À valider

L’art de la teinture du coton en rouge/Chapitre 5

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Chapitre V

CHAPITRE V.

Des Préparations du Coton pour la Teinture en rouge.

À Andrinople, d’où la teinture du coton en rouge a été portée en France, ainsi que dans les procédés perfectionnés qu’on exécute aujourd’hui dans les ateliers français, tout l’art de la teinture du coton en rouge consiste à imprégner d’huile le coton, à l’engaller, à l’aluner, à le garancer et à aviver la couleur. Il n’y a de différence que dans la manière de conduire les opérations, dans les proportions des ingrédiens, et dans l’ordre dans lequel on fait succéder les manœuvres.

Je commencerai par décrire le procédé que j’ai constamment pratiqué dans mes ateliers ; je n’en ai pas connu jusqu’ici qui ait donné ni de plus belles, ni de plus vives, ni de plus solides couleurs.

Nous réduirons à quatre opérations principales tout ce qui regarde la teinture du coton en rouge, et nous les désignerons par les mots suivans : 1°. les apprêts ; 2°. les mordans ; 3°. le garançage ; 4°. l’avivage.


ARTICLE PREMIER.

Des Apprêts dans la Teinture du Coton en Rouge.


Les apprêts se donnent au coton avec des liqueurs savonneuses : mais, pour le rendre plus perméable à ces liqueurs, on commence par le décruer. Sans cette opération préalable, le coton s’imprègne difficilement et très-inégalement, de manière qu’on obtient des couleurs nuancées de plusieurs teintes.

Le décrûment se donne au coton dans une lessive de soude qui marque environ deux degrés. On porte le bain à l’ébullition, et on y plonge le coton, qu’on presse et foule dans la liqueur pour l’en bien imbiber. Le coton plonge d’abord difficilement ; il revient même à la surface à mesure qu’on l’enfonce dans le bain ; mais, dès qu’il est bien pénétré par la liqueur, il gagne le fond. On le laisse dans le bain qui est en ébullition, pendant demi-heure. On lave le coton décrué et on le sèche.

On emploie ordinairement pour le décrûment les soudes qui ont servi dans la préparation des apprêts ; de cette manière, on les épuise de tout l’alkali qu’elles peuvent contenir. La lessive doit être très-claire ; sans cela, le coton prend une teinte grisâtre qu’il perd difficilement.

On se sert assez généralement d’une chaudière de garançage pour décruer le coton ; et on fait succéder cette opération à une opération de garançage, parce que, par ce moyen, il y a économie de combustible.

Il est à observer que les cotons filés aux mécaniques ont moins besoin de décrûment que les cotons filés à la main : la raison en est que les premiers ont déjà reçu un véritable décrûment dans la liqueur savonneuse par laquelle on les dispose à la filature.

Dès que le coton décrué est sec, on le porte dans la salle aux apprêts.

Le premier apprêt, qu’on nomme aussi la première huile, se prépare de la manière suivante :

En supposant toujours que chaque partie de coton est du poids de 200 livres (10 myriagrammes), le chef-ouvrier verse dans la jarre où se compose ce premier apprêt, environ 300 livres (15 myriagrammes) de lessive de soude très-claire, et marquant un à deux degrés au pèse-liqueur de Baumé. (On doit s’être assuré d’avance que cette lessive se mêle bien à l’huile.) Il mêle à cette lessive 20 livres (un myriag.) d’huile, et il agite avec soin le mélange pour opérer une bonne combinaison. Il délaie ensuite avec un peu de lessive environ 25 livres (12 kilogrammes ) de la liqueur qui se trouve dans les premières poches de l’estomac des animaux ruminans, il verse le tout dans la jarre qui contient la liqueur savonneuse, et remue avec beaucoup de soin pour opérer un mélange parfait.

Dès que la jarre est montée, les ouvriers passent leur coton avec les précautions que nous avons indiquées au chapitre iv.

On laisse le coton dans la salle aux apprêts jusqu’au lendemain.

On le porte à l’étendage pour le faire sécher ; et, lorsqu’il est sec, on le passe à une lessive de soude, marquant un degré et demi ou deux degrés au plus.

Après l’avoir séché une seconde fois, on le passe à une autre lessive, marquant deux degrés.

Il est à observer qu’on gradue successivement la force des lessives, en l’augmentant de demi-degré à chaque passe.

Lorsqu’on a donné deux lessives au coton, immédiatement après la première huile, et séché le coton après chacune de ces trois opérations, on prépare un second bain d’huile, en employant le même procédé que pour le premier, avec la seule différence qu’on supprime l’humeur gastrique dans celui-ci. Ainsi on compose cette liqueur savonneuse ou cette seconde huile, en versant environ 300 livres (15 myriagrammes) de lessive à un degré sur le peu de résidu de la première huile qui peut rester dans la jarre, et en y mêlant 16 livres (8 kilogrammes) de nouvelle huile.

