L’Italien/VII

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 71-81).
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Vivaldi, ignorant tout de ce qui s’était passé à la villa Altieri, était encore sous le coup de l’impression profonde produite sur son esprit par les avis du moine, son persécuteur. Il persistait dans la résolution de faire les plus grands efforts pour découvrir l’étrange personnage qui avait pris à tâche de surveiller ses pas et de troubler son repos. Il se décida donc à se rendre vers minuit à la forteresse de Paluzzi, avec des torches, pour en parcourir les ruines. La difficulté principale était de trouver quelqu’un qui voulût bien l’y accompagner, car Bonarmo persistait dans son refus. D’un autre côté, Vivaldi ne se souciait pas de confier au premier venu les motifs de son entreprise. Il finit donc par prendre le parti d’emmener Paolo, son domestique.

Il était nuit close lorsqu’ils sortirent de Naples. Paolo était un vrai Napolitain, fin, curieux, adroit ; et Vivaldi, à qui plaisaient sa gaieté et son esprit original, lui permettait une liberté de parole et une familiarité peu communes entre un maître et un valet. En chemin, il lui apprit de ses aventures ce qu’il était nécessaire qu’il en sût pour tenir en haleine sa curiosité et son zèle. Rieur et brave, Paolo était dégagé de toute superstition. Aussi, voyant que son maître n’était pas éloigné d’attribuer à une cause surnaturelle ce qui lui était arrivé dans les ruines de Paluzzi, se mit-il à plaisanter là-dessus à sa façon ; mais Vivaldi n’était pas d’humeur à le supporter. Son maintien devenait plus grave à mesure qu’il approchait de la voûte. Occupé à se défendre des terreurs de l’imagination, il s’affermissait contre les dangers surhumains, sans prendre aucune précaution contre ceux dont les hommes pouvaient le menacer. Paolo, tout au contraire, n’était en peine que des ennemis en chair et en os ; et c’était de ceux-là qu’il songeait à se garantir. Comme il se récriait sur l’imprudence de Vivaldi à choisir la nuit pour se rendre à Paluzzi, son maître lui fit observer que c’était seulement la nuit qu’ils pourraient parvenir à découvrir le moine. Il ajouta qu’il fallait se garder d’allumer la torche, qui révélerait leur présence à l’inconnu ; mais Paolo objecta que dans l’obscurité celui-ci leur échapperait. Enfin ils prirent le parti de cacher la lumière dans le creux d’un rocher qui bordait la route, de manière à l’avoir sous la main ; puis Vivaldi prit position avec Paolo à ce même endroit de la voûte où déjà Bonarmo et lui s’étaient tenus en embuscade. À ce moment, ils entendirent sonner minuit à l’horloge d’un monastère éloigné. Cette cloche rappela à Vivaldi que Schedoni lui avait parlé d’un couvent de Pénitents Noirs qui se trouvait dans le voisinage de Paluzzi, et il demanda à Paolo si c’était là l’horloge de ces religieux. Paolo répondit affirmativement, en ajoutant qu’un événement bien étrange, qu’on lui avait raconté, avait gravé dans son esprit le souvenir du couvent Santa Maria del Pianto.

— Quel événement ? lui demanda son maître. Parle bas, de crainte que nous ne soyons découverts.

— Ah ! monsieur, répondit Paolo, l’histoire n’est connue que de peu de personnes, et j’ai promis le secret.

— C’est différent, si tu as promis le secret, je te défends de me la raconter.

— C’est-à-dire, j’ai promis le secret… à moi-même ; mais, en votre faveur, je suis tout disposé à me dégager…

— À la bonne heure. Parle donc en ce cas.

— C’est pour vous obéir, monsieur. Vous saurez donc que c’était la veille de la Saint-Marc, il y a environ six ans.

— Paix ! dit Vivaldi, croyant entendre du bruit.

Ils prêtèrent l’oreille quelques instants, puis Paolo continua :

— C’était la veille de la Saint-Marc, après les derniers coups de la cloche du soir. Une personne…

Vivaldi l’arrêta encore. Pour le coup, il avait entendu marcher près de lui.

Vous venez trop tard, dit une voix forte et stridente que Vivaldi reconnut pour celle du moine. Il y a plus d’une heure qu’elle est partie. Songez à vous !

