L’Orient (Gautier)/Chinois et Russes à l’Exposition universelle de Paris, 1867

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Fasquelle (1p. 257-270).

CHINOIS ET RUSSES

À L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE PARIS, 1867

La Chine a son pavillon dans le parc de l’Exposition universelle. Depuis la prise de Pékin, l’empire du Milieu n’est plus un pays aussi chimérique qu’autrefois ; il passe du rêve à la réalité. On commence à ne plus croire que le ciel y soit en laque rouge ou noire sur lequel se découpent des arbres d’or et volent des grues aux ailes argentées, au-dessus d’un sol composé uniquement de kaolin. On admet que la Chine n’est pas peuplée exclusivement de poussahs aux yeux obliques, au sourire béat, hochant la tête quand le vent agite les sonnettes aux angles des toits retroussés en sabot, de femmes en porcelaine chancelant sur leurs petits pieds, et de mandarins ventrus célébrant la fleur du pêcher ou les reines-marguerites en buvant des tasses de Sou-chon comme on en voit dans les peintures des écrans. Les potiches, les paravents, les cabinets et les émaux cloisonnés ne sont plus nos seuls renseignements. Parmi les promeneurs de l’Exposition, plus d’un a pénétré dans le mystérieux palais où le fils du ciel passait la saison d’été.

Ce n’en est pas moins une sensation singulière que de voir s’élever, en un coin du Champ-de-Mars, une de ces maisons bizarres, aux légers treillis de bambou, aux balustrades coudées en grecques, aux piliers vernis, aux portes rondes, aux toits recourbés, dont les arêtes sont hérissées de dragons, aux longues pancartes historiées de pièces de vers ou de sentences morales, qu’on ne connaissait encore que par les images sur papier en moelle de roseau des albums de Lam-qua. On est tout étonné que la maison chinoise daigne se soumettre aux lois de la perspective comme une construction européenne et ne décrive pas des angles extravagants.

L’on y a réuni, pour lui donner plus de couleur locale, les quelques sujets du Céleste Empire qui se trouvent à Paris. Ils sont là avec leur teint mat, leurs yeux bridés, leurs pommettes saillantes, leur longue queue nattée, leur physionomie enfantine et vieillotte, leur politesse cérémonieuse et leur sourire narquois, qui vendent de menus objets, tasses, écrans, boîtes, bâtonnets parfumés, araignées mécaniques, pierres de lard, pipes à opium, boules d’ivoire découpées enfermées les unes dans les autres, figurines grotesques en bois d’aigle ou en porcelaine. Mais ce qu’il y a de plus curieux, ce sont trois Chinoises des plus authentiques qui se tiennent au fond d’une espèce de cabinet, immobiles sur une estrade et séparées du public par un comptoir encombré de paquets de thé. Elles sont vêtues de longues robes de couleur sombre s’agrafant au col et qui ressemblent beaucoup aux étroites gaines que portent les femmes aujourd’hui. Leurs cheveux sont retroussés « à la chinoise », et rattachés au sommet de la tête par de grosses épingles à boules ; leur teint est d’une blancheur olivâtre où leurs prunelles brillent comme des paillettes noires. Elles ont l’air modeste, triste et doux, et supportent avec beaucoup de convenance les regards curieux et souvent indiscrets de la foule, qui les examine plutôt comme des bêtes rares que comme des créatures humaines. Celle qui est ordinairement assise entre ses deux compagnes, au milieu de l’estrade, la plus jeune des trois, est très-jolie même dans les idées européennes. Ses yeux ne remontent que très-légèrement vers les tempes, ses traits mignons et délicats sont d’une enfant, quoique elle ait l’âge d’une jeune fille. Elle nous a rappelé Yo men li du roman des Deux Cousines, et, en la contemplant, cette poésie du Livre de Jade nous revenait en mémoire :

« J’ai cueilli une fleur de pêcher et je l’ai apportée à la jeune femme qui a les lèvres plus roses que les petites fleurs.

« J’ai pris une hirondelle noire et je l’ai donnée à la jeune femme dont les sourcils ressemblent à deux ailes d’hirondelle noire.

« Le lendemain, la fleur était fanée et l’oiseau s’était échappé par la fenêtre du côté de la Montagne-Bleue, où habite le génie des fleurs de pêcher.

« Mais les lèvres de la jeune femme étaient toujours aussi roses et les ailes noires de ses yeux ne s’étaient pas envolées. »

Ainsi s’exprime le poëte Tse-Tié. À beauté chinoise, madrigal chinois.

