L’esclave des Agniers/02

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Revue L’Oiseau bleu (4p. 34-42).

II

L’ALGONQUINE


Kinaetenon mangea dans le plus profond silence, le soir, au souper. Aux questions de Charlot, il ne répondit que par monosyllabes. « Oui, il y avait plusieurs captifs, » apprit-il. « Oui, on allait le soir même décider de leur sort, » dit-il encore. Charlot, voyant son ami froncer les sourcils de plus en plus finit par se renfermer lui-même dans un mutisme complet. Son regard s’assombrit.

— Prépare nos fusils, nos pistolets, aiguise bien nos couteaux, dit soudain l’Iroquois à Charlot.

— Pourquoi, Kiné ? fit celui-ci, étonné, un peu effrayé.

— Nous partirons en cachette cette nuit pour la chasse.

— Kiné, Kiné, dis-le donc tout de suite. On brûlera des prisonniers demain, des femmes, des enfants, peut-être, et tu crains que je n’intervienne de quelque façon, pour les sauver ou les soulager… Parle va, Kiné… tu sais bien que je devine tout. Je veux…

— Chut ! reprit vivement l’Iroquois. On vient. Ne fais plus aucun préparatif… Attends. Silence, silence.

Une femme sauvage entra. Une ressemblance frappante avec Kinaetenon ne permettait guère de douter d’une parenté très proche. C’était sa sœur, en effet, aussi brouillonne, aussi mégère, aussi cruelle que son frère était calme, paisible et très bon si on savait le manœuvrer.

— Kiné, s’exclama-t-elle, regarde ce que je viens de gagner !

— Un beau collier, ma sœur, ma foi, oui, un fort beau collier. Qu’as-tu fait pour le mériter ?

— Ce que tu n’aurais jamais eu la force d’exécuter, toi, va. Tu es un lâche, un lâche, vis-à-vis de nos ennemis »… Et ce disant, en vraie furie, la sœur de Kiné lança un gros copeau à la face de Charlot. Celui-ci, vivement alla se réfugier au fond de la tente.

— Va-t-en, vilaine femme, dit Kinaetenon, les dents serrées. Tu n’as aucun droit sur cet esclave blanc. Il n’appartient qu’à moi, qu’à moi, tu entends. Laisse-le tranquille.

— Oui, oui, c’est bon. D’ailleurs, j’ai mieux que toi, maintenant. Avec ce collier, j’ai obtenu la plus belle des Algonquines comme esclave. Elle va me servir celle-là, et bien et vite, sinon…

— Pauvre misérable ! soupira Kiné… quel sort ! Mais, ma sœur, reprit-il au bout de quelques instants, que veut dire ceci ? Une femme sous ta tente ? Une belle captive ? Combien de fois as-tu répété à tous que tu n’en voulais aucune autour de toi et de ton époux.

— Je sais, je sais, mais mon enfant est malade et j’ai voulu conjurer le sort mauvais qui l’entoure en faisant ce sacrifice à mes goûts. Et puis, et puis il faut qu’on prenne soin de mon petit enfant la nuit. Il la passe à pousser des cris. Le sagamo mon mari est furieux de ne pouvoir dormir.

— Bien. Tout cela ne me dit pourtant pas comment ce collier est tombé entre tes mains plutôt qu’entre d’autres.

— Ah ! ah ! ah ! c’est vrai. Ah ! bien, c’est parce que je l’ai si bien battue, cette captive, moi et moi seule, et durant si longtemps, que j’en ai obtenu un gémissement en même temps qu’elle s’évanouissait à mes pieds. C’était sa première plainte, vois-tu, et ce collier qu’elle avait présenté pour racheter sa vie avait été l’enjeu choisi par les vieux sagamos du camp pour lui trouver à la place de la mort, un maître ou une maîtresse. Ah ! ah ! ah ! si tu voyais avec quel effroi elle me regarde, depuis qu’elle est revenue à elle et a appris qu’elle m’appartenait. Ah ! ah ! ah !

— Si tu la maltraites trop, elle ne te sera d’aucune utilité, dit Kinaetenon en haussant les épaules. Vois-tu, ma sœur, la colère, la méchanceté prennent toujours le dessus chez toi. Je ne me rappelle que trop notre enfance…

— Bah ! je saurai varier coups et bons soins. Mais une recommandation. C’est pour cela que je suis entrée ici, où tout me déplaît, me dégoûte, me fait rager… Si jamais ton esclave, entends-moi bien, si jamais ton esclave se mêle de ce qui se passe sous ma tente, au sujet de cette fille, en quoi que ce soit, et quoi qu’il entende ou voie, je le tue comme un chien, comme son chien que j’ai tué ce matin… Compris, Kiné ? J’ai dit. Bonsoir. »

Et la mégère, faisant sonner avec fracas les grains du collier, sortit en maugréant et en montrant le poing à Charlot, toujours immobile, le buste penché jusqu’à terre, dans un des coins pleins d’ombres de la tente.

— Vite, mon frère, cria Kinaetenon, finissons nos paquets, armons-nous et filons. C’est le bon temps. Ma sœur va s’occuper de sa prisonnière ; les guerriers, les femmes et les enfants de la tribu sont autour des prisonniers qu’ils « caressent » ; entends-tu leurs cris ? Personne n’aura connaissance de notre départ. Mais… que fais-tu ?

— Kiné, restons ici.

— Hein !

— Oui. Je préfère ne pas m’éloigner.

