L’emprise : Bertha et Rosette/02

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II

Bénédiction paternelle.


Vaut mieux être quêteux
Vivre chez eux
Que d’être seigneur
Et vivre ailleurs

(Vieux dicton canadien)


La maison de Robert Neuville n’était pas un palais, tant s’en faut ; elle était plutôt une chaumière.

La décrire, c’est décrire la moitié peut-être des maisons de nos cultivateurs : une cave ou sous-sol, où l’on emmagasine les patates et les légumes de toutes espèces, fruits divers, saloir au lard, conserves, en un mot provisions de toutes sortes ; puis le rez-de-chaussé, qu’on appelle généralement le premier étage. Chez les Neuville, trois pièces : la cuisine occupait la grosse moitié ; des deux autres pièces presque égales, celle donnant du côté des granges, servait de chambre à coucher et celle ayant vue sur la route ou chemin du roi, servait de salon. À l’autre étage, moitié dans les combles, quatre pièces : chambres à coucher pour les enfants.

Et dans cette petite maison, où les plafonds sont bas, les fenêtres pas grandes, l’espace restreint, on élevait des enfants : seize petits Neuville, forts et vigoureux. Défi apparent à la science médicale que ces familles de dix, quinze, vingt personnes, entassées dans des locaux trop petits.

Mais il faut vivre, et les papas qui par leur travail subviennent aux besoins les plus pressants de cinq et même dix marmots, ne peuvent leur donner le confort et l’espace d’un palais.

Tout de même ces maisonnettes sont un chez nous, et les cultivateurs canadiens tiennent à leur chaumière, peut-être plus que certains seigneurs tiennent à leurs châteaux.

L’année 1914 avait passé ; puis 1915 s’en allait rejoindre ses devancières.

Chez les Neuville, le train de vie ne changeait guère : travail, prière, économie. Bertha priait pour son promis dont les nouvelles arrivaient assez régulièrement.

L’automne ramenait le départ des gars de chantier, et chez les Neuville, ils étaient cinq à partir cet automne-là.

Les deux aînés s’étaient embauchés pour un jobber des McClaren ; ils devaient partir vers le 15 septembre. Quant aux trois autres, ils attendaient les ordres des Price.

L’ordre de partir arriva à tous, pour le même jour.

La veille du départ, une voiture venue de Roberval, s’arrêta à la porte de la maison. Célanire qui se trouvait dehors occupée à étendre le linge qu’elle venait de laver, salua les voyageurs sans les reconnaître. Le plus âgé des deux demanda immédiatement en anglais, si c’était bien là que demeurait M. Neuville. Sur réponse affirmative, le voyageur s’enquit si le papa était à la maison.

Sans paraître remarquer la méprise des visiteurs, qui croyaient voir en elle la fille aînée, la maman répondit que M. Neuville était à son étable, que s’ils désiraient le voir, elle n’avait qu’à l’appeler.

Pendant ces pourparlers, le plus jeune des voyageurs payait le charretier qui repartit tout de suite.

Juste à ce moment, Robert sortait de la grange, les mains pleines des œufs dont il venait de faire la levée ; il s’en vint vers la maison sans se presser.

Arrivé près des visiteurs, il eut une exclamation : « Tiens, M. Nicholson ! » C’était en effet le riche Américain de ’98, qui revenait pour la partie de chasse projetée dix-sept ans auparavant.

Bien des fois, il avait parlé de la première partie de pêche, se promettant d’y revenir. Et enfin il revenait, accompagné de son neveu, Sam Bachelor, un bellâtre sans croyances, sans scrupules, n’ayant qu’une ambition : satisfaire ses goûts et s’amuser le plus possible.

Chez bien des êtres humains, une telle mentalité se serait traduite par des orgies et une débauche écœurante ; il n’en était rien chez Sam. Le vernis d’une civilisation raffinée et d’une haute culture intellectuelle, en faisait un vicieux gardant toujours les apparences de l’honorabilité et de la réserve.

Ses parents divorcés, on ne sait pourquoi, il avait été élevé par sa mère, alors que son père s’était remarié et élevait un autre fils unique. Riche à millions, il courait le monde, admirant le bien sans réserve et semant le mal au gré de ses penchants.

Robert Neuville écoutait en silence les explications de Nicholson, qui lui faisait part du désir qu’ils avaient, lui et son neveu, de faire une partie de chasse de quelques jours, et que pour cela, il leur fallait un guide.

