L’Orient (Gautier)/Acrobates et saltimbanques orientaux

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Fasquelle (1p. 283-298).

ACROBATES ET SALTIMBANQUES ORIENTAUX

Il n’y a pas de plaisir plus vif pour nous, qui avons le sentiment exotique poussé au plus haut degré, que de voir au milieu de notre civilisation des types lointains et bizarres appartenant à une autre branche de la race humaine et différant de nous autant que possible. Aussi l’arrivée d’une troupe japonaise authentique nous préoccupait-elle outre mesure et attendions-nous le jour de la première représentation avec une impatience qui ne nous est pas ordinaire. C’est une plaisanterie familière aux Parisiens de prétendre que les Indiens, les Arabes, les Turcs, les Chinois, qui ont fait des exercices quelconques devant le public, viennent tous de la place Maubert ou du faubourg Saint-Antoine, mais elle ne serait pas de mise pour les jongleurs que nous avons vus samedi. On dirait la réalisation vivante de ces gravures sur bois japonaises coloriées qui arrêtent le flâneur le long du quai Voltaire et surprennent l’artiste par la franchise du dessin, la vérité du mouvement et l’harmonie des teintes. Ces planches ouvrent tout un monde nouveau à la rêverie, les personnages qui les animent paraissent appartenir à une autre planète.

Quand nous entrâmes dans ce théâtre fantastiquement énorme, dont le plan semble avoir été donné par Piranèse, un Japonais, accroupi comme une idole sur une estrade dressée au milieu de la piste des chevaux, saluait la foule avec des prosternations de corps et des hochements de tête. Cela fait, il se mit à ranger devant lui, sur une petite table, des feuilles de papier blanc où nulle image n’apparaissait. Comme cette préparation, dont nous ne comprenions pas le but, était assez longue, nous eûmes le temps d’examiner l’opérateur. Il avait le sommet de la tête rasé, les cheveux d’un noir bleu, le teint cuivré, les yeux comme des points de jais, la physionomie intelligente et fine ; son costume consistait en une robe de soie à manches larges, ramagée de diverses couleurs, sur fond brun, et brodée çà et là de quelques disques d’or. Près de l’estrade une fillette de dix ou douze ans, à la figure ronde comme une pleine lune et dont les sourcils ressemblaient à des feuilles de saule posées obliquement, jouait d’une espèce de guitare dont elle grattait les cordes avec un plectrum, comme cela se pratiquait pour la lyre antique. Elle chantait, de cette voix nasillarde et gutturale à la fois, qui plaît aux Orientaux et agace les oreilles des dilettanti européens, une cantilène en mode mineur très-bien rhythmée, qu’on aurait pu facilement noter, d’une tristesse nostalgique et rappelant le caractère des mélodies tsiganes. Cette chanson étrange et d’un charme barbare ne paraissait pas réjouir beaucoup les anges du paradis, qui lui eussent préféré Ohé ! les petits agneaux, ou J’ai un pied qui remue ! mais nous l’écoutions avec une rare volupté, que ne nous donnent pas toujours les grands airs d’opéra. Ces cantilènes sont comme les bégaiements et les chants de nourrice du monde encore enfant.

Le jongleur lui-même, quand se taisait la musique, faisait, comme on dit, son boniment en japonais, expliquant le tour qu’il allait exécuter. — C’est la première fois que nous entendions parler cette langue, elle nous semble accentuée et sonore. — Son discours achevé, le jongleur versa un pot d’eau sur les feuilles de papier, où soudain se dessinèrent toutes sortes d’images, invisibles auparavant. Puis il mit le feu à ses papiers, qui, jetés en l’air, produisirent un feu d’artifice, d’où jaillit une poupée habillée d’oripeaux et de soie. Au milieu de son ascension, la poupée éclata et se divisa en quatre lanternes allumées. Nous passons sous silence quelques tours faits avec des rubans, que pratiquent les saltimbanques d’Europe, pour arriver à un exercice plus caractéristique et vraiment bizarre. Le jongleur se pelotonna derrière un écran, et il en sortit transformé en tigre, non pas en tigre de Barye ou de Delacroix, mais en tigre de potiche, en chimère japonaise, avec un pelage jaune-serin et des zébrures roses. La tête, modelée en carton, était extravagamment farouche, et le corps, composé d’un fourreau de soie, prenait les attitudes que lui imprimait le jongleur. Nous admirions la vérité de mouvements de ce tigre fantastique, qui se léchait les pattes et se les passait sur le mufle comme un tigre de Méry, dans le roman d’Héva, quand tout à coup le monstre disparut, et nous vîmes à sa place une figure falote, avec un masque rouge, qui sautait çà et là, en poussant des gloussements singuliers à la façon des clowns.