Il y a dans le pavillon du Céleste-Empire un musée intéressant, dont l’objet le plus curieux est le crâne d’un général célèbre par sa valeur, revêtu d’or et monté en coupe ; à l’intérieur du crâne, est peinte une figure de Bouddha, et sur le cercle entourant le test, comme disaient nos aïeux, sont inscrits des caractères anciens qui sans doute chantent les louanges de l’illustre guerrier. Nous ne parlerons pas des tasses de jade, des émaux cloisonnés, des céladons et aquilés, des vases teintés : ce sont choses connues.

Sur la galerie supérieure est établi un café-restaurant dont nous n’avons goûté ni les boissons ni les ragoûts. On nous a cependant montré des nids d’hirondelles salanganes, ce mets dont les Chinois sont si friands et auquel ils attribuent de merveilleuses qualités toniques. Le nid d’hirondelle s’accommode en potage avec une sauce noire très-épicée, comme celle du mockle-turtle. Nous en avons mangé autrefois à Hambourg. C’est une substance gélatineuse, qui n’a pas grande saveur en elle-même et ressemble à du tapioca demi-fondu. Cette gourmandise exotique est taxée sur la carte 20 francs. Ce n’est pas cher.

De cette galerie on aperçoit un théâtre sur lequel se donnent des représentations de gymnastes, de jongleurs et d’équilibristes qui n’ont pas dû avoir le mal de mer en venant de Canton ou de Shang-haï. Il était facile, ce nous semble, d’engager une véritable troupe chinoise et de l’amener à Paris. Rien n’eût été plus intéressant, et la recette, puisqu’on paye pour entrer à la Chine de l’Exposition, eût aisément couvert la dépense. Peut-être la troupe est-elle en route, et arrivera-t-elle avec la vaisselle locale qu’on attend toujours.

Supposez que nous avons franchi la douane de Kiakta et que nous sommes en Russie. L’illusion est facile, car voilà un isba, bâti de tronc d’arbres posés en travers et se rejoignant aux quatre angles avec une charmante symétrie rustique. Le toit, projeté en avant, est bordé d’une fine découpure en bois de sapin, et le faîtage se termine par deux têtes de cheval affrontées, comme on dit en termes de blason. L’encadrement des fenêtres a reçu une ornementation du même genre, et des étages en surplomb tombent de délicats pendentifs. Les moujiks exécutent tout cela sans autre outil qu’une hache et qu’une scie. L’intérieur de l’isba est simple et commode, merveilleusement approprié au climat. Un grand poêle sur lequel on couche occupe tout un coin de la principale chambre. Des bancs de bois s’adossent aux cloisons revêtues de planches. Des doubles châssis garnissent les ouvertures. On rêve d’habiter une semblable maison quand la neige blanchit la terre et qu’on entend au loin les loups hurler dans les bois de sapins et de bouleaux. L’été, on y serait fort bien encore sur ces galeries découpées à jour derrière un rideau de plantes grimpantes.

Le petit comptoir russe est charmant avec ses courtes colonnettes de style asiatique, ses légères arcatures et son toit renflé en demi-coupole.

Rien de mieux entendu et de plus pittoresque que les écuries où sont logés les chevaux de race amenés pour l’Exposition. De sveltes frises en bois fenestré comme une truelle à poisson accusent et ornent les lignes du bâtiment. Ces découpures hippiques se croisent aux sommets des angles et indiquent bien la destination de l’édifice. Nous n’avons pas vu les chevaux en action, mais nous connaissons les magnifiques allures des steppers russes qui trottent d’un pied si ferme sur la glace de la Neva, et nous avons admiré dans leur patrie même ces coursiers de la race Orloff, à la robe lunée, à la queue qui semble saupoudrée de limaille d’argent.

Près de l’écurie, une niche élégante renferme deux superbes lévriers de Sibérie, aux yeux de gazelle, au fin museau de brochet, au pelage strié de fauve et de noir, qui se roulent dans la paille en bâillant et en étirant leurs membres. Cela est fort honorable de figurer à l’Exposition comme spécimen de race pure ; mais, nous n’en doutons pas, ces braves lévriers aimeraient mieux bondir en toute liberté dans le steppe, devançant le galop à fond de train des chevaux les plus rapides.

