L’année géographique — 1861

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Le colonel Faidherbe, gouverneur du Sénégal de 1854 à 1861.


L’ANNÉE GÉOGRAPHIQUE,

1861
PAR M. VIVIEN DE SAINT-MARTIN
TEXTE INÉDIT. DESSINS DE HADAMARD D’APRÈS DES PHOTOGRAPHIES.


I

Dans le mouvement d’émulation qui pousse à l’envi les grandes nations de l’Europe à l’étude approfondie de toutes les contrées et de tous les peuples du globe, dans cet esprit d’investigation si actif et si fécond qui associe la science aux préoccupations mêmes de la politique et du commerce, et qui couvre d’explorateurs les continents et les mers, l’Afrique a eu, depuis vingt ans, la plus large part. C’est là qu’étaient naguère encore les plus grandes lacunes de la carte du monde ; c’est là aussi qu’ont eu lieu les plus grandes découvertes. Au nord de l’équateur, le bassin du haut Nil a été reconnu, pour la première fois, sur une étendue de deux mois de marche au-dessus de Khartoum, en même temps que la mémorable expédition de Barth et de ses compagnons ajoutait prodigieusement à nos connaissances sur la vaste région du Soudan ; dans la partie australe du continent, les reconnaissances et les explorations du docteur Krapf, de David Livingstone, de Ladislaüs Magyar, du capitaine Burton, du lieutenant Speke et de leurs nombreux émules, ont apporté à l’Europe des notions certaines sur une immense étendue de pays inconnus. Ces grandes découvertes, accomplies coup sur coup dans l’espace de quelques années, continuent en quelque sorte et complètent l’œuvre du seizième siècle ; elles ont de plus ce que n’avaient pas les anciennes explorations, la précision scientifique. Au seizième siècle, à cette époque de croyance et d’enthousiasme, de tels voyages au cœur des pays éthiopiens auraient excité une curiosité universelle, et le nom des voyageurs aurait été dans toutes les bouches. Aujourd’hui, chez nous du moins, la gloire populaire s’attache plus difficilement à de telles entreprises ; mais elles n’en resteront pas moins pour la postérité une des grandeurs du dix-neuvième siècle, et un de nos impérissables titres dans l’histoire de l’esprit humain.


II

La recherche des sources du Nil.

Il y a bien des siècles que le problème des sources du Nil est soulevé. Ce grand fleuve sortant des profondeurs d’une région inconnue, et, dans son cours d’une longueur infinie, traversant les arides solitudes de l’Éthiopie avant de venir fertiliser l’Égypte, a dans tous les temps frappé l’imagination des hommes. Chercher les sources du Nil était devenu, pour les anciens, une expression proverbiale désignant une chose à peu près impossible. Plusieurs princes la tentèrent ; aucun n’y atteignit. Les explorateurs anciens qui pénétrèrent le plus avant dans la haute région du fleuve sont les envoyés de l’empereur Néron, environ soixante ans après la naissance de Jésus-Christ. Ils remontèrent, à partir de Méroé, jusqu’à d’immenses marais du milieu desquels le fleuve semblait sortir. Ce trait caractéristique, qui a été retrouvé de nos jours, atteste la véracité des envoyés de l’empereur romain, en même temps qu’il nous fait connaître le point précis où ils s’arrêtèrent.

Ces marais, qui ont plus de quatre-vingts lieues d’étendue en remontant le fleuve, commencent vers le neuvième degré de latitude nord, à huit cents milles romains environ, ou douze cents kilomètres au-dessus de la ville royale de Méroé. Cette distance seule indique une tentative sérieuse. Nul depuis ne la renouvela. Les notions que le géographe Ptolémée consigna dans ses Tables, au commencement du deuxième siècle, et que répétèrent plus tard les auteurs arabes, avaient été recueillies par des marchands égyptiens sur la côte orientale d’Afrique, de la bouche des gens de l’intérieur. On parlait de grands lacs d’où sortaient plusieurs rivières qui allaient former la tête du fleuve. Ces notions, quoique vagues, paraissent exactes au fond ; en ce moment encore les nôtres ne sont guère plus précises.

Mais nous touchons, tout permet de l’espérer, à l’heure où l’Europe va connaître le dernier mot de cette vieille énigme. Les entreprises sérieuses qui en poursuivent la solution datent de 1840. L’honneur en revient à Méhémet-Ali, le grand réformateur de l’Égypte. Accessible aux bonnes directions des conseillers français, qu’il aimait à consulter, et prompt à entreprendre tout ce qui pouvait grandir son nom en Europe, il aspira à la gloire d’une découverte que des princes puissants avaient inutilement tentée. Une expédition s’organisa pour remonter le fleuve jusqu’à ses sources. C’était, je l’ai dit, en 1840. Le Nil se forme à Khartoum (la capitale actuelle de la haute Nubie, ou, selon la dénomination officielle, du Soudan égyptien), de la réunion de deux grandes rivières. L’une, le Bahr-el-Azrek ou fleuve Bleu, vient de l’Abyssinie : c’est un affluent ; l’autre, le Bahr-el-Abyad ou fleuve Blanc, a de tout temps été regardée par les indigènes comme la branche principale, comme le corps même du fleuve.

C’était celle-là qu’on avait à remonter en se portant au sud. Khartoum est située par quinze degrés et demi de latitude nord ; vers le neuvième degré on rencontra les marais qu’avaient signalés les explorateurs de Néron, et que nul voyageur n’avait revus depuis. On franchit à grand-peine cette triste région, à travers laquelle les eaux embarrassées du fleuve s’avancent lourdement et comme à regret, et l’on parvint ainsi jusqu’à un lieu appelé Gondokoro, dans le pays des Baris, entre le cinquième et le quatrième degré. On ne put aller au delà. On se trouvait à l’époque des basses eaux, et des barrières de rochers qui coupent ici le lit de la rivière rendaient impossible toute navigation ultérieure.

Quoiqu’elle n’eût pas atteint le but, cette exploration était un grand pas. La seule relation circonstanciée que l’on en ait a été publiée par un médecin allemand, le docteur Ferdinand Werne, que le hasard y avait associé. On avait, pour la première fois, reconnu le cours du fleuve Blanc sur une très-grande étendue, et l’on rendait ainsi comparativement faciles les expéditions à venir. Plusieurs eurent lieu dans le cours des années suivantes ; mais, par une raison ou par une autre, aucune n’a pu dépasser de beaucoup Gondokoro, où fut fondée une mission catholique, qui a été depuis abandonnée. Des voyages fréquents ont été faits entre Khartoum et ce point extrême, et ces voyages ont été l’occasion de quelques publications plus ou moins étendues, parmi lesquelles il faut distinguer une notice du révérend père Knoblecher, supérieur de la mission de Gondokoro (1851), et un volume de M. Brun-Rollet (1855). Bien que ce dernier ne fût pas à vrai dire un voyageur, mais seulement un trafiquant en gomme et en ivoire, son livre n’en renferme pas moins des observations instructives, surtout pour la connaissance des tribus. Au total, on a maintenant de bonnes notions sur le cours du fleuve au-dessus de Khartoum et sur plusieurs de ses affluents. Mais sur les sources mêmes et les territoires où elles sont situées, on n’a recueilli encore aucune information précise.

C’est vers cette dernière conquête que se sont tournés tous les efforts. Plusieurs explorateurs y aspirent en ce moment. Qui arrivera le premier au but ? Qui aura le premier la gloire de planter sur la source du grand fleuve le drapeau de l’Europe ? Ici encore la France et l’Angleterre se retrouvent en présence dans cette lutte d’honneur scientifique.

