermer les jalousies, on frappa fortement à la porte d’entrée, puis Béatrice poussa des cris perçants. Bien qu’alarmée pour elle-même, Elena eut le courage de courir au secours de la vieille femme ; mais, en entrant dans un passage qui menait à la salle d’où partaient les cris, elle aperçut trois hommes masqués et enveloppés de manteaux, qui s’élancèrent à sa rencontre. Elle s’enfuit, mais ils la poursuivirent jusque dans la chambre qu’elle venait de quitter. Sa force et son courage l’abandonnaient ; elle leur demanda cependant quel était leur projet. Sans lui répondre, ils lui jetèrent un voile sur la tête et l’entraînèrent vers le portique, malgré ses cris et ses supplications.

En passant dans la salle, elle aperçut Béatrice attachée à un pilier ; l’un des bandits masqués la surveillait et la menaçait du geste. La pauvre vieille femme, à la vue d’Elena, se mit à supplier ces hommes plus pour sa maîtresse que pour elle-même. Vains efforts ! Elena fut entraînée de la maison dans le jardin où elle perdit connaissance. Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans un carrosse fermé, emporté au grand galop des chevaux. À ses côtés, elle revit les deux hommes masqués qui s’étaient emparés d’elle, et qui à toutes ses questions, à toutes ses prières, ne répondirent que par un silence absolu. Le carrosse roula toute la nuit, ne s’arrêtant que pour changer de chevaux. À chaque relais, Elena s’efforçait d’appeler au secours et d’intéresser à son sort les gens de la poste ; mais les stores de la voiture étaient soigneusement fermés, et les ravisseurs en imposaient sans doute par quelque fable à la crédulité de l’entourage, car personne ne bougea pour la délivrer. Pendant les premières heures, le trouble et la terreur l’avaient profondément abattue ; mais quand elle reprit un peu ses esprits, la douleur et le désespoir l’assaillirent derechef : elle se vit séparée de Vivaldi pour toujours. Persuadée que cette violence était l’œuvre de la famille de son amant, elle comprit quels obstacles insurmontables allaient maintenant se dresser entre eux, et l’idée qu’elle ne verrait plus le jeune homme agit sur elle avec tant de force qu’elle en oublia toute autre crainte et devint dès lors indifférente sur le lieu de sa destination et le sort qu’on lui réservait. Dans la matinée, comme la chaleur commençait à se faire sentir, on abaissa un peu les panneaux du carrosse pour donner de l’air ; mais cette petite ouverture ne laissait voir que des cimes de montagnes et des roches. Il était près de midi, autant qu’Elena put en juger par l’excès de la chaleur, lorsqu’on s’arrêta à une maison de poste pour lui faire donner un verre d’eau fraîche, et, comme le panneau fut abaissé tout à fait, elle aperçut un pays sauvage et solitaire, hérissé de montagnes et de forêts. Elle trouva cependant un soulagement passager dans le spectacle de cette nature abrupte, mais grandiose, qu’on lui permettait encore de contempler ; et son courage se soutint pendant le reste du voyage. Quand la chaleur et le jour furent sur leur déclin, le carrosse entra dans une gorge creusée entre deux chaînes de rochers, au fond de laquelle on découvrait, comme par un long télescope, une vaste plaine bornée par des montagnes que doraient les feux du soleil couchant. Le chemin pratiqué sur l’un des côtés de cette gorge dominait le lit d’un torrent qui, s’élançant impétueusement des hauteurs, modérait ensuite sa course jusqu’au bord d’un autre précipice où il s’élançait avec un horrible fracas, en dispersant dans les airs une poussière d’écume. À ce spectacle plus effrayant mille fois que la plume ou le pinceau ne le peuvent rendre, Elena ressentit une sorte de plaisir âpre, en harmonie avec ses émotions douloureuses ; mais ce sentiment fit place à un effroi véritable lorsqu’elle vit que la route qu’elle suivait aboutissait à un pont étroit, jeté, d’une chaîne de montagnes à l’autre, par-dessus l’abîme au fond duquel grondait l’impétueux torrent. Ce pont n’avait d’autre parapet que quelques frêles pièces de bois. Il était si élevé que de loin on croyait le voir suspendu dans le ciel. Elena ferma les yeux et recommanda son âme à Dieu pendant ce périlleux passage. De l’autre côté de la gorge, le chemin continuait à descendre le long du torrent pendant l’espace d’un mille environ et débouchait sur de larges et riches campagnes, en face des belles montagnes qu’on avait entrevues au fond du défilé : il semblait qu’on passât de la mort à la vie. Mais ce tableau et ces contrastes cessèrent d’occuper l’esprit d’Elena lorsque, sur une des plus hautes montagnes qui se dressaient devant elle, elle distingua les clochers d’un monastère qui lui parut être le terme de son voyage.

