L’espion des habits rouges/13

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Éditions Édouard Garand (41p. 58-61).

XIII

L’AMOUR EN DÉLIRE


Revenons à Denise.

Ah ! La pauvre enfant ! quel supplice affreux elle avait subi au matin de ce jour sous les justes reproches de ses amis ! Quel martyre délicieux elle avait ensuite enduré lorsque l’amour de son pays, joint à un autre amour non moins puissant, l’avait poussé au milieu des combattants ! Et, à présent, quelle torture insupportable la tenaillait encore, alors que son visage en larmes et que son cœur meurtri se penchaient lourdement sur le corps mutilé et toujours inanimé de celui qu’elle aimait… Ambroise Coupal ! Oui, quelle angoisse avait empoigné son âme alors que, épuisée, à bout de forces et de souffle, tenