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L’art de la teinture du coton en rouge/Chapitre 4

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Chapitre IV

CHAPITRE IV.

Des réglemens qu’il convient d’établir dans un Atelier de Teinture en Coton[1].

Persone n’a pu travailler, pendant quelque temps, dans un atelier, sans se convaincre que le sage emploi du temps et la répartition bien entendue des travaux sont les premiers élémens de sa prospérité. On peut avancer comme vérité fondamentale, que le succès d’un établissement dépend peut-être moins de la perfection des produits et de la science du directeur, que du régime et de l’administration de l’intérieur de la fabrique ; et je déclare qu’une expérience de trente années d’étude, d’observation et de pratique dans les arts, m’a présenté un plus grand nombre d’établissemens ruinés par inconduite ou par une administration vicieuse, que par défaut de lumières.

Dans les filatures de coton, on est dans l’usage de former des écheveaux de 300 aunes (environ 360 mètres) de fil, et de les lier chacun avec un fil. La livre de coton contient donc un nombre d’écheveaux d’autant plus grand que le fil est plus fin. C’est cette variété dans le nombre des écheveaux par livre de coton, qui fait qu’on classe et distingue les cotons par numéros. Ainsi la finesse de la filature est classée par numéros ; et la filature la plus fine est distinguée par les numéros les plus élevés.

Pour disposer le coton à la teinture, et en rendre le travail plus facile, on est obligé de couper les premiers liens de chaque écheveau, et de les remplacer par des liens plus lâches ; sans cela, le coton sortiroit chiné du bain de teinture, parce que les mordans et la couleur ne pourroient pas pénétrer sous les liens.

On réunit par un lien commun un nombre suffisant d’écheveaux pour former un quart de livre, de manière que, lorsque le coton est livré au teinturier, il est disposé en petits mateaux, dont chacun pèse un quart de livre ; et chaque partie de coton qu’on confie au même ouvrier, est du poids de 200 livres (100 kilog.). Cette quantité ne pourroit être ni excédée ni diminuée sans inconvénient, attendu qu’elle ne présente pas un trop grand volume, qu’elle peut être traitée en assez peu de temps pour que l’ouvrier n’en soit pas fatigué, et que ceux des mordans qu’on applique chauds, ne perdent pas la chaleur qu’on leur a donnée, avant que l’opération qu’on fait subir au coton soit terminée. En outre, les dimensions des appareils, le poids des matières, tout se calcule sur cette quantité de coton, et il seroit très-désavantageux de ne pas opérer invariablement sur ce poids.

On est dans l’usage d’associer deux ouvriers au même travail, et de leur confier une quantité suffisante de coton, sur laquelle ils opèrent chaque jour jusqu’à ce que la teinture soit parfaite : ces deux ouvriers peuvent conduire aisément à-la-fois quatre parties de coton de 200 livres chacune. On leur adjoint ordinairement une femme, tant pour les aider à transporter les cotons des salles à l’étendage et au lavoir, que pour surveiller et travailler ces mêmes cotons à l’étendage et dans les salles, à mesure que les ouvriers les passent aux apprêts et aux mordans.

Chaque paire d’ouvriers a ses cuviers, ses jarres et une place à l’étendage qui lui est affectée.

Lorsqu’on délivre une partie de coton, on donne à l’ouvrier une carte qui porte la date du jour, le numéro du coton, l’indication de la couleur, etc. et l’ouvrier a l’attention de placer cette carte sur les jarres de lessive, qui sont affectées à cette partie de coton ; de sorte qu’il ne peut jamais y avoir ni erreur, ni désordre.

Lorsqu’on considère l’énorme quantité de coton qu’on mène de front dans un atelier, le grand nombre d’opérations qu’on fait subir à chaque partie, les transports et les déplacemens fréquens qui ont lieu, on doit craindre, à chaque instant, qu’il n’y ait mélange ou confusion, que les apprêts destinés pour une partie ne soient donnés à une autre, en un mot, qu’on ne change ou n’intervertisse l’ordre des opérations. On doit donc être peu étonné de voir que nous insistons sur de petits détails en apparence.

C’est d’après les mêmes considérations que je présenterai encore ici quelques observations, tant sur les divers moyens de traiter avec l’ouvrier, que sur l’importance de la manipulation dans une teinture.