On passe le coton, avec le même soin, dans cette seconde huile. On le sèche : on lui donne successivement deux lessives un peu plus fortes que les deux de la première huile. Dès qu’on a donné ces deux huiles et les lessives qui leur succèdent, on dispose le coton à recevoir les mordans par un bon lavage. À cet effet, on plonge le coton dans une eau tranquille, et on l’y foule doucement avec les pieds nus jusqu’à ce qu’il ne s’élève plus à la surface. En cet état, l’ouvrier le soulève et le dépose sur les bords du bassin où se fait le lavage ; il le prend ensuite mateau à mateau, et le plonge sous l’eau, où il l’agite pendant quelque temps. Il le reporte encore sur les bords du bassin, et, lorsqu’il a opéré de cette manière sur toute la partie, il recommence et réitère l’opération trois ou quatre fois avant de tordre le coton à la cheville. On termine cette opération par faire sécher le coton à l’étendage.

Cette opération est extrêmement importante : le coton doit être convenablement dépouillé sans être appauvri. Si le lavage n’entraîne pas tout ce qui n’est pas adhérent au tissu, on emploie ensuite, à pure perte et au détriment de la couleur, une grande partie des mordans, parce qu’ils se portent sur un corps qui, n’étant pas uni au coton, s’en échappera par les lavages ; si le lavage est trop fort, on enlève une partie de l’apprêt qui adhère au tissu, et la couleur en devient ensuite maigre et sèche ; si le lavage est fait avec peu de soin, le coton est dépouillé d’une manière inégale, ce qui rend la couleur nuancée.

Le coton ainsi lavé et séché, est prêt à recevoir les mordans.


ARTICLE II.

Des Mordans dans la Teinture des Cotons en rouge.


J’appelle mordans, l’alun et la noix de galle, sans lesquels le coton ne prend pas une teinture solide ni nourrie.

L’engallage se donne avant l’alunage.

Pour engaller une partie de coton de 200 livres (10 myriagrammes), on fait bouillir 20 livres (un myriagramme) de noix de galle en sorte concassée, dans environ 200 livres (10 myriagrammes) d’une infusion de 30 livres (15 kilogrammes) de sumach. Après demi-heure d’ébullition, on verse dans le bain 100 livres (5 myriagrammes) d’eau froide, on retire le feu du fourneau, et on passe le coton dans les terrines, comme pour les apprêts, du moment que l’ouvrier peut supporter la chaleur du bain.

Comme l’engallage est une des opérations les plus importantes de la teinture, il faut avoir l’attention, 1°. de passer le coton à un bain d’engallage très-chaud, pour que le mordant pénètre par-tout également ; 2°. de le fouler avec soin pour que tout le coton soit bien imprégné ; 3°. de le tordre soigneusement ; car, sans cela, les parties qui restent plus humides se foncent davantage, et la couleur en devient inégale ; 4°. de n’engaller que lorsqu’on est assuré de pouvoir sécher dans le jour ; 5°. de n’engaller qu’autant que le temps est serein, parce qu’il est constant que l’air brumeux ou pluvieux noircit le coton engallé.

Le coton engallé sèche assez promptement, et, dès qu’il est sec, on procède à l’alunage.

Lorsqu’on veut aluner, on fait dissoudre 25 livres (12 kilogrammes ) alun de Rome ou 30 livres (15 kilog.) alun du Levant dans 300 livres (15 myriagrammes) d’eau tiède ; et, dès que la chaleur est descendue à une température qui permette d’y plonger la main, on passe le coton avec le même soin que pour l’engallage. La couleur, d’un jaune sale et foncé qu’avoit donnée la noix de galle au coton, tourne au gris par l’opération de l’alunage.

On sèche le coton aluné, et ensuite on le lave avec le plus grand soin pour en extraire toute la partie des apprêts, et sur-tout des mordans qui ne s’est pas combinée et qui n’adhère pas intimement au fil : à cet effet, on met le coton dans l’eau, et on le foule avec les pieds jusqu’à ce qu’il soit complètement imbibé ; on le laisse séjourner sous l’eau pendant une ou deux heures : après quoi, on le porte sur le bord du bassin, d’où on le tire mateau à mateau pour mieux les laver séparément : on trempe chaque mateau dans l’eau, et, après l’y avoir agité quelque temps, on le tord légèrement, on l’agite dans l’air et on le fait tomber avec force, et à plusieurs reprises, sur une pierre plate préparée à cet usage sur les bords du bassin. On trempe de nouveau le mateau dans l’eau, et on répète cette manœuvre sur le même coton, à six ou sept reprises différentes. On le tord ensuite à la cheville, et on le fait sécher.