Un de nos compatriotes, jeune, instruit, plein de zèle, inconnu encore, mais brûlant de se signaler par une découverte d’éclat, reçut, il y à deux ans, la mission de remonter le Bahr-el-Abyad à la recherche des sources. C’était M. Lejean. La pensée de cette mission presque confidentielle, tant les dispositions en avaient été tenues secrètes, partait, dit-on, d’une très-haute initiative. Malheureusement ce secret même, en restreignant les informations préparatoires, a compromis le succès de l’expédition et contribué sans doute à son avortement final. Les difficultés de l’entreprise ont dépassé les forces du voyageur. M. Lejean était allé au Soudan égyptien par la mer Rouge et Souâkïn. Après avoir été retenu longtemps à Khartoum, d’où il fit une excursion au Khordofan, il put enfin, au mois de décembre dernier, s’embarquer pour remonter le fleuve. Mais il n’a pu dépasser Gondokoro. Malade, épuisé, à bout de forces et peut-être de moyens, il lui a fallu revenir à Khartoum, et de là regagner la France, où il est de retour depuis quatre mois. Sa tentative aura été sans résultat pour la solution du grand problème, mais non sans quelque fruit, nous l’espérons, pour l’étude des contrées intermédiaires. Il prépare, dit-on, une relation de ses courses dans la haute Nubie et le Soudan, qui ne petit qu’ajouter aux informations des précédents explorateurs.

La fâcheuse issue du voyage de M. Lejean ne nous enlève pas tout espoir que la France aura sa part dans la reconnaissance finale de la région des sources. Un de nos compatriotes, le docteur Peney, qui réside à Khartoum depuis quinze ans comme chef du service médical égyptien, nourrissait dès longtemps la pensée d’une exploration des régions supérieures. Parfaitement acclimaté, familiarisé avec les indigènes et avec le pays, bien préparé d’ailleurs par une sérieuse étude des conditions d’une telle entreprise, il réunissait les meilleures chances de réussite. Il obtint enfin du gouvernement du Caire, dans l’automne de 1860, l’autorisation et les moyens de tenter l’expédition. Un petit steamer, construit pour la navigation du fleuve, fut mis à sa disposition. Parti de Khartoum vers le 15 décembre, le docteur Peney était à Gondokoro au milieu de février. Une lettre reçue de lui à la date du 20 mai nous apprend qu’il avait fait une excursion d’essai aux cataractes, ou plutôt aux rapides qui ferment le fleuve à une ou deux journées plus haut, et qu’il avait reconnu qu’il lui faudrait attendre la saison des crues pour franchir cet obstacle. Il s’était avancé dans cette excursion à peu près d’un degré au sud de Gondokoro. Les rapides portent le nom de Makédo. Même à cette époque des basses eaux, la rivière, immédiatement au-dessous des rapides, a seize pieds de profondeur moyenne et une largeur de quarante-cinq mètres. Quand on a dépassé les rochers de Makédo, la rivière, d’après les informations qui furent données à M. Peney, s’étend en largeur et devient très-profonde. Tout ceci indique un courant déjà bien éloigné de ses sources. Le docteur comptait poursuivre sérieusement son voyage au sud, par delà les cataractes, au mois de juillet, temps où les eaux sont à leur point le plus haut. En attendant, il avait fait des observations propres à fixer la position de Gondokoro en longitude (détermination laissée fort incertaine par les observations antérieures), et, à la date précitée, il recueillait toutes les informations possibles sur les territoires avoisinants[1].


III

Sans être enveloppée de l’inutile mystère dont on a voulu, au début, entourer la tentative de M. Lejean, celle du docteur Peney a été préparée et conduite sans retentissement, sans emboucher d’avance les mille trompettes de la renommée. Il n’en a pas été ainsi de l’expédition anglaise en cours d’exécution. Nous lui souhaitons sincèrement, au nom de la science, tout l’éclat qui peut accompagner le succès ; mais dans tous les cas, dût-elle aussi ne pas aboutir, elle aura eu d’avance celui qu’une immense publicité peut donner à une entreprise scientifique.

Il faut convenir aussi que les préparatifs en ont été faits sur une échelle inusitée. Le lieutenant (aujourd’hui capitaine) Speke, qui en a la conduite, était, il y a trois ans, le compagnon du capitaine Burton dans l’expédition aux grands lacs de l’Afrique australe. Cette expédition de 1858 est connue par une double relation du capitaine Burton, et une excellente traduction française la rendra populaire chez nous comme elle l’est en Angleterre.

Il faut remonter jusqu’en 1848 pour trouver la première origine des explorations anglaises de l’Afrique australe, qui ont préparé et motivé l’expédition actuelle du capitaine Speke. Le révérend docteur Krapf, missionnaire anglican d’origine allemande, après avoir résidé pendant plusieurs années dans les districts méridionaux de l’Abyssinie, vint fonder, eu 1844, un établissement missionnaire près de Mombaz, sur la côte de Zanguebar, à quatre degrés au sud de l’équateur. Sans être un savant ni un explorateur de profession (son caractère religieux lui imposait d’autres devoirs), c’est un homme éclairé, bon observateur, zélé pour l’avancement des découvertes géographiques, et particulièrement doué pour l’étude comparative des idiomes africains. Il eut pour compagnon de travaux dans sa mission de Rabbaï M’pia (c’est le nom de leur établissement de Mombaz) un missionnaire de la même église, le révérend Rebmann, qui est Suisse de naissance. Les premières années de l’installation furent consacrées à une suite d’excursions chez les populations environnantes, jusqu’à de longues distances dans l’intérieur. Ces excursions nous ont valu une masse considérable de renseignements du plus haut intérêt sur des pays jusque-là complétement inexplorés, et sur une foule de tribus dont les noms mêmes, pour la plupart, étaient inconnus ; mais ce qui fixa surtout, il y a douze ans, l’attention et le vif intérêt du monde savant fut l’annonce de la double découverte de deux montagnes couronnées de neiges éternelles, l’une presque sous l’équateur, l’autre à quelques degrés plus au sud, toutes deux sous le même méridien, à deux ou trois cents milles anglais de la côte. Des théoriciens et des esprits contradicteurs comme il y en a partout voulurent contester la réalité de ces découvertes, comme si l’Amérique n’avait pas aussi ses glaciers éternels sous les feux de la ligne ; mais les information set les observations plusieurs fois renouvelées des deux missionnaires étaient trop formelles, quoique les circonstances ne leur eussent pas permis de gravir eux-mêmes les deux pics, pour qu’un esprit raisonnable pût garder le moindre doute. L’existence des montagnes neigeuses de Kilimandjaro et de Kénia est restée un fait acquis à la science.

Les deux missionnaires de Rabbaï avaient aussi recueilli, dans le cours de leurs excursions parmi les indigènes, de nombreux rapports qui s’accordaient à mentionner un lac immense situé plus avant dans l’intérieur, au cœur même du continent. Ces rapports pouvaient être sans doute empreints d’exagération, mais ils étaient trop concordants et venaient de sources trop différentes pour ne pas avoir un fond de vérité ; on se rappelait d’ailleurs que des indications analogues furent autrefois recueillies par les Portugais, et que ces grands lacs intérieurs de l’Afrique du sud ont longtemps figuré sur les anciennes cartes.

Aujourd’hui de vagues informations ne suffisent plus à notre besoin de notions positives. Ce trait caractéristique de la configuration de l’Afrique australe appelait une vérification scientifique. L’attention de la Société de géographie de Londres s’arrêta sur ce sujet ; une expédition fut décidée.

Le lieutenant Burton s’offrit pour cette expédition, et son offre fut la bienvenue. Connu déjà depuis plusieurs années par d’importants voyages et de remarquables publications sur l’Inde, l’Arabie et l’Afrique orientale ; esprit à la fois entreprenant et prudent, alliant la bravoure qui affronte le péril à l’adresse qui le détourne, l’entrain qui excite au sang-froid qui impose ; tour à tour investigateur savant, observateur profond, narrateur plein de trait et d’humour ; rompu d’ailleurs au climat des tropiques et parlant l’arabe comme un Bédouin, Burton était l’homme de l’entreprise. Il s’y associa le lieutenant Speke, qui déjà l’avait secondé dans une de ses courses précédentes. Je ne sais quelle question d’amour-propre les a depuis divisés ; mais leur réunion dans ce voyage aux grands lacs a été grandement profitable à la science.

