L’Italien/XV

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 170-181).
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Le frère chirurgien du couvent, ayant examiné et pansé les blessures de Vivaldi et de son fidèle serviteur, assura qu’elles n’étaient pas dangereuses ; mais il n’en put dire autant de celles d’un homme de la troupe. Quelques-uns des religieux témoignèrent de la compassion pour les prisonniers ; mais la plupart étaient retenus par la crainte du Saint-Office et n’osaient même approcher de la chambre où on les gardait. Cet embarras ne dura pas longtemps. Dès que Vivaldi et Paolo commencèrent à se rétablir, on les obligea à se remettre en route. Ils furent placés dans la même voiture ; mais la présence de deux sbires les empêchait de se communiquer leurs suppositions sur le sort d’Elena et sur les causes de leur dernière catastrophe. Paolo, cependant, trouva moyen de dire à son maître que selon toute apparence l’abbesse de San Stefano était leur principale ennemie. Les deux carmes qui les avaient rejoints près du pont étaient probablement ses émissaires et, instruits de la route qu’Elena et Vivaldi avaient prise, ils avaient fourni des renseignements pour suivre leurs traces jusqu’à Celano.

Les prisonniers voyagèrent toute la nuit, ne s’arrêtant que pour changer de chevaux. À chaque poste, Vivaldi regardait derrière lui si quelque voiture ne suivait pas, emportant sa chère Elena, mais rien ne paraissait. Au point du jour, ils aperçurent le dôme de Saint-Pierre, et on se reposa quelques heures dans une petite ville de la campagne romaine. Lorsqu’on repartit, Vivaldi remarqua avec surprise que ses gardiens n’étaient plus les mêmes, à l’exception de l’officier qui était demeuré près de lui dans la chambre de l’auberge. Le costume de ceux-ci était tout différent de celui des premiers ; leurs manières étaient moins brutales, mais leur physionomie révélait cette froideur sournoise et ce sentiment d’importance exagérée qui caractérisait les agents du Saint-Office. Vivaldi fut donc porté à croire que sa première arrestation avait été opérée par des coquins qui s’étaient donnés faussement pour des familiers du sacré tribunal et qu’en ce moment, pour la première fois, il se trouvait réellement entre les mains de l’Inquisition. Il était près de minuit quand les prisonniers entrèrent dans Rome. On était alors en plein carnaval. Le Corso, par lequel il fallut passer, était encombré de carrosses et de masques, de musiciens, de moines et de charlatans, illuminé par une multitude de flambeaux et retentissant du bruit discordant des voitures, de la musique, des quolibets et des éclats de rire d’un peuple joyeux se disputant les dragées qu’on lui jetait. Cruel contraste avec la situation de ce malheureux jeune homme arraché à ce qu’il aimait et livré à un tribunal dont les formes mystérieuses et terribles peuvent abattre les plus fermes courages. Après avoir quitté le Corso, la voiture suivit quelque temps des rues détournées et désertes, à peine éclairées par quelques lampes qui brûlaient devant l’image de tel ou tel saint ; elle traversa ensuite un grand espace nu, parsemé de vieilles ruines, où ne se montrait aucune créature. On entendait seulement au loin les tintements d’une cloche, et l’on aperçut confusément dans l’obscurité de hautes murailles et des tours. Les prisonniers jugèrent que ce devaient être les prisons de l’Inquisition. Ils s’arrêtèrent à l’entrée d’une voûte fermée par une grille de fer. Un homme qui tenait une torche à la main vint les reconnaître et ouvrit la grille. Les prisonniers, descendus de voiture avec les deux officiers principaux, entrèrent sous la voûte qui les conduisit à une salle basse, faiblement éclairée par une lampe. Un silence absolu y régnait et personne ne se montra. À l’idée que ce souterrain était peut-être un lieu de sépulture pour quelques victimes du farouche tribunal, Vivaldi tressaillit d’horreur. Cette pièce paraissait conduire à d’autres par divers couloirs qui se prolongeaient dans cet immense édifice. Mais ni le bruit sourd d’un pas humain, ni l’écho d’aucune voix sous ces longues voûtes ne donnaient lieu de penser qu’elles fussent habitées par des êtres vivants. Le couloir que suivirent les prisonniers aboutissait à une autre pièce, aussi sombre que la première, mais beaucoup plus vaste. Ils s’arrêtèrent là ; et un homme, qui paraissait être le geôlier en chef, s’avança pour les recevoir. Les gardiens et le geôlier échangèrent quelques paroles mystérieuses ; et l’un des officiers, traversant la salle, monta par un grand escalier, tandis que l’autre, en compagnie du geôlier, veillait sur les captifs en attendant son retour.

