L’esclave des Agniers/04

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Revue L’Oiseau bleu (4p. 75-108).

— IV —

LA FUITE



LA nuit s’annonçait belle. La lune, très brillante, répandait sa clarté sur tout ce bourg d’Ossernenon, qui venait d’être témoin d’un si pénible, si sanglant petit drame. Kinaetenon, à l’intérieur de sa tente où couvait un bon feu, demeurait debout, les bras croisés, contemplant Charlot qui gisait sur sa natte. Cette victime de la barbarie de sa sœur reprenait peu à peu conscience, grâce aux tendres soins de l’Algonquine. Bien qu’impassible, en apparence, Kinaetenon montrait un front barré de plis profonds. Son intelligence, un peu lente, mais froide et sûre, se livrait à un travail sérieux de combinaisons et de ruses. Il était clair que Charlot ne pouvait plus demeurer à Ossernenon. Il y allait de sa vie tout autant que de celle de l’Algonquine. Le moment était venu de sauver son ami français coûte que coûte, ainsi qu’il en avait fait la promesse à la radieuse femme blanche, sa sœur, qui avait pris tout son cœur, là-bas, aux lointaines Trois-Rivières, et qu’il ne reverrait sans doute plus, jamais, jamais.

« Kiné », prononça soudain la voix faible de Charlot. L’Iroquois tressaillit, un éclair de joie traversa ses yeux. Son nom, c’était son nom que prononçait d’abord son frère blanc, non celui de la jeune fille sauvage qu’il aimait bien pourtant.

« Kiné, reprit Charlot, viens… près de moi…

— Que veut mon frère ? interrogea celui-ci en se penchant. Il vaudra mieux qu’il se taise, qu’il repose. Demain, cela ira mieux. Car mon frère a été bien pansé, bien soigné. Il guérira plus tôt qu’il le croit. Ma méchante et folle sœur ne l’a pas atteint ni blessé grièvement.

— Kiné, je le sais bien… c’est le choc reçu auprès de cette mégère en colère levant sur moi un long couteau brillant… qui m’a fait, je crois, m’évanouir… Puis, puis… à vrai dire… Kiné, je tremblais pour Lis-en-fleur… Si elle avait été tuée, si elle ne t’avait pas trouvé… Bon Kiné, tu es revenu de la chasse… à temps… Mais où est… ma Lis-en-Fleur ?

— Ici, à votre droite, murmura celle-ci. Ô mon frère aimé, votre courage dépasse le courage des nôtres… Merci, merci. Que vous avez souffert… pour moi !… Ma peine est grande…

— Lis-en-fleur, venez de ce côté-ci de ma natte… ma pauvre petite amie !… Mais, voyez, je sens mes forces… qui reviennent… Seuls, mes membres sont raidis, douloureux… Et je ne puis me tourner de votre côté… Venez, venez à ma droite, ma sœur… Bien. Ne pleurez pas. Je revis… Kiné et vous m’avez sauvé.

— Oui, pour un moment, murmura Kiné. Mais après-demain, demain même, ma sœur exigera de mon oncle Kiotsaeton, une punition exemplaire… et tous deux…

— Ciel ! gémit l’Algonquine. Que faire ? Que faire ?

— Sauve-la d’abord, Kiné, ma pauvre Lis-en-Fleur. Elle a déjà tant souffert, implora Charlot, de sa voix encore faible, mais qui prenait peu à peu de l’assurance.

— Et mon frère, lui, que deviendra-t-il ?… Croit-il, vraiment, oui, croit-il, que j’accorderais mon aide à cette fille dont le père a tué le mien ? Que m’importe qu’elle vive ou qu’elle meure !… Mais mon frère français, ah ! sa vie m’est plus chère que la mienne…

— Kiné, je t’en prie, comprends ma folle inquiétude. Tu donnerais ta vie, pour moi, dis-tu ? Eh bien, moi, je la donnerais pour toi… et aussi !… pour ma pauvre Lis-en-Fleur.

— Mon frère, mon frère, supplia celle-ci. C’en est assez. Ne vous occupez pas ainsi de moi… Votre affection m’est douce, si douce, que je mourrai sans peine… maintenant que je la possède…

— Kiné, reprit encore Charlot…

— Silence ! dit celui-ci à voix basse. On vient. Que ma sœur algonquine se dissimule… là-bas, au fond, derrière les bûches. Et pas un mot, quoi qu’il arrive ! »

Le beau-frère de Kinaetenon entrait en effet en poussant des oh ! oh ! de colère. Il semblait hors de lui. Kinaetenon vivement vint se placer entre lui et la natte où Charlot reposait ou semblait reposer, les yeux de nouveau fermés. Toute sa figure contusionnée et sanglante faisait peine à voir et le rendait presque méconnaissable.

« Que voulez-vous ? demanda durement Kiné à son beau-frère. Vous ne m’avez pas fait assez de mal, peut-être…

— Nous ne t’avons rien fait, Kinaetenon, tu mens, tu mens.

— Et le mal que vous avez fait à celui-ci, qu’est-ce ?

— Que faisait-il sous notre tente ?… Nous ne pouvons le souffrir, ma femme, et moi, il le sait bien.

— Que viens-tu faire toi-même, alors ici ? Je ne t’aime pas plus que tu m’aimes. Va-t’en, sors d’ici… Va-t-en, va-t-en, entends-tu ?