Les deux explorateurs, accompagnés d’une troupe de porteurs qui leur formait une escorte, quittèrent Zanzibar dans les premiers jours de juin 1857 et prirent leur direction droit à l’ouest, à travers un pays richement accidenté. Après avoir surmonté des obstacles de plus d’une sorte, ils atteignirent le grand lac, objet principal de leur recherche, vers la fin de mars 1858. Près de huit mois, dont cinq de marche effective, avaient été employés à cette traversée pleine d’incidents, quoique l’intervalle direct du lac à la côte ne soit que de cinq cent quarante milles géographiques (on sait que le mille géographique est la soixantième partie du degré), et que la route parcourue, avec toutes ses sinuosités, ne représente guère qu’un développement de huit cents milles, c’est-à-dire moins de trois cent cinquante de nos lieues communes, ou environ quinze cents kilomètres. Le nom du lac, parmi les indigènes, est Tanganiyika. Burton, qui l’a exploré eu partie, estime que sa longueur est de deux cent cinquante milles (environ cent lieues), et sa largeur de trente à trente-cinq milles. Jusqu’à présent on ne lui connait pas d’écoulement extérieur.

Le retour fut marqué par une autre exploration non moins importante ; celle-ci appartient tout entière au lieutenant Speke. Pendant que Burton, brisé par la fièvre, était retenu dans un village à deux mois du grand lac, Speke résolut d’entreprendre une excursion dans le nord, vers un autre lac dont parlaient les marchands arabes. On y arriva en vingt-cinq jours de marche directement au nord, la moyenne des journées étant de sept à huit milles, ou environ trois lieues. Ce lac, que les indigènes désignent communément sous le nom de Nyanza (qui est une appellation générique), et auquel le voyageur voulut donner le nom de sa souveraine, la reine Victoria, aurait, d’après les rapports des noirs, une extension considérable vers le nord ; mais Speke n’en vit que l’extrémité méridionale, qui est à deux degrés vingt-quatre minutes au sud de l’équateur, d’après ses observations. Pour la hauteur au-dessus de l’océan, le baromètre accusa trois mille sept cent cinquante pieds anglais (onze cent quarante-deux mètres). Le Nyanza n’est pas encaissé comme le Tanganiyika, dans un bassin profondément escarpé ; ses bords sont plats, et il doit être sujet, comme le Tchad, à de grandes variations.


IV

La reconnaissance du Nyanza par le lieutenant Speke est un fait d’une grande importance dans l’histoire des explorations de l’Afrique centrale ; c’est le point de départ de la recherche des sources du Nil par le sud.

Entre la partie reconnue du Nyanza, par deux degrés et demi de latitude australe, et la station du Gondokoro sur le haut du fleuve Blanc, par quatre degrés et demi (un peu plus ou moins) de latitude nord, l’intervalle n’est au plus que de sept degrés ; et c’est nécessairement dans cet intervalle que naissent les rivières, quelles qu’elles soient, dont la réunion forme le Nil. De plus, Speke calculait par estime que le Nyanza devait se trouver à peu près sous le même méridien que Gondokoro, et différents rapports affirmant qu’une grande rivière sort du lac et prend sa direction au nord, le voyageur en concluait que, conformément aux données anciennes recueillies par Ptolémée, la tête principale du Nil est au Nyanza. Toutes ces inductions sont fort incertaines ; ce qui ne l’est pas, c’est l’importance des découvertes auxquelles doit conduire l’exploration de cette zone inconnue de sept degrés de largeur que partage la ligne équinoxiale. Là est la solution finale de tous les problèmes qui restent encore inéclaircis. Au point où en sont arrivées les explorations accomplies, celle-ci ne saurait présenter de difficultés sérieuses ; ce n’est plus qu’une affaire de persévérance et de temps.

Telles étaient les réflexions du lieutenant Speke en laissant errer sa pensée sur l’horizon inconnu où allait devant lui se perdre le Nyanza. Il ne pouvait pousser plus loin sa reconnaissance ; il lui fallait rejoindre Burton et le reste de l’expédition. Mais dès lors il avait résolu de reprendre plus tard et d’achever cette exploration décisive.

C’est ce projet qu’il réalise aujourd’hui. La Société de géographie de Londres et le gouvernement anglais y ont pourvu de concert par un subside très-considérable, — au delà de cent mille francs. C’est une justice qu’il faut rendre à nos voisins, que lorsqu’une entreprise comme celle-ci se présente, qui promet à la fois de servir la science, d’ouvrir de nouvelles perspectives commerciales, ou même seulement de jeter un nouvel éclat sur le nom anglais, ils ne se bornent pas, comme on le fait trop souvent ailleurs, à des vœux platoniques ou à d’insuffisants secours : ils assurent largement et promptement les moyens d’exécution.

Le capitaine Speke a quitté Londres vers le milieu de l’année dernière, ayant cette fois pour second un autre officier de l’armée des Indes, le capitaine Grant. Burton avait voulu goûter le repos de la vie privée, et, en guise de délassement, il faisait pendant ce temps une excursion au Far-West américain, jusque chez les Mormons. MM. Speke et Grant ont gagné Zanzibar par la voie du Cap. Une expédition très-nombreuse, une véritable caravane, a été organisée à grands frais, et les deux voyageurs sont partis de Zanzibar à la fin d’octobre 1860. Les dernières nouvelles connues que l’on a d’eux sont datées du 12 décembre ; la caravane était arrivée au pays d’Ugogo.

Speke reprend ainsi la route qu’il a parcourue en 1858. Son plan est de revenir au Nyanza, et de partir du point où il a dû s’arrêter dans sa première expédition pour gagner de là Gondokoro en explorant le pays intermédiaire.

Pour assurer davantage encore la réussite de ce plan, d’autres dispositions ont été prises.


V

Un Anglais nommé John Petherick, qui vint, il y a seize ans, offrir ses services à Méhémet-Ali comme ingénieur des mines, et qui depuis 1846 s’est établi à Khartoum pour y faire la traite des gommes et de l’ivoire, a depuis lors entrepris pour ce dernier objet un assez grand nombre de courses dans les hautes régions du fleuve. Dénué, malgré son titre d’ingénieur, de tout moyen d’observations scientifiques (c’est lui-même qui nous l’apprend), et très-probablement n’ayant jamais tourné ses vues de ce côté, il a fait, ni plus ni moins, durant ses diverses excursions, ce qu’ont fait tous les Européens qui se sont adonnés au même trafic dans le Soudan égyptien : il s’est enquis des différents peuples et des tribus du haut pays, de la situation de leur territoire, de son accès plus ou moins facile, de leurs habitudes, de leurs dispositions, de leurs rapports avec les populations environnantes, toutes choses dont il importe au traitant d’être exactement informé. Dans une contrée aussi neuve pour nous, ces sortes de renseignements n’en sont pas moins d’un grand intérêt ; ce sont les premiers jalons plantés sur un terrain vierge, pour en préparer l’accès aux véritables explorateurs. Un volume publié il y a six ans par un des collègues de M. John Petherick, le Savoisien Brun-Rollet, nous a donné la mesure de ce qu’on doit attendre de ces sortes de publications[2]. M. Petherick, lui aussi, pensa (et non sans raison) que la publication de ses notes pourrait être utile ; dans un voyage qu’il fit à Londres en 1860, il en communiqua quelques-unes à la Société de géographie, laquelle, naturellement, l’encouragea dans son projet de publicité. Ses matériaux, toutefois, n’étaient pas bien nombreux, et n’auraient fait qu’un mince volume ; mais les libraires anglais sont particulièrement experts en ces matières. Un nombre convenable de chapitres préliminaires, étrangers au sujet, il est vrai, mais qui avaient, à défaut d’autre utilité, celle d’amener le volume à point ; un titre sonore[3], force réclames longtemps avant l’apparition du livre, afin d’éveiller la curiosité et de poser l’auteur et son ouvrage, force réclames après pour affirmer le succès, et la chose est faite. C’est le procédé ordinaire.