— Je ne te comprends plus. Tu veux maintenant être témoin des supplices qu’on infligera aux ennemis ? Y prendras-tu donc part si on t’y contraint ? Je ne pourrai rien pour toi, alors… D’ailleurs, tu sais, je ne vois pas les choses comme toi. Ces tortures que tu as en horreur nous apprennent à nous qu’on doit avoir en horreur surtout la guerre qui les cause. Puis, c’est chacun son tour. Les Hurons nous brûlent tout aussi cruellement que nous les brûlons, lorsque nous sommes leurs prisonniers.

— Plus maintenant, Kiné, plus maintenant. Les Pères leur font comprendre toute la barbarie de leur conduite. Ils s’amendent bien, va, là-dessus.

— Bah ! je ne m’y fierais pas trop. Il y a si longtemps que nous agissons ainsi chez nous et les vieux sagamos savent si bien nous faire honte de notre lâcheté lorsque nous voulons vous écouter là-dessus.

— Kiné, fais-moi plaisir, ne partons plus, restons ici. Couchons-nous un peu. Ne parle plus, surtout.

— Ah ! ah ! ah ! nous coucher… Dans une heure, toute la tribu sera encore sur pied pour aider à brûler les prisonniers. Il nous faudra y être nous aussi. »

Charlot tressaillit. Il savait si bien ce qui l’attendait, à combien de subterfuges, de ruses sans fin il lui faudrait avoir recours pour avoir l’air seulement de torturer les pauvres victimes… Mais, et il ne comprenait pas bien pourquoi, comme la pitié pour une petite Algonquine le tenait. Elle était si belle et blanche comme les beaux lis des champs, et fière, droite, impassible sous les coups ! Quel courage ! Ah ! sa pitié, ô surprise, le dominait à un tel point que vraiment rien d’autre ne parvenait plus à affaiblir, à vaincre ce sentiment.

Mais il fallait cacher cela à Kinaetenon… Il n’y comprendrait pas grand chose, sans doute, ou bien il éclaterait en blâmes, même en injures, à cause de la haine qu’il portait aux Algonquins tout particulièrement. Son père n’avait-il pas été tué à la guerre de la main d’un sauvage de cette tribu, sans merci pour un ennemi à ce moment sans défense ?

— Alors, reprit lentement Kinaetenon, en fixant des yeux curieux sur Charlot, tu es bien résolu à rester cette nuit au camp, à subir ce que tu hais d’ordinaire ?

— Oui, oui, Kiné. Ne me regarde pas ainsi. Tu m’ennuies.

— Je cherche quelle raison tu peux avoir. Tu es mon esclave. J’ai droit de tout connaître.

— Kiné, fit Charlot surpris, qu’est-ce que tu as ? Tu ne me traites pas ainsi d’habitude. Tu ne me parles jamais sur ce ton, non plus. Et ta confiance en moi ?

— Je veux protéger mon frère malgré lui. A-t-il donc oublié tout ce que sa sœur vient de recommander… La lettre est là, encore, en des cendres à peine refroidies…

— Kiné ! Tais-toi !… Et Charlot se jeta par terre, sans courage, la tête entre ses mains. Il revoyait les mots de Perrine : « Sois prudent, sois circonspect… par pitié pour moi ! »

— Mon frère perd un temps précieux, insista l’Iroquois. Et pour rien. Car il me suivra de force, il le faut.

— Non, non, Kiné, je pars avec toi, je ferai ta volonté, dit enfin Charlot en se levant et en soupirant. Mais tandis que l’Iroquois allait non loin de la tente, chercher la chaudière à eau. Charlot se glissa en rompant, tout doucement du côté de la tente voisine, une poignée d’herbes huileuses à la main. N’avait-il pas, à travers une fente, tout à l’heure, aperçu la jeune Algonquine, à demi évanouie sur l’herbe, les mains, auxquelles manquaient plusieurs ongles, toutes en sang et en plaies vives ? La figure de la jeune fille était aussi toute contusionnée, ainsi que ses bras et ses jambes.


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— Vite, vite, petite, dit Charlot, en se penchant enfin près d’elle, et parlant en la langue algonquine qu’il connaissait si bien, mets toutes ces herbes sur tes blessures, cette nuit. Demain, tu seras à moitié guérie, je te le promets. Puis, je laisse en arrière de la tente, là, là, devant toi, une écuelle pleine de bonne sagamité et de l’eau pure. Bois et mange, cette nuit, n’est-ce pas ? Tu reprendras ainsi quelques forces. Promets, promets-moi d’obéir.

L’Algonquine regardait stupéfaite cet étrange et compatissant sauvage… Mais, mais, pensa-t-elle aussitôt en sa tête si fort endolorie, ce n’est pas là un Iroquois, ni l’un des miens, qui est-ce ?… Sa souffrance l’empêcha de réfléchir davantage. Elle ferma les yeux, tout en inclinant affirmativement la tête, pour indiquer qu’elle avait bien compris.

— Courage, petite, tu guériras, dit encore Charlot d’une voix si douce, si compatissante, quoique basse, que l’Algonquine ouvrit encore une fois tout grands ses yeux noirs aux paupières gonflées, aux regards à moitié éteints par la douleur. Elle vit alors que le jeune homme s’enfuyait, pénétrait par une large fente dans la tente voisine. Puis, elle n’eut plus conscience de rien. Ses souffrances ayant redoublé, elles étaient devenues d’une intensité telle que le cœur lui avait manqué complètement. Une syncope bienfaisante l’avait saisie, l’enlevant un moment à toutes les horreurs, comme à toutes les divines compassions d’ici-bas.