Comme le chemin était devenu trop roide et trop étroit pour un carrosse, ses deux guides descendirent et l’obligèrent à mettre aussi pied à terre. Elle les suivit par un sentier tournant, ombragé de myrtes, d’amandiers, de jasmins et d’autres arbustes odorants. Ces bosquets laissaient voir par intervalles une plaine verdoyante qui s’étendait au bas des montagnes des Abruzzes. En avançant, on distinguait l’une après l’autre les différentes parties d’un vaste édifice : les tours et les clochers de l’église, les toits du cloître découpés à angles aigus, les murs des terrasses surplombant des précipices et l’antique portail donnant accès dans la cour principale. Après avoir passé à côté de plusieurs chapelles rustiques et devant des statues de saints abritées sous des grottes ou à demi cachées par des ronces, les compagnons d’Elena s’arrêtèrent près de la petite niche d’une madone, à quelques pas du sent ier. Là, à son grand étonnement, ils examinèrent ensemble quelques papiers, puis s’éloignèrent un peu pour se consulter ; ils parlaient si bas qu’elle ne put entendre un seul mot de leur entretien. Bientôt après, l’un d’eux s’éloigna en direction du monastère, laissant Elena à la garde de son camarade Elle profita du moment où cet homme était seul pour tenter de le bien disposer en sa faveur ; mais il ne lui répondit que par un geste de refus. Elle se résolut donc à supporter son malheur avec patience. Le lieu était favorable à la mélancolie ; et l’orpheline s’abandonnait à cette impression que redoublait encore le silence de toute la nature lorsqu’elle fut tirée de sa rêverie par un chant lointain de religieux qui célébraient l’office du soir. Elle distingua par intervalles des voix de religieuses qui s’y mêlaient, et se flatta de l’espérance qu’elle trouverait là quelques âmes compatissantes. Elle aperçut bientôt dans l’obscurité deux religieux qui s’avançaient vers elle. Lorsqu’ils furent plus près, elle distingua leur robe grise, leur capuchon, leur tête rasée à l’exception d’une couronne de cheveux blancs. Chose étrange ! en observant le plus grand des deux, Elena crut reconnaître son second compagnon de route. La ressemblance était frappante : c’était, sous un costume différent, la même rudesse, le même regard faux et perçant. Les deux moines renvoyèrent l’homme qui était resté près de la jeune fille, et dirent à celle-ci de les suivre. Ils arrivèrent à une grille qui leur fut ouverte par un frère lai, et entrèrent dans une vaste cour dont trois côtés étaient formés par les arcades d’un cloître, le quatrième donnant sur un jardin qui aboutissait, par une allée de cyprès, à une église remarquable par ses vitraux colorés et son fouillis d’ornements gothiques. Le frère qui conduisait Elena traversa la cour et sonna une cloche ; une religieuse ouvrit, et la jeune fille fut remise entre ses mains. La sœur, gardant le silence, la fit passer par de longs corridors, dans lesquels ne résonnait le pas d’aucun être humain et dont les murs étaient couverts de lugubres peintures et d’inscriptions menaçantes, signes évidents de la superstition des habitants de ce triste séjour. Elena perdit l’espoir d’éveiller quelque pitié dans des âmes endurcies par la vue perpétuelle de ces sombres emblèmes. Elle considérait avec effroi cette religieuse qui la conduisait, glissant plutôt qu’elle ne marchait le long du cloître, revêtue de sa robe blanche flottante, éclairant de la bougie qu’elle tenait une figure pâle et maigre, plus semblable à un spectre sortant du tombeau qu’à une créature vivante.

Arrivées au parloir de l’abbesse, la religieuse dit à Elena :

— Attendez ici que madame revienne de l’église.

— Ma sœur, demanda Elena, sous l’invocation de quel saint est ce couvent ? Et qui en est abbesse, je vous prie ?

La sœur ne répondit pas, mais elle quitta la salle en jetant à l’étrangère un regard méchamment curieux et chargé d’une sorte de haine. La pauvre Elena ne resta pas longtemps abandonnée à ses réflexions. L’abbesse parut. Elle avait un grand air de dignité qui prit, en présence de l’orpheline, le caractère de la hauteur et du dédain. Cette femme, qui appartenait à une famille noble, estimait que de tous les crimes, le sacrilège excepté, le plus inexcusable était l’offense faite à des personnages d’un rang élevé. Il était donc tout simple qu’ayant devant elle une fille de rien, accusée d’avoir séduit par artifice l’héritier d’une illustre maison, elle ressentît autant de mépris que d’indignation et qu’elle fût disposée à punir la coupable. Elena s’était levée toute tremblante à son approche. L’abbesse la laissa debout.