Nous sommes d’ailleurs bien loin d’imputer à M. Petherick lui-même ces habiletés dont il y a peut-être quelque naïveté de s’émouvoir encore ; d’autant plus que parmi des assertions plus que hasardées, telles que l’idée où est l’auteur qu’il s’est avancé jusqu’à l’équateur, le livre renferme des informations neuves et réellement instructives. Avant lui, tous les renseignements qu’on nous a donnés sur ces hautes régions ne s’éloignaient guère du Nil Blanc ; le premier il s’est ouvert une nouvelle route à l’ouest du fleuve. Il nous a fait ainsi connaître de nouvelles tribus et de nouveaux territoires ; on lui doit les premières notions un peu précises sur un lac d’une assez grande étendue, le Bahr-el-Ghazal, qui se déverse dans le fleuve Blanc vers le neuvième parallèle, et qui lui-même reçoit des rivières considérables. Ce sont là des titres suffisants pour donner aux notes de M. Petherick une place estimable parmi les modernes relations des explorateurs africains.

Une place plus élevée peut-être lui est ouverte dans les prochaines explorations du capitaine Speke, à laquelle il est appelé à concourir.

Comme on a prévu qu’après une marche de dix mois au moins à travers l’Afrique australe, le capitaine Speke et sa caravane, en admettant qu’aucun accident imprévu ne leur vienne à la traverse, arriveraient probablement à Gondokoro dans un état de grand épuisement, on a jugé utile de préparer à l’expédition un ravitaillement et de nouvelles forces pour la dernière partie de ses travaux. M. Petherick s’est offert pour cet objet, et ses services ont été agréés. Il a reçu une somme importante pour se procurer à Khartoum un petit bateau à vapeur muni des provisions nécessaires, avec lequel il remontera le fleuve Blanc à la rencontre du capitaine. Ses instructions lui prescrivaient de prendre ses mesures pour arriver à Gondokoro dans les premiers jours d’octobre, Speke, selon ses prévisions, devant atteindre ce point vers la même époque. Il se peut donc qu’à l’heure qu’il est[4] les voyageurs se soient rejoints, et que le problème depuis si longtemps soulevé soit résolu. Il serait toutefois hasardeux de compter que les prévisions tracées dans le cabinet se réalisent à jour fixe ; de pareils voyages sont sujets à trop d’imprévu. Dans tous les cas, les nouvelles de ce qui se passait à Gondokoro au mois d’octobre demandant quatre mois au moins avant de parvenir en Europe, on n’y peut guère compter avant le mois de février prochain. M. Petherick doit attendre l’expédition du sud pendant un temps déterminé. Si le capitaine Speke le rejoint, on avisera, selon les circonstances, aux recherches ultérieures.


VI

Il se pourrait qu’indépendamment de M. Petherick, du capitaine Speke et du docteur Peney, un quatrième voyageur, et peut-être un cinquième, se trouvassent aussi transportés sur le même champ d’explorations. L’un de ces nouveaux compétiteurs à la gloire et aux dangers des explorations équatoriales est le docteur Krapf. Sur le point de quitter encore une fois l’Europe pour retourner aux plages orientales de l’Afrique, sa patrie d’adoption, l’infatigable missionnaire nous écrivait, il y a quelques mois : « Avant de songer au voyage du Kaffa par la côte d’Azanie, il faudra essayer d’une ligne de route, qui, partant du Djob, conduirait dans l’intérieur en poussant droit à l’ouest, ou en s’élevant légèrement au nord. Cette route, sans aucun doute, devra aboutir aux sources orientales du fleuve Blanc. Les tribus de la côte parlent d’un lac d’où sortiraient le Nil et le Djob ; ceci nous indique au moins une ligne du partage des eaux. »

Le Djob est une grande rivière que l’on peut voir sur la carte débouchant à la côte orientale juste sous l’équateur. Il est indubitable qu’une ligne de route telle que celle dont parle le docteur Krapf, qui partira soit de l’embouchure du Djob, soit de Mombaz (à quatre degrés plus au sud), pour se porter plus ou moins directement à l’ouest, sera non-seulement de beaucoup la plus courte pour arriver à la région des sources, mais aussi la plus facile. C’est un point de départ que dans un travail spécial nous avons signalé le premier il y a longtemps déjà ; comme il s’agit ici, en définitive, d’arriver le plus vite possible aux territoires inexplorés, la route la plus courte est évidemment la meilleure. Au point de vue du temps et de l’économie, elle eût été certainement très-préférable à celle qu’a reprise le capitaine Speke. Elle aurait relié le Kilimandjaro au Nyanza.

L’autre voyageur est le baron de Decken. Né à Hambourg comme le docteur Barth, M. de Decken a quitté l’an dernier sa patrie et une belle position dans le monde pour aller prendre rang dans la glorieuse phalange des explorateurs africains. Après avoir inutilement tenté de s’organiser une expédition pour l’intérieur en partant de Zanzibar ou de Kiloa[5], il est remonté jusqu’à Mombaz (à deux degrés au nord de Zanzibar), où il a recueilli de la bouche du révérend Rebmann (l’ancien compagnon du docteur Krapf) d’utiles informations. De Mombaz il était revenu à Zanzibar au commencement du mois de mars dernier, avec l’intention de se diriger sur le Kilimandjaro, et de là vers l’intérieur, aussitôt après la saison des pluies.


VII

Expédition Heuglin au Soudan oriental.

Cet historique des expéditions actuelles à la recherche des sources du Nil nous a demandé quelque espace ; c’est que la solution de cet antique problème, et de bien des questions qui s’y rattachent, est en ce moment le grand événement géographique.

Une autre expédition, qui, sauf l’intérêt historique, ne le cède guère en importance à la recherche des sources du fleuve d’Égypte, est celle qui a pour objet d’aller recueillir dans le Soudan oriental des informations certaines et précises sur le sort de Vogel, bien qu’il soit difficile de conserver encore une ombre de doute sur la destinée de l’infortuné voyageur.

Envoyé dans le Soudan par le gouvernement anglais, au commencement de 1853, pour coopérer aux travaux du docteur Barth, Vogel a passé trois ans et demi dans l’intérieur de l’Afrique ; c’est au commencement de 1856 qu’il quitta le Bornou, pour pénétrer, par le Baghirmi, dans les contrées absolument inexplorées qui s’étendent entre le Darfour et le lac Tchad, cette caspienne marécageuse du Soudan oriental. De ce moment sa trace est perdue. Il est présumable qu’il arriva au Ouadâi vers la fin de cette année 1856 ou au commencement de 1857 ; d’après les rumeurs qui paraissent avoir le caractère le plus authentique, il aurait été mis à mort peu de temps après par ordre du sultan. C’est une grande perte pour la géographie africaine. Bon astronome en même temps que botaniste, Vogel avait tout ce qu’il fallait pour continuer dignement les vastes explorations de Barth et de ses premiers compagnons, et aussi pour les compléter utilement par une série de bonnes déterminations astronomiques. Ce que l’on a reçu en Europe de ses notes et de ses observations a fourni, quoique incomplète, une addition précieuse aux travaux de la commission dont le docteur Barth a publié la volumineuse relation.

Le but de l’expédition actuelle n’est pas seulement de s’assurer du sort de Vogel par des informations exactes, et aussi de recouvrer, s’il est possible, ses notes et ses papiers ; on veut reprendre sa tâche interrompue, et continuer, pour la vaste région située entre le Tchad et le Nil, ce que Barth a fait entre le Tchad et Timbouktou. C’est une entreprise faite pour émouvoir vivement tous ceux qui prennent intérêt à la géographie de l’Afrique. Trois ans y doivent être consacrés. M. de Heuglin, qui en a la conduite, a tout ce qu’il faut pour la mener à bonne fin. Une résidence de sept années à Khartoum, comme vice-consul d’Autriche, l’a familiarisé tout à la fois avec le climat du Soudan et avec la langue arabe. Plusieurs courses intéressantes sur les confins de l’Abyssinie et dans les parages de la mer Rouge l’ont fait connaître comme naturaliste et comme observateur.

Un corps tout entier de savants est d’ailleurs attaché à l’expédition. L’astronomie, la physique, la géologie, la botanique, l’ethnographie, y sont dignement représentées. L’Allemagne tout entière, sur l’initiative des géographes de Gotha et de Berlin, a voulu concourir à cette grande exploration et lui donner un caractère national ; dans la souscription qui en a couvert les frais, on voit figurer l’humble denier du pauvre et de l’artisan à côté des offrandes royales. L’expédition s’est embarquée à Trieste au mois de février ; elle a séjourné plusieurs mois à Alexandrie et au Caire, et est arrivée de Suez dans les derniers jours de mai. Les dernières lettres sont de Massaoua, le port de l’Abyssinie, et datées du 19 juin.