— Je veux ramener l’Algonquine. Elle est ici. Ma femme la réclame. Elle expiera son crime dès demain. Le feu dévorera ce corps sans âme… qui laisse mourir un petit enfant, faute de soins. Où est l’Algonquine, Kinaetenon ? Dis-le ou malheur t’arrivera, à toi et à ton protégé, que ma femme saura bien châtier, lui aussi, quelque jour, par la mort. Où est l’Algonquine ? rugit pour la troisième fois le sauvage en levant le poing.

Charlot se mit à gémir. Puis, il se dressa soudain sur son séant, criant, délirant, fou de terreur : « Kiné, la mégère, elle revient… son couteau… sur moi,… oh ! mon Dieu…, Lis-en-Fleur s’approche… Kiné… Kiné… sauve-la… » Puis, le pauvre Charlot, retomba, se raidit, et devint de nouveau inconscient, indifférent à toutes ces horreurs.

Kinaetenon et son beau-frère étaient demeurés immobiles, un peu effrayés, devant les gestes fous et les cris de douleur de Charlot. Puis, Kinaetenon était accouru près de Charlot, l’avait un instant examiné, et voyant qu’il respirait sans trop de peine, il était revenu près de son beau-frère.

— J’ai à parler sérieusement au mari de ma sœur, dit-il à celui-ci. Qu’il s’assoie près du feu !

— Je veux l’Algonquine, murmura celui-ci avec moins de véhémence. » Il venait d’apercevoir une petite bouteille d’eau-de-vie dans les mains de Kinaetenon.

— Tu as soif ? demanda celui-ci, ou bien, la soif de la vengeance chez mon frère est-elle plus forte que toute autre ?

— Non, non, donne Kiné, de cette eau-de-feu… Où l’as-tu prise, dis ?… Donne, donne, mes lèvres sont brûlantes, rien ne peut mieux les désaltérer que cette liqueur magique…

— Si je te donne toute cette bouteille, partiras-tu d’ici, sans… l’Algonquine ?

— Oui… Je dirai, ah ! ah ! ah ! Quelle n’y était pas… Je ne l’ai pas vue, d’ailleurs, Kiné… tu sais… Où cette finaude peut-elle bien s’être cachée… Bah ! je la rattraperai demain… Donne, donne, Kiné, je meurs de soif.

— Un moment encore, frère. Non, tu ne la rattraperas pas demain, l’Algonquine, non, tu ne la rattraperas jamais… tu m’entends ? Promets, où je brise ce flacon sous tes yeux ?


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— Je te l’arracherai bien…

— Arrière ! Je suis le plus fort, tu le sais,… Promets, et demain, puis après-demain, tu recevras encore de petites provisions semblables.

— Mais où caches-tu donc des trésors pareils, frère ?…

— Il y a bien, bien longtemps, je recevais ces petits flacons d’un Hollandais. Il était mon ami, celui-là aussi. Mais je n’aimais pas, moi, cette boisson qui nous rend fous… Je l’ai gardée cependant… Ce soir, elle va me servir, n’est-ce pas, bien me servir ?

— Oui, oui, Kiné. Je promets tout ce que tu veux. Tu sais que je puis fort bien me taire quand je le veux. Alors, demain, après-demain, je reviendrai te demander ma liqueur de feu ? Tu ne me tromperas pas ? Tu en auras durant ces deux jours.

— Oui. Ton silence saura la mériter, ou sinon…

— Bien. Cède-moi vite, alors cette portion, pour ce soir. Je serai muet. Je serai ton ami même. Veux-tu mon aide pour l’évasion… ?

— Silence ! » cria Kiné. Puis il baissa le ton, avec un regard inquiet vers Charlot. « Tu es fou, la victime de ta femme n’est en état d’entreprendre aucun voyage dans les bois. Une évasion, allons donc ! Il en mourrait.

— Bah ! j’ai vu de nos frères être battus autant que celui-ci, et quelques heures plus tard, se relever tant bien que mal.

— Tu as vu cela, toi ? demanda non sans surprise Kiné, qui était d’une décade plus jeune que son beau-frère. Son front s’éclairait un peu.

— Si je l’ai vu ? Ah ! ah ! ah ! C’est de moi que je parle, Kiné ! Tiens, regarde, ce bras, cette jambe, ma poitrine, ces quelques cicatrices témoignent, hein ? Je n’ai pas été bien soigné, moi, alors la peau en a souffert, ici et là… Ça ne se recollait plus.

— C’est bien. Assez causé, maintenant. Va-t-en, garde le silence tel qu’il est convenu, et pendant deux jours, reviens chercher ta petite portion d’eau de vie… Tiens, voilà la première ration… Non, non, ne bois pas ici. Enfonce-toi, dans le bois, à gauche de cette tente. Chut… ! Ou marche en face d’ici… Ah ! ce sont les pleureuses. Regarde-les entrer sous ta tente. Bien. Ah ! miséricorde ! quels cris lugubres, on y pousse déjà !

— Mon petit enfant est mort !… Mort ! souffla tout bas le sauvage, en portant une main crispée à son cœur. Puis, farouchement, il saisit la bouteille que Kinaetenon lui tendait et s’enfonça en courant dans les bois que lui avait désigné celui-ci.

