L’Orient (Gautier)/Le Hachich

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Fasquelle (2p. 47-56).

LE HACHICH

Depuis longtemps nous entendions parler, sans trop y croire, des merveilleux effets produits par le hachich. Nous connaissions déjà les hallucinations que cause l’opium fumé ; mais le hachich ne nous était connu que de nom. Quelques amis orientalistes nous avaient promis plusieurs fois de nous en faire goûter ; mais, soit difficulté de se procurer la précieuse pâte, soit toute autre raison, le projet n’avait pas encore été réalisé. Il l’a été enfin hier, et l’analyse de nos sensations remplacera le compte rendu des pièces qu’on n’a pas jouées.

De tout temps, les Orientaux, à qui leur religion interdit l’usage du vin, ont cherché à satisfaire par diverses préparations ce besoin d’excitation intellectuelle commun à tous les peuples, et que les nations de l’Occident contentent au moyen de spiritueux et de boissons fermentées. Le désir de l’idéal est si fort chez l’homme qu’il tâche autant qu’il est en lui de relâcher les liens qui retiennent l’âme au corps, et comme l’extase n’est pas à la portée de toutes les natures, il boit de la gaieté, il fume de l’oubli et mange de la folie, sous la forme du vin, du tabac et du hachich. — Quel étrange problème ! un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée, une cuillerée d’une pâte verdâtre, et l’âme, cette essence impalpable, est modifiée à l’instant ; les gens graves font mille extravagances, les paroles jaillissent involontairement de la bouche des silencieux, Héraclite rit aux éclats, et Démocrite pleure.

Le hachich est un extrait de la fleur de chanvre (Cannabis indica) que l’on fait cuire avec du beurre, des pistaches, des amandes et du miel, de manière à former une espèce de confiture assez ressemblante à la pâte d’abricot, et d’un goût qui n’est pas désagréable. — C’était du hachich que faisait manger le Vieux de la Montagne aux exécuteurs des meurtres qu’il commandait, et c’est de là que vient le mot assassin, — hachachin (mangeur de hachich).

La dose d’une cuillerée suffit aux gens qui n’ont pas l’habitude de ce régal de vrai croyant. — L’on arrose le hachich de quelques petites tasses de café sans sucre à la manière arabe, et puis l’on se met à table comme à l’ordinaire, — car l’esprit du chanvre n’agit qu’au bout de quelque temps. — L’un de nos compagnons, le docteur ***, qui a fait de longs voyages en Orient, et qui est un déterminé mangeur de hachich, fut pris le premier, en ayant absorbé une plus forte dose que nous ; il voyait des étoiles dans son assiette, et le firmament au fond de la soupière ; puis il tourna le nez contre le mur, parlant tout seul, riant aux éclats, les yeux illuminés, et dans une jubilation profonde. Jusqu’à la fin du dîner, je me sentis parfaitement calme, bien que les prunelles de mon autre convive commençassent à scintiller étrangement, et à devenir d’un bleu de turquoise tout à fait singulier. Le couvert enlevé, j’allai m’asseoir, ayant encore ma raison, sur le divan, où je m’arrangeai entre des carreaux de Maroc le plus commodément possible pour attendre l’extase. Au bout de quelques minutes, un engourdissement général m’envahit. Il me sembla que mon corps se dissolvait et devenait transparent. Je voyais très-nettement dans ma poitrine le hachich que j’avais mangé sous la forme d’une émeraude d’où s’échappaient des millions de petites étincelles ; les cils de mes yeux s’allongeaient indéfiniment, s’enroulant comme des fils d’or sur de petits rouets d’ivoire qui tournaient tout seuls avec une éblouissante rapidité. Autour de moi, c’étaient des ruissellements et des écroulements de pierreries de toutes couleurs, des arabesques, des ramages sans cesse renouvelés, que je ne saurais mieux comparer qu’aux jeux du kaleïdoscope ; je voyais encore mes camarades à certains instants, mais défigurés, moitié hommes, moitié plantes, avec des airs pensifs d’ibis debout sur une patte, d’autruche battant des ailes si étranges, que je me tordais de rire dans mon coin, et que, pour m’associer à la bouffonnerie du spectacle, je me mis à lancer mes coussins en l’air, les rattrapant et les faisant tourner avec la dextérité d’un jongleur indien. L’un de ces messieurs m’adressa en italien un discours que le hachich, par sa toute-puissance, me transposa en espagnol. Les demandes et les réponses étaient presque raisonnables, et reculaient sur des choses indifférentes, des nouvelles de théâtre ou de littérature.