VIII

Explorations du nord-ouest de l’Afrique. — Possessions françaises. — Sahara algérien. — Sénégal. — Grand désert.

L’Afrique est si vaste et ses lacunes encore si nombreuses, qu’en dehors de ces deux grands foyers de découvertes, la région des sources du Nil et le Soudan oriental, les explorateurs y peuvent trouver bien d’autres champs d’étude. Dans la région de l’Atlas, notre compatriote Henri Duveyrier poursuit depuis deux ans l’exploration scientifique du Sahara algérien, dont il s’attache surtout à fixer les points principaux par de bonnes déterminations astronomiques, à constater le relief par des observations barométriques, à étudier la nature, la constitution physique et les populations. La relation dont M. Duveyrier travaille ainsi à réunir les éléments sera sans aucun doute, dans des limites comparativement restreintes, une des plus riches et des plus importantes que nous ayons sur aucune région de l’Afrique (livr. 90).

Au Sénégal, l’administration de M. Faidherhe, qui vient d’être l’objet d’un regrettable changement, laissera un profond et durable souvenir. Depuis de longues années, aucune de nos possessions coloniales n’avait été régie par une main aussi ferme, par une intelligence aussi active et aussi élevée. Une suite non interrompue d’opérations de guerre, de traités, de missions politiques, a étendu nos possessions, affermi notre influence, agrandi et consolidé le cercle de nos relations commerciales. En même temps que durant sept années, de 1854 au milieu de 1861, le colonel Faidherbe a poursuivi ce double but politique et commercial avec un succès continu, il n’a jamais oublié non plus les intérêts de la science. Des recherches personnelles sur les rapports d’origine des principales tribus du Sénégal ont montré quel prix le colonel attachait à cet ordre d’études, et combien lui-même était capable d’y contribuer. Aussi toutes les missions qui ont eu lieu durant ces sept années pour les intérêts de la colonie ont-elles un côté scientifique très-remarquable ; et de plus, chose assez rare dans nos administrations pour être signalée, les résultats de ces missions propres à avancer nos connaissances ont tous été publiés. On a pu lire ici même, dans le Tour du monde, l’attachant récit que le lieutenant Lambert a donné de sa mission au Fouta-Djalon ; plusieurs autres relations d’un non moindre intérêt nous ont fourni des informations aussi neuves qu’importantes sur les parties occidentales du Sahara habitées par différentes fractions des tribus berbères ou arabes (les Maures, comme nous les nommons indistinctement), au nord du bas Sénégal. Nous avons eu ainsi d’excellents morceaux du regrettable lieutenant Pascal sur le Bambouk, du capitaine Vincent sur l’Adrar, du lieutenant Mage sur les Douaïch, d’un noir de Saint-Louis, Bou-el-Moghdad, sur son voyage de Saint-Louis au Maroc, de l’enseigne de vaisseau Bourrel sur le pays des Brakna. C’est, on peut dire, un chapitre tout entier ajouté à la géographie africaine.


IX

Afrique australe, au sud et à l’ouest de la région des grands lacs.

Outre les courses de Krapf et de Rebmann, et les mémorables expéditions de Burton et de Speke, des explorations riches en grands résultats ont eu lieu récemment ou se poursuivent encore en diverses parties de l’Afrique australe. Le révérend docteur Livingstone a entrepris un second voyage dans le bassin du Zambézi, dont il a le premier, en 1855, exploré les parties supérieures. M. Charles Andersson, dont les premières courses dans ces régions du sud eurent aussi, il y a huit ans, un grand retentissement, y a fait également, de 1857 à 1859, un second voyage dont il vient de publier la relation[6]. M. Andersson est un chasseur plus encore qu’un explorateur ; c’est moins par les investigations géographiques que par le tableau de la nature sauvage et l’émotion de poursuites dangereuses, que ses récits attachent le lecteur.

Jusqu’à un certain point on en peut dire autant du livre tout récent de M. Duchaillu[7], qui, dès son apparition, a été en Angleterre l’objet de controverses retentissantes et d’une polémique passionnée. Les chasses d’Andersson nous conduisent principalement à travers les solitudes arides de la contrée des Damaras, au sud du Benguéla ; celles de Duchaillu au fond des sombres forêts du Gabon, au nord du Zaïre. Le lion, la panthère, la gazelle, l’éléphant, sont surtout les animaux que poursuit le Nemrod suédois ; c’est par la poursuite bien autrement périlleuse de la gorille, ce géant de la tribu des singes, que les chasses de notre compatriote éveillent un anxieux intérêt. Mais outre ce côté qui est celui des aventures et de l’histoire naturelle, le livre de Duchaillu contient d’utiles renseignements sur la nature et la configuration générale d’une grande contrée jusqu’alors absolument inexplorée ; il donne surtout d’intéressants et copieux détails sur les tribus qui l’habitent et au milieu desquelles l’auteur a vécu. Quelques déplacements de dates sans importance réelle dans quelques-uns des premiers chapitres de la relation sont devenus l’occasion d’accusations acerbes dont l’avenir, il faut l’espérer, fera justice[8]. Le livre de Duchaillu n’est pas une relation scientifique dans l’acception propre du mot ; mais il n’en restera pas moins parmi ceux qui marqueront dans l’histoire géographique du continent.


X

Le Hongrois Ladislaüs Magyar (Magyar est le nom patronymique du voyageur) y réclame une place bien plus grande encore, quoique nous n’ayons jusqu’à présent que la première partie de sa relation[9]. On lui doit de connaître, au sud et à l’orient des possessions portugaises de l’Angola, une vaste étendue de territoires infiniment mieux qu’on ne les connaissait auparavant ; et la suite de ses récits doit nous conduire bien plus avant encore dans l’intérieur, au milieu de pays et de peuples tout à fait ignorés. Sur plusieurs points, dans cette direction, les courses de Ladislaüs paraissent devoir se rattacher à celles de Livingstone dans le haut bassin du Zambézi, ce qui fournira, chose toujours précieuse, un double élément de contrôle et de vérification.

La carrière de Ladislaüs Magyar, sur laquelle on nous donne peu de détails, parait avoir été passablement aventureuse. Après avoir servi comme officier dans la marine de la république Argentine, il passe au Brésil et y reste un certain temps sans carrière arrêtée ; puis il se tourne vers le commerce, ce qui le conduit aux côtes de Guinée, et plus tard vers l’Afrique portugaise. C’est là qu’il sent s’élever en lui ses véritables instincts d’explorateur. Il réalise ce qu’il possède, dit adieu à la mer et débarque à Benguéla, bien décidé à pénétrer dans l’intérieur plus avant qu’aucun voyageur avant lui. C’était en 1848, au moment où la découverte accidentelle des montagnes neigeuses de la région orientale, et celle du lac Ngami dans la région du sud, en éveillant l’ardeur exploratrice dans ces deux directions, allaient préparer les grandes expéditions qui depuis onze ans ont tant enrichi la carte de l’Afrique australe. Il y a ainsi dans l’histoire de toutes les sciences, et en particulier dans l’histoire des découvertes géographiques, des époques d’impulsion soudaine qui font plus en quelques années pour l’avancement de nos connaissances, que n’avait fait une longue suite de générations.

Le projet qu’il a conçu, Ladislaüs ne tarde pas à l’exécuter. Il se met en route de Benguéla en se dirigeant à l’est, avec une caravane de l’intérieur qui vient à la côte deux fois chaque année. Au bout d’un mois de marche, pendant lequel Ladislaüs prend soigneusement note des distances parcourues, du nom des stations, de la nature du pays, des rivières, des territoires et des tribus, on arrive à un pays nègre appelé Bihé, contrée natale des gens de la caravane. Le voyageur plaît au roi, qui lui fait épouser sa fille Ina-Osoro.