Un long temps s’écoula, pendant lequel le silence ne fut interrompu que par le bruit de quelque porte roulant sur ses gonds ou par des sons confus et éloignés qui semblaient être des gémissements et des cris arrachés par la douleur. De temps en temps, des inquisiteurs, revêtus de leur longue robe noire, traversaient la salle sans bruit, comme des fantômes qui glisseraient sur les dalles. Ils regardaient les nouveaux prisonniers d’un visage impassible et distrait, pressés apparemment d’aller remplir leurs horribles fonctions. À cette vue, Vivaldi réfléchissait avec autant d’étonnement que d’indignation à tous les maux que la méchanceté de l’homme peut infliger à l’homme et à l’insolence du bourreau qui, en égorgeant sa victime, ose encore s’armer du prétexte de la justice et de la nécessité. « Est-ce possible ? se demandait-il. Une telle perversité est-elle bien dans la nature humaine ? » L’homme si vain de sa raison et de sa conscience éclairée, l’homme si supérieur à tout être créé, a-t-il pu se laisser aller à un excès de folie et de cruauté dont n’approcha jamais la férocité des animaux les plus sauvages ? Vivaldi avait bien entendu parler des arrêts sanglants de l’Inquisition ; mais ce qu’il en avait appris n’avait pas ce caractère de certitude qui frappait alors son esprit. Et quand il songeait qu’Elena était, en même temps que lui, au pouvoir de ce terrible tribunal, son désespoir allait jusqu’à la frénésie : dans son exaltation, il se sentait animé d’une force surnaturelle et prêt à tenter l’impossible pour la délivrer. Ce ne fut que par un violent effort sur lui-même qu’il parvint à se rendre compte de son impuissance et à s’armer de résignation. Son âme reprit de la fermeté et son maintien aussi bien que sa physionomie retrouvèrent une dignité calme qui sembla en imposer à ses gardiens. Ainsi raffermi, il ne sentait plus la douleur de ses blessures ; peut-être à ce moment eût-il supporté héroïquement la torture.

À la fin, le principal officier redescendit et ordonna à Vivaldi de le suivre. Paolo voulut accompagner son maître ; mais il en fut empêché par les gardes. Ce fut là pour lui une rude épreuve. Il déclara qu’il ne voulait pas se séparer du jeune comte.

— Pourquoi, disait-il, aurais-je demandé à venir ici, si ce n’était pour partager le sort de mon maître et tâcher d’adoucir ses peines ? Ce n’est certes pas pour mon plaisir ; et quelque aimable que soit votre société, je vous assure que, sans mon attachement pour lui, je voudrais être à mille lieues de vous.

Les gardes l’interrompirent brutalement et Vivaldi, embrassant son fidèle serviteur, le pressa de se soumettre tranquillement à la nécessité et de ne pas désespérer.

— Notre séparation sera courte, lui dit-il, et mon innocence, je l’espère, sera bientôt reconnue.

Puis s’adressant aux gardes :

— Je recommande ce digne garçon à votre humanité, leur dit-il. Il est innocent. Et, si je suis libre un jour, je vous serai plus reconnaissant de votre bonté à son égard que de celle que vous me témoigneriez à moi-même. Adieu, mon cher Paolo, adieu.

Paolo se jeta en sanglotant aux genoux de son maître qui, pour abréger cette pénible scène, fit signe à l’officier qu’il était prêt à le suivre.

On le fit passer par une galerie qui le conduisit à une antichambre où d’autres personnes l’attendaient. Son guide entra dans un appartement sur la porte duquel était une inscription en caractères hébreux couleur de sang. Vivaldi supposa que là se préparaient les instruments de torture qui devaient lui arracher l’aveu du crime dont il était accusé. D’après ces formes de procédure, l’innocent devait être plus cruellement tourmenté que le coupable puisque, n’ayant rien à avouer, il devait paraître plus obstiné aux yeux de l’inquisiteur et exciter chez lui un redoublement de barbarie. Souvent aussi, il devait arriver que l’innocent, à bout de souffrances, avouait le crime qu’il n’avait pas commis et se calomniait ainsi lui-même. Toutes ces pensées s’offraient à Vivaldi sans ébranler son courage. Il n’hésita pas à se sacrifier pour sauver Elena et prit la résolution de périr dans les tourments plutôt que de se reconnaître coupable d’un crime dont l’aveu entraînerait la perte de sa bien-aimée.

