L’emprise : Bertha et Rosette/03

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III

Désespérance.


Là bas, dans les Flandres, la journée avait été bien dure !

Tout le jour, le canon avait grondé et les soldats terrés dans une boue brune, sale et trempée d’eau, se demandaient combien de leurs camarades avaient payé de leur vie, la défense de ce coin que l’Allemand voulait prendre et que les Alliés ne voulaient pas céder.

Dans un boyau où l’eau, plutôt la boue, monte jusqu’à mi-jambe, Gustin Tremblay sommeille.

Depuis deux jours sa compagnie n’a pas été relevée. Est-elle perdue ?

Non, sans doute, puisque tantôt un ordre a circulé à la file. Mais les renforts font défaut. Alors on laisse où ils sont, ces bons Canadiens.

Il fait froid. Pas de ce froid sec et sain du Canada ; pas de ce froid qui gèle presque sans douleur celui qui s’y expose, mais un froid humide qui ne gèle pas mais transit, pénétrant pour ainsi dire jusqu’aux os. Malgré tout, Gustin dort. Il faut être bien fatigué pour dormir là.

Les parois de la tranchée sont humides, mais pour être appuyé quelque part, il faut bien s’y accoter. Aussi la capote du soldat est boueuse et mouillée, mais qu’importe la boue, la saleté, Gustin est à bout et il dort.

La musique infernale des canons et des obusiers se fait entendre dans un grondement presque continuel ; rien n’y fait, Gustin ronfle.

Pour le réveiller, il faut le prononcé à haute voix de son nom, ou plutôt de son surnom, car au régiment on l’a surnommé : Boileau (boit l’eau.).

« Jamais je ne boirai de boissons enivrantes », a-t-il dit à Bertha ; et cette promesse, faite librement et spontanément, il l’a tenue.

Mais ce jour là, la situation est terrible et ses camarades l’on réveillé pour lui offrir un coup.

C’est du vin de France, du cognac, s’il en veut, ou encore du geniève, de ce gin hollandais qui réchauffe si bien.

Gustin hume l’arôme de ces boissons capiteuses, sa langue frétille, son palais goûte comme un avant goût de la boisson qui serait si bonne à avaler.

Ses pieds mouillés sont raidis par ce froid humide et malsain. Ses mains, il ne les sent presque plus sur le canon de son fusil. Que ce serait bon un bon coup, une bonne lampée. Son corps endolori par l’eau et le froid, ses membres raidis par la souffrance physique, son cœur meurtri par le doute et le regret, tout cela va avoir raison de sa volonté ; il va boire, sa main s’avance vers le flocon.

De toutes les souffrances endurées, la pire est encore la souffrance morale. L’homme perdu dans la nuit profonde, reprend un peu d’espoir s’il voit une lumière, même une simple et petite lumière. Pour le soldat, la lumière lointaine, c’était sa promise, sa Bertha, à qui il pense jusque dans son sommeil.

Mais la lumière s’est obscurcie. Depuis des mois, pas une lettre de sa promise.

Au début le service postal était assez régulier, puis il est devenu détestable ; depuis des mois, pas une lettre, ou plutôt il en est venue une : une qu’il aurait mieux valu ne pas recevoir. C’est un ami de Roberval, un compagnon de chantier, Tit Luc Laframboise, qui lui rapporte « les faits et nouvelles de chez nous. »

Or dans sa lettre, Tit Luc a écrit qu’un Américain, riche à millions, tourne et retourne autour de Bertha.

Cette pensée aiguë comme un dard, occupe son cerveau, lui entre dans le cœur : Sa Bertha occupée à un autre… Sa Bertha qui n’a pas écrit depuis des mois…

Savent-ils ce que c’est que d’être seuls, ceux qui jamais ne sont partis du chez nous ?

Parfois l’ennui des absents peut se faire sentir, mais au moins au foyer familial, il y a des êtres et des choses qui réchauffent et réconfortent. Mais l’exilé, lui, n’a rien qui puisse le consoler et réchauffer son cœur.

Savent-ils ce que c’est que l’isolement moral, ceux-là qui toujours ont eu une épaule amie pour reposer leur tête fatiguée, et un cœur aimant pour comprendre et atténuer les détresses morales ?

Vous qui au logis entendez les pas et les voix de ceux qui vous sont chers ; vous, qui de vos yeux contemplez et admirez un horizon familier ; vous, qui, parfois avez pleuré la perte d’un être chéri, pensez à ceux partis bien loin ! Pensez à ceux qui sont séparés de tout ce qu’ils ont aimé. Donnez toujours à ceux-là, toutes les consolations que vous pourrez.