Quoiqu’il se donnât ainsi un beau-père qui avait l’agrément d’être un peu anthropophage, Ladislaüs dut se prêter à l’honneur de cette alliance. D’abord, il ne pouvait guère faire autrement ; puis elle servait ses projets. Établi à demeure dans le Bihé, où il est encore en ce moment, il a pu non-seulement étudier à fond le peuple et sa langue, mais acquérir des informations étendues sur une foule de tribus avec lesquelles les gens du Bihé ont des rapports habituels, et sur les territoires environnants. Il a dû en outre accompagner le roi dans de longues expéditions, qui lui ont fait connaître des pays et des peuples plus éloignés.

C’est le résultat de ces études locales et de ces lointaines excursions que Ladislaüs Magyar a consigné dans sa relation. La première partie, la seule que nous ayons encore, s’arrête au Bihé dont elle donne une description très-circonstanciée, ainsi que du pays intermédiaire jusqu’au port de Benguéla.


XI

Australie.

Ce serait une longue histoire de raconter toutes les tentatives qui ont été faites depuis quarante ans et plus, pour pénétrer dans les parties centrales du vaste continent océanien, que les Néerlandais, qui le découvrirent en 1605, nommèrent la Nouvelle-Hollande, et auquel les Anglais, depuis 1815, ont imposé le nom d’Australie. Chacune de ces tentatives a plus ou moins élargi la zone du pays connu aux abords des côtes, principalement à l’est et au sud-est ; mais aucune, jusqu’à présent, n’a pu effectuer la traversée complète du continent. La nature affreusement stérile des plaines intérieures a toujours opposé aux voyageurs les plus résolus des obstacles devant lesquels il a fallu reculer, sous peine de périr de faim et de soif au milieu de ces terribles déserts.

Tant d’insuccès n’ont pu lasser la constance des explorateurs.

De tous les précédents voyageurs, celui qui avait pénétré le plus avant dans les parties centrales en essayant de couper le continent tout entier d’une côte à l’autre, était le capitaine Sturt, du corps des ingénieurs. Au mois de septembre 1845, il atteignit, en montant du sud au nord sous le méridien du golfe de Carpentarie, un point situé à peu près à égale distance du fond de ce dernier golfe et de la côte méridionale (par vingt-quatre degrés trente minutes de latitude australe, cent trente-sept degrés cinquante-neuf minutes est de Greenwich) ; là il se vit arrêté par des solitudes arides, dont le sol, de nature saline, ne renfermait pas une seule goutte d’eau douce. Parmi ceux qui l’accompagnaient se trouvait un Écossais qui faisait, durant ce voyage, son rude apprentissage d’explorateur : c’était Mac Douall Stuart, qui vient de renouveler l’entreprise sur une ligne plus occidentale, et qui s’est avancé de près de six degrés plus au nord que le capitaine Sturt. L’expédition de Mac Douall a eu lieu eu 1860 (du 6 mars au 25 août) ; mais les résultats n’en ont été connus en Europe que dans les premiers mois de cette année. La Société de géographie de Londres a décerné sa grande médaille d’or au courageux voyageur dans la réunion annuelle du 27 mai dernier.

M. Stuart, depuis 1845, avait fait plusieurs voyages partiels dans la région du lac Torrens, en vue de découvrir de nouveaux territoires propres à la colonisation ; cette fois son projet était de traverser le continent tout entier en partant du lac Torrens et en se portant au nord-ouest, en vue d’atteindre la rivière Victoria qui débouche au milieu de la côte du nord. L’intervalle à franchir était de seize degrés environ à vol d’oiseau, c’est-à-dire de onze cents milles anglais ou quatre cents de nos lieues communes, sans compter les sinuosités de la route.

De cet espace, le voyageur a parcouru treize degrés ou à peu près neuf cents milles, mais en s’élevant plus directement au nord qu’il ne l’avait projeté. Il a dû s’arrêter à quatre cent cinquante milles au sud-est du golfe de Cambridge, où vient aboutir la rivière Victoria, et à deux cent soixante milles du golfe de Carpentarie, vers le sud-ouest. Encore trois semaines de marche, et il atteignait soit les territoires explorés de la rivière Victoria, soit le fond du golfe Carpentarie. Les attaques répétées de troupes d’indigènes qui se sont montrées à cette hauteur l’ont contraint, malgré son énergie et celle de sa petite troupe, de revenir sur ses pas.

Plusieurs faits importants restent établis par cette expédition. Il est maintenant bien constaté que s’il existe une caspienne dans l’intérieur de l’Australie, comme on l’a souvent supposé, ce réservoir n’en occupe pas du moins la partie centrale, que la ligne suivie par M. Stuart a coupée à deux reprises, en allant et au retour. Le 23 avril 1860, date mémorable dans l’histoire géographique du continent austral, le voyageur atteignait un point que ses observations lui montraient devoir être situé au centre même de cette île immense. Sur une hauteur voisine, qui reçut le nom de mont Stuart, le drapeau britannique fut arboré comme un trophée commémoratif, et une inscription consacra le fait et sa date.

Toute la région traversée est très-faiblement habitée sur de vastes espaces, ou tout à fait déserte. Le pays, aux environs du mont Stuart, est légèrement ondulé ; ce sont des landes sans fin semées de broussailles, d’où s’élancent çà et là quelques gommiers à ramures épineuses. Pas de rivières ni d’eaux stagnantes. Seulement de rares oasis à de grandes distances les unes des autres, où quelques sources entretiennent un peu de verdure. Jamais la civilisation ne trouvera place à se déployer sur ce sol déshérité ; tout au plus verra-t-on s’y développer d’oasis en oasis des colonies pastorales, assez rapprochées pour qu’une communication suivie s’établisse d’une côte à l’autre.

Déjà de nouvelles expéditions se sont organisées. Le 20 août 1860, au moment même où se terminait le voyage de Mac Douall, une caravane formée à grands frais, et dont la conduite était confiée à M. Burke, homme capable et déjà éprouvé, partit de Melbourne (sur la côte sud-est), avec l’intention de couper le continent dans la direction du golfe de Carpentarie. Vingt-cinq chameaux avaient été achetés dans l’Inde pour transporter une provision d’eau comme dans les traversées du Sahara. Malgré ces préparatifs, il paraît que l’expédition a eu, comme tant d’autres, une issue fatale ; d’après des nouvelles, on n’a que trop lieu de croire que M. Burke, avec ses animaux et une partie de ses compagnons, a succombé au milieu des déserts. Comme l’Afrique et les glaces polaires, l’Australie aura dévoré son hécatombe d’explorateurs. La ligne que l’on avait prise était plus orientale que celle de Mac Douall Stuart. Ce dernier, de son côté, a voulu achever l’entreprise qu’il avait si bien commencée. Il est parti de nouveau, à la fin de janvier 1861, avec cinquante chevaux et neuf hommes, pour reprendre sa route précédente et tâcher cette fois d’atteindre la rivière Victoria[10].


XII

Explorations asiatiques.

En Asie, il n’y a plus de découvertes à faire ; mais il est bien peu de contrées dont la géographie ne soit à perfectionner. Des explorations partielles et une foule d’études locales avancent chaque jour cette œuvre finale. Quelques-unes de ces études ont un caractère purement scientifique ; un plus grand nombre sont nées de la politique ou de la guerre. Un savant russe, M. Pierre de Tchihatchef, s’est dévoué depuis douze ans à l’exploration complète de l’Asie Mineure, cette magnifique péninsule que la nature a faite si riche et que les Turcs ont faite si pauvre ; et cette étude, d’où sont déjà sortis plusieurs volumes extrêmement remarquables, se poursuit chaque année sans interruption, embrassant toutes les recherches qui peuvent intéresser la géographie, les sciences naturelles, l’archéologie et l’économie sociale. La Société de géographie de Paris a décerné cette année sa médaille d’or à M. de Khanikof, chef d’une expédition scientifique organisée sous les auspices du gouvernement de Saint-Pétersbourg, et qui a exploré, de 1859 à 1860, la moitié septentrionale de la Perse. Des résultats précieux pour la connaissance physique et géographique de l’Iran sont sortis de cette grande exploration, dont une relation s’imprime en ce moment dans les mémoires de la Société de géographie[11]. Une autre publication d’une grande importance, celle des frères Schlagintweit, qui, pendant cinq années consécutives, de 1854 à 1858, ont étudié l’Inde et l’ouest du Tibet, a aussi commencé dans les premiers mois de l’année actuelle. Consacrée surtout aux observations physiques, astronomiques et ethnographiques, cette belle publication doit ajouter beaucoup à nos connaissances positives sur le vaste territoire qu’elle embrasse. Espérons seulement qu’une édition moins somptueuse, mais plus accessible, en permettra l’acquisition à tous ceux qui prennent intérêt à l’avancement des sciences géographiques.

