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L’Ombre des jours/Chants dans la nuit

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 37-40).


CHANTS DANS LA NUIT


La côte est de feux bleus et verts éclaboussée,
Genève lumineuse et paisible ce soir
Dort dans les eaux du lac, mouvante et renversée,
La demi-lune arrive au haut d’un mont s’asseoir.

— Évanouissement de l’air mourant et fade
Qui tombe déplié sur les flots las et mous ;
Un bateau attardé vient coucher dans la rade,
On entend un croissant, puis décroissant remous.


Des passants vont, cherchant de brèves aventures,
Écoutant l’endormant clapotement de l’eau,
Dans la nuit large et plate où les molles voitures
Font un bruit assourdi de pas et de grelots.

Un peu de vent descend des collines voisines
Par moment, et s’enroule aux arbres fatigués,
Il flotte doucement une odeur de cuisine
Aux portes des hôtels ouvertes sur les quais.

— Et voici que soudain, étrangement éclate
Le cri des violons dans l’ombre qui se tait,
C’est comme si la nuit s’éclairait d’écarlate
Et que tout le désir de la ville chantait…

Des violons, des chants de Naple ou de Venise,
Musique de misère et d’étourdissement,
C’est comme si la nuit même avait cette crise
De rires, de soupirs, de pleurs, d’étranglement !


Le cœur le plus bridé en cet instant déborde
Comme un captif lié qui respire si fort,
Que son souffle montant fait éclater la corde
Jusqu’à ce que tout l’être insurgé soit dehors :

Ô mendiants chanteurs des routes d’Italie,
Que suit le bruit tombant et vif d’un peu d’argent,
Beaux organisateurs de la mélancolie
Pendant les nuits qui font le bonheur plus urgent,

Laissez trembler pour nous vos musiques lascives,
Tandis que le front lourd dans l’ombre de nos mains,
Nous sentirons le cœur se crisper aux gencives
Et le plaisir en nous tendre un arc surhumain.

Crissement des désirs, acidité du rêve,
Emmêlement des nerfs et du sentimental…
— Dites-nous les souhaits, les regrets, l’heure brève,
La barque, le baiser, l’ingrat oubli final.


Chantez assidument, afin que la nuit chaude
Soit par vous tout émue et se pâme à vos cous,
Pauvres amants forcés de tout l’amour qui rôde,
Donneurs désespérés du baiser triste et doux…