— Pourquoi n’êtes-vous pas allés à la Pointe-Bleue, demanda Robert ? Il y a là des sauvages qui se font une spécialité de servir de guides à travers la forêt.

Nicholson de répondre :

— Je n’ai demandé de guide nulle part ailleurs. J’ai une connaissance ici, nous nous sommes bien entendus il y a dix-sept ans ; nous avons eu du plaisir (a good time). Et je suis revenu directement ici. Je tiens à montrer à mon neveu, ce que c’est que des gens à qui on peut se fier.

L’entente fut vite conclue : Robert acceptait d’être le guide des deux Américains, moyennant rémunération journalière.

Comme les cinq gars de chantier devaient partir le lendemain matin, il fut convenu que la partie de chasse ne commencerait que le midi.

— Je tiens à être libre au départ de mes fils, avait dit Robert.

John Nicholson fit alors une proposition :

— Vos fils ne partent que demain matin, pourquoi ne pas faire une petite excursion dès cet après-midi.

Robert accepta et les deux étrangers restèrent à dîner chez Neuville.

Le dîner fut gai. Robert et sa femme causaient en anglais avec l’oncle John. Sam Bachelor parlait un bon français. C’était un gai causeur, ayant le mot pour rire ; bel homme, bien mis, spirituel, il avait tout ce qu’il faut pour plaire. Aussi plaisait-il généralement partout. À plus forte raison, il devait plaire dans cette famille de Canadiens, où ses qualités étaient en quelque sorte auréolées par l’engouement trop facile de nos gens pour tout ce qui est étranger.

Il ne fut pas le seul à plaire. Le dîner fut trop court à son gré. Ce fut à regret qu’il partit pour la chasse, se promettant, in petto, de reprendre un autre dîner à la même table, avec les mêmes convives.

Le soir, Neuville arrangea ses affaires pour laisser les Américains sur le chemin de Roberval, où ils devaient coucher à l’hôtel.

Le Canadien ne se souciait pas de les avoir pour la dernière veillée qu’il passait avec ses gars, avant leur départ pour l’hiver. Pour tout dire, il n’était pas non plus enchanté outre mesure des étrangers. Son expérience de la vie lui avait appris qu’un peuple comme le nôtre, n’a rien à gagner à se frotter de trop près aux peuples étrangers.

Mais il n’était pas riche : ses nombreux enfants attendaient de lui, nourriture, aide et soutien. Sa besogne de cultivateur lui avait permis de les élever et de leur donner à manger, ce qui est déjà beaucoup, mais elle ne lui rapportait pas fortune.

Il savait que les Américains paieraient bien. Alors pour de l’argent, il acceptait de laisser sa besogne, qui d’ailleurs n’en souffrirait pas. Ses absences n’étant que journalières, soir et matin il serait chez lui, pour voir au bon soin des animaux. Les travaux de la terre étaient aussi assez avancés pour lui permettre sans inconvénient quelques absences.

Le rendez-vous était pour le lendemain midi. Le départ des gars pour le chantier était fixé pour dans l’avant-midi et Robert voulait que la séparation eut lieu dans l’intimité familiale.

D’un autre côté, Nicholson voulait voir les adieux des canadiens. Lui qui n’avait qu’un fils, à la mode américaine, il voulait voir si l’amour paternel peut se partager en seize, comme chez Robert Neuville, et ne rien perdre par son morcellement.

Sans tenir compte des conventions, sans se dire qu’il y avait indiscrétion de leur part, les deux Américains se rendirent au logis des Neuville, vers les dix heures. John voulait voir les adieux. Sam Bachelor voulait voir Bertha.

Chez les Neuville, la scène valait d’être vue. Ils étaient cinq qui partaient : cinq beaux hommes grands et robustes à qui leur maman faisait ses recommandations. Sollicitude de mère pour qui l’homme de vingt ans et plus, l’homme robuste qu’elle admire, reste toujours un peu le bébé qu’elle a bercé, réchauffé et vivifié de son cœur.

— Soyez prudents, disait Cêlanire ; faites attention aux accidents. Ayez soin de vous autres. Si vous avez le rhume, soignez-vous ; ne travaillez pas malades… Avez-vous chacun un scapulaire au cou et autre dans le pock (baluchon) ? N’oubliez pas de faire vos prières. Si vous n’avez pas le temps d’en dire long, au moins donnez votre cœur au bon Dieu. »

Recommandations maternelles toujours les mêmes, jamais finies, parce que venues d’un cœur inépuisable en sollicitude, en tendresses.