Il venait à peine de disparaître qu’une femme sauvage entrait à son tour. « Kinaetenon, dit-elle, veille bien sur ton protégé. Ton oncle vient d’apprendre tout ce qui s’est passé sous la tente de ta sœur. Il est furieux. Il parle de venger la mort du petit enfant que l’Algonquine et le Français ont fait mourir à force de mauvais traitements. Je ne crois rien de tout cela, moi. Il est si bon, si doux, quoique brave comme un lion, ce visage pâle que tu aimes. Tiens, Kiné, prends ces feuilles de cèdre. Elles sont pleines d’huile. Applique-les sur les plaies de ton ami blanc. Il sera bientôt guéri. Et de tout son mal tu verras… Tu verras… Je me sauve, maintenant… Je ne veux pas qu’on me surprenne ici. Veille bien, Kiné, veille bien. »

La femme sauvage, au cœur compatissant, une fois disparue, l’Iroquois appela l’Algonquine.

« Ma sœur a tout entendu ? Le premier comme le second entretien ?

— Oui.

— Eh bien, le danger nous entoure, n’est-ce pas, nous serre de bien près, jeune Algonquine ? Il faut agir au plus tôt. Immédiatement !

— Je pense comme mon frère.

— Il faut que ma sœur consente à m’obéir en tout. Je vais lui expliquer mon plan…

— Si mon frère iroquois croit, pourtant, qu’en me livrant, je sauverai notre ami français, je ne refuse pas de me rendre chez son oncle Kiotsaeton, demandèrent soudain les lèvres tremblantes de Lis-en-Fleur.

— Jeune Algonquine, vous êtes brave ! J’aime cela… Non, non, ce moyen de salut ne vaut rien. Il ne ferait qu’empirer les choses, soupira Kinaetenon en retirant ses mains qu’il avait posées sur les épaules de la jeune fille.

— Que mon frère parle. Je lui obéirai comme un chien obéit à son maître.

— Bien. J’ai dit tout à l’heure que Charlot n’était pas en état de partir. Ce n’est pas la vérité. Avec toi, qui veilleras sur lui tout aussi bien que je veillerais, moi, il n’y a rien à craindre. Dans deux jours d’ici, il sera sur pied. Tu connais d’ailleurs son courage, son endurance… Donc, vous allez tout de suite fuir, tous les deux. Dans une heure, la neige tombera abondamment, malgré le beau clair de lune trompeur qu’il fait en ce moment. Et tu sais que je ne fais guère d’erreur là-dessus.

Cette neige servira à dépister les recherches, demain, lorsque je ne pourrai plus cacher votre départ… Mais te sens-tu la force de conduire la traîne chargée de Charlot et de provisions suffisantes pour vivre une semaine ? Le temps, n’est-ce pas, que mettra Charlot à refaire ses forces, avant de pouvoir chasser et pêcher pour subvenir lui-même à vos besoins. Te sens-tu la force, aussi, de t’enfuir au pas de course, aussi longtemps que tu le pourras ? Tu prendras la forêt, à droite du camp. Tu t’enfonceras dans les broussailles. Toutes ces branches mortes par terre ne portent la trace d’aucun pas. Il faut tout utiliser. Et ne parle pas, ne cède pas aux supplications de Charlot, qui te verra courir, quand même tes mains, ton pied encore malade, ta figure seraient en sang. Qu’est-ce que ce supplice, hein, auprès des tourments du feu qui vous attendent, ici, tous deux ?

— Je suis prête à partir, mon frère. Merci de vouloir ainsi nous épargner la torture que nous feraient si bien subir les tiens, dit simplement Lis-en-Fleur, en se redressant toute, avec son beau courage.

— Algonquine, ce n’est pas toi que je voulais sauver. C’est mon ami. Mais comme il t’aime et souffrirait mille morts dans son cœur si tu n’étais pas près de lui, je te fais fuir à ma place.

— Alors, nous n’avons plus rien à nous dire, frère. Ceci, cependant, vous me sauvez par amour pour mon frère français n’est-ce pas ? Eh bien, moi, en retour, je promets de veiller sur lui aux dépens de mes forces, de ma vie, à cause de l’amour qu’à pour lui mon frère iroquois. Mon frère ne me croit pas ? Pourquoi sourit-il aussi tristement ?

— Je te crois, Algonquine… Mais si je souris, c’est que je sais bien qu’en ton cœur, tout comme dans le mien, brûle une flamme ardente pour Charlot.

— Kinaetenon, ceci me regarde seule, » interrompit l’Algonquine un peu hautaine et en baissant la tête. « Allons, fit-elle en se remettant, que mon frère prépare tout ! Je vais lui aider.

— Non, ma sœur va s’enfuir. Elle restera seule jusqu’à la première croisée des routes, dans la forêt. Je l’y suivrai une demi-heure plus tard, tout au plus. Charlot doit être pansé de nouveau. Il prendra un peu de tisane, il le faut. Sa fièvre va passer. C’est l’émotion qui a provoqué la crise de tout à l’heure. C’est la peur de te voir ressaisie par tes ennemis surtout. Allons, allons, assez le regarder !… Fuis au plus tôt. Prends le bois à droite, ne l’oublie pas. Va devant toi sans même tourner la tête. Dans peu de minutes, je t’aurai rejoint, va.

