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L’Ombre des jours/Mélancolie le soir

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 79-82).


MÉLANCOLIE LE SOIR


La journée est lente et penchante,
Son beau soleil va défleurir,
Je crois que je vais mourir
De tout cela qui m’enchante.

Toujours réfléchir ou sentir,
Ne se peut-il que cela cesse ;
Cette étonnante tendresse
À quoi peut-elle servir ?


Un pesant parfum de cannelle
Fait dans l’air des flaques d’odeur.
Les arbres pleins de chaleur
S’ouvrent comme des ombrelles.

L’étang vert est tout encoché
De petites vagues enflées,
Le massif de giroflées
Est sous la brise penché.

Rien chez les êtres ne s’accorde.
Nul ne peut penser comme moi,
Dans la triste ardeur du mois
Ce soir où l’âme déborde.

Je souffre du couchant vermeil,
Du parfum rouge des arbouses,
De voir sur cette pelouse
Les îlots d’or du soleil.


Le vent fin, la cloche qui sonne,
Vont fanant l’air sentimental,
Comme tout cela fait mal,
Qui peut comprendre ? Personne.

— Des jeux, des matins, du gazon,
Des heures qui furent clémentes,
La pluie et l’odeur des menthes,
Les rêves à la maison.

Des soirs crédules, des orages,
L’enfance, son ennui, sa paix,
Il se fait et se défait
Dans mes yeux des paysages…

Rien n’est donc tout à fait cessé,
Tout peut revivre, ah, la mémoire !
Chacun garde son histoire,
Nul n’échange le passé,


Et l’on va les mains emmêlées,
Nouant les beaux fils des regards,
Mais les cœurs las et hagards
Ont pris des autres allées…