— Vous êtes, je crois, lui dit-elle, la jeune personne arrivée de Naples ?

— Je me nomme Elena Rosalba, répondit la jeune fille en reprenant un peu d’assurance.

— Ce nom ne m’est pas connu, répliqua l’abbesse. Je sais seulement qu’on vous envoie ici pour que vous appreniez à mieux vous connaître et à vous pénétrer de vos devoirs ; et j’aurai soin, pour vous amener là, de suivre exactement ce que m’a fait adopter mon dévouement à l’honneur d’une noble famille.

Ces mots furent un trait de lumière pour Elena qui, par l’effet d’une conscience pure et de la vive douleur qu’elle ressentait, osa demander en vertu de quelle autorité elle avait été enlevée et de quel droit on la tenait prisonnière. L’abbesse n’était pas habituée à s’entendre interroger ; elle demeura un moment muette d’étonnement. À la fin elle reprit :

— Je dois vous avertir que ces questions ne conviennent point à votre situation, et que le repentir peut seul atténuer vos fautes.

— Je laisse ces sentiments, madame, repartit Elena avec une révérence pleine de dignité, à ceux qui m’oppriment injustement.

Mais là se bornèrent ses récriminations, aussi inutiles qu’elles lui paraissaient au-dessous d’elle. Elle se soumit aux ordres de l’abbesse, résolue à tout souffrir sans se laisser abaisser.

Elle fut conduite à la chambre qu’elle devait habiter, par la religieuse qui l’avait reçue à son arrivée. C’était une cellule étroite qui n’avait qu’une petite fenêtre. Un matelas, une chaise, une table, avec un crucifix et un livre de prières, en composaient tout le mobilier. Elena ne put retenir ses larmes. Quel changement dans sa situation ! Il était bien évident maintenant que la famille Vivaldi s’opposait de toutes ses forces au projet du jeune comte et que la signora Bianchi était tombée dans une grande erreur, en supposant qu’on pourrait vaincre un jour la résistance du marquis et de la marquise. Cette découverte réveilla chez la jeune fille toute la fierté un moment assoupie par sa tendresse ; elle fut saisie d’un amer repentir à l’idée d’avoir pu consentir à une union clandestine. La conscience de son innocence, qui l’avait soutenue en présence de l’abbesse, commença dès lors à faiblir.

« Hélas ! se dit-elle, ils ne sont que trop justes, ses reproches ; et je mérite bien ce que je souffre, puisque je suis descendue, ne fût-ce qu’un instant, jusqu’à l’humiliation de désirer une alliance dont on ne m’a pas jugée digne ! Mais il est encore temps de recouvrer ma propre estime en renonçant à Vivaldi… Renoncer à lui ! à lui qui m’aime tant !

l’abandonner à son malheur ! Lui qui a reçu ma foi, qui a droit de réclamer ma main, legs sacré d’une amie mourante, et qui déjà possède tout mon cœur ! Cruelle alternative ! Ne pouvoir écouter la voix de l’honneur et de la raison sans abjurer les sentiments les plus purs, sans détruire de mes propres mains le bonheur de toute ma vie ! Mais que dis-je ? L’honneur et la raison me commandent-ils de sacrifier ainsi celui qui sacrifiait tout pour moi et de le livrer à une éternelle douleur, pour satisfaire aux vains préjugés de son orgueilleuse famille ?… »

La pauvre Elena reconnaissait trop tard qu’elle ne pouvait suivre les conseils d’un juste orgueil sans trouver dans son cœur une résistance imprévue. Et quoiqu’elle envisageât toute l’étendue et la puissance des obstacles placés entre elle et Vivaldi par le marquis et la marquise, elle ne pouvait s’arrêter à l’idée d’être séparée de lui pour toujours. Il ne lui restait plus qu’à se soumettre aveuglément à sa destinée ; car abandonner Vivaldi pour prix de sa liberté ou subir l’humiliation d’un mariage secret, s’il parvenait à la délivrer, ni l’un ni l’autre de ces partis ne lui paraissait acceptable. Puis, après tout cela, lorsqu’elle venait à penser au peu de probabilité que Vivaldi parvînt jamais à découvrir sa retraite, la vive douleur qu’elle en ressentait montrait assez qu’elle craignait bien plus de le perdre que d’acheter sa présence par les plus cruels sacrifices et que, de tous les sentiments qui luttaient dans son âme, le plus puissant était encore son amour.