Quoique frappé de ces paroles, dont il cherchait le sens, Vivaldi s’élança du côté d’où venait la voix et essaya de saisir l’inconnu. Paolo tira au hasard un coup de pistolet et courut à la torche.

— Monsieur, s’écria-t-il, il est monté par le petit escalier ; j’ai vu le bas de sa robe.

Arrivés au sommet de la terrasse qui dominait la voûte, ils élevèrent la torche au-dessus de leurs têtes, en scrutant attentivement les alentours.

— Ne vois-tu rien ? demanda Vivaldi.

— Monsieur, je crois avoir vu passer quelqu’un sous ces arcades, à gauche, au-delà du fort. Si c’est un esprit, il paraît ressembler beaucoup à nous autres mortels, par le soin qu’il prend de faire mouvoir ses jambes aussi lestement qu’un lazzarone.

— Parle moins et observe mieux interrompit Vivaldi, en dirigeant la torche vers l’endroit que Paolo indiquait.

Tous deux s’avancèrent vers un rang d’arcades attenant à un bâtiment de construction singulière, – le même dans lequel Vivaldi était entré lors de sa première visite aux ruines, et d’où il était sorti avec tant de précipitation et d’effroi. Et cependant qu’ils regardaient autour d’eux avec attention :

— Monsieur, reprit Paolo, en dirigeant du doigt l’attention de son maître, c’est par cette porte-là que j’ai vu passer quelqu’un.

Vivaldi hésita un instant, les yeux fixés sur l’édifice ; puis il se décida hardiment :

— Paolo, dit-il, si tu as le courage de me suivre, descendons cet escalier en silence et avec précaution. Si tu ne réponds pas de toi, j’irai seul.

— Il est trop tard, monsieur, pour me poser cette question. Si je n’étais résolu d’avance à vous accompagner partout, je ne serai pas ici. Marchons.

Vivaldi tira son épée ; et tous deux, franchissant la porte, s’engagèrent dans un passage étroit dont ils ne voyaient pas le bout. Ils avançaient avec précaution, s’arrêtant de temps en temps pour écouter. Après quelques minutes de cette marche silencieuse entre deux murailles resserrées, Paolo saisit son maître par le bras :

— Monsieur, lui dit-il à voix basse, ne distinguez-vous pas, là-bas dans l’obscurité, un homme…

Vivaldi, projetant la lumière en avant, aperçut confusément quelque chose de semblable à une figure humaine, immobile à l’extrémité du passage ; son vêtement paraissait de couleur noire ; mais les ténèbres, dont cette forme vague se détachait à peine, ne permettaient d’en discerner aucun trait. Ils pressèrent le pas ; mais arrivés à l’endroit où la figure s’était montrée, ils ne trouvèrent plus rien. Ils étaient alors au bord d’un petit escalier qui descendait à des caveaux souterrains. Vivaldi appela à grands cris, et n’entendit sous ces voûtes que l’écho de sa voix. Il descendit rapidement, toujours suivi de Paolo qui, à peine arrivé au bas, lui dit :

— Le voilà, monsieur, je le vois encore ; il s’échappe par la porte qui est là-bas devant nous.

En effet, le bruit d’une porte roulant sur ses gonds se faisait entendre dans l’éloignement. Cette porte à peine ouverte, se referme aussitôt. C’était bien, pensèrent-ils, la même figure déjà entrevue qui s’enfuyait par là et qui craignait d’être découverte. Vivaldi s’élance vers la porte mal fermée qui cède sous ses efforts.

— Ah ! dit-il, pour cette fois tu ne m’échapperas plus !

Mais entré dans la chambre, il n’y trouva personne. Il fit le tour des murs et les examina attentivement, ainsi que le sol, sans découvrir aucune issue par où un homme aurait pu s’échapper. Il n’aperçut d’autre ouverture qu’une haute fenêtre, fermée par une forte grille, et si étroite qu’elle laissait à peine passer un peu d’air.

Vivaldi demeura frappé d’étonnement.

— N’as-tu rien vu passer ? demanda-t-il à Paolo, qui était resté sur le seuil.

— Rien, répondit Paolo.

— Voilà qui est incompréhensible ! Il y a là quelque chose de surnaturel !