Cette opération, toute minutieuse qu’elle paroît, est néanmoins fondée en principe, et il suffit d’examiner le coton avant le lavage pour sentir combien il importe de lui donner une attention toute particulière : le coton sortant de l’alunage a changé de couleur, ce qui prouve qu’il s’est fait une combinaison entre le tannin de la noix de galle et l’alumine de l’alun ; mais tout l’alun n’a pas été décomposé, tous les principes de la noix de galle n’ont pas été employés, et l’on peut appercevoir, avec un peu d’attention, un grand nombre de petits cristaux d’alun attachés au fil. Si donc on n’avoit pas l’attention de laver le coton avec un très-grand soin pour en enlever tout ce qui n’est pas en combinaison, ces matières s’empareroient au garançage d’une grande partie du principe colorant ; et les principes vraiment combinés, et presque inhérens au coton, se trouveroient privés d’une grande portion de la couleur. Il arriveroit alors ce qui s’observe lorsqu’on mêle de l’alun au garançage, le bain reste rouge, et le coton en est moins chargé de couleur, tandis que, lorsque les cotons sont bien lavés, et qu’ils ne contiennent plus que la portion de galle et d’alun qui leur est combinée, le bain de garance est complètement décoloré par le coton.

Il suffiroit, sans doute, d’un bon lavage pour extraire les principes qui appartiennent à la noix de galle ; mais l’alun qui s’est formé en cristaux dans le tissu du fil, se dissout difficilement à l’eau froide, et on ne peut séparer ces cristaux qu’en frappant fortement le coton sur une pierre après l’avoir bien mouillé. Dans quelques fabriques, on emploie une masse ou batte pour dégorger le coton, comme lorsqu’on blanchit le linge.

Ce coton lavé et séché ne prendroit encore au garançage qu’une couleur maigre ; c’est pour cela qu’on lui donne une troisième huile, qu’on prépare avec 15 livres (7 kilogrammes ) d’huile et une première lessive à un degré.

Après cette troisième huile, on passe le coton à trois lessives, dont la plus faible marque deux degrés ; la seconde trois, et la troisième quatre.

Cette troisième huile et ces lessives subséquentes, se donnent avec les mêmes soins et par les mêmes procédés que les premières.

On sèche le coton chaque fois.

On lave ensuite le coton pour le tirer de l’huile.

Après quoi, on engalle avec 15 livres (7 kilogrammes ) de galle sans sumach.

On alune avec 20 livres (10 kilogrammes) d’alun de Rome.

On lave avec le même soin que la première fois ; et le coton séché se trouve, en cet état, disposé à être garancé.

On pourroit donner la troisième huile immédiatement après les lessives de la seconde, et alors on éviteroit deux lavages et le second engallage et alunage ; mais, dans ce cas, il faut augmenter la dose de la galle et de l’alun. Et, au lieu de 20 livres (10 kilogrammes) de galle et de 30 livres (15 kilog.) d’alun, on emploie en une seule fois 35 livres (17 kilogrammes ) de noix de galle, et 50 livres (25 kilogrammes) d’alun.

Cette dernière méthode abrège l’opération de trois ou quatre jours, et donne de belles couleurs : néanmoins je préfère la première, parce que j’ai observé que les couleurs sont plus unies, plus vives et plus nourries.


ARTICLE III.

Du Garançage dans la Teinture du Coton en rouge.


Nous avons décrit (chapitre iv) la manière de disposer le coton qu’on veut garancer ; nous avons indiqué le moyen de le conduire ou de le manipuler dans la chaudière ; nous allons dire, en ce moment, comment on monte le bain de garance.

On prend 2 livres à 2 livres et demie de bonne garance par chaque livre de coton ; on mêle cette garance moulue avec du sang qu’on emploie dans la proportion de demi-livre par livre de coton ; le mélange se fait, à la main, dans un cuvier ; on délaie cette pâte dans l’eau de la chaudière de garançage ; et, dès que le bain est tiède, on y plonge le coton, qu’on y travaille pendant une heure sans porter à l’ébullition, mais en élevant graduellement la chaleur.

Du moment que le bain entre en ébullition, on met le coton en cordes, et on l’abandonne dans le bain, qu’on tient en ébullition pendant une heure.

Le coton sortant de la chaudière de garançage, est porté au lavoir, où on le dégorge à grande eau avec le plus grand soin.


ARTICLE IV.

De l’Avivage dans la Teinture du Coton en rouge.


Le coton sortant du garançage a une couleur si sombre, si obscure, qu’il est impossible de l’employer dans cet état. Il est d’ailleurs chargé d’une portion de principe colorant qui n’adhère que foiblement à l’étoffe, et dont il importe de le débarrasser. C’est par l’opération de l’avivage qu’on remplit ces fins.