Les Russes ne sont entrés que d’hier dans le courant des études européennes, et déjà ils y apportent un large contingent d’observations. C’est principalement sur le centre et le nord de l’Asie que se concentrent leurs recherches ; et cela doit être, car ces parties de l’Asie sont comprises dans le colossal empire des tzars, et les Russes y ont seuls un facile accès. Cette année comme toujours des mémoires importants nous sont arrivés par cette voie (et en grande partie par l’intermédiaire des recueils allemands), sur les basses plaines de l’Aral, sur la région alpine de l’Altaï, sur la Droûngarie et sur tout le bassin de l’Amour. L’acquisition de ce dernier territoire par les Russes y est devenue depuis six ans l’occasion d’une succession continue de commissions et de travaux scientifiques. En ce moment encore, des ingénieurs et des naturalistes y poursuivent leurs relèvements et leurs études ; et un de ces derniers, M. Schmidt, explore l’intérieur de la grande île Sakhalïn, qui s’étend vis-à-vis de la Tartarie, au-dessus de l’archipel japonais, sur une longueur de plus de deux cent cinquante lieues. D’importants résultats pour l’ethnographie asiatique sortent aussi de ces vastes explorations.

Sauf le relèvement hydrographique d’une partie des côtes, et la reconnaissance de la moitié inférieure du grand fleuve qui coupe de l’est à l’ouest le milieu de la Chine (le Yang-tse-kiang), l’expédition de Péking n’a pas donné jusqu’à présent de résultats scientifiques un peu notables. Un parti d’officiers anglais avait entrepris, au mois de janvier dernier, de remonter le Yang-tse-kiang jusqu’au Tibet, et de revenir dans l’Inde par ce dernier pays. Ce voyage pouvait être fécond en observations portantes ; l’état de trouble du pays en a arrêté l’exécution. Mais il est impossible que, dans un avenir plus ou moins prochain, les événements actuels n’ouvrent pas la Chine, aussi bien que le Japon, aux investigations des observateurs européens.


XIII

Amérique.

La découverte de gisements aurifères dans la Colombie britannique (vers le cinquantième parallèle nord) ayant appelé l’attention sur cette région jusqu’à présent très-négligée de la côte nord-ouest du continent américain, une expédition fut organisée en 1857 pour l’exploration des parties de l’Amérique anglaise comprises entre le Canada et l’île Vancouver. Cette expédition, dont la conduite fut confiée au capitaine Palliser, et dont les résultats sont connus par les rapports du capitaine lui-même et par une relation de M. Hind, le géologue de la commission, a singulièrement ajouté aux maigres notions que l’on avait eues jusqu’alors sur une contrée dont les vastes espaces n’avaient guère été parcourus que par les trappers de la compagnie de la baie d’Hudson[12]. Quoique par sa date (1860) cette relation sorte de nos limites actuelles, nous avons dû la rappeler ici, d’abord parce que sans aucun doute elle deviendra le point de départ d’investigations et de relations ultérieures, et puis aussi parce que, dans ces derniers temps, l’attention a été appelée sur ces plaines récemment reconnues, qui conviendraient mieux, si l’on en croyait les Anglais, que les plaines du Missouri étudiées par les ingénieurs américains pour l’établissement d’une grande ligne de chemins de fer entre l’Atlantique et l’océan.

Si nous n’avons pas à signaler d’explorations actuelles dans les contrées américaines, nous avons à y mentionner d’intéressantes publications. Sous le titre de Voyage dans les grands déserts[13], M. l’abbé Domenech a résumé les observations que sept années de sa vie de missionnaire dans le Texas et le Nouveau-Mexique l’ont mis à même de recueillir sur le pays, et plus encore sur les populations. À part certains chapitres purement spéculatifs sur des questions d’histoire et d’origines, questions difficiles et complexes dont la solution, qui échappe encore à nos données, appartient non à la foi, mais à la science ; à part, disons-nous, ces chapitres hasardeux où l’auteur ne s’est peut-être pas maintenu suffisamment dans les bornes posées par une saine et forte critique, ce livre est sans contredit un de ceux qui nous font le mieux connaître, dans les habitudes de leur vie intime, les Indiens des Prairies et les indolents rancheros du haut Mexique.

Les Scènes et paysages dans les Andes, de M. Paul de Marcoy[14], sont des récits d’un tout autre caractère. Ceux-là nous transportent dans le Pérou, au milieu des sites pittoresques de la grande Cordillère. Homme du monde et homme d’imagination, naturaliste passionné avec des goûts d’artiste, par-dessus tout homme d’esprit et de fantaisie, l’auteur a caché sous des formes alertes et sous le dramatique de la mise en scène des observations très-sérieuses au fond et très-instructives. Pour qui sait voir la pensée sous sa légère enveloppe, cette forme même du dialogue et de l’action, substituée à la description et au récit, est certainement plus propre en bien des cas que la narration froidement didactique à mettre en relief le langage, les idées et les caractères. Le livre de M. de Marcoy attachera les esprits sérieux, en même temps qu’il amusera les esprits frivoles.

Nous avons encore à citer deux publications importantes : l’une du docteur Philippi sur les Andes chiliennes[15] ; l’autre du docteur Burmeister sur les pampas de la république Argentine[16] ; mais celles-là, par leur forme austère, s’adressent exclusivement aux savants et aux hommes d’étude. L’histoire naturelle en est le fond principal. L’une et l’autre, d’ailleurs, sont écrites en allemand.

Une relation d’une tout autre nature est déjà connue de nos lecteurs (livr. 94 et 95) : c’est celle de notre compatriote M. Guinnard, qui a fait au milieu des Patagons un séjour forcé de trois années. Ce récit, qui porte, dans sa simplicité, tous les caractères de la véracité la plus complète, nous donne des renseignements aussi neufs qu’intéressant sur les tribus de l’extrémité de l’Amérique.

La corvette autrichienne la Novara, équipée à Trieste pour un voyage scientifique autour du monde, a aussi touché à plusieurs points du littoral américain. L’Autriche est très-fière de cette expédition, qui a été accomplie de 1857 à 1859, et dont le premier volume a été publié récemment à Vienne ; cela se conçoit, c’est son premier pas dans la carrière des explorations maritimes. Autant qu’on en peut juger par cette première partie de la relation et par les rapports connus de l’ensemble du voyage, les observations recueillies ne manqueront pas d’intérêt pour la science, sans y rien apporter d’absolument nouveau. L’ethnographie a eu une part notable dans les travaux de la commission autrichienne.


XIV

Nouvelles expéditions polaires.

Après la solution définitive du problème de la communication polaire entre l’Atlantique et le grand Océan, par l’expédition du capitaine Mac Clure (1850), et les longues péripéties de la recherche du capitaine Franklin, on pouvait croire que la série des navigations arctiques était close, pour longtemps du moins ; et voilà que trois expéditions s’annoncent coup sur coup. Deux de ces expéditions sont américaines. La première a été organisée par M. Hall, de Cincinnati ; elle a pour objet d’aller rechercher s’il n’existe pas des restes de l’expédition Franklin autres que ceux qui ont été retrouvés. M. Hall a dû hiverner de 1860 à 1861 sur la côte occidentale du Groenland, par soixante-deux degrés cinquante et une minute trente secondes de latitude. La seconde expédition, conduite par le docteur Hayes, se proposait un but plus sérieusement scientifique. Elle voulait vérifier s’il existe, comme le croit le docteur Kane, une mer ouverte aux approches du pôle. Mais on annonce que l’expédition vient de rentrer à Halifax (à la date du 9 octobre) sans avoir pu accomplir sa tentative, tous les chemins s’étant trouvés fermés par les glaces. On s’est néanmoins élevé jusqu’au quatre-vingt-unième degré trente-cinq minutes. La troisième expédition est suédoise. Organisée en partie aux frais de l’Académie de Stockholm sur de plus grandes proportions que celles du docteur Hayes, elle se proposait peu près le même objet. Elle a mis à la voile de l’île de Tromsoe, en Norvége, le 8 mai dernier. Elle devait gagner directement le Spitzberg, et là l’expédition se partager : un des deux bâtiments qui la composaient devait faire une reconnaissance complète de l’île, et tâcher en outre d’y établir une base pour la mesure d’un arc du méridien ; pendant ce temps, l’autre bâtiment, reprenant la mer, devait pousser droit au nord pour arriver au pôle ou en approcher autant que possible. On vient d’annoncer tout récemment que cette dernière partie du problème n’a pu être remplie. Cette expédition, qui se rattache, on le voit, à la physique du globe, est rentrée le 23 septembre à son port d’armement.


