L’esclave des Agniers/05

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Revue L’Oiseau bleu (4p. 110-125).

V

SÉPARÉS !



Au bout de quelques minutes d’observation, Charlot sortit de sa cachette, faisant signe à l’Algonquine de le suivre. Ils cheminèrent en silence au bord de la rivière.

« Lis-en-Fleur, dit soudain Charlot, il n’y a autour de cette chaussée de castors qu’un fort maigre butin. Ce sont des castors terriens qui vivent ici… Tenez, voyez quels trous profonds dans la terre…, au bord, là, là, à droite.

— Mon frère ne doit donc pas s’étonner que nos chasseurs hurons aient dédaigné tout à l’heure d’abattre ce gibier un peu insignifiant.

— En effet. Mais je suis moins fier ; et, dans une heure, au moment où le crépuscule tombera, j’en tuerai bien quelques têtes. Nous en obtiendrons tout de même d’excellentes choses, n’est-ce pas mon amie ; de la nourriture, de l’huile et que de bonnes peaux, pour nous couvrir la nuit ? Ces temps de dégel sont on ne peut plus désagréables.

— Mon frère a-t-il tout ce qu’il faut pour charger et recharger son mousquet ? dit doucement l’Algonquine, qui venait d’approuver de la tête les paroles de Charlot.

— Mais oui, je crois. Pourquoi cette question, Lis-en-Fleur ?

— Parce que je veux retourner veiller sur notre campement. Sait-on jamais quelle bête peut venir rôder ici. Et si mon frère a bien tout ce qu’il lui faut, lui demanderai-je encore, je…

— Je n’aime pas à vous perdre de vue, mon amie.

— Je resterai à portée de votre voix. À la moindre circonstance alarmante, j’appellerai mon frère, qu’il soit sans crainte.

— Vous le promettez ? Vous le jurez ! insista Charlot, pris entre son goût pour une chasse qui s’annonçait excellente et sa sollicitude affectueuse pour sa jeune amie sauvage.

L’Algonquine se prit à rire : « Mon frère, croit donc que je ne saurais me défendre sans son aide ? Il se trompe. Et lorsque l’on ne craint pas la mort, ce dernier refuge pour chacun de nous, que voulez-vous qu’il arrive de bien terrible ?

— Lis-en-Fleur, si vous parlez de façon aussi lugubre, je vous suis.

— Non, non, non. Mon frère ne voit pas que je m’amuse… un peu, que je ris de ses inquiétudes.

— Alors, c’est entendu, mon amie, de quart d’heure en quart d’heure, vous lancerez de mon côté les notes d’un de ces airs indiens qui m’enchantent dans votre bouche… Allez, allez ».

La jeune fille s’éloigna de son pas léger et rythmé. Charlot s’assit au pied d’un arbre, déposa son mousquet auprès de lui, et, se sentant enveloppé de sécurité, bercé par la brise, qui lui apportait de saines odeurs de résines il glissa d’un rêve insoucieux et tendre à une somnolence fort agréable…

Les sons perlés et lointains d’un chant de Lis-en-Fleur l’on tirèrent bientôt. Il se secoua et répondit par un air de guerre qu’il siffla très harmonieusement.

Le silence s’établit de nouveau. Il parut pénible cette fois à Charlot et se chargeant, lui sembla-t-il, de je ne sais quelle mystérieuse hostilité. Il se leva pour échapper à cette étrange impression. Le soleil commençait d’ailleurs à descendre à l’horizon. Le chant des oiseaux se faisait plus bruyant, plus pressant, au-dessus de sa tête. Le soir allait venir, quoique lentement, bien lentement, en ce beau jour de printemps.

Son mousquet, adroitement placé dans sa main droite, il examina avec soin le cours d’eau voisin. Tiens, voilà qu’une petite tête de castor paraissait au-dessus d’un des abris creusés en terre. Une autre tête encore tout près surgissait, puis une autre…

Les castors disparurent soudain. Lis-en-Fleur se reprenait au loin à chanter. Charlot y répondit avec empressement. Sa brune et charmante figure s’épanouissait d’aise. Tout allait bien. Tout allait fort bien. Allons, attention aux beaux coups de mousquets. Au tir maintenant, au tir !