— Mais, monsieur, dit Paolo, si c’était un esprit, pourquoi aurait-il peur de nous, qui avons peur de lui ?… Pourquoi se serait-il enfui ?…

— Peut-être pour nous attirer dans un piège. Approche la lumière, examinons encore.

Paolo obéit, mais ils eurent beau scruter les parois et les frapper avec une attention minutieuse, ils ne purent découvrir aucune trace de passage ni de cachette.

Pendant qu’ils étaient occupés ainsi, la porte se referma avec un fracas qui fit retentir la voûte. Vivaldi et Paolo restèrent un moment frappés de saisissement et se regardant ; puis ils se précipitèrent sur cette porte pour l’ouvrir. On peut se figurer leur consternation lorsqu’ils eurent reconnu l’inutilité de leurs efforts. Elle était d’une grande épaisseur, garnie de fortes lames de fer, comme une porte de prison, et l’aspect de la chambre où ils étaient renfermés indiquait assez qu’elle avait servi à cet usage.

— Ah ! monsieur, s’écria Paolo, si c’est un être spirituel qui nous a amenés jusqu’ici, nous ne le sommes guère, nous, de nous être laissés prendre à son piège.

— Trêve de sottes réflexions, dit Vivaldi, et aide-moi à chercher les moyens de sortir d’ici.

Ils se mirent encore à examiner la pièce où ils se trouvaient. Dans un coin, à terre, ils découvrirent alors un objet qui leur révéla le sort probable de quelque malheureux enfermé avant eux dans ce réduit, c’étaient des vêtements souillés de sang. À cette vue, un terrible pressentiment de leur destinée les retint immobiles, les yeux fixés en terre. Vivaldi, revenu à lui le premier, souleva les vêtements avec la pointe de son épée et distingua une robe noire avec un scapulaire.

— Ah ! monsieur, s’écria Paolo, c’est le costume qui a servi à déguiser le démon qui nous a conduits jusqu’ici. C’est un drap mortuaire pour nous, dans ce tombeau où nous sommes ensevelis.

— Pas encore ! dit Vivaldi, dont le désespoir sembla doubler l’énergie.

Et il se mit à faire de nouveaux efforts pour ébranler la porte, mais il n’y put parvenir. Puis il hissa Paolo jusqu’à la fenêtre grillée contre laquelle celui-ci usa inutilement ses forces. Ils crièrent l’un et l’autre sans plus de succès. Enfin lassés de leurs vaines tentatives, ils y renoncèrent et se laissèrent tomber à terre, découragés. Vivaldi, s’abandonnant alors aux plus désolantes pensées, se rappela les dernières paroles du moine et, son esprit exalté les interprétant dans le sens le plus terrible, il y vit en style figuré l’annonce de la mort d’Elena qui précédait de bien peu la sienne : « Vous venez trop tard ! Il y a une heure qu’elle est partie ! Songez à vous ! » avait dit l’apparition. Cette idée subite chassa de son esprit tout sentiment de crainte pour lui-même. Il se leva et se mit à marcher à grands pas, confirmé dans ses affreuses appréhensions par le souvenir des premières prédictions du moine qui lui avait annoncé la mort de la signora Bianchi. En vain Paolo, oubliant pour un instant sa propre situation, s’efforçait de le calmer ; Vivaldi n’écoutait ni n’entendait rien. Cependant, Paolo ayant prononcé par hasard le nom du Couvent de Santa Maria del Pianto, l’idée que le moine qui lui avait parlé d’Elena avait peut-être quelque relation avec ce monastère voisin éveilla vivement son intérêt et, pour confirmer ou non cette supposition, il demanda à Paolo la suite du récit qu’il avait commencé. Celui-ci obéit, non sans quelque répugnance, et reprit en baissant la voix :

— C’était la veille de la Saint-Marc, et juste au moment où sonnait l’Angélus du soir. Vous n’êtes peut-être jamais entré, monsieur, dans l’église de Santa Maria del Pianto ; c’est bien l’église gothique la plus sombre que l’on ait jamais vue. Dans un des bas-côtés, il y a un confessionnal. À cette heure, dis-je, un homme, si bien enveloppé dans un long manteau qu’on ne pouvait rien voir de sa taille ni de sa figure, vint s’agenouiller à ce confessionnal. Au surplus, eût-il été vêtu avec autant d’élégance que vous, monsieur, personne ne s’en serait douté ; car cette partie de l’église, n’étant éclairée que par la lampe suspendue à son extrémité, était presque aussi obscure que la chambre où nous sommes. Sans doute cette obscurité est-elle ménagée pour que les pénitents ne rougissent pas visiblement des péchés dont ils se confessent.