Gustin avait manqué de consolation ; le rayon d’espérance s’était assombri ; il sentait doublement sa souffrance, et il allait boire de cette boisson qui réchauffe et engourdit.

Au-dessus des têtes, un boulet passe. Son sifflement est caractéristique ; on reconnaît le projectile de ces grosses pièces allemandes. L’un des soldats de dire : « Tiens, voilà Bertha ! »

— Où cela ? fait Gustin se retournant. Puis il rit de sa méprise. Sa Bertha, comme elle est loin… Mais la diversion est faite. En un éclair, il se revoit donnant à sa promise le baiser des fiançailles et le baiser d’adieu. Sa promesse lui revient en même temps. « Jamais, je ne boirai ! »

C’est promis à sa fiancé, c’est promis à son Dieu, et il tiendra sa promesse.

Tit Luc a bien écrit que l’Américain va finir par enjôler la plus belle fille de Roberval, sa Bertha à lui… Mais si Bertha manque à sa promesse, lui Gustin, tiendra la sienne.

De son cœur monte cette prière muette, mais combien éloquente sans doute, pour celui qui pèse tout : « Pardon, mon Dieu ; aidez-moi à être fidèle, vous qui ne trompez jamais. »

Les bouteilles circulent ; Gustin ne boit pas, mais d’autres boivent.

Un ordonnance vient avertir le soldat Tremblay, qu’il est mandé au bureau du commandant qui a besoin de quelques hommes, forts sur la hache.

En route, on rencontre le distributeur de malle et Tremblay de demander :

— Avez-vous quelque chose pour moi ?

— Bien oui, tout un paquet. Et on lui remet plusieurs lettres, toutes de sa promise.

Chez le chef, ce fut vite fait. Le soldat devenait bûcheron pour quelques jours. Il avait congé le reste de l’après-midi. Il en profite pour se retirer à l’écart, afin de lire dans la solitude.

Ce sont les lettres de Bertha : lettres de juillet qui se sont égarées peut-être, puis celles d’août. Il les lit, il s’en régale pour ainsi dire.

La jeune fille raconte sa vie, les travaux des champs, la récolte des foins et des grains. Ce sont ensuite les nouvelles : naissances, décès, mariages, et rumeurs diverses :

« Le vieux quêteux Hébert, qu’on appelle le quêteux à gros sac, doit se marier à la vieille quêteuse sauvagesse ; soixante et quatorze et quatre-vingt-un ans : le mariage ça prend à tout âge. »

Et ainsi de suite.

Le soldat arrive à la dernière lettre. Elle est datée du 27 septembre 1915. Entre les deux dernières lettres de sa promise, il s’est écoulé cinq semaines. Tout de suite le soldat se demande pourquoi ce retard ?

Pourquoi être restée si longtemps sans lui écrire, alors que d’habitude, elle lui écrit tous les dimanches ?

L’explication, il la lit :

« Tu excuseras mon écriture et mon retard ; nous sommes bien occupés. Les cinq grands garçons sont partis au campe, et nous avons eu des visiteurs. Tu te rappelles sans doute que papa parlait parfois d’un Américain, M. Nicholson. Il est venu avec un de ses neveux. Ils ont pris pension à Roberval, mais ils ont presque toujours logé à la maison. Papa leur a servi de guide ; alors c’était plus commode de loger ensemble.

« Ce sont des gens bien élevés. Le neveu, M. Sam, a bien voyagé. Il a visité l’Europe, et souvent nous parlait des pays et des choses de par là.

« C’est aussi un bon musicien, qui chante pas mal. Il parle français. Je lui ai montré des chansons françaises et c’est un peu drôle de l’entendre.

« Ils sont partis d’hier. Ça va nous donner un peu moins d’ouvrage. Des étrangers, ça donne toujours un peu de trouble, quand même ils sont sans cérémonies.

— M. Sam a promis de revenir. Il n’a rien à faire, aussi il peut se promener. Penses-tu qu’ils sont chanceux d’être riches. Mais tout riches qu’ils sont, ils sont sans prétentions. Pour quelques jours la maison va être grande… Enfin on a de quoi s’occuper. »

Suivaient d’autres nouvelles.

Ainsi c’était vrai ce qu’avait écrit Tit Luc. Un bel Américain était venu, il avait niché presque un mois chez les Neuville. C’était vrai, le snaro (damoiseau) intéressait Bertha. Ses belles manières, son argent, ses belles paroles, avaient pu captiver l’innocente Canadienne.

Même elle disait qu’elle allait s’ennuyer…

Il intéressait tellement sa promise, ce bel Américain, qu’elle avait passé cinq semaines sans lui écrire.