Les castors reparurent. Cette fois, Charlot les vit s’établir sans crainte sur les quelques pilotis de glaise créés par leur industrie. Il s’amusa quelque temps à les voir plonger pour en retirer une proie, de pauvres et maigres brochets. L’une des têtes, à la fourrure presque noire, le tenta bientôt beaucoup. « Lis-en-Fleur s’en couvrirait avec quelle grâce aux heures de trop grande fraîcheur… » pensait-il en son cœur épris.

Mais qu’elle semblait difficile à abattre, si remuante, si vive, si agile, cette jolie bête. Charlot s’entêta. Il se prit à suivre avec une intensité redoublée chacun des mouvements de l’animal. Aucun bruit ne venait maintenant le distraire de son guet. La brise même ne soufflait plus. Une demi-heure s’écoula. Enfin, Charlot vit la petite bête se montrer plus calme. Bien repue, elle sembla moins méfiante, ou plus lassée. Ce ne fut à ce moment,


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pour l’habile tireur qu’était Charlot, qu’un

jeu de l’abattre ; puis, trois ou quatre autres, en plus, tombèrent sous ses coups de feu, de quart d’heure en quart d’heure.

Tout heureux d’une pareille réussite, Charlot courut bien vite ramasser les corps inertes de ses victimes.

Il sifflotait doucement… Le son de sa voix dans le grand bois silencieux le fit soudain tressaillir. Hé ! que faisait donc Lis-en-Fleur ? Pour sûr, il y avait bien plusieurs quarts d’heure qu’elle n’avait lancé son appel. Elle l’avait pourtant promis… Bah ! gagnée, comme lui, tout à l’heure, par l’atmosphère calme, parfumée et chantante des bois pleins d’ombres, elle se serait doucement endormie. Tout de même, il désira s’en assurer et reprit le chemin du retour.

Charlot aperçut bientôt le campement. Tiens, le sauvage algonquin et l’un des trois Hurons étaient revenus !… Le bon fumet s’élevait déjà de la chaudière où tous deux jetaient de nombreux oiseaux et des lièvres.

« Hou ! hou ! hou ! hou ! » fit Charlot tout joyeux en s’approchant en quelques enjambées des sauvages.

Tous deux levèrent la tête, le considérèrent avec surprise durant quelques instants, puis échangèrent deux ou trois mots à voix basse.

Charlot regardait autour de lui. Il n’apercevait ni Lis-en-Fleur, ni les deux autres Hurons, revenus pourtant eux aussi de la chasse.

Surpris, mais non pas très inquiet encore, il se pencha vers l’Algonquin. « Où sont les autres compagnons de mon frère, demanda-t-il ? »

L’Algonquin fixa ses yeux avec étonnement sur Charlot. « Le Visage pâle le sait mieux que nous. Ils sont ici depuis une heure. Ils ont pris les devants et allumé le feu pour nous tous.

— Comment ? Je ne comprends pas bien.

Mon frère français n’a-t-il pas des oreilles pour entendre ? Et n’a-t-il pas des yeux aussi pour avoir vu briller ce feu qui était allumé avec soin quand nous sommes revenus à notre tour ?

— Je chassais près d’ici et… et n’ai rien vu de tout cela, dit enfin Charlot. Tenez, voyez, ces quatre castors. Mais, où seraient donc passés les Hurons, une fois le feu bien pris et bien flambant… Ah ! mon Dieu ! fit soudain Charlot, qui pâlissait et sentait une vague terreur lui encercler le cœur presque à l’étouffer… Lis-en-Fleur ? Où est-elle ? Lis-en-Fleur ! » cria-t-il d’une voix où montait une grande détresse…

L’Algonquin saisit Charlot qui allait se précipiter, affolé, vers les bois pleins d’obscurité déjà.