Regardez cette yourte ou tente en feutre à dessins rouges sur fond blanc : c’est encore une habitation assez confortable ; mais voilà qui est tout à fait primitif, une hutte de Samoïède ou d’Ostiak, faite de peaux de phoque et d’écorces de bouleau soutenues par des perches réunies à leur extrémité et laissant passer la fumée.

Des moujiks en costume d’été, c’est-à-dire, revêtus de la chemise rouge ou blanche et du pantalon bleu entré dans les bottes, vont et viennent, occupés à diverses besognes, et animent le canton russe de la manière la plus pittoresque. Plusieurs ont le type grec, et, avec leurs cheveux séparés sur le front et leur barbe couleur noisette, ressemblent aux Christs des peintures byzantines.

Non loin de la Russie, la Suède et la Norvège ont leur quartier. Les gens du Nord entendent à merveille les constructions de bois et savent en tirer des effets charmants. Arrêtez-vous à ce fac-simile de la maison de Gustave Wasa. La forêt en a fourni les matériaux, façonnés à coups de hache. Sur le toit recouvert d’une mince couche de terreau, du blé a germé, poussé et verdi, formant un fin tapis de velours. L’escalier, placé à l’extérieur, enveloppe sa vis à colimaçon d’une carapace ronde papelonnée d’écaillés en bois, et les chambres, dont les parois laissent voir le sapin avec ses blondes teintes de saumon, rappellent l’intérieur d’un navire.

D’autres maisonnettes de style analogue contiennent des barques, des engins de pêche, filets, nasses, harpons ; et pour la chasse du renne, des drapeaux et des banderoles sur lesquels sont peintes des figures monstrueuses de diables, de dragons et d’animaux chimériques grinçant des dents, les griffes en arrêt, et tirant la langue comme des lions lampassés de gueules. Les rennes, à l’aspect de ces fantoches horrifiques placés sur leur passage, s’enfuient dans la direction voulue, et sont pris ou tués. — Les Chinois, pour effrayer l’ennemi, ne plantaient-ils pas sur sa route des paravents couverts de chimères ridicules ? Mais les Européens, moins craintifs que les rennes, crevaient d’un coup de pied le papier formidable et passaient.

Une surprise nous était réservée en traversant le domaine de la Prusse. Un kiosque charmant, du goût arabe le plus pur, ciselé comme un brûle-parfums, colorié comme un cachemire, arrondissait tranquillement sa coupole argentée, dans cette région à coup sûr peu orientale. On y travaillait encore. Nous y entrâmes, et l’architecte nous expliqua le mystère d’un mot. Il était de Kœnigsberg, et fabriquait des kiosques pour le vice-roi d’Égypte. Il ne faut pas trop s’étonner. On fait très-bien l’architecture arabe en Allemagne. La Wilhelma de Stuttgard est la plus délicieuse imitation de l’Alhambra qu’on puisse rêver. Boabdil s’y croirait chez lui.

Arrivé à ce point, on rencontre la grille du parc, qui est un spécimen des travaux de serrurerie les plus remarquables en ce genre. Là sont réunies les serres modèles, les serres chaudes pour les plantes tropicales, les serres froides pour les camellias. Chaque jour on y tire des feux d’artifice de fleurs ; aujourd’hui ce sont les azalées qui partent, demain ce seront les roses. Des massifs de rhododendrons s’épanouissent au milieu de leurs disques de terre bleue ; des allées se dessinent entre des bordures de fougères ; des rivières serpentent dans des lits de bitume, traversées de ponts rustiques, de ponts en fil de fer. Plus loin, des jets d’eau s’élancent du calice de lotus, d’iris ou d’autres plantes aquatiques en tôle peinte qui tromperaient les yeux si l’on ne savait que les fleurs ne se livrent pas d’elles-mêmes à ces gentillesses hydrauliques. Des bancs de tout modèle vous tendent les bras et vous invitent au repos par leurs courbes moelleuses, et l’on pourrait se croire dans les jardins d’Armide, si chaque merveille ne portait pas une étiquette et une adresse. Il y a aussi des monticules de rocailles hérissés de plantes grasses, des grottes dont les anfractuosités se creusent en aquarium où il ne manque encore que l’eau et les poissons. Mais chaque jour une lacune se comble ; une chose ébauchée s’achève, et, en attendant, on se console avec les bouffées d’excellente musique qu’apporte la brise chargée de parfums, car il y a un orchestre de cuivre dans le parc des fleurs.


Moniteur Universel, 19 mai 1867