— Continue, dit Vivaldi avec impatience.

— Oui, monsieur… Mais je ne sais plus où j’en étais… ah ! oui, au pied du confessionnal. Donc, l’inconnu, agenouillé devant la petite grille, poussait de tels gémissements à l’oreille du confesseur qu’on les entendait à l’autre bout de l’église. Vous saurez, monsieur, que les religieux de Santa Maria del Pianto sont de l’ordre des Pénitents Noirs et que les gens qui ont de gros péchés sur la conscience viennent là de très loin pour se confesser au grand pénitencier, le père Ansaldo, qui demeure dans le couvent. Or, c’était lui qui écoutait l’inconnu. Il le reprit doucement pour l’éclat qu’il faisait et s’efforça de le consoler. L’homme, s’apaisant un peu, reprit sa confession. Je ne sais ce qu’il dit au père Ansaldo, mais ce devait être quelque chose de bien étrange et de bien horrible, car tout à coup le grand pénitencier quitta le confessionnal et, avant d’avoir pu regagner sa cellule, il tomba en convulsions et s’évanouit. Quand il fut revenu à lui, il demanda à ceux qui l’entouraient si un pénitent qui s’était présenté à son confessionnal était encore dans l’église et, dans ce cas, il donna ordre de l’arrêter. Un des religieux se rappela qu’en traversant l’église pour aller au secours du père Ansaldo, il avait vu un homme passer vivement près de lui ; cet homme était de grande taille, vêtu d’une robe de moine blanc, et se dirigeait vers la porte extérieure de l’église. Le père Ansaldo pensa que c’était son pénitent. On envoya chercher le frère portier, mais celui-ci n’avait vu personne vêtu de la façon qu’on lui décrivait ; de plus, il n’était entré, dit-il, de toute l’après-dînée, aucun religieux vêtu de blanc. Dès lors, tous les pères supposèrent que l’inconnu devait se trouver encore dans l’enceinte du couvent où il s’était sans doute glissé par surprise. Mais toutes les recherches furent inutiles.

— Oh ! ce devait être mon moine ! dit Vivaldi, malgré la différence du froc. Car il n’y en a pas deux au monde qui puissent s’échapper si miraculeusement.

À ce moment, leur entretien fut interrompu par des sons étouffés qui parurent à leur imagination troublée les gémissements d’une personne près d’expirer. Ils écoutèrent… Le bruit cessa…

— Bah ! fit Paolo, ce n’est que le bruit du vent.

Et reprenant son récit :

— Depuis l’époque de cette étrange confession, dit-il, le père Ansaldo se montra tout différent de ce qu’il était, et sa tête faiblit…

— Le crime entendu en confession l’intéressait donc ? interrompit Vivaldi.

— Je n’ai rien ouï dire de pareil, répondit Paolo, et même quelques circonstances qui suivirent semblent prouver le contraire. Un mois environ après cet événement, un jour qu’il faisait une chaleur étouffante et que les moines sortaient de l’office…

— Chut ! dit Vivaldi, n’entends-je pas parler à voix basse ?…

Ils prêtèrent l’oreille et distinguèrent en effet des voix humaines, mais sans pouvoir définir si elles venaient de quelque pièce voisine ou d’un étage supérieur. Dans la situation où ils se trouvaient, i l ne leur restait plus rien à craindre ; aussi se mirent-ils à crier de toutes leurs forces ; mais on ne leur répondit pas, et les voix cessèrent de se faire entendre.

Épuisés par leurs efforts, ils se laissèrent tomber à terre, renonçant à toute autre tentative jusqu’au retour de la clarté du jour. Vivaldi ne se souciait guère de la suite du récit de Paolo depuis qu’il n’y voyait aucun rapport avec le sort d’Elena ; et le valet, de son côté, s’étant enroué à force de crier, n’était pas disposé à rompre le silence.