L’esclave des Agniers/06

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Revue L’Oiseau bleu (4p. 125-155).

— VI —

À RICHELIEU


Mon frère va m’attendre près d’ici ? dit l’Algonquin, en mettant pied à terre avec Charlot et le Huron, non loin du Fort Richelieu.

— Oui. Je ne veux pas que l’on me voie. Mon ami Algonquin se rendra au Fort pour s’enquérir des misérables Hurons, ces voleurs. Il le fera à ma place, et seul.

— Et celui-ci ? demanda plus bas l’Algonquin en désignant le Huron, leur compagnon, occupé à examiner le canot. Je ne m’y fie guère, mon frère français le sait.

— Oui, oui, et je pense, moi aussi, comme mon ami algonquin. J’aurai l’œil. Mais il y a peu à craindre ici… Que mon frère aille donc vite aux nouvelles.

— Bien ! »

L’Algonquin frappa avec encouragement sur l’épaule du jeune homme, puis s’éloigna au pas de course.

Charlot s’enfonçait bientôt dans le bois voisin. Il songeait, songeait… Non, il lui était impossible de quitter ces lieux, à la poursuite, toujours, de Lis-en-Fleur, sans envoyer un signe quelconque d’affection à sa chère Perrine. Il avisa soudain un bouleau à l’écorce solide, prit son couteau, et y fit une large entaille. Il façonna ensuite à son gré cette écorce, puis continua sa marche. Avec attention, il regardait de côté et d’autre. Enfin une petite clairière se présenta derrière d’énormes buissons. Au pied d’un arbre, il se trouvait des restes de petits morceaux de bois calcinés. Le jeune homme eut un grognement de satisfaction et se précipita en courant, près de l’arbre. Il choisit les plus résistants parmi ces bois, puis s’assit au pied de l’arbre, décidé à écrire quelques mots à sa sœur, sur ce parchemin et avec ces plumes d’occasion. Oh ! il n’allait pas faire de grands frais d’éloquence.


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Le temps et les moyens matériels lui manquaient

par trop. Mais le cœur profond de sa Perrine le comprendrait, se rassurerait et lui pardonnerait.

« Ma sœur chérie, écrivit-il donc, à larges traits noirs, je suis hors des griffes des Iroquois… Ne te mets plus en peine à mon sujet… Mon cœur ne souffre, en ce moment que de la séparation… d’une personne qui m’est… oh ! pardonne-moi… qui m’est aussi chère que toi… Je vais la poursuivre où qu’elle soit. Je ne retournerai aux Trois-Rivières, près de toi, ô le jour heureux, qu’en compagnie de cette enfant que j’aime, dont mon cœur est rempli parfois à étouffer.

Perrine, ne pleure pas, ne te blesse pas non plus, comprends-moi ! Tu m’aimes toujours, n’est-ce pas ?

Un bon ami, un Algonquin, qui est près de moi en ce moment, pourra t’expliquer mieux que cette écorce rebelle à l’écriture tous ces derniers événements…

Ton Charlot qui a le cœur déchiré, qu’il pense à toi ou… à l’autre. »

Du Fort Richelieu, 18 avril 1648.


Charlot achevait de signer sa missive, lorsqu’il perçut l’harmonieux gazouillis d’un oiseau perché sans doute à peu de distance de l’arbre où il était assis. Il sourit tout à coup en reconnaissant la voix de l’Algonquin, qui usait, comme tant d’autres sauvages, de ce subterfuge gracieux pour signaler sans inconvénient sa présence. Charlot répondit à ce chant du mieux qu’il put.

Bientôt l’Algonquin s’installait près de lui, le front légèrement soucieux.

— Que mon frère parle, vite, bien vite, dit Charlot qui roulait avec soin la longue écorce de bouleau. Mais… remarqua-t-il en regardant avec attention son ami sauvage, pourquoi mon ami a-t-il chargé son front d’aussi gros nuages ?

— Je dois quitter ce lieu dans peu d’instants… Je m’inquiète… On a signalé des Iroquois, pas très loin d’ici. Que ferait mon frère, si on l’attaquait ?

— Bah ! on s’abuse peut-être. Nous les aurions rencontrés, nous aussi, si cela était.

— Puisse mon frère dire vrai !