— Nous accompagneras-tu loin, Kinaetenon ?

— Je ne vous accompagnerai pas du tout. Au premier carrefour, je vous quitte. Je dois revenir au plus tôt. Il me faut trouver tant d’autres ruses afin d’empêcher qu’on vous poursuive… Mais, va, va.

— Au revoir, Kinaetenon. À tout à l’heure ». Et la brave Lis-en-Fleur souleva avec précaution un des coins de la tente, au fond. Elle la rabaissa aussitôt, et, se tournant pour un moment, dit à Kinaetenon, les yeux brillants de larmes, et la voix assez joyeuse : « Frère, il neige, il neige. De gros flocons couvrent déjà le sol. Adieu, Kiné, pour de bon cette fois. »

L’Algonquine une fois disparue, Kinaetenon prépara tout pour un départ précipité. Il allait recouvrir complètement le corps douloureux de son ami Charlot, lorsque celui-ci ouvrit de nouveau les yeux. Toute trace de délire avait disparu de son regard.

— Que fais-tu, Kiné ? Tu ne me gardes pas sous ta tente ? Je m’en vais. Pourquoi !

— Il y va de la vie, mon frère.

— Ah !

— Mon frère boirait-il un peu de tisane ?

— Oh ! oui. Donne, Kiné.

— Voici…

Charlot but à longs traits. Sa main gauche durant ce temps alla se poser, quoique avec peine et lenteur, sur celle de son ami iroquois. Une fois désaltéré Charlot éleva encore la voix.

— Kiné, qui va me conduire loin d’ici ?

— Lis-en-Fleur.

— Et toi ?

— Je reste au bourg pour qu’on ne vous poursuive pas, ou, du moins, pour tenter qu’on vous recherche du côté opposé à celui que vous aurez pris.

— Kiné, mon cœur souffre à la pensée de te quitter.

— L’Algonquine que mon frère aime saura bien le consoler de mon absence, reprit Kiné, avec un peu d’amertume !

— Pourquoi parles-tu ainsi, Kiné ? Crois-tu donc mon cœur si petit que deux affections grandes, nobles et aussi vives l’une que l’autre n’y puissent prendre place ! Tu ne me réponds pas ?… Oh ! Kiné !

— Ma race est silencieuse quand la douleur l’accable.

— Kiné, qu’il y a donc un côté pénible dans ma vie ! Je fais souffrir sans cesse ceux que j’aime. Ma Perrine, là-bas, elle souffre. Ici, ce sera bientôt toi. »

Au nom de Perrine un éclair avait jailli du regard de Kinaetenon.

— Mon frère reverra bientôt sa sœur.

— Sans toi, hélas, Kiné.

— Cela vaut mieux.

— Que lui dirai-je ?

— Que j’ai rempli la promesse que je lui ai faite là-bas, un jour… Et maintenant, que mon frère se taise… Nous partons. J’éteins toute lumière. Au ciel, il n’y a pas de clartés, non plus. La neige est venue, telle que je la prévoyais et espérais. »

Tout se passa sans encombre. La première partie de la forêt ne fut pas trop dure à traverser. Un profond silence eût tout marqué, n’eût été le vent qui s’éleva bientôt, sifflant sourdement et poussant la neige par amas, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Bref, une petite tempête enveloppait les fugitifs.

Kinaetenon quitta Charlot au premier carrefour sans un mot, sans un geste… Il souffla seulement ces mots à l’Algonquine, qui le regardait avec compassion : « Ta vie contre la sienne, tu as promis… Fuis vite, Algonquine »…

Et toute la nuit, la jeune fille, héroïquement, marcha et courut. Ses pieds se gonflaient, des douleurs les perçaient, ses mains se raidissaient, presque gelées, qu’importe ! Elle allait, allait. À l’aube, elle respira mieux. Il lui sembla avoir laissé loin derrière elle un effroyable danger. Le salut enfin venait. Dans quelques heures tout au plus, elle serait sur les bords d’un grand lac. Elle le voyait miroiter là-bas. Elle ferait aussitôt halte.

Elle se reprit donc à courir, retrouvant dans cette perspective d’un repos prochain un peu de sa grande force nerveuse.

Enfin, le lac fut tout près… Il était temps. Elle ne se sentait vraiment plus de forces… Et son frère français ? Que devenait-il, toujours enfoui sous ces couvertures… Si la fièvre l’avait repris. Grand Dieu ! que deviendraient-ils tous deux dans cette solitude immense, indifférente aux peines des hommes ?

L’Algonquine avisa bien vite un abri confortable sous un grand pin. La neige ne s’y était pas entassée comme ailleurs. L’on y serait assez bien pour y passer une heure peut-être. Pas plus, car il faudrait bien vite reprendre la course folle et suivre les bords, du lac jusqu’à son embouchure. Et de nouveau, l’épaisse forêt les protégerait.

Mais la fatigue fut plus forte que la vigilance. L’Algonquine dormit plusieurs heures sans même bouger. Lorsque, enfin, elle sortit de ce sommeil de plomb, elle eut la violente surprise d’apercevoir Charlot assis, pensif, à quelques pas d’elle. Elle crut rêver.