Le premier accès touchait à sa fin. — Après quelques minutes, je me retrouvai avec tout mon sang-froid, sans mal de tête, sans aucun des symptômes qui accompagnent l’ivresse du vin, et fort étonné de ce qui venait de se passer. — Une demi-heure s’était à peine écoulée que je retombai sous l’empire du hachich. Cette fois la vision fut plus compliquée et plus extraordinaire. Dans un air confusément lumineux, voltigeaient avec un fourmillement perpétuel des milliards de papillons dont les ailes bruissaient comme des éventails. De gigantesques fleurs au calice de cristal, d’énormes passeroses, des lis d’or et d’argent montaient et s’épanouissaient autour de moi avec une crépitation pareille à celle des bouquets de feux d’artifices. Mon ouïe s’était prodigieusement développée ; j’entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes, m’arrivaient par ondes parfaitement distinctes. Un verre renversé, un craquement de fauteuil, un mot prononcé bas, vibraient et retentissaient en moi comme des roulements de tonnerre ; ma propre voix me semblait si forte que je n’osais parler, de peur de renverser les murailles ou de me faire éclater comme une bombe ; plus de cinq cents pendules me chantaient l’heure de leurs voix flûtées, cuivrées, argentines. Chaque objet effleuré rendait une note d’harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais dans un océan de sonorité où flottaient comme des îlots de lumière quelques motifs de la Lucia ou du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m’inonda de ses effluves : j’étais si fondu dans le vague, si absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet odieux témoin qui vous accompagne partout, que j’ai compris pour la première fois quelle pouvait être l’existence des esprits élémentaires, des anges et des âmes séparées du corps. J’étais comme une éponge au milieu de la mer : à chaque minute, des flots de bonheur me traversaient, entrant et sortant par mes pores, car j’étais devenu perméable, et, jusqu’au moindre vaisseau capillaire, tout mon être s’injectait de la couleur du milieu fantastique où j’étais plongé. Les sons, les parfums, la lumière, m’arrivaient par des multitudes de tuyaux minces comme des cheveux dans lesquels j’entendais siffler les courants magnétiques. — À mon calcul, cet état dura environ trois cents ans, car les sensations s’y succèdent tellement nombreuses et pressées que l’appréciation réelle du temps était impossible. — L’accès passé, je vis qu’il avait duré un quart d’heure.

Ce qu’il y a de particulier dans l’ivresse du hachich, c’est qu’elle n’est pas continue ; elle vous prend et vous quitte, vous monte au ciel et vous remet sur terre sans transition, — comme dans la folie on a des moments lucides. — Un troisième accès, le dernier et le plus bizarre, termina ma soirée orientale : — dans celui-ci ma vue se dédoubla. — Deux images se réfléchissaient sur ma rétine et produisaient une symétrie complète ; mais bientôt, la pâte magique tout à fait digérée agissant avec plus de force sur mon cerveau, je devins complètement fou pendant une heure. Tous les songes pantagruéliques me passèrent par la fantaisie : caprimulges, coquesigrues, oysons bridés, licornes, griffons, cochemares, toute la ménagerie des rêves monstrueux, trottait, sautillait, voletait, glapissait par la chambre ; c’étaient des trompes qui finissaient en feuillages, des mains qui s’ouvraient en nageoires de poisson, des êtres hétéroclites avec des pieds de fauteuil pour jambes, et des cadrans pour prunelles, des nez énormes qui dansaient la cachucha montés sur des pattes de poulet ; moi-même, je me figurais que j’étais le perroquet de la reine de Saba, maîtresse de défunt Salomon. Et j’imitais de mon mieux la voix et les cris de cet honnête volatile. Les visions devinrent si baroques que le désir de les dessiner me prit, et que je fis en moins de cinq minutes, avec une vélocité incroyable, sur des dos de lettres, sur des billets de garde, sur les premiers morceaux de papier qui me tombaient sous les mains, une quinzaine de croquis les plus extravagants du monde. L’un d’eux est le portrait du docteur ***, tel qu’il m’apparaissait, assis au piano, habillé en turc, un soleil dans le dos de sa veste. Les notes sont représentées, s’échappant du clavier, sous forme de fusées et de spirales capricieusement tirebouchonnées. Un autre croquis portant cette légende, — un animal de l’avenir, — représente une locomotive vivante avec un cou de cigne terminé par une gueule de serpent d’où jaillissent des flots de fumée, avec des pattes monstrueuses composées de roues et de poulies ; chaque paire de pattes est accompagnée d’une paire d’ailes, et, sur la queue de l’animal, — on voit le Mercure antique qui s’avoue vaincu malgré ses talonnières. Grâce au hachich, j’ai pu faire, d’après nature, le portrait d’un farfadet. Jusqu’à présent, je les entendais seulement geindre et se remuer la nuit dans mon vieux buffet.

Mais voilà bien assez de folies. Pour raconter tout entière une hallucination de hachich, il faudrait un gros volume, et un simple feuilletoniste ne peut se permettre de recommencer l’apocalypse !

La Presse, feuilleton du 10 juillet 1843.