L’Itinéraire des grandes épidémies

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L’ITINÉRAIRE DES GRANDES ÉPIDÉMIES

La question de la propagation, de l’extension des épidémies est encore, à l’heure qu’il est, vivement controversée.

Deux opinions sont en présence : les uns pensent que cette propagation est due à l’importation directe par des individus, par des marchandises, en un mot, par des objets contaminés ; les autres, qu’elle résulte de la marche progressive de l’épidémie, grâce aux transport des principes épidémiques par l’atmosphère, et leur incubation, leur évolution dans les localités favorables à leur développement. Quoi qu’il en soit, si toutes les étapes de l’épidémie sont parfois bien difficiles à retrouver, le fléau paraît par moments procéder par bonds, par sauts brusques pour s’abattre à l’improviste sur des populations qu’il ne semblait pas menacer, il n’en est pas moins vrai que l’on suit très-bien, pour toutes les grandes épidémies de l’époque moderne, une route nettement marquée. Que ces épidémies déciment, comme le choléra, les populations humaines, qu’elles ravagent, comme le typhus contagieux des bêtes à cornes, les troupeaux de nos campagnes, c’est de l’Orient, c’est de l’Asie qu’elles s’avancent vers nos contrées occidentales.

Au sujet du choléra épidémique, nous renverrons le lecteur à un des articles précédemment publiés ; mais nous croyons qu’il est intéressant de rapprocher de ces itinéraires ceux d’un autre fléau également redoutable, dont la marche a été parfaitement étudiée et retracée par M. Reynal dans son Traité de la police sanitaire des animaux domestiques[1]. Sur une carte très-claire, placée à la fin de cet ouvrage, le savant professeur de l’École d’Alfort a indiqué la marche suivie par la peste bovine dans les États de l’Europe centrale à l’époque des neuf grandes épidémies qui ont promené la ruine jusqu’aux rivages de l’Atlantique. Ces invasions, que l’histoire a décrites avec assez de précision, sont celles de 1711, 1740, 1756, 1775, 1815, 1865, 1866, 1867 et 1870-71. Le soin qu’a pris M. Reynal de marquer, outre les chemins de fer, les routes que suivent les bestiaux, les marchés et les lieux de quarantaine, fait mieux comprendre certaines particularités des trajets accomplis par les épidémies.

Celle de 1711, partie des environs de Korosk, non loin de Pultawa, et en Ukraine, passe par Ékatérinoslaw, par Kichinev, franchit les Karpathes, arrive à Témesvar, traverse la Hongrie, la Styrie, l’Illyrie, le Tyrol, l’Italie du Nord, passe les Alpes et aboutit à Grenoble, en Dauphiné. Celle de 1740 part des environs d’Arad, en Hongrie, traverse la Moravie, la Bohême et, aux alentours de Prague, bifurque ; le fléau, d’une part, continue, traverse la Bavière, le Wurtemberg, la Prusse rhénane, le Luxembourg, pour venir mourir à Metz ; d’autre part, se dirigeant vers le sud, il franchit le Danube, bifurque encore pour aller vers Stuttgart et aller s’éteindre à Strasbourg, tandis que, par une autre route, passant par Munich, il traverse la Suisse et s’avance jusqu’au versant occidental du Jura. Celle de 1756 a son point de départ à Vienne ; elle passe à Prague, à Leipzig, à Cassel, Cologne, Bruxelles et jusqu’en Artois, sans atteindre Lille.

Toutes ces épidémies cheminent par la voie de terre ; celle de 1775 se propage par mer. On la voit partir de la Haye, franchir le pas de Calais, la Manche, contourner le Finistère, entrer dans le golfe de Gascogne et débarquer à Bayonne. Les transports maritimes ont souvent ainsi servi à propager la contagion de la peste bovine. L’épidémie de 1815 part de la Poméranie ; elle marche, comme celle de 1870-71, à la suite des armées qui envahissent notre territoire. Elle traverse le Brandebourg, le Hanovre, la Prusse rhénane, passe à Metz, à Reims et paraît s’éteindre à Paris. En 1865, le fléau, qui ravagea si cruellement l’Angleterre, s’y trouve importé par plusieurs voies toutes aboutissant à Londres, d’où il se répand ensuite dans le pays. Un tracé part de Revel, en Esthonie, suit la Baltique, passe à Copenhague, franchît le Skager-Rack, et, traversant la mer du Nord, entre dans la Tamise et débarque à Londres. C’est là encore que s’arrête un tracé qui part en droite ligne d’Eperlecques, non loin de Lille.

Un autre part de Rotterdam, un quatrième unit Londres et Paris, un cinquième joint la Hollande à la Belgique. En 1866, nouvelle épidémie, quittant Vienne pour passer par Linz, Munich et aboutir en Suisse à Coire. Celle de 1867 part encore de Vienne, traverse la Bohème, la Bavière, le Wurtemberg et arrive dans le cœur de la Bavière rhénane. Enfin la cruelle épidémie de 1870-71, qui est venue joindre en France ses maux à ceux de la guerre la plus funeste, part de Forbach, passe à Pont-à-Mousson, gagne directement Paris et arrive à Orléans ; de là, elle va, à Caen, infecter la Normandie ; elle se dirige aussi sur Angers et sur Rennes, portant en Bretagne ses ravages et la ruine.

Tels sont les différents trajets suivis à diverses époques par le typhus contagieux des bêtes à cornes. Si l’on en vient à les dessiner sur une carte d’Europe, ce qui est facile d’après les indications données ci-dessus, l’on s’aperçoit que le choléra et la peste bovine ont progressé le plus souvent sur des routes parallèles ou parfois confondues. Ce fait, d’ailleurs, s’explique aisément quand on songe à la direction des grands courants que suivent les peuples dans leurs relations internationales, relations auxquelles les chemins de fer et les lignes de paquebots ont ajouté, avec une activité nouvelle, des dangers nouveaux au point de vue de la transmission des maladies contagieuses épidémiques. Quant aux mesures prophylactiques et aux moyens de combattre le fléau quand il a éclaté, ils se résument, pour les épizooties, dans l’application énergique et rigoureuse des cordons sanitaires, de l’abatage et de l’isolement ; pour les épidémies humaines, dans les quarantaines et l’isolement, assuré par une surveillance active et une recherche minutieuse de tous les cas individuels. Ces mesures ont aujourd’hui fait leurs preuves, et c’est aux agglomérations humaines à user strictement, pour étouffer le mal à sa naissance, des moyens puissants et sûrs consacrés par une sérieuse expérience.

Charles Letort.

  1. Paris, P. Asselin, 1873, in-8°.