« Mon frère, demanda-t-elle avec crainte, en se dressant sur son séant, mon frère, c’est bien lui que je vois là… Et guéri ? »

Charlot tressaillit, se secoua, puis se rapprocha, avec un peu de peine. On le sentait raidi, fortement courbaturé, et sans beaucoup de forces, mais son énergie, sa vaillance, allaient, une fois de plus, commander à ses défaillances.

— Bonjour, Lis-en-Fleur ! fit-il, en souriant, et en lui tendant les deux mains pour l’aider à se relever. Mais l’Algonquine ne put réussir à se mettre son pied malade par terre. Elle retomba en gémissant sur sa couverture de laine.

— Pauvre petite ! murmura Charlot. C’est moi qui suis la cause de cette aggravation de votre mal. N’avez-vous pas dû me traîner seule jusqu’ici ?

— Qu’allons-nous faire ? reprit à voix basse la jeune fille. Les Iroquois nous rattraperont vite si nous ne mettons pas ce grand lac entre eux et nous… Sommes-nous malheureux ? incapables de fuir, au moment où nous pouvons mettre nos vies en sûreté.

— Calmez-vous, Lis-en-Fleur. Reprenez confiance. D’abord, nous allons compter sur la prudence de mon ami Kiné, sur sa rouerie aussi… Il saura bien dépister nos bourreaux, grâce à cette neige qui a parfaitement recouvert nos pas… Tenez, voyez autour de vous, malgré la fonte rapide de la neige, tout est bien lisse, uni, sans la trace même d’un pied d’animal… Puis une petite prière lancée vers le ciel nous attirera aide et protection.

— Mon frère demandera le secours du grand Manitou, à genoux, près de moi ? Hé, je veux, moi aussi, supplier…

— Ma sœur ferait cela, s’écria Charlot, les yeux traversés d’un éclair de joie.

— Oui, et si nous parvenons à nous sauver, j’essaierai de croire. Mon frère m’apprendra ce que je dois faire pour être chrétienne… pour pardonner…

— Oh ! Lis-en-Fleur mon amie, ma sœur, quelle douceur vous apportez à mon cœur ! Tout de suite, oui, tout de suite, nous allons parler avec confiance à Dieu, sous ce beau ciel où monte peu à peu le soleil, et qui nous apportera tout à l’heure de la chaleur.

Lorsque Charlot se releva, il vit que l’Algonquine avait les yeux pleins de larmes, mais sa physionomie avait repris son impassibilité coutumière, un peu hautaine même, celle enfin que le jeune homme connaissait si bien, et qui « servait de masque défensif à la fière jeune fille », avait-il un jour compris.

Et maintenant, ma sœur va se tenir bien tranquille, sous son abri, je vais… voulut expliquer Charlot.

— Non, non, pria l’Algonquine, mon frère ne me quittera pas. J’en souffrirais mille morts. Nous sommes environnés de danger. Qu’il n’ignore pas cela ! Pourquoi d’ailleurs ?

— Mais pour abattre quelque pièce de gibier, fût-ce de pauvres oiseaux ?

— Que mon frère regarde dans le sac près de lui. Il y a des provisions pour une journée, espérons-le.

— Parfait alors ! s’exclama joyeusement Charlot. Lis-en-Fleur va se reposer durant vingt-quatre longues heures. Son pied va se remettre. Et moi, de mon côté, je me rétablirai tout à fait. À vrai dire, la mégère iroquoise a laissé des marques solides sur mon pauvre corps… J’en suis gêné dans mes mouvements… Et puis, cette fièvre qui vient de me quitter m’a brisé les jambes… Allons, allons, soyons raisonnables tous deux… Attendons quelques heures ici… »

Charlot se retira un peu plus loin, et, tout en sifflotant avec beaucoup de douceur, se prit à tailler une petite branche d’arbre.

L’Algonquine ferma malgré elle les yeux. Elle sentait une sorte de torpeur envahir chacun de ses membres. Oui, il lui fallait compter avec sa lassitude, s’abandonner au sommeil. Quel calme régnait autour d’elle ! Et que l’air doucement chanté par Charlot, tout près, la berçait… l’enveloppait de sécurité… Mais la douce chanson se faisait maintenant lointaine… bien lointaine !

Dès que Charlot vit la jeune fille rendormie paisiblement, il se leva, fit quelques pas, appuyé sur un béton noueux que Kinaetenon avait pu glisser près de lui.

Tout paraissait dans une paix profonde. Le chaud soleil de mars faisait vite fondre la neige, ci et là. À quelques arpents, le lac miroitait tout en faisant entendre sa rumeur des jours où soufflait une assez forte brise.

Le jeune homme, posant la main sur ses yeux, en guise de visière, plongea son regard tout autour de lui, aussi profondément qu’il pût. Rien, non rien ne semblait venir troubler la quiétude de ces premières heures de liberté… Si !…


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Charlot se rapprocha des bords du lac. Était-ce une illusion ? Mais ses yeux semblaient percevoir un petit point noir mouvant, là bas, là bas… Il grossissait, …peu à peu… Ah ! un canot… il venait… et rapidement. Ciel ! s’il était monté par des Iroquois… Toutes les précautions du bon Kiné, toute la vaillance héroïque de la jeune fille, courant follement avec un pied blessé à travers les bois… Tout, tout, aurait été inutile. Le regard de Charlot se leva de nouveau vers le ciel pur, si brillant sous le soleil du printemps hâtif.