L’officier reparut enfin et fit signe au prisonnier d’avancer. Puis il le fit entrer dans l’appartement d’où il sortait lui-même et se retira.

Vivaldi se trouvait dans une salle spacieuse, à l’extrémité de laquelle deux hommes étaient assis devant une grande table. L’un d’eux avait la tête couverte d’une sorte de coiffure noire qui faisait ressortir l’expression farouche de sa physionomie ; l’autre avait la tête découverte et les bras nus jusqu’aux coudes. Un livre et quelques instruments de forme étrange se voyaient sur la table qu’entouraient plusieurs sièges vides, ornés de figures bizarres. Au fond de la chambre, un crucifix de taille gigantesque atteignait presque jusqu’à la voûte ; enfin, à l’autre bout, un grand rideau vert sombre tombait devant une arcade intérieure pour cacher, soit une fenêtre, soit les objets ou les personnes nécessaires aux opérations des inquisiteurs. Le plus important des deux personnages dit à Vivaldi de s’avancer. Quand celui-ci fut. près de la table, il lui présenta le livre, qui était un Évangile, et lui enjoignit de jurer de dire la vérité et de garder un secret inviolable sur ce qu’il pourrait voir et entendre. Le jeune homme hésitait à se soumettre à cet ordre ; mais l’inquisiteur, par un regard auquel on ne pouvait se méprendre, lui signifia la nécessité d’obéir. Le serment prêté et inscrit sur le registre, l’interrogatoire commença.

Après s’être enquis du nom, des qualités et de la demeure de l’accusé, l’inquisiteur lui demanda s’il avait connaissance de l’accusation en vertu de laquelle il avait été arrêté.

— On m’accuse, répondit Vivaldi, d’avoir enlevé une religieuse de son couvent.

L’inquisiteur affecta quelque surprise.

— Vous avouez donc ? dit-il après un moment de silence, et en faisant signe au greffier qui transcrivit la réponse.

— Je le nie, au contraire, formellement et hautement.

— Pourtant, reprit l’inquisiteur, vous confessez vous-même que vous connaissez l’accusation portée contre vous. Qui donc vous en aurait instruit, si ce n’est la voix de votre conscience ?

— J’en ai été instruit par les termes mêmes de votre ordre d’arrestation et par les paroles de vos officiers.

— Mensonge ! s’écria le juge. Notez bien ceci, greffier. Sachez, ajouta-t-il en s’adressant à Vivaldi, que nos ordres ne se montrent pas et que nos officiers ne parlent jamais.

— Il est vrai, répondit Vivaldi, que je n’ai pas lu moi-même votre ordre. Mais le religieux qui l’a lu devant moi m’a appris de quel crime j’étais accusé et vos officiers m’ont confirmé ses paroles. Si vous criez au mensonge, en prétextant que je viole mon serment, si vous interprétez à votre manière mes réponses les plus simples et les plus franches, je ne dirai plus rien.

L’inquisiteur, pâle de colère, se leva à moitié de son fauteuil.

— Audacieux hérétique, dit-il, vous disputez contre vos juges ! Vous les insultez ! Vous manquez de respect au saint tribunal ! Votre impiété va recevoir sa récompense. Qu’on lui applique la question !

Un sourire fier et dédaigneux fut la seule réponse de Vivaldi et, quoique en ce moment il crût voir remuer le rideau qui cachait sans doute quelques autres affidés du Saint-Office, il fixa un regard calme sur l’inquisiteur, sa contenance restant aussi ferme que sa physionomie. Ce froid courage parut frapper son juge qui reconnut sans doute qu’il n’avait pas affaire à une âme commune. Il abandonna donc pour l’instant des moyens de terreur inutiles.

— Où avez-vous été arrêté ? demanda-t-il.

— Dans la chapelle de Saint-Sébastien, sur le lac de Celano.

— Êtes-vous sûr de cela ? reprit l’inquisiteur. N’ est-ce pas plutôt au village de Legano, sur la route de Celano à Rome ?

Vivaldi se rappela en effet, non sans quelque surprise, que c’était à Legano que ses gardes avaient été changés et, tout en confirmant sa première assertion, il en fit la remarque à l’inquisiteur. Celui-ci, sans paraître y prêter attention, continua l’interrogatoire.

— Quelque autre personne, demanda-t-il, a-t-elle été arrêtée avec vous ?