J’ai vu traiter avec les ouvriers de deux ou trois manières différentes : les uns conviennent avec les ouvriers d’un salaire déterminé par jour, par mois ou par année ; les autres traitent à forfait avec eux, et stipulent un prix quelconque pour chaque partie de coton ; d’autres enfin ne tiennent compte à l’ouvrier que de ses journées de travail effectif. Ce dernier mode est le plus mauvais de tous, en ce que souvent l’état inconstant du ciel ne permet de se livrer au travail que quelques heures par jour, par rapport au besoin où l’on est de sécher à l’étendage ; cependant ces quelques heures sont un temps précieux et irréparable, soit pour aérer des cotons qui s’échauffent, soit pour terminer une dessiccation commencée. D’ailleurs l’ouvrier, incertain d’un salaire qui lui-même dépend de l’état trop incertain de l’atmosphère, ne tarde pas à abandonner un atelier où il ne trouve qu’une existence précaire.

Le second mode est encore vicieux, en ce que l’ouvrier qui a un ouvrage à forfait, s’occupe moins de donner une bonne qualité à ses produits, que d’assurer une grande fabrication. À la vérité, on peut convenir de la quantité de coton qu’il pourra mener de front ; mais il est impossible de prévenir les cas où il travaillera des cotons encore humides ou séchés inégalement, et il est à craindre qu’il ne soigne pas convenablement les opérations aussi nombreuses que délicates, qui constituent la teinture. On a toujours à regréter de mettre l’intérêt du fabricant en opposition avec celui de l’ouvrier, et c’est néanmoins ce que présentent presque tous les traités à forfait. Ces sortes d’engagemens ne peuvent convenir dans les fabriques, que pour ces cas très-rares, où les différentes méthodes qu’on peut employer pour arriver à un résultat, n’offrent aucune chance ni à la ruse ni à l’erreur.

Il m’a paru constamment que le seul moyen de traiter avec l’ouvrier, de manière à concilier son intérêt et celui du fabricant, étoit de convenir avec lui d’un traitement fixe pour un temps déterminé : dans cette position, l’ouvrier se met à la disposition du chef de la fabrique, il se conforme sans répugnance à ses volontés ; et, s’il fait moins de travail, il le fait du moins toujours à propos.

La couleur bien unie qu’on obtient si rarement dans la teinture du coton en rouge dépend essentiellement du degré d’habileté avec laquelle l’ouvrier manipule les cotons : cet art des manipulations présente bien des difficultés, et il faut un assez long apprentissage pour former un bon ouvrier en ce genre.

Nous pouvons réduire à quatre opérations principales tout ce qui tient aux manipulations.

1°. La manipulation du coton aux apprêts et aux mordans.

2°. La manipulation à l’étendage.

3°. La manipulation au lavoir.

4°. La manipulation au garançage et à l’avivage.

1°. Lorsqu’on passe les cotons aux apprêts ou aux mordans, il faut en imprégner tous les fils bien également, et les exprimer ensuite de façon qu’ils restent tous mouillés au même degré ; sans cela, la couleur ne présentera qu’une bigarrure.

Pour arriver à ce but, lorsqu’on passe une partie de coton, l’ouvrier commence par puiser dans sa jarre, pour verser dans la terrine la quantité de mordans ou de lessive qui est nécessaire pour imprégner deux livres de coton. Il prend alors une livre de coton de chaque main, qu’il présente perpendiculairement au-dessus de la terrine qui contient la liqueur (Voyez fig. 1, pl. 4) ; il plonge le coton dans le liquide : il tient alors chaque mateau entre l’index et le pouce, déploie les autres doigts, et presse de toute la main sur le coton, en le foulant fortement et dans tous les sens (Voyez fig. 2, pl. 4). L’ouvrier se redresse, conserve le coton perpendiculairement (Voyez fig. 3, pl. 4) ; il déplace ses mains pour saisir le coton dans une autre partie, et il le plonge et foule de nouveau ; il se redresse, foule encore et renouvelle cette manœuvre trois à quatre fois. Ces soins extrêmes sont nécessaires pour que le coton boive ou s’imbibe également.

Cela fait, il dépose un des deux mateaux sur le bord de la terrine, prend l’autre avec les deux mains et en exprime une partie avec force. En cet état, il l’accroche à la cheville par la partie exprimée ; et, en prenant le mateau avec les deux mains, par l’autre extrémité, il le tord et en exprime tout le mordant qui y est en excès. Voyez fig. 4, pl. 4.

Il jette ensuite le mateau sur la table, et fait la même opération sur le second.