« Au secours, Sauveur miséricordieux ! » criaient les yeux de Charlot.

Le canot approchait toujours. Le jeune homme vit bientôt trois ou quatre petites têtes se balancer en cadence dans le lointain. Vite, il fallait prendre quelques précautions élémentaires…

Il revint près de la jeune fille. Elle dormait toujours. « À la bonne heure », se dit Charlot, « elle saura toujours assez tôt quelles misères vont encore tomber sur nous ». Doucement, péniblement, le jeune homme, à l’aide d’une longue branche, parvint à amasser un peu de neige et des branches mortes, près de l’endroit où l’Algonquine reposait. Bien ! Tout semblait enseveli… Et maintenant, au guet, vite au guet !… Le jeune homme se glissa derrière le tronc d’un arbre. Il regarda… tendant tout son être vers ce mystère à percer au plus tôt.

Le canot était maintenant tout près. Cela permit à Charlot d’entendre les voix. Elles échangeaient quelques mots brefs. Mais qu’était cela ?… Serait-ce possible ? Charlot écouta encore avec plus d’attention. Oui, oui il reconnaissait là certains sons gutturaux, bien familliers… oui, plus de doute !… Ceux qui venaient là, c’étaient… mais c’étaient trois Hurons et un Algonquin… Ô joie ! Ô bonheur ! Le jour du salut se levait enfin pour eux, et sûrement cette fois… Fou de contentement, Charlot sortit de sa cachette. Il se rendit prés de la jeune fille. Elle reposait toujours avec quelle étonnante sérénité.

Il l’appela doucement.

« Lis-en-Fleur ! Ma sœur bien-aimée !… Lis-en-Fleur, réveillez-vous ! Du bonheur, du bonheur nous arrive enfin ! »

Voyant que la jeune fille ne bougeait pas, il se mit à rire tout haut et se pencha gaiement vers elle…

La jeune fille ouvrit à cet instant les yeux. Un peu de surprise et d’effroi parurent dans son regard. Elle recula. « Ciel ! qu’arrivait-il ? Que voulait dire ce rire de Charlot, si peu en harmonie avec les tristesses du moment ? »

— Enfin ! ma sœur, s’exclama Charlot en lui prenant avec affection la main. Vous voilà tirée de cet extraordinaire sommeil ! Lis-en-Fleur, chère et douce amie, appelez bien vite toutes vos forces à l’aide pour supporter un grand, grand bonheur. Mais… levez-vous d’abord et en vous appuyant tant bien que mal sur mon bras… Bien ! Voyez-vous ce canot qui aborde ?…

— Ciel ! gémit la jeune fille.

— Comment, comment, vous ne reconnaissez pas nos amis hurons et algonquins ? C’est mal… Lis-en-Fleur, demeurez ici un instant… Je cours au-devant de nos libérateurs.

Après un cri de joie et une forte pression du bras de Charlot, la jeune fille se laissa tomber sur le sol en levant vers le ciel un long regard de gratitude.

Quelques instants plus tard, tous étaient assis en rond près de la jeune fille. L’Algonquin raconta que trois Hurons chasseurs avaient bien voulu le conduire jusqu’ici, afin de lui faire gagner un peu de temps. Car il se dirigeait, avec toutes les précautions imaginables, vers Ossernenon, dans l’intention d’y reprendre son frère, captif des Iroquois. Il l’en ramènerait ou y laisserait sa peau…

À cet instant, l’Algonquine poussa un sourd gémissement.

Le narrateur se retourna avec surprise vers elle.

« Ma sœur souffre ? dit-il. »

— Non, non, reprit vivement la jeune fille. Mais… oh ! je ne saurais le dire, moi… Ô douleur… Mon frère français saura mieux que moi adoucir le chagrin de la triste nouvelle… Parlez, mon frère Charlot, de grâce…

— Mais qu’y a-t-il, qu’y a-t-il donc, demanda avec un peu de crainte au fond des yeux le pauvre Algonquin surpris de cette incohérence.

Un silence tomba entre eux durant quelques secondes… Charlot, enfin, se leva. Il vint mettre avec compassion sa main sur l’épaule du sauvage, qu’un affreux pressentiment vint aussitôt mordre au cœur.

« Courage, mon frère, dit Charlot. Mais… il est inutile pour le vaillant et fraternel Algonquin qu’il est de continuer à cheminer vers Ossernenon, car… son frère… n’est plus !

L’Algonquin baissa la tête. Un long frisson le secoua. Mais il ne dit pas un mot, ne poussa pas même un soupir.

L’Algonquine, à son tour, s’approcha. Elle glissa sa main dans celle de son compatriote et la serra doucement.

Tous demeurèrent silencieux, immobiles, jusqu’à ce que l’Algonquin lui-même jugeât bon de rompre cette attitude lourde, si triste. Le sauvage se leva tout droit.

« Notre grand Manitou en a ainsi décidé, dit-il. Mon frère n’est plus… Paix, paix à son âme qui s’en est allée rejoindre celle de nos ancêtres, finit-il à voix basse et en étendant les deux bras.

