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L’Ombre des jours/L’Heure nocturne

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 15-17).

L’HEURE NOCTURNE


Temps de stupeur et de silence,
Ô nuit lunaire de l’été,
Comme l’âme monte et s’élance
Et sent pleurer la volupté,
Et comme de vos blanches lances
Vous percez le cœur emporté,
Tombé, Lune, en votre balance.


Sur les corps las et rapprochés,
Sur la route, l’arbre et la mousse
Vos flots laiteux sont épanchés
Comme une eau d’argent sèche et douce
Qui baigne les cœurs écorchés,
Ô Lune jaune, grise et rousse
Tourment d’or des soleils couchés.
 
Fruit large et clair des vergers pâles ;
Fruit empli d’air, de sucre et d’eau,
Lune d’étain, d’ambre et d’opale,
Que fais-tu du rêve si beau
Que te donnent dans la rafale
Les pauvres âmes, blanc troupeau
De désirs, d’amour et de râle.
 
Comme il fait sombre dans le bois,
On ne voit plus la terre brune,
On entend le gazon qui boit
Les sources qui pleurent chacune…

Il semble qu’on soit mort en soi
Et que l’on marche vers la lune
Bonne et prudente comme un toit.

— Et vous, Lune toujours mourante,
Quelle flamme font à vos yeux
Les feux des âmes fulgurantes,
Et nos cris vont-ils jusqu’aux cieux,
Sanglots des voluptés errantes
Qui montent du cœur soucieux
Au sein des nuits désespérantes…