XV

Des investigations archéologiques, et de leur importance pour l’histoire et la géographie.

Quelques mots encore, en terminant, d’un ordre de recherches qui, sans avoir un caractère particulièrement géographique, n’en apportent pas moins de précieuses données à la géographie aussi bien qu’à l’histoire du monde ancien. On comprend que nous voulons parler des investigations archéologiques. Notre temps en a exploré deux foyers importants, l’Égypte et l’Assyrie. Le site exhumé de Ninive, et ceux de deux résidences royales des anciens souverains d’Assour, nous ont livré des ruines d’une vaste étendue, et un nombre immense d’inscriptions en caractères cunéiformes. Le Tour du monde dira très-prochainement quels résultats le déchiffrement de ces inscriptions a déjà donnés pour la restitution de la vieille géographie assyrienne.

Ceux que l’on doit à la lecture des inscriptions hiéroglyphiques des bords du Nil sont plus abondants encore, et ont été déjà l’objet de nombreux travaux d’élucidation. On sait quels trésors ont rapportés de leurs investigations successives les diverses expéditions et les commissions scientifiques qui depuis soixante-trois ans ont fouillé tour à tour cette terre des vieux souvenirs et des vieux monuments : Champollion après la commission d’Égypte, le docteur Lepsius après Champollion, M. Brugsch après le docteur Lepsius ; puis après tant de fouilles et de découvertes qui ont à peine eflleuré le sol, loin de l’avoir épuisé, est venue la mesure si libérale du vice-roi actuel, Mohammed-Saïd, qui a créé, en 1858, une inspection générale pour le déblayement et la conservation des monuments de l’Égypte, et qui a investi de ces fonctions importantes notre savant compatriote M. Mariette. Cette création ouvre une ère nouvelle aux études de l’Égypte ancienne. Déjà les travaux dirigés par M. Mariette ont fait retrouver de précieux débris de l’antiquité pharaonique. En reprenant le déblayement d’une des salles du grand temple de Karnak, sur le site de Thèbes, il a déterré la fin d’une immense inscription ou le roi Touthmès III, qui régnait aux environs de l’an 1600 avant notre ère, près de trois siècles avant Moïse et l’exode des Hébreux, raconte, année par année, ses expéditions et ses conquêtes en Éthiopie, dans l’Arabie méridionale, dans la Syrie et dans les contrées de l’Euphrate. M. de Rougé, notre profond égyptologue, a commencé au sein de l’Académie des inscriptions la lecture d’un long mémoire sur la géographie de cette inscription de Touthmès.

On sait quel retentissement ont eu depuis six mois les fouilles dirigées par M. Renan dans l’ancienne Phénicie. Ces fouilles, cependant, n’auront peut-être pas donné tout ce qu’on avait cru pouvoir en attendre. Elles fourniront des matériaux d’un grand prix pour l’histoire de l’art tyrien ; mais on n’a pas trouvé une seule inscription phénicienne. Ces fouilles donneront donc bien peu de chose à l’histoire, et rien à la géographie.

Il n’en est pas ainsi du voyage archéologique qu’un savant prussien, M. le docteur Hübner, fait en ce moment en Espagne. Il est bien peu d’excursions de ce genre qui aient été aussi riches en résultats. Les courses de M. Hübner ont commencé au mois de mars de l’année dernière, et depuis cette époque il a visité toutes les provinces de l’est et du sud de l’Espagne, depuis la Catalogne jusqu’à l’Andalousie. Le savant épigraphiste recherche partout les inscriptions romaines que le temps a respectées, et il est bien peu de localités où d’heureuses découvertes n’aient pas récompensé ses efforts. Il a pu ainsi recouvrer d’une manière plus correcte nombre d’inscriptions déjà connues, et il en a trouvé beaucoup d’autres entièrement inédites. M. Hübner, dans ses rapports adressés à l’académie de Berlin, ne transmet pas seulement le texte des monuments : il y ajoute un commentaire géographique du plus grand prix. On aura dans ce remarquable travail une élaboration excellente pour rectifier ou compléter sur une foule de points la restitution de la carte ancienne de la Péninsule.

Nous aurions cru laisser une lacune dans notre rapide aperçu des acquisitions géographiques de l’année si nous y avions omis ces dernières recherches, bien qu’elles ne touchent qu’à la géographie savante. C’est au même titre que nous citerons encore la traduction publiée tout récemment par M. Barbier de Meynard de la partie du grand dictionnaire géographique de Yakout qui se rapporte à la Perse[17]. Yakout est un géographe persan du commencement du treizième siècle, et le précieux travail que vient de nous donner M. Meynard sera un point de départ indispensable pour rétablir la géographie encore bien mal éclaircie de l’empire des khalifes. Tout se tient dans la science : éclaircir la géographie d’une époque, c’est travailler pour l’histoire tout entière et pour la géographie de toutes les époques.

Vivien de Saint-Martin


FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
  1. Au moment de mettre sous presse, nous apprenons la mort inopinée de M. Peney, décédé à Khartoum.
  2. Le Nil Blanc et le Soudan. Paris, 1855, un volume in-8o.
  3. Egypt, the Soudan and Central Africa, with explorations from Khartoum on the White Nil to the regions of the equator. By J. Petherick. London, 1861, un volume.
  4. Ces lignes ont été écrites au milieu d’octobre.
  5. Zanzibar est située par six degrés de latitude australe, Kiloa par neuf degrés.
  6. The Okavango River. London, 1861, un volume.
  7. Explorations and aventures in equatorial Africa. London, 1861, un volume.
  8. Comme il nous est impossible d’entrer ici dans le fond du débat, qu’il nous soit permis d’indiquer à nos lecteurs un travail étendu que nous y avons consacré. On le trouvera dans le journal le Temps du 23 septembre et du 14 octobre derniers.
  9. Reisen in Süd Africa. Pesth, 1859, tome 1.
  10. Les dernières nouvelles d’Adélaïde, chef-lieu de South-Australia, nous apprennent le retour en cette ville de ce courageux explorateur, après huit mois de marches consécutives. Cette fois encore le manque d’eau et de vivres l’a empêché d’atteindre les rivages nord-ouest du continent australien ; mais les résultats scientifiques de ce voyage semblent de beaucoup plus importants que ceux de sa première expédition. Il a dépassé la limite extrême de celle-ci de plus d’un degré et demi, et ne s’est arrêté qu’à la latitude de dix-sept degrés nord, à trois cent quatre-vingts kilomètres du golfe de Carpentarie, et à cent soixante-dix seulement de la vallée supérieure de la grande rivière Victoria.
  11. Voy. le Tour du monde, livr. 95 et 96.
  12. Voir le tome I du Tour du monde, livr. 18 et 19, pages 273 et suivantes.
  13. Un volume grand in-8o, 1861.
  14. Deux volumes, 1861, L. Hachette et Cie.
  15. Reise durch die Wüste Atacama. Un volume grand in-4o, Halle, Anton.
  16. Reise durch die La Plata Staaten. Deux volumes in-8o, Halle, Schmidt.
  17. Dictionnaire géographique, historique et littéraire de la Perse et des contrées adjacentes, extrait du Moidjem el-Bouldân de Yakout. Paris, 1861, un volume grand in-8.