L’exercice de la toupie est vraiment très-gracieux. C’est un autre jongleur qui l’exécute ; il a près de lui, pour le servir et lui tendre les accessoires dont il a besoin, sa femme et deux enfants. La petite fille, engoncée dans son bizarre costume, nous rappelait cette fillette étrange vêtue de lumière et d’or et qui a un chapon pendu à la ceinture dans ce miraculeux tableau de Rembrandt qu’on nomme, nous ne savons trop pourquoi, la Ronde de nuit. On eût dit une reine de Saba naine. Le jongleur, après avoir ficelé sa toupie, la lançait en l’air et la rattrapait tournant toujours sur la paume de la main, au bout d’une pointe, la faisait promener sur le fil d’une lame de sabre et sur la tranche d’un éventail dont il dépliait lentement les feuilles. À chaque tour, la femme frappait avec des battoirs sur une légère table de laque faisant l’office de timbale, et les deux enfants poussaient des cris aigus. — Une construction assez compliquée en laque noire et rouge, représentant un kiosque, reliée à une pagode par un système de rainures, nous intriguait depuis le commencement de la séance. Une idole occupait le centre du kiosque, et nous ne comprenions pas trop à quoi cela pouvait servir ; nous le vîmes bientôt : c’était une sorte de dédale que la toupie devait parcourir sans encombre. Le jongleur la lança ; elle passa entre les jambes de l’idole, sortit du kiosque, gagna la pagode par l’étroit chemin, monta l’escalier en spirale et descendit de l’autre côté, ronflant et tournant toujours.

Le premier jongleur revint et fit le tour des papillons. Il dirigeait et soutenait avec le vent de son éventail un morceau de papier blanc plié de manière à former deux ailes. À ce papillon s’en joignit bientôt un autre, et on les vit se suivre et se chercher, l’un volant haut et l’autre bas, comme ces étincelles blanches qui se lutinent au printemps dans les jardins. Les deux papillons se fixèrent sur un bouquet, et bientôt le jongleur fut entouré d’une nuée de flocons blancs.

L’exercice du bambou vertical est vraiment effrayant. Un gymnaste japonais monte jusqu’aux frises du théâtre, à cinquante ou soixante pieds, par des cordages de soie, se suspend la tête en bas, tenant un trapèze et des perches en bambou qui servent à l’ascension et aux tours d’un jeune homme et d’un enfant d’une force extraordinaire. Au milieu de leurs exercices, ils se laissent couler jusqu’au bout de leurs fils, croisent les jambes à l’orientale, reprennent haleine et s’éventent avec une tranquillité parfaite.

Moniteur, 22 juillet 1867.

II

LA TROUPE DU TAÏCOUN.

La vogue est à la troupe d’acrobates du Taïcoun. Une foule compacte remplit chaque soir, du rebord de la barrière jusqu’aux fresques de Barrias, le vaste entonnoir de gradins du cirque Napoléon. Jamais, en effet, spectacle plus étonnant ne fut offert à la curiosité parisienne ou pour mieux dire cosmopolite, car il y a maintenant dans notre capitale, grâce à l’Exposition universelle, autant d’étrangers que d’indigènes. On s’habitue vite aux choses que naguère l’imagination n’eût pas osé rêver et qui maintenant semblent toutes simples. Le fils du Taïcoun, ce prince mystérieux d’un empire jadis impénétrable, applaudissant des gymnastes du Japon, ses sujets, à Paris, sur le boulevard des Filles-du-Calvaire, devant une assemblée venue des cinq parties du monde, et parlant toutes les langues que fit naître la dispersion de Babel, cela ne paraissait surprenant à personne. Les pays les plus lointains, les plus excentriques, les plus fabuleux avaient là leurs représentants. Sans doute le coup d’œil eût été beaucoup plus pittoresque si chacun avait gardé son costume national au lieu d’endosser le domino de la civilisation, qui est le même pour tout le monde. Cependant on distinguait les physionomies exotiques colorées par d’autres soleils, aux configurations particulières et bizarres, avec leurs yeux où reste le reflet d’astres qui ne brillent pas sur notre ciel, et l’on pouvait faire en une soirée une revue ethnographique aussi complète qu’en accomplissant autrefois un voyage de circumnavigation. Mais revenons à nos Japonais.

Au début de la séance, la troupe tout entière s’avance sur la plate-forme et fait le salut, qui consiste à s’accroupir et à se prosterner dans cette pose que le tableau de Gérôme a rendue célèbre. Ce salut a quelque chose de solennel et de primitif. Dans son humilité apparente, il garde cette grâce digne et sérieuse qui caractérise les manières des Orientaux.

Après cette cérémonie, les artistes se relèvent et les exercices commencent. Les Japonais ont le dessus de la tête rasé de façon à laisser vers chaque tempe une masse de cheveux. Ces cheveux sont d’un noir intense, car il n’existe dans l’extrême Orient ni cheveux blonds ni yeux bleus. Leur teint est basané ; des nuances de cuivre s’y mêlent à un fond de pâleur olivâtre. Les paupières se retroussent légèrement à l’angle externe, les pommettes sont saillantes et le nez ne se détache pas beaucoup du profil. Sur la bouche aux lèvres violettes, voltige un sourire narquois, et les yeux, semblables à des clous de jais, pétillent d’intelligence. Ce n’est pas la beauté, mais ce n’est pas non plus la laideur, et chez les femmes, ce type, en prenant de la finesse, devient gracieusement bizarre et d’un charme indéfinissable. L’esthétique de la beauté bornée aux races européennes est évidemment à refaire ou du moins à compléter ; il y a bien des manières d’être jolies trouvées par les Chinoises, les Japonaises, les Mongoles, que nous ne soupçonnions pas.