Il pensait aux après-midi du dimanche où elle était libre, où il n’y avait pas de travail à faire ; elle aurait pu écrire. Mais non, sans doute elle avait passé ses dimanches avec son bel Américain, à écouter ses fadaises.

L’esprit du soldat allait ainsi de supposition en déduction, et il en venait pour ainsi dire à voir les choses possibles.

Il se représentait sa Bertha, si belle et si bonne, l’abandonnant, lui, le Canadien pauvre d’argent, mais si riche de santé et de qualités physiques et morales.

Il se voyait abandonné pour un de ces riches étrangers, qui ferait son malheur et celui de sa promise.

Oh ! ces riches, ces favorisés de la fortune qui dépensent leur vie au plaisir ; ces séducteurs qui viennent ainsi briser des vies. Car il le savait, ces riches Américains, ils aiment s’amuser de nos paysannes, les séduire et les perdre, mais les marier, c’est si rare ; on peut dire jamais.

Le soldat qui sans faiblesse avait souffert toutes les souffrances physiques, pleura. Qu’elles sont tristes, ces larmes d’homme fort et robuste !

Il réalisait la phrase écrite par Tit Luc :

« Des deux Américains, il y en a un qui est ici pour chasser les ours et les chevreuils, mais l’autre aime mieux une belle fille. Ils auraient pu prendre un sauvage de la Pointe-Bleue pour guide, mais ils aimaient mieux rester chez Neuville. Vois-tu, le jeune tourne autour de Bertha. Penses-tu, il est même venu à la messe avec elle. Il va finir par l’enjoler. C’est sacrant ; s’il y a une belle fille, ces Américains sont autour et finissent par l’amener en ville ! »

Et sur ces deux missives qui pour lui se complètent, le soldat pleura.

Depuis quatre mois, que de souffrances ; mais aucune n’a été l’égale de ce qu’il endure présentement dans son cœur et dans son âme.

Dans son imagination, il revoit la maison des Neuville, ce petit coin du salon où il n’y a qu’un beau meuble : le piano acheté de secondes mains.

Il revoit cet appartement pauvrement meublé, où le bon goût et la propreté sont tels, que la modestie des meubles ne paraît guère.

Il se revoit le dimanche après-midi, en compagnie de Bertha. Mais ce n’est plus lui qui est là, c’est un bel Américain, qu’elle écoute et admire. Elle n’a plus le temps d’écrire au promis. Tout son temps, sa pensée, son cœur peut-être, sont pris. Et l’homme robuste, l’homme fort, se sent faible en face de la trahison possible, qu’il croit même probable.

Oh ! qu’elles sont terribles, les blessures que peut faire une plume indiscrète. Qu’elle est lourde, la douce main d’une femme qui oublie ses devoirs.

Elle a écrit : « Ils sont chanceux d’être riches. »

Ainsi, c’est l’argent qui a fait tout le mal. Et dans son âme de croyant, monte un ferment de haine contre ces riches désœuvrés. Sa souffrance et les choses qui l’ont amenée, feraient bien vite de lui un réactionnaire, un bolchéviste, disons le mot.

Si on pouvait fouiller les cœurs et les consciences, on retrouverait presque toujours, à l’origine des haines sociales, une souffrance physique ou morale, une injustice ou un vice d’argent.

Pour lire ses lettres et être bien seul, le soldat est entré dans les ruines de l’église.

Église dévastée, où les statues et les verrières brisées, sont éparses sur le pavé. Ruines et désolation autour de lui. Ruines et désolation partout. Désolation dans son cœur.

Appuyé à un pan de mur croulant, le soldat se dit qu’un Américain l’a volé, alors que lui se bat pour la justice et la civilisation.

Dans son désarroi moral, sa détresse sans nom, ses réflexions prennent tout à coup un autre cours.

Au fait, pourquoi est-il là ? Il se dit que son enrôlement a été une duperie. Il n’a pas le droit de se considérer comme un martyr du patriotisme. Son pays à lui, ce n’est ni la France, ni l’Angleterre, c’est le Canada ; et jamais il n’a cru le Canada en danger. Alors, il peut bien se dire qu’il sert la cause du droit et de la justice, mais il n’est pas une victime du patriotisme ; il est une victime de sa passion de boire. Sans l’alcool, jamais il n’aurait été soldat.

Dans les ruines de l’église, sa pensée se rapproche de Dieu. Et alors de son cœur monte à ses lèvres cette prière, qu’il a déjà faite mentalement, mais que cette fois il répète à haute voix et à genoux au pied d’un autel en ruines, devant un tabernacle béant : « Pardon, mon Dieu ; aidez-moi à être fidèle, vous qui ne trompez jamais. »