— Et nos Hurons ? Les a-t-on vu, au Fort.

— Non. Seulement un des soldats a aperçu un canot qui fuyait avant-hier, au petit matin, et dans ce canot semblait se débattre une femme sauvage…

— Dans quelle direction filait ce canot ?

— Vers Montréal.

— Les misérables ! Traiter ainsi une pauvre et faible fille, sans défense !

— Bah ! repartit philosophiquement l’Algonquin, Lis-en-Fleur pouvait bien s’attendre un jour ou l’autre à être ainsi enlevée… Seulement, elle eût préféré l’être par un de sa race, pour sûr.

— Mon frère croit-il que Lis-en-Fleur aimait quelqu’un, là-bas, à son wigwam des Trois-Rivières ? » Beaucoup d’inquiétude se devinait dans la voix basse de Charlot.

L’Algonquin sourit, puis hocha la tête.

— Mon frère connaît bien Lis-en-Fleur pourtant. Regarde-t-elle avec plaisir tout autre que mon frère français ? Chez nous, aux Trois-Rivières, c’était une fille farouche, silencieuse, très fière… Elle semblait n’aimer personne autre que la seconde femme de son père.

— Merci, mon frère, pour ces renseignements, qui ne me rendent que plus résolu à courir sus aux ravisseurs de Lis-en-Fleur.

— Avec le Huron ?

— Avec qui voudra m’accompagner. Et puis mon bon ami algonquin sait bien que ce Huron, comme ces deux autres compagnons en fuite, projetait de se rendre à la fin de ce printemps à la Mission de Saint-Joseph, là-bas, là-bas, sur les bords des grands lacs. Leurs parents convertis y demeurent maintenant.

— Oh ! oh ! mon frère irait jusque là ?

— Jusque là ? Jusqu’au bout du monde, s’il le fallait !… Ma fierté de français et de soldat, mon cœur, tout, tout est engagé en cette partie. Je la gagnerai, ou… ou je périrai.

— Et la sœur du bouillant visage pâle qui attend, elle aussi, aux Trois-Rivières ? Mon frère l’oublie ?

L’Algonquin se levait en disant ces mots. Il plaçait ses mains sur les épaules de Charlot tout en le considérant attentivement. Il le vit tressaillir :

— Non, je n’oublie pas ma sœur, non, non, fit Charlot en repoussant le sauvage, avec impatience, chagrin et confusion…

— Alors ? fit l’Algonquin, en reprenant le bras de Charlot. Mon frère blanc va revenir avec moi aux Trois-Rivières, n’est-ce pas ?

— Hélas ! gémit le pauvre Charlot, hélas ! non… J’ai une trop grande affection pour ma sœur algonquine… je… je ne puis plus vivre sans elle… Que mon frère écoute maintenant ce que je veux lui dire… en peu de mots… Qu’il se charge de ce message écrit sur de l’écorce. Qu’il le remette fidèlement à ma sœur… Puis, qu’il parte… et sans retourner la tête… À l’automne, avant peut-être, je descendrai bien à mon tour aux Trois-Rivières…

Charlot, quelques heures plus tard, se retrouvait seul dans les bois. Il y avait donné rendez-vous pour le lendemain, à l’aube, au Huron demeuré à Richelieu, avec lui. Celui-ci avait désiré pénétrer au Fort, avant le départ, afin d’avoir des provisions nouvelles sans trop de peine. Charlot y avait consenti, assuré du silence du sauvage qui désirait au plus tôt, lui aussi, rejoindre ses compagnons sauvages, quoique pour un tout autre motif que le jeune homme. « Somme toute, les choses n’allaient pas trop mal ! » se disait Charlot, en soupirant bien un peu, le cœur partagé entre l’amour fraternel et l’amour… tout simplement, qui naissait en son jeune cœur fervent.

À Montréal, où l’on abordait six jours plus tard, Charlot ne voulut voir personne d’autre que l’interprète Charles Le Moyne. Il l’avait connu au Fort des Trois-Rivières et s’était beaucoup plu en sa société. Quelle tête bien d’aplomb avait en toute occasion, ce Le Moyne. Charlot comptait sur les conseils de ce soldat vaillant, avisé, agréable, et qui connaissait comme personne les Hurons des Grands Lacs, où il avait séjourné durant cinq années en compagnie des Jésuites.