Pour aviver le coton, on se sert de chaudières de cuivre, dont l’orifice circulaire puisse recevoir un couvercle qui s’y adapte exactement : on les remplit, aux deux tiers, d’une lessive de soude marquant deux degrés ; on chauffe la lessive, et on y fait dissoudre 20 livres (10 kilogrammes) de savon blanc coupé en tranches très-minces ; on agite le liquide pour faciliter la dissolution.

Dès que l’ébullition commence à paroître, on y plonge le coton ; on recouvre l’orifice de la chaudière avec une grosse toile, et on assujétit le couvercle avec le plus grand soin ; on a même l’attention de le fixer à la chaudière par des crochets.

Comme l’effort du liquide en ébullition, détermineroit infailliblement une explosion, si on ne donnoit pas une légère issue aux vapeurs, on pratique une ouverture de quelques lignes (d’environ un centimètre) au milieu du couvercle.

L’ébullition continue pendant huit à douze heures, plus ou moins long-temps, selon que la lessive est plus ou moins forte, et la couleur du coton plus ou moins foncée.

Lorsqu’on juge que le coton est suffisamment avivé, on modère le feu ; et on retire un mateau de coton pour en examiner la couleur. Les teinturiers qui ont de l’expérience, jugent à merveille du ton de la couleur, en exprimant un écheveau ; mais il est plus sûr de laver le mateau. Si l’on trouve le coton suffisamment avivé, on fait couler de l’eau froide dans le bain, pour le refroidir ; dans le cas contraire, on continue l’opération de l’avivage.

On lave le coton au sortir de l’avivage, et déjà on pourroit, après l’avoir séché, le mettre dans le commerce. Mais, si l’on desire donner à la couleur tout l’éclat dont elle est susceptible, il faut faire subir encore au coton deux opérations ; et, dans ce cas, il faut donner le premier avivage dont nous venons de parler, avec la lessive de soude sans savon, ou simplement avec 10 livres (5 kilogrammes) au lieu de 20.

La première des opérations qu’on donne au coton après ce premier avivage, consiste à l’aviver une seconde fois dans un bain d’eau foiblement aiguisée par une petite quantité de lessive, et dans laquelle on fait fondre 25 livres (12 kilogrammes ) de savon. L’ébullition dure quatre à six heures, selon que la couleur est plus ou moins chargée.

Après ce second avivage, on lave le coton, on le fait sécher et on le passe à la main, avec le plus grand soin, dans la composition suivante :

Je prends l’acide nitrique pur, à 32 degrés au pèse-liqueur de Baumé, j’y fais dissoudre à froid une once (environ trois décagrammes) de sel ammoniaque raffiné par livre d’acide : la dissolution se fait peu à peu ; et, lorsqu’elle est terminée, je mets, dans le bain, de l’étain en baguette, dans la proportion d’un seizième du poids de l’acide : la dissolution se fait aisément. J’ajoute de l’étain jusqu’à ce que la dissolution soit opale.

Je verse 15 livres (7 kilogrammes ) de cette composition, sur environ 200 livres (10 myriag.) d’eau tiède, dans laquelle j’ai dissous 6 livres (3 kilogrammes) d’alun de Rome ; le mélange se trouble, devient blanc, et c’est dans cette liqueur que je passe mes cotons séchés, avec les mêmes précautions que lorsque je les passe aux apprêts ou aux mordans. On doit délayer la composition avec plus ou moins d’eau, selon que la couleur du coton est plus ou moins foncée.

On lave les cotons à une eau vive et courante, on les sèche, et toutes les opérations de teinture sont terminées.

On peut donner aux fils de lin et de chanvre, une couleur presqu’aussi brillante qu’au coton, mais elle est moins nourrie ; et il faut un plus grand nombre d’opérations, et répéter plusieurs fois l’action des apprêts et des mordans pour lui donner de l’intensité. Il faut même employer des lessives très-fortes ; sans quoi, les apprêts et les mordans ne pénètrent point.

Le fil de lin prend plus aisément la couleur que celui de chanvre.

Lorsqu’on décrue le fil de lin ou de chanvre pour le disposer à la teinture, il faut avoir l’attention de passer des bâtons dans les écheveaux : sans cette précaution, les fils se rident, se mêlent et se brouillent, à tel point qu’il est ensuite impossible de dévider les écheveaux.

Il n’est peut-être pas inutile d’observer encore qu’on peut teindre les étoffes ou tissus de coton par le même procédé que nous venons de décrire : on n’a à craindre que d’obtenir des couleurs mal unies ; mais l’on parvient à éviter cet inconvénient en travaillant avec soin l’étoffe, tant dans les apprêts, que dans les mordans et le garançage.