Les recommandations paternelles étaient plus simples. Robert les résumait en trois mots : « Faites votre devoir. »

Quelle simple grandeur dans ces mots, qui pour les Neuville, père et fils, résumaient tout un code de vie.

Faire son devoir, n’est-ce pas servir son Dieu, respecter ses semblables, donner aux employeurs le plein montant de sa capacité au travail.

Le moment du départ était arrivé. Les deux Yankés se sentaient de trop dans cette maison, où la plus élémentaire délicatesse suffisait à leur faire comprendre qu’ils étaient importuns.

Mais ils avaient voulu voir, et ce qu’ils voyaient était pour eux toute une révélation.

Les partants avaient embrassé la maman et les sœurs, pressé la main à tous les hommes, grands et petits ; restait le papa. L’aîné des fils, ployant le genoux devant son père, disait pour lui et ses frères : « Nous n’y serons pas au jour de l’an. S’il vous plaît, votre bénédiction ? »

Ils étaient ainsi cinq hommes, jeunes, forts et vigoureux, cinq colosses, tous plus grands que leur père ; ils étaient à genoux et le père debout leur tendait la main, disant dans sa foi profonde : « Que le bon Dieu vous bénisse et vous protège, mes enfants. »

Les deux Américains indiscrets, se sentaient petits dans leur coin. Jamais encore, ils n’avaient vu pareille chose.

Plus tard, rappelant cette scène, Sam disait à son oncle :

— Vous dites que la survivance du peuple canadien est un miracle, mais il n’y a rien d’extraordinaire à cette survivance d’un peuple qui a des hommes et des familles comme cela.

— Sans doute, répondait l’oncle John. Ce qui est surprenant, c’est précisément qu’il y ait des familles et des hommes comme ceux que nous avons vus.

Surprenant… ? Peut-être pour des matérialistes, genre Nicholson ou Bachelor. Chose toute naturelle que nos belles familles, chez des gens de devoir et de foi.

Les chasseurs partirent immédiatement après le dîner. Ce fut une après midi trop courte au gré de l’oncle John, et trop longue au gré du neveu, Sam Bachelor.

Les deux Américains étaient supposés se pensionner à l’hôtel, mais pour plus de commodité, souvent ils couchaient chez Neuville.

La partie de chasse devait durer une semaine ; mais le samedi arrivé, il se trouva que l’oncle n’avait pas encore tué d’orignal. Le neveu eut donc beau jeu pour faire prolonger la partie d’une autre semaine, puis d’une autre encore, tant et si bien que, venus à Roberval pour une semaine, ils y passèrent presque un mois.

Sam Bachelor parlait bien de chasse, mais pour lui le grand plaisir, c’était la compagnie de Bertha.

Mais oui, Bertha, la promise de Gustin. C’est qu’elle était jolie la fille de Robert, et puis les promises ont je ne sais quoi qui captive les hommes. C’est en quelque sorte le fruit défendu, et les fruits défendus ont toujours paru les meilleurs aux enfants d’Ève et d’Adam.

Ce qui est certain, c’est que le jeune Américain ne pensait qu’à Bertha. Les veillées n’étaient jamais assez longues.

Les jeunes jouaient à ces jeux enfantins, les zéros, le bourdon, etc. John s’endormait et jurait en anglais, qu’on ne le reprendrait plus à emmener à la chasse des bébés, bons à jouer des jeux d’enfants.

Ou bien Sam, qui avait beaucoup voyagé, parlait des pays qu’il avait visités. Il racontait des historiettes, expliquait la situation des années alliées, dans ces régions qu’il prétendait avoir visitées.

Souvent l’Américain, bon musicien, jouait sur le piano les airs à la mode, chantant en compagnie de Bertha, qui éprouvait un réel plaisir en sa compagnie.

L’aimait-elle ? Elle-même n’aurait pu le dire ; elle n’y pensait probablement pas.

Quand on a vingt ans, est-ce qu’on se demande s’il y a de l’amour dans le plaisir que l’on éprouve à entendre parler un beau garçon, intelligent et fin causeur ?

Quant aux spectateurs du drame, ils étaient loin de se douter de ce qui se passait. Robert et Célanire savaient leur fille promise au fils Tremblay, ils savaient leur fille franche et honnête et ne s’inquiétaient pas d’autre chose.