— Non, non, car mon frère va nous dire avant ce qui s’est passé ici. Nous aviserons ensuite tous trois. Nous sommes les amis des Français, le Huron et moi. S’il y a eu perfidie de la part de nos compagnons, nous marcherons avec notre frère blanc pour en tirer vengeance.

— Lis-en-Fleur ! Lis-en-Fleur ! gémissait Charlot, qui ne pouvait échapper à l’étreinte puissante du vigoureux sauvage. Pourquoi, ah ! pourquoi l’ai-je laissée sans ma protection un seul instant ?…

— Mon frère ferait mieux de mettre du calme, beaucoup de calme dans son esprit. Les ravisseurs de la fille trop belle et trop fière, qui appartient à ma race, ne doivent pas être loin. Une heure, deux heures d’avance peut-être… qu’est-ce que cela !

— C’est vrai, soupira le pauvre Charlot. Alors, partons, partons. Chaque minute devient précieuse.

— Mon frère va manger et nous aussi auparavant. Puis, nous voulons savoir ce qui s’est passé ici, je le répète avant que nous n’en partions à notre tour. Non, non, c’est inutile. Cela se fera comme j’ai dit. »

Charlot maîtrisa à grand’peine son impatience, sa fureur, sa peine aussi. Il ne toucha que du bout des lèvres aux mets que les sauvages lui présentèrent. La tête dans ses mains, il pensait, conjecturait, se représentait toutes les circonstances de cet enlèvement si habilement préparé et exécuté. Enfin, il vit que les sauvages se sentaient suffisamment nourris et lançaient au loin les os et les débris du repas. Il les suivit des yeux, fébrile, tandis qu’ils remettaient en sûreté dans la chaudière les restes de ce primitif pot-au-feu. Il ne respira que quand il les vit, le calumet allumé en mains, venir s’asseoir près de lui.

— Que mon frère blanc parle et vide son cœur, dit l’Algonquin. L’heure en est venue.

— Hélas ! soupira Charlot, je ne puis rien vous apprendre. Il y avait trois quarts d’heure, à peu près, que Lis-en-Fleur m’avait lancé d’ici de joyeux appels auxquels j’avais aussitôt répondu. Puis, à ce moment, pris par la bonne chasse qu’il y avait à faire, je perdis un peu la notion de tout autre souci. Misère de misère ! Lorsque, revenant bien chargé de butin, content, empressé de retrouver le camp où un repos mérité m’attendait, je… je n’y vis que vous deux occupés à préparer le repas.


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— Nous comprenons mal tout cela, nous-mêmes, reprit à son tour le Huron. Nos compagnons nous ont quittés sur le haut du jour, à la poursuite d’un jeune chevreuil. Ils se sont enfoncés, chose curieuse du côté opposé à ce campement.

— Feinte, sans doute ! s’exclama Charlot.

— Oui, feinte, car… que mon frère me suive, près des premiers arbres de la forêt, il y verra des traces de pas, si nombreux et si rapprochés, que l’on voit bien qu’il dut y avoir là une grosse lutte. »

En effet. Et de plus, Charlot aperçut une des belles plumes grises de perdrix dont avait voulu se décorer la tête la jeune Algonquine, le matin même… ! Il la ramassa en soupirant, la mit à sa ceinture, puis ses poings se crispèrent.

« Mes amis, partons, partons tout de suite, de grâce, ou… je ne vous attends pas. Qu’il advienne de moi ce qu’il pourra, mais Lis-en-Fleur sera sauvée, je vous le jure. Ce Huron ne l’emportera pas ainsi.

— Bien, nous partons avec notre frère, dit avec calme l’Algonquin dont les yeux se chargeaient d’éclairs cependant.

L’on marcha en suivant la grève. De temps à autre des traces de pas se voyaient. Mais l’on n’y distinguait pas le pied d’une femme. Il était clair que pour ne pas retarder cette fuite précipitée, les deux sauvages avaient pris leur parti et s’étaient résolus à transporter la jeune fille à tour de rôle sur leur dos.