Charlot dépêcha donc le Huron vers Charles Le Moyne. Il était au Fort, heureusement, et accourut auprès du jeune homme.

« Comment, c’est vous, Le Jeal ? je ne pouvais ajouter foi au baragouinage de votre messager…

— C’est moi, c’est bien moi, repartit en riant Charlot qui secouait la main de l’interprète de Ville-Marie. Les Iroquois ne m’ont embroché qu’à moitié…

— Vous n’avez pas fière mine, c’est vrai. Bah ! qu’importe ! Le tout est de se tirer vivant d’entre leurs mains. Vous me suivez au Fort ?

— Je ne m’en soucie pas. Je me remets en route, voyez-vous, dès demain matin, à moins que vous ne me refusiez les vêtements qui me referont une physionomie convenable, et un peu des vivres qui seront nécessaires à mon compagnon et à moi. Nous nous rendons si loin.

— Et où cela donc, mon jeune et aventureux ami ? Je puis vous le demander ?

— Au pays des Hurons. À la mission Sainte-Marie d’abord, puis…

— Là, là ! Vous vous rendez loin, en effet. Tout de même ne refusez pas de me suivre. Il se trouve au Fort, en ce moment, un de vos amis les plus chers ?

— Vraiment ? Il y a si longtemps que je n’entends ainsi parler d’amis chers ? Qui est-ce, Le Moyne ?

— Thomas Godefroy de Normanville.

— Je ne puis le croire.

— Mais oui, mais oui.

— Que fait-il là, Normanville, lui un habitant des Trois-Rivières, en ce lointain Ville-Marie ?

— Qu’y fais-je moi-même ? répliqua vivement et en souriant Le Moyne. Et vous donc, Le Jeal ?

— Vous me voyez muet devant votre agréable logique. Vous ne changez pas d’humeur, Le Moyne. Toujours les choses vous apparaissent sous leur meilleur aspect.

— J’y ai bien quelque mérite, je crois, en ce coin sanglant.

— Mais parlez de Normanville.

— Oui, cet ami de votre enfance, puis de votre jeunesse, a accepté d’acheter une concession à Montréal. Il y fera de fréquents séjours durant la belle saison.

— Vous m’étonnez. Mais enfin deux nobles cœurs comme Maisonneuve, votre gouverneur, et Godefroy de Normanville, sont dignes de s’entendre ! Allons, je vous suis. Revoir mon cher Normanville durant quelques heures me trouve sans aucune force de résistance. »

En ce moment, le bruit de nombreux cris, roulements de tambour, et la fuite précipitée de plusieurs soldats et sauvages non loin, sur la grève, atteignit l’oreille des deux interlocuteurs.

— Qu’est-ce que ce tintamarre ? fit Le Moyne. J’y cours.

— J’irais volontiers, moi aussi, n’était ma misérable tenue…

— Tenez, fit Le Moyne, qui prenait en mains un pistolet, prenez mon manteau, couvrez-vous, tandis que je m’assure si je suis nanti d’assez de plomb pour n’être pas tenu d’aller m’approvisionner au Fort. J’accepte…

— Merci, Le Moyne. J’accepte… Fort heureusement. j’ai un excellent mousquet, quant à moi ! Et un couteau qui a fait ses preuves ! Filons. Toi, fit-il, en s’adressant au Huron, veille sur notre canot. Nous partons toujours demain, au petit matin ».

Des voix s’élevèrent à nouveau, plus près. « Le Moyne ! criait-on, Le Moyne ! Ici ! À l’aide ! Les Iroquois s’approchent. Les Iroquois demandent à parlementer ! »

Le Moyne répondit avec empressement : « Bien, les amis ! J’accours ! Me voici ! Me voici ! »

Mais Charlot venait de bondir et de le dépasser avec un cri de joie. Normanville, il apercevait Normanville, qui se tenait là, tout près, avec quelques habitants de Ville-Marie. Tous regardaient aborder, à quelque distance, trois canots remplis de guerriers iroquois.

Normanville eut un geste de surprise et d’émotion en apercevant Charlot. Il fit un pas vers lui, puis se ravisa et lui cria : « Va m’attendre au Fort, mon petit ami. De grâce, ne reste pas ici. Va, va, mon enfant ». Mais Charlot hocha la tête et ne consentit qu’à se tenir à l’écart.