« Il est mort en brave, ajouta lentement Charlot, confondant ses bourreaux par son impassibilité. Mais… surtout, il s’en est allé en chrétien… baptisé quelques heures avant son supplice… »

De nouveau l’Algonquine pressa avec affection la main du pauvre sauvage. Une larme venait de tomber sur les petits doigts blancs de la jeune fille. Mais ce fut tout. L’Algonquin se leva et vint prendre à quelques pas un lourd paquet. Il le déposa aux pieds de l’Algonquine.

« Ma sœur va prendre pour en faire ce qu’elle voudra tout ce que je destinais à mon frère. Des vêtements, des provisions, des armes. Elle est de ma race, d’abord ; puis elle se montre aussi compatissante que fière. »

— Merci, oh ! merci, frère de mes frères, que cela arrive à point…

Les Hurons se concertaient entre eux durant cette scène. L’un d’eux s’exprimait avec assez de véhémence et montra plusieurs fois, avec son index, les bois tout alentour. Le plus jeune des Hurons, cependant, restait indifférent au débat. Ses yeux, qui étincelaient, se fixaient sur la jeune fille… Charlot rencontra ce regard un moment. Un pli aussitôt se creusa sur son front. « Un danger, un danger nouveau, s’annonçait déjà… Pauvre Lis-en-Fleur ! Mais il veillerait, et sans relâche, sur cette enfant des bois qu’il… qu’il aimait ! devait-il enfin s’avouer à lui-même. À quoi bon de nouveaux subterfuges avec son cœur ? Il le sentait vaincu, en même temps… qu’éclairé. Ce Huron ne lui enlèverait pas son trésor… Non, non, il veillerait, veillerait…

L’Algonquine attira son attention à ce moment précis, où il regardait peut-être avec trop d’humeur jalouse le jeune sauvage, lequel continuait à fixer la jeune fille.

« Mon frère Charlot, dit-elle avec satisfaction, va être bien content. Il y a des vêtements pour lui en ce paquet et… un fusil et… »

Charlot sourit. « Ma pauvre enfant, tout ceci vous a été offert à vous, non à moi.

— Alors, dit tristement l’Algonquine, mon frère ne prendra pas ce que je lui cède avec tant… tant de plaisir.

— Je n’ai pas dit cela, Lis-en-Fleur. Mais qu’en dira votre compatriote ?

— Rien du tout. On sait donner chez nous mon frère, répliqua fièrement l’Algonquine. Tout cela est à moi, bien à moi maintenant.

— Alors, merci, ma sœur, pour ces habits et ce mousquet… Mais c’est tout, c’est bien tout ce que je prendrai… »

Les Hurons se rapprochèrent. « Rembarquons-nous vite » dirent-ils. « Nous voulons être loin d’ici avant que la nuit tombe. Le péril rôde. On doit chercher mon frère blanc et sa compagne… partons, partons…

— Je le veux, je le désire beaucoup aussi dit Charlot. Mais y a-t-il de la place pour tous dans ce canot ? Oui, bien. Et qui portera jusque là ma sœur algonquine ? Son pied droit est bien malade… Hélas ! je ne puis, moi, lui rendre ce service.

En effet, dit l’un des Hurons, mon frère ne le peut pas. Il a subi la bastonnade, et une dure… cela se devine à ses mouvements. Qu’il se laisse soigner par moi, ce soir… Les plaies vont s’envenimer dans le dos, là… là… finit-il, en posant de longs doigts tout le long de l’épine dorsale de Charlot, qui faillit pousser un cri de douleur.

L’Algonquin, un sauvage robuste et qui comptait près de cinquante ans, s’empara de l’Algonquine. Il la porta sur son épaule aussi facilement qu’un sac de plumes. Le jeune Huron se glissa aux côtés de l’Algonquin et entama tant bien que mal la conversation avec la jeune fille. Chose curieuse, il baragouinait sans trop de peine en la langue algonquine. La jeune fille lui donnait avec bonne humeur la réplique. Elle ne soupçonnait nullement la nature du sentiment qu’elle inspirait déjà à ce jeune sauvage. Elle regardait même avec surprise, et un peu de reproche dans les yeux, l’attitude mécontente et hautaine de Charlot. Il cheminait non loin d’elle, toutefois.

On traversa le lac. On fit du portage, on marcha, marcha mais en ménageant Charlot que deux des Hurons mettaient de temps à autre sur un brancard, malgré ses protestations. Les forces lui manquaient, cela était plus que visible. Au coucher du soleil, tous firent halte. La fatigue semblait extrême. Comment n’en aurait-il pas été ainsi ? Plus on approchait du pays où coulait la rivière dite rivière des Iroquois, [1] plus la marche devenait pénible, affreusement pénible ; ce n’était que glace, verglas, bancs de neige à peine fondus… Le froid ne se montrait pas trop vif, cependant, quoique l’on cheminât maintenant sous des cieux septentrionaux. Hé ! on s’en rendait plus que compte.

Le lendemain, la halte dut se prolonger. Les provisions faisaient défaut. Algonquin et Hurons partirent pour la chasse dans les environs, promettant de revenir, coûte que coûte, le soir même. Le jeune Huron avait offert de demeurer près de la jeune fille, mais Charlot, qui se sentait guéri, grâce aux soins qu’on lui prodiguait depuis deux jours, repoussa avec brusquerie cette offre trop empressée du sauvage et déclara qu’il se sentait capable, même seul, de défendre une femme. Et comme, presque en se jouant, il venait d’abattre au vol un oiseau, on lui céda avec respect. Un excellent tireur était toujours certain d’en imposer aux sauvages. Charlot n’ignorait pas ce trait de caractère, commun à tous les enfants des bois, et venait d’en user à propos.