Vers minuit, des nuages couvrirent la lune. On ne pouvait avancer davantage sans danger. Une halte fut décidée, à la vive contrariété de Charlot, qui aurait voulu courir à travers la nuit, si on eût voulu l’écouter.

Dès quatre heures, on se remit en route. Le froid était assez vif. Partout on rencontrait des flaques d’eau recouvertes d’un verglas qui cédait sous les pas et souvent coupait et ensanglantait les jambes de Charlot et des sauvages. Vers midi, le soleil disparut, de gros nuages bas et gris annoncèrent l’une de ces tempêtes de pluie glaciale et pénétrante. L’on allait en soufflant sur ses doigts qui rougissaient, puis bleuissaient. Enfin vers le soir, la pluie se transforma en une neige lourde qui couvrit si bien le sol, que l’on n’avançait plus que lentement, crainte d’enfoncer dans quelques trous invisibles.

Il fallut choisir un coin pour cette nouvelle nuit. Charlot devenait de plus en plus sombre et ne répondait qu’avec peine à ses compagnons, pourtant très laconiques, eux aussi. Un peu d’espoir soutenait encore le cœur du jeune homme. Dès le lendemain matin, on ne marcherait plus avec cette gêne pénible et douloureuse, non, on monterait dans le canot. Les eaux de la Rivière des Iroquois, libérées de toutes glaces depuis le début d’avril, brillaient là, tout près de lui, et les porteraient bien vite vers le Fort Richelieu. Là, il apprendrait sûrement quelques nouvelles, il saurait vers quel côté s’étaient dirigés les ravisseurs, vers les Trois-Rivières, où vers Montréal. Et alors, malheur, trois fois malheur à ce jeune Huron fourbe et lâche… « Le Fort Richelieu ! Les Trois-Rivières ! » se répétait Charlot en soupirant. Qu’il serait près tout de même de sa Perrine à ce moment ! Et quelle joie si les circonstances eussent été autres de lui envoyer, par avance, de là, un messager pour lui annoncer son retour. Ô douleur ! « Lis-en-Fleur ! Ma Lis-en-Fleur, n’est plus auprès de moi… Hélas ! puis-je songer à d’autre qu’à elle, mon amie ? Je ne comprends plus mon cœur… J’aime Perrine, ma sœur chérie, cette gardienne et protectrice héroïque de mon enfance, je mourrais avec joie pour la sauver, s’il le fallait. Oh ! Perrine, Perrine… pardonne-moi de ne plus pouvoir te voir tenant la première place dans mon cœur… Lis-en-Fleur m’a pris peu à peu tout entier… Et si bien, et si fortement, que, non seulement, je mourrais pour elle un sourire sur les lèvres, mais je ne puis, non, je ne puis aujourd’hui vivre sans elle… Perrine, ma Perrine, dis, tu me comprends, tu me comprendras mieux encore lorsque je te soufflerai tout cela… un soir, le beau soir, où nos yeux, à nouveau, se rencontreront baignés de tendresse et de confiance. »

Le souvenir de Perrine, on eût pu le croire, agit comme un baume calmant sur l’esprit et le corps enfiévré de Charlot. Il dormit profondément jusqu’au matin. On dut même le réveiller.

La journée, nonobstant un beau soleil, sembla sans fin pour Charlot. La marche lui devint pénible. La rivière des Iroquois apparut enfin. Charlot poussa un profond soupir de soulagement en embarquant dans le canot qui les conduirait en peu de temps maintenant à Richelieu. Il fallut faire halte, cependant, une fois encore, car, à la chute du jour, on vit une nuit sans lune se lever, présageant un temps incertain pour le lendemain. Le jeune homme eut, en outre, le chagrin d’apercevoir, à quelques pas de la grève, au pied d’un arbre, les traces du passage des ravisseurs de la pauvre Lis-en-Fleur. Il serra les poings, mais ne dit mot, devant les regards naïvement narquois de ses compagnons. Il s’endormit le cœur submergé de mélancolie.