Le costume des jongleurs est une sorte de robe longue de couleur violette ou brune agrémentée çà et là de quelques sobres ornements d’or découpés en forme de disque. Les mouvements, sous cette robe flottante, ont une liberté et une aisance toutes particulières et diffèrent entièrement des nôtres ; aucun de ces hommes ne s’assoit, ne se lève, ne se meut comme un Européen.

Sur l’estrade figurent les accessoires nécessaires aux exercices ; ils inquiètent et irritent la curiosité par leur étrangeté élégante. Des cordes, des bambous, des câbles de soie pendent du plafond et font rêver des suspensions et des voyages aériens effrayants. Les jongleurs vont et viennent, disposant tout, et le pitre de la troupe, dans sa langue, annonce le tour qui va s’accomplir ; tout cela accompagné de la musique du Cirque, que le public a eu le bon goût de faire cesser. Pourquoi, en effet, mêler à ce spectacle rare, exquis, exotique, étrange, les vulgaires rengaines des trombones et des cornets à pistons ? Il eût mieux valu laisser aux Japonais leur musique si originale, leurs guitares grattées avec un plectrum comme les lyres antiques, et leurs plaintives cantilènes.

Nous ne pouvons pas raconter tous les tours exécutés par ces prodigieux équilibristes qui semblent détachés des peintures sur laque et vivre en dehors de l’équilibre et de la perspective d’une vie aériennement chimérique, mais nous indiquerons avec quelque détail les plus surprenants.

Un des gymnastes se renverse sur un petit matelas la tête en bas, les pieds en l’air, à la façon des acropedestrians américains ; deux servants lui posent sur la plante des pieds une machine singulière semblable à un immense éventail ouvert dont on n’aurait conservé que les principales branches. Les deux montants sont rejoints par une étroite plateforme de bambou recouverte en papier.

Alors un jeune garçon de neuf ou dix ans, le petit All Right, ainsi nommé parce qu’en faisant des exercices périlleux il lance de temps en temps ces deux mots anglais, les seuls qu’il sache, avec une intonation stridente qui rappelle le petit cri dont Auriol accompagnait ses tours, s’avance, salue et se met à grimper, plus souple et plus leste qu’un singe, après l’une des branches du gigantesque éventail ; arrivé au sommet, il s’assoit, se couche, prend des poses impossibles, se pend par le pied ou par la main, passe comme un serpent à travers les barreaux de la plate-forme que l’acropedestrian maintient en équilibre par d’imperceptibles déplacements de pieds, puis il redescend et crie au milieu d’un tonnerre d’applaudissements : All right (tout est bien).

All Right a une jolie petite figure toute ronde, éveillée par deux yeux de diamants noirs, et les deux tours qu’il exécute, comme en se jouant, ne semblent lui causer aucune fatigue. Sur son front brun, pas une perle de sueur.

L’exercice des tonneaux est vraiment prodigieux. Le jongleur, couché, reçoit All Right sur ses mains et l’envoie sur ses pieds. On apporte un tonneau, ou, pour être plus exact, une espèce de tambour de bois. All Right s’y pose ; un second disque est glissé sous le premier, puis un troisième, puis un quatrième, et ainsi de suite jusqu’à dix. L’enfant s’élève avec cette colonne que l’on bâtit par la base, faisant au sommet des poses d’une hardiesse gracieuse, se levant, s’asseyant, s’éventant avec une tranquillité parfaite. Quand la colonne a reçu toutes ses assises, les servants arrivent tenant un sac plus grand que celui de Scapin. L’acropedestrian imprime une petite secousse au frêle édifice ; l’enfant, lui, retombe sur les mains, et les tonneaux roulent dans le sac.

Mais voici qui est plus étonnant encore. Une énorme échelle est apportée. Au sommet, comme un bras de potence, s’étend une autre échelle horizontale, de laquelle pend une échelle plus petite. Ce mécanisme est posé sur les pieds du Japonais couché, et le petit All Right commence son ascension. Parvenir au sommet de la première échelle n’est qu’un jeu pour l’enfant ; mais bientôt il s’engage sur l’échelle transversale. À mesure qu’il s’éloigne du point de départ, son poids augmente comme le poids qu’on fait glisser sur la tringle d’une romaine, et le jongleur d’en bas doit rétablir l’équilibre par des inflexions savamment calculées. Tout cela n’est rien encore. All Right descend la tête la première la troisième échelle, la remonte à reculons et fait le même voyage en l’entremêlant de tours de souplesse et de manèges d’éventail que n’exécuterait pas plus gracieusement une Espagnole de Goya. En regardant ce prodigieux exercice, on n’ose en croire ses yeux, toutes les lois de l’équilibre et de la pesanteur paraissent renversées. Nous ne parlerons pas du jeu de la toupie, du bambou vertical et autres merveilles que nous avons déjà décrites à propos des Japonais du Cirque Américain.

Moniteur, 29 août 1867.