Un feu de pin rougeoyait encore. Charlot, dès que les sauvages eurent disparu, ranima ce feu et ayant préparé l’oiseau qu’il venait de tuer, il le jeta dans le peu d’eau restée au fond d’un petit pot de fer. Un peu de bouillon ferait du bien à sa compagne. Quant à lui, une portion d’anguille boucanée, qu’il avait ménagée à dessein la veille au soir, soutiendrait vaille que vaille ses forces.

« Mon frère est bien silencieux, dit soudain l’Algonquine. A-t-il le cœur oppressé par quelque peine ? »

Charlot haussa les épaules, mais ne répondit pas. Il s’affaira de plus en plus à sa besogne. La jeune fille un peu surprise, mais respectant le mutisme de son compagnon, se tint silencieuse à son tour.

Charlot lui tendit enfin un bouillon chaud. Tandis qu’elle le buvait, il se glissa soudain à ses pieds.

« Lis-en-Fleur, dites-moi, vous plaît-il beaucoup ce jeune Huron, qui, tout à l’heure serait si volontiers demeuré pour vous protéger ?

— Oui, il me plaît.

— Ah !

— Mon frère semble surpris ?

— C’est qu’il ne me plaît pas du tout à moi.

— Pourquoi ? Oh ! que mon frère blanc parle. J’ai confiance en son œil perçant et juste. Il voit souvent ce que je ne vois pas du tout, moi.

Charlot se mit à rire. « Lis-en-Fleur, vous êtes étonnante avec votre naïveté, si peu apparente… Votre fierté la dissimule si bien qu’il faut une réflexion comme celle que vous venez de faire pour que je puisse croire vraiment à son existence.

— Je ne comprends pas du tout ce que mon frère me dit là.

— Laissez, laissez tomber toutes ces paroles, très bizarres selon vous, reprit Charlot, qui sentait toute sa bonne humeur revenir. Car vraiment, la jeune fille lui accordait une confiance qui lui allait chaudement au cœur.

— Mais, insista Lis-en-Fleur, pourquoi ce jeune Huron, ne plaît-il pas à mon ami blanc ?

— Pourquoi ? Bah ! cela changerait-il quelque chose si je vous le disais ? Il vous plaît, vous me l’avez déclaré tout à l’heure. Tenons-nous en là.

— Mon frère sait bien que ce qui ne lui plaît pas ne doit pas me plaire, non plus. Alors, qu’il m’éclaire.

Les yeux de Charlot brillèrent. « Lis-en-Fleur, vous pensez vraiment ce que vous venez de m’avouer là ?

— Mais oui. Je me sens malheureuse lorsque je pense à tant, tant de choses qui me sépareront bientôt de mon frère blanc… Il sera bientôt auprès des siens et…

— Lis-en-Fleur, et Charlot mit un genou en terre devant la jeune fille, écoutez-moi bien. Tant que vous me conserverez cette confiance parfaite, rien, rien, vous m’entendez, petite, rien ne me séparera jamais de vous.

— Je crois ce que mon frère me dit… oh ! oui, répondit avec tristesse l’Algonquine, mais on ne l’écoutera pas là bas… on ne voudra pas comprendre non plus la pauvre fille sauvage… et je suis si fière, vous le savez… que je m’éloignerai sans un mot, même une plainte… Hélas ! mon cœur s’en brise déjà à l’avance…

— Ma sœur n’a rien à craindre pourtant. Personne n’enlèvera son image de ma pensé… Mais…

— Mais… Que veut mon frère encore ?

— Je veux recommander à Lis-en-Fleur d’être plus prudente, de se méfier de nos compagnons, un peu inconnus, sauf bien entendu son compatriote. Il se ferait tuer celui-là pour vous. Je le sens. Il vous aime comme un père.

— Je remercie mon frère de parler ainsi d’un homme de même race que la mienne… Et je promets, oui, d’être lointaine et très fière vis-à-vis de tous, tous, tous.

— De moi aussi, alors ! reprit d’une voix taquine, Charlot, qui se sentait au comble de ses vœux.

— Si mon frère le désire ?

— Pas du tout, oh ! mais pas du tout, voyons protesta en riant le jeune homme qui se levait et se secouait.

— Où va mon frère ?

— Oh ! pas très loin. Il m’a semblé tout à l’heure entendre le bruit d’une eau coulant sous les herbes.

— J’irai avec vous.

— Venez.

Charlot n’avait pas ouï un vain bruit. À peu de distance, en effet, de leur campement, ils découvrirent mieux encore qu’une source, les bords d’un marais, où s’affairaient quelques castors. Les petites bêtes disparurent bien vite en voyant quels visiteurs mal intentionnés apparaissaient près d’eux.

Quelle chance, mon amie ! Mais soyons patients, et ce soir, nous apporterons quelque chose, nous aussi, tout comme nos vaillants chasseurs, enfin de retour, murmura Charlot qui se dissimulait avec l’Algonquine derrière un énorme pin.

  1. Aujourd’hui le Richelieu.