— Vous ne pouvez pas ignorer, répondit Vivaldi, que la signora Rosalba a été arrêtée en même temps que moi, sous le faux prétexte qu’elle était religieuse et qu’elle avait violé ses vœux, et que mon domestique Paolo Mandrico a été aussi arrêté sans que je puisse imaginer sur quelle imputation.

L’inquisiteur fit de nouveau signe au greffier d’écrire, puis il reprit :

— Jeune homme, encore une fois, confessez votre faute. Le tribunal est miséricordieux et indulgent pour le coupable qui avoue.

Vivaldi sourit.

— Oui, continua le juge, la Sainte Inquisition est miséricordieuse ; elle n’emploie jamais la torture que dans les cas de nécessité absolue et lorsque le silence obstiné du criminel appelle toute sa rigueur. Sachez que nous sommes toujours instruits des faits et que vos dénégations ne peuvent ni nous dérober, ni dénaturer la vérité. Vos délits les plus cachés sont déjà consignés dans les registres du Saint-Office aussi fidèlement que dans votre conscience. Tremblez donc et sou mettez-vous.

Vivaldi ne répliqua point, et l’inquisiteur après un moment de silence ajouta :

— N’avez-vous jamais été dans l’église du Spirito Santo à Naples ?

Le jeune homme tressaillit.

— Avant de répondre à cette question, dit-il, je demande le nom de mon accusateur.

— Je vous fais observer, dit l’inquisiteur, que ce nom reste toujours caché à l’accusé. Eh ! qui voudrait remplir son devoir en dénonçant le crime s’il s’exposait ainsi à la vengeance du criminel ?

— Au moins doit-on me faire connaître les témoins qui déposent contre moi.

— Pas davantage, et pour les mêmes raisons.

— Ainsi donc, s’écria Vivaldi, c’est le tribunal qui est à la fois accusateur, témoin et juge ! Je vois, par ce que vous m’apprenez, qu’il ne me sert de rien d’avoir une conscience irréprochable puisqu’il suffit d’un ennemi, d’un seul ennemi, pour me perdre !

— Vous avez donc un ennemi ? demanda l’inquisiteur.

Vivaldi ne pouvait douter qu’il en eût un ; mais il n’avait pas de preuves assez positives pour nommer Schedoni. D’un autre côté, l’arrestation d’Elena l’aurait conduit aussi à accuser une autre personne, s’il n’eût frémi d’horreur à l’idée que sa mère eût concouru à le faire jeter dans les prisons de l’Inquisition. Et comme il se taisait :

— Vous avez donc un ennemi ? répéta l’inquisiteur.

— Ma situation le prouve assez, répondit Vivaldi. Mais je suis si peu son ennemi moi-même que j’ignore jusqu’à son nom.

— Vous ignorez son nom, dites-vous ? Mais, par cela même, il est clair que vous n’avez pas d’ennemi personnel et que la dénonciation portée contre vous est l’œuvre d’un homme qui n’a eu en vue que les intérêts de la religion et de la vérité.

Indigné de l’art perfide avec lequel on exploitait contre lui ses déclarations, Vivaldi dédaigna de répondre, cependant que l’interrogateur, souriant intérieurement de son habileté, comptait pour rien la vie d’un homme pourvu que son amour-propre et le sentiment de son importance fussent satisfaits.

— Puisqu’il est évident, continua-t-il, que vous n’avez pas d’ennemi qu’un ressentiment particulier ait armé contre vous et que, d’ailleurs, plusieurs autres circonstances nous amènent à douter de votre sincérité, j’en conclus que l’accusation portée contre vous n’est ni maligne ni fausse. Je vous exhorte donc de nouveau, au nom de la très sainte religion, à confesser sincèrement vos fautes, afin de vous épargner les tourments de la question que nous serions obligés d’employer pour vous en arracher l’aveu. Une confession franche, sachez-le bien, peut seule adoucir la juste sévérité du tribunal.

Les nouvelles protestations d’innocence de Vivaldi mirent fin à cette première séance. L’inquisiteur ordonna au jeune homme de signer son interrogatoire et laissa percer, pendant qu’il remplissait cette formalité, une sorte de satisfaction mauvaise que le jeune homme ne put s’expliquer. Il avertit ensuite l’accusé de se préparer pour le lendemain à confesser son crime ou à subir la torture. Puis il frappa sur un timbre et l’officier qui avait amené Vivaldi reparut.

— Vous connaissez vos ordres, lui dit l’inquisiteur, qu’ils soient exécutés.

L’officier s’inclina et emmena Vivaldi.