Aussi bien, les Iroquois manifestaient clairement leurs intentions ; trois sagamos, hommes vigoureux et de stature élevée, se détachaient du groupe des guerriers dans l’intention, semblait-il, d’entrer en pourparlers avec les Français. Normanville fit un signe à Le Moyne. Tous deux se détachèrent du groupe des Français et s’avancèrent à leur tour. Normanville se montrait confiant, très confiant et voyant les trois Iroquois venir à eux sans armes, il sortit de sa ceinture, en souriant, deux pistolets et les lança vers ses amis. Puis, il avança plus près, toujours plus près, en souriant avec sa bonne grâce habituelle. Le gros des Iroquois l’environna, l’encercla plutôt en un rapide mouvement sitôt que cela fut possible. Le Moyne, qui avait considéré avec inquiétude toute cette manœuvre un peu audacieuse de Normanville, le voyant soudain entouré d’ennemis avec, comme seule arme, une demi-pique à la main, lança un cri d’avertissement : « Ne vous avancez pas ainsi vers ces traîtres ».[1] Ce fut peine perdue, hélas, car Normanville qui jugeait, lui aussi, à ce moment, la partie dangereuse, essaya en vain de revenir sur ses pas.

La présence d’esprit et la bravoure coutumière de Le Moyne sauvèrent la situation et vinrent heureusement rétablir l’équilibre des forces.

À peine, en effet, Normanville venait-il de disparaître au milieu des guerriers iroquois qu’il courait faire face aux trois Iroquois demeurés avec eux, mais faisant mine déjà d’aller rejoindre leurs compagnons. Il les coucha en joue et les somma en leur langue de ne pas bouger, ou il tuerait comme un chien l’un quelconque des trois qui voudrait fuir. L’un d’eux, cependant, demanda à être entendu, tout en promettant de ne pas quitter la grève. « Qu’on me laisse, proposa-t-il, aller chercher le Français que nous ne voulons certes pas tuer… Si je ne reviens pas, qu’on dispose de mes compagnons. Ils me sont bien chers, pourtant ».

Le Moyne consentit à cette demande. Mais le voyant trop lent à revenir, il prit le parti de retourner au Fort avec les deux autres prisonniers qui poussaient des cris de détresse en regardant vers leurs compagnons.

Tous les habitants, la tête basse, reprirent avec Le Moyne le chemin de retour. Charlot les suivit de loin. Dans le brouhaha de l’incident, on l’avait peu remarqué. D’ailleurs, son amaigrissement, sa taille devenue plus haute, plus ferme, plus virile empêchaient tous ces colons du Montréal, qui avaient vu le jeune homme une fois, deux fois, peut-être, en leur vie, de le bien reconnaître ou de prononcer son nom en l’apercevant. Il avait fallu les yeux pleins d’affection profonde de Normanville pour ne plus hésiter un seul instant à le reconnaître, voyant ainsi apparaître à l’improviste ce jeune homme inconnu, enveloppé d’un large manteau…

« Et maintenant, se dit Charlot avec tristesse, que va-t-il advenir de Normanville. Il est en des griffes que je connais bien, qui se desserrent avec peine sur toute proie devenue leur… Mais je ne quitte pas Le Moyne, où qu’il aille, quoi qu’il fasse… C’est une tête froide et avisée que celle de Le Moyne… Et celle de M. de Maisonneuve, donc ! Mais tout de même, je connais ces barbares mieux qu’eux maintenant, et ma jeune expérience, je vais aller la mettre à leur service… Mon pauvre et bon Normanville !… Ah ! ils le paieront cher, s’ils touchent à un seul cheveu de sa tête… »

Toute la nuit dans la chambre un peu sombre, mais cela volontairement, du gouverneur de Ville-Marie, on devisa, on s’arrêta tantôt à un projet qu’on rejetait aussitôt, tantôt à un autre qu’on n’acceptait guère plus longtemps. Charlot, que M. de Maisonneuve avait félicité de sa délivrance, puis auquel il avait offert vivres, couvert et vêtements à condition qu’il revienne bien vite prendre place près de lui, Charlot, dis-je, fit valoir bientôt un excellent plan, susceptible de ramener vite, sain et sauf, au Fort, le cher Normanville, si fort en danger pour le moment. Aux premières lueurs de l’aube, on se sépara, tous prenant la ferme résolution de réapparaître bientôt sur la grève, avec Charlot en tête.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’un roulement formidable de tambour ramena tout le monde, dans la grande salle du Fort, où M. de Maisonneuve apparut presque tout de suite…, rayonnant et ayant à ses côtés… Normanville ! Les Iroquois n’avaient pas voulu pousser plus loin, cette fois, la perfidie, à cause de leurs compagnons captifs.