À mesure que les deux ouvriers passent leur coton, la femme qui est associée à leurs travaux, prend les mateaux, en saisit un de chaque main, les agite circulairement dans l’air, et les laisse tomber sur la table sans effort, mais sans les abandonner ; elle tord ensuite un des bouts, et les empile sur un bout de la table, pour les y laisser jusqu’au lendemain. On appelle cette dernière opération, dans le Midi, friser le coton, ouvrir le coton. Voyez fig. 5, pl 4.

2°. Le coton se transporte à l’étendage sur des brouettes garnies de toile, pour que le coton ne s’accroche pas. On met 4 livres (2 kilog.) de coton à chaque barre ; et, comme il importe qu’il sèche bien également et promptement, on le distribue sur la longueur des barres avec le plus grand soin : à cet effet, on passe les deux mains dans chaque quart de livre de coton, on presse fortement en bas du revers de la main gauche, et l’on porte en haut la main droite avec force et précipitation. Après avoir répété ce mouvement brusque de la main droite, à deux ou trois reprises, les fils se trouvent distribués également sur la barre.

Malgré ces précautions, le coton sécheroit inégalement si on n’avoit pas l’attention de retourner de temps en temps les barres sur elles-mêmes, pour que le coton présente successivement au soleil toutes ses surfaces.

3°. Le coton qu’on doit laver est ou sec ou humide : il est sec dans les deux cas suivans : 1°. lorsqu’on le lave pour le tirer ou le sortir de ses huiles ; 2°. lorsqu’après l’alunage on le lave encore pour le porter au garançage. Il est humide lorsqu’après le garançage, ou l’avivage, on le porte à l’eau pour le nettoyer ou le dégorger.

Dans le premier cas, on met le coton sur l’eau, et on l’y plonge avec les pieds pour l’y retenir et l’y fouler jusqu’à ce qu’il soit imprégné par-tout. On reconnoît que le coton est convenablement humecté lorsqu’il reste sous l’eau et qu’aucun écheveau ne monte à la surface, ou bien lorsqu’en exprimant le coton, l’eau s’en échappe par tous les points et non en gouttelettes.

Dans le second cas, il ne s’agit que de présenter le coton au courant de l’eau, et de l’y agiter jusqu’à ce qu’elle n’en soit plus colorée.

Dans les deux cas, on exprime le coton à l’aide de chevilles qui sont disposées sur le bord du lavoir.

4°. Lorsqu’on dispose le coton pour le garançage, on commence par passer le coton en bâton, c’est-à-dire, qu’on met une livre ( de kilogramme) de coton dans une corde de la grosseur du petit doigt, et longue de 3 pieds (un mètre). On noue les deux bouts de cette corde, on passe une barre dans deux de ces cordes ainsi chargées (ces barres doivent être assez fortes pour soutenir le poids dans la chaudière, et assez longues pour reposer en travers sur les deux côtés).

Lorsque le bain de garance est tiède, on y plonge le coton passé dans les barres. On en met jusqu’à 76 livres (36 kilogrammes environ) par garançage, dans les chaudières dont nous avons déjà fait connoître les dimensions.

On retourne le coton avec soin, en allant d’une extrémité de la chaudière à l’autre : à cet effet, deux hommes soulèvent chaque barre en la prenant d’une main par les deux bouts, et l’un d’eux passe un bâton pointu dans le coton, en glissant sous la barre, tandis que l’autre prend le bâton par l’autre bout : ils soulèvent alors le coton qu’ils changent de place en le faisant tourner sur la barre.

Cette manipulation s’exécute sans interruption, jusqu’à ce que le bain soit en ébullition. Alors on passe des barres plus fortes dans les cordes, on appuie ces barres sur la chaudière, et on entretient l’ébullition, en observant de faire plonger le coton dès qu’il se montre à la surface.

On arrête le feu, et on retire le coton de la chaudière du moment que le bain est devenu clair ou d’un jaune pâle.

On doit encore observer que, pour que le coton ne se mêle pas dans l’opération du décrûment, ou dans l’avivage, on prend un quart de coton, on le passe dans les autres trois quarts, et on replie les deux extrémités de ces derniers, qu’on passe dans le reste du mateau. Par ce moyen, les mateaux tournent dans la chaudière, y sont agités en tout sens sans se mêler.


  1. Tous les détails que je donne dans ce chapitre sont puisés dans ce qui se pratique dans les établissemens du Midi, ou bien ils m’ont été fournis par ma propre expérience.

    On pourra trouver de la différence entre ce que je dis et ce qui se pratique dans quelques teintures ; mais on aura alors l’avantage de pouvoir comparer les méthodes, et de prendre celle qui paroîtra réunir le plus d’avantages.