Quelle joyeuse mêlée s’ensuivit. Chacun se félicitait, se donnait l’accolade, puis courait aux fenêtres, afin d’assister à l’embarquement des otages remis en liberté, selon qu’il avait été convenu. Grâce à Charles Le Moyne, une tragédie venait d’être épargnée à ces braves cœurs de colons.

Normanville, ayant salué ses amis et compagnons et beaucoup remercié, regarda de côté et d’autre avec inquiétude. « Où donc pouvait bien se trouver son petit ami Charlot ? Qu’est-ce qui l’avait empêché d’accourir au bruit du tambour ? »

Il appela Le Moyne.

« Où est l’enfant, où est mon aventureux Charlot ? » demanda-t-il à celui-ci, avec un peu d’inquiétude dans le regard.

Le Moyne se prit à rire. « M. de Normanville, retournez à votre chambre. Vous y verrez un beau spectacle ! Ah ! Ah ! Ah ! Ce Charlot est impayable »

Quelque peu mystifié, mais tout à fait rassuré, Normanville prit alors congé de M. de Maisonneuve. Le gouverneur de Montréal, affable comme lui seul savait l’être, exigea en souriant une promesse de lui. « Maintenant, mon cher Normanville, que vous voilà revenu sans trop d’encombre au milieu de nous, il faut obtenir de Charlot qu’il renonce à toute expédition d’ici à quelques mois. Il se refera la santé et l’humeur auprès de nous. Sa mine porte la trace de bien des misères ; elle accuse combien de mauvais traitements. Vous avez sa confiance, vous possédez son affection. Usez de votre influence pour empêcher cet enfant de courir à de nouvelles et périlleuses aventures.

— Je ferai, avec plaisir, toutes les recommandations de sagesse possible à mon ami, M. le Gouverneur. Mais de là à vous assurer qu’il m’obéira, il y a loin, allez, il y a loin. Je gronderai, je prierai… Dieu veuille que ce ne soit pas en vain. »

Il entra dans sa chambre, une large pièce carrée où l’on voyait aussi peu de meubles que de bagages. Mais de la fenêtre donnant sur le fleuve, le beau et chaud soleil d’avril entrait à flots.


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Sur son lit de camp, Normanville aperçut tout de suite Charlot. Il dormait profondément. Il avait succombé à la fatigue, vêtu, casqué, armé prêt en un mot pour l’expédition projetée qui devait sauver, il l’espérait, son cher Normanville. Dans la main gauche, détails qui avaient si fort amusé Le Moyne, Charlot tenait une bonne miche de pain, et dans la droite, un gobelet d’étain à l’eau moitié renversée.

Normanville prit un siège et s’assit près de Charlot qui continuait à dormir paisiblement. Il examina les traits charmants de cette figure qui s’accusaient davantage maintenant. Ces deux années tristes et misérables chez les Iroquois avaient sculpté en force et en détermination ce front d’adolescent. Et le corps, malgré une maigreur qui faisait peine à voir semblait s’être musclé. C’était là maintenant, un homme, et un homme fort endurant et résolu qu’il avait devant lui. Mais qu’était devenu au moral, depuis deux ans, ce Charlot impétueux, un peu téméraire, au brave cœur un peu capricieux ? C’était cela surtout qu’il importait de savoir.

Comme si le jeune homme eut perçu la muette interrogation de Normanville, il plissa douloureusement le front, soudain, et ses lèvres laissèrent échapper quelques paroles incohérentes : « Lis-en-Fleur… oh ! revenez… Normanville, mon cher Normanville… il se souvient… vous connaît… Lis-en-Fleur, mon amie… ! » Un sourire ineffable erra quelques instants sur toute la figure transformée de Charlot, puis le sommeil profond et sans rêves le reprit.

Normanville se leva en soupirant. Il pressentait quelques complications sentimentales qui avaient sans doute eu raison de cet enfant au cœur ardent. Mais Charlot lui ferait-il des confidences ? Sa confiance absolue d’autrefois persistait-elle encore ?

Normanville appuya sur la fenêtre son front las, un peu soucieux. En bas, le Saint-Laurent coulait paisible, des eaux froides où erraient quelques glaces, son bleu très foncé reflétait un ciel de printemps très pur, très clair. Non loin de l’île de Sainte-Hélène, Normanville voyait disparaître peu à peu les canots des Iroquois.

Une heure passa. Normanville se rapprocha en souriant du dormeur qui commençait enfin à bouger. Le réveil était imminent. Soudain, le gobelet d’étain que les doigts crispés de Charlot avaient retenu jusqu’ici tomba sur le plancher avec un bruit sonore.

Charlot eut un sursaut, puis se mit sur son séant. Il regarda quelques instants autour de lui ; ses yeux se fixèrent, un peu étonnés, sur Normanville. Les brumes du sommeil le tenaient encore. Le bon rire de Thomas Godefroy de Normanville lui fit recouvrer sa lucidité.

Il fut debout. Avec un mouvement de joie et de vive affection, il lui donna l’accolade.

— Bravo ! M. de Normanville. Vous voilà hors des griffes de ces tigres !

— Comme tu le vois, Charlot. Mais il parait que tu avais créé un plan superbe en vue de ma délivrance…

— En effet. Et je ne sais ce qui m’a pris soudain. Un sommeil de plomb m’a terrassé… Qui donc vous a sauvé ? Le Moyne me promettait, pourtant, hier soir, de me prévenir dès l’aube.

— Ne t’en prends à personne, mon ami, car personne n’a eu à intervenir à mon sujet. Messieurs les Iroquois me remettaient eux-mêmes en liberté ce matin, en échange bien entendu des deux sagamos que Le Moyne avait eu l’habileté de retenir en otages, hier soir.

— Ce brave Le Moyne ! Quelle tête fertile que la sienne et bien d’aplomb ! cria Charlot avec enthousiasme.

— Chacun voudrait en dire autant de la sienne, n’est-ce pas Charlot ? remarqua en riant Normanville, qui considérait avec attention le jeune homme.

— Sans doute, sans doute, fit celui-ci, un peu distraitement. Soudain, il leva la tête et aperçut le regard profond que Normanville jetait sur lui. Il rougit légèrement, puis se redressa.

— Vous me retrouvez différent, n’est-ce pas, mûri, un peu assagi, j’espère, endurci par la vie pénible menée chez les Agniers où j’occupais le poste peu glorieux d’esclave. Ah ! n’eût été la fidèle amitié de Kiné, je me serais cent fois découragé… et peut-être en aurais-je fini avec la vie… acheva Charlot, avec un peu d’amertume.

— Allons, allons, tu médis de ton courage… Tu n’aurais pas eu cette lâcheté… Oui, Charlot, je te trouve changé, beaucoup, et surtout, tu es maigre, presque décharné ! Tiens, c’est complet… voilà que tu tousses, ajouta-t-il, voyant le jeune homme pris d’une courte quinte qui le secoua tout entier…

— Ouf !… C’est fini… Non, non, je n’ai besoin… de rien.

— Prends un peu d’eau tout de même.

— Merci.

Le jeune homme, comme s’il eût été vexé de ce contretemps, se rendit un instant près de la fenêtre. Il tressaillit en sentant sur son épaule la main de Normanville qui l’avait suivi.

— Charlot, dit celui-ci gravement, il faut guérir ce rhume avant de retourner aux Trois-Rivières, auprès de Perrine. Elle serait prise d’une folle inquiétude en te retrouvant dans ce piteux état de santé.

Eh ! Nous remonterons ensemble dans un mois, deux mois tout au plus. Elle n’est encore avertie de rien, n’est-ce pas, ta bonne petite sœur ?

Charlot baissa la tête.

— Tu m’as entendu, Charlot ? — Oui.

— Tu approuves ?

— Je ne sais pas encore.


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— Comment ? Normanville, mettant ses deux mains sur les épaules de Charlot, le força à le regarder bien en face.

— Qu’est-ce que tu ne sais pas encore, enfant ?

— M. de Normanville, je ne puis retourner aux Trois-Rivières, je ne puis non plus demeurer ici, dit Charlot, avec fermeté, mais en détournant les yeux.

— Ah ! fit Normanville en fronçant les sourcils. Mais il ne voulut pas forcer les confidences du jeune homme.

Le silence régna durant quelques secondes. Normanville s’affaira près d’un garde-manger.

— Charlot, demanda avec intérêt l’interprète, as-tu pris suffisamment de nourriture depuis ton arrivée ? J’ai ici un reste de pâté de venaison… puis un peu d’excellent vin d’Espagne.

— Non, merci, je vous assure. On m’a traité royalement cette nuit dans la chambre de M. de Maisonneuve. Vous m’avez vu en mains tout à l’heure, l’excédent d’un bon repas… Votre pain est excellent au Fort. Ah ! je crois que c’est le pain qui m’a semblé le meilleur mets à retrouver, après tous mes jeûnes forcés chez les Iroquois.

— Hâte-toi d’oublier tout cela. Nous te ferons faire bombance, d’ailleurs, ici, puis… aux Trois-Rivières, dit encore en hésitant et sans regarder Charlot le bon Godefroy de Normanville.

M. de Normanville, je vais vous causer à tous beaucoup de chagrin, car… Allons, allons, ne me regardez pas ainsi. Votre sourire est forcé, je le vois bien… Et puis, pourquoi esquivez-vous toutes les questions que vous pourriez si bien poser ?

— Non, mon petit. Tu te méprends. Je n’esquive rien ! J’aimerais, au contraire, que ta confiance de jadis se réveille. Dis-moi tout, va. Cela te fera du bien. Et si tu veux d’un conseil ?

— Tout sera bientôt avoué, reprit Charlot, qui jouait machinalement avec un pistolet non chargé. Il venait de vérifier tout cela. Oui, des mots simples, brefs, clairs, vont tenir lieu un moment de ce qui me brûle tout l’être, pourtant…

— Va droit au but, petit. Ne bats pas ainsi les buissons.

M. de Normanville, j’aime, avec toute la chaude tendresse de cœur dont je suis capable. J’aime une petite Algonquine, au noble cœur, au front hautain, à la grâce si touchante. Je l’ai surnommée Lis en-Fleur…

— Je sais cela, du moins, dit en souriant l’interprète.

— Comment ? Vous ne pouvez savoir cela, voyons. Elle vient des Trois-Rivières, c’est vrai, mais vous ne l’avez sûrement jamais remarquée… Elle me l’a dit. Elle vous connaît, vous savez.

— Ne t’emballe pas. Tu t’es trahi tout à l’heure, en rêve, voilà. Son nom est venu si spontanément sur tes lèvres, que toute ta figure en a rayonné. Ma parole, tu m’as fait revivre mes vingt ans…

Que ne le disiez-vous plus tôt ? s’exclama en riant de bon cœur Charlot. Ah ! vous connaissiez déjà mon secret, et même vous comprenez mon état d’âme. Il vous rappelle le vôtre, jadis. Ah ! M. de Normanville, quel poids vous m’enlevez sur le cœur et sur l’esprit… Que voulez-vous, sauf Perrine et vous, aucune affection paternelle ou fraternelle n’est vraiment entrée dans ma vie.

— Charlot, crois-tu que comprendre, sympathiser, veuille toujours dire approuver ?

— Évidemment non.

Alors, sans te blâmer le moins du monde pour un attachement qui a surpris ton cœur, ton cœur ardent de dix-huit ans, je ne puis t’approuver de t’y abandonner avec cette fougue…

— Vous ne savez pas alors ce que c’est que d’aimer à en mourir, non, vous ne le savez pas. Tenez, M. de Normanville, continua Charlot, avec vivacité et en arpentant la longue pièce claire et nue, tenez, je me reproche même cette conversation, cette confidence. C’est un retard de plus. Je devrais être déjà en route…

En route ? questionna Normanville. Pour où ?

— Pour le pays des Hurons. Elle y est ma Lis-en-Fleur maintenant, et toujours au pouvoir de son ravisseur. Le misérable ! Béni sera le jour qui le mettra en face de moi.

— Mon pauvre petit, que vas-tu gagner à cette chasse ? Aie donc plutôt la vaillance de certains de tes prédécesseurs, sur cette terre de la Nouvelle-France. Tu n’es pas le premier, tu ne seras pas, non plus, le dernier, à aimer de fraîches jeunes filles sauvages, dont le dévouement, la soumission envers nous, peuvent quelquefois aller si loin »… Un soupir échappa à Normanville. Ses yeux s’emplirent un instant de rêve.

Charlot pressa la main de l’interprète. « Vous voyez, seule la puissance d’un tendre souvenir peut bouleverser ainsi votre physionomie si calme, un peu fermée d’ordinaire. Vous avez connu, je suis sûr, un sentiment semblable à celui qui domine mon cœur, ma raison, ma vie.

— Je l’ai vaincu, petit.

— Oh !

— Sommes-nous donc venus en ce pays pour obéir à toutes les inclinations qui s’emparent de nos cœurs. Un soldat comme tu l’es, comme je l’étais hier, se doit d’abord à sa patrie nouvelle, semée de dangers inouïs. Puis, s’il faut fonder un foyer, que ce soit avec une fille vaillante et douce de notre pays de France.

— M. de Normanville, à quoi bon toutes ces paroles ! Je sais tout cela comme vous, allez. Mon cœur se refuse à la conviction… Je suis désolé, mais bien décidé à revoir cette enfant ou… à périr.

— Quelle folie ! Enfin… Le Ciel veuille que tu n’ailles pas au-devant de nouveaux désastres, de nouvelles douleurs.

— Cela ne peut faire reculer « le soldat que je suis », n’est-ce pas ?

— Ta confiance, petit, m’est précieuse, en tout cas. Quand comptes-tu partir ? Et que faut-il dire à l’aimante petite sœur qui pleure toujours ton absence, là-bas, dans nos chères et sombres Trois-Rivières ?

Charlot tressaillit. « C’est la seule ombre au tableau, M. de Normanville. Oh ! Perrine, Perrine… »

Durant quelques instants, Charlot cacha sa figure entre ses mains. Son émotion se faisait intense.

— Quand comptes-tu partir ? reprit sans pitié Normanville, et prépare bien ce mot à présenter à ta sœur.

— J’ai écrit ce mot à Richelieu, il y a près de huit jours, déclara à voix basse le jeune homme. Un Algonquin, ami de Lis-en-Fleur, a consenti à s’en charger. Perrine le lit sans doute en ce moment.

— La pauvre petite sœur ! Que nous sommes durs, parfois, Charlot, pour les femmes que nous chérissons de tout notre cœur, pourtant.

Normanville se leva. « Charlot, reprit-il bientôt, sais-tu que le Père Daran est très, très malade dans une chambre du Fort ?

— Je le sais. J’ai même demandé à le voir, si possible.

— Un messager sauvage a été dépêché depuis une douzaine de jours à la Résidence des Jésuites, à Québec. On ne sait que faire ici. Le cas du Père est très grave. Mais… sais-tu pourquoi je parle, sans raison apparente, du Père Daran ?

— Je vous écoute.

— C’est que probablement, nous aurons sous peu, à son sujet, des nouvelles de Québec… Et si quelqu’un, profitant de l’occasion, passe ici en route et chargé de lettres pour les Hurons… ce sera une excellente combinaison pour toi.

— En quoi cela me regarde-t-il ? fit Charlot étonné de toutes ces circonlocutions.

— Tiens, tu attendrais, d’abord durant quelques jours l’arrivée de ces nouvelles, petit ; puis tu partirais ensuite pour le pays des Hurons. en compagnie très sûre. Voyons, tu me dois bien cette halte de quatre ou cinq jours tout au plus ?… Tu hésites ?

— Soit. Mais pas plus de cinq jours, M. de Normanville.

— Bravo, petit ! Comme cela, tu te retremperas bien un peu dans notre atmosphère française si douce, si agréable et qui est nôtre, ici comme aux Trois-Rivières. Allons, viens faire une visite à l’Hôtel-Dieu, maintenant. Mlle Mance désire te voir et dorloter un peu le frère amaigri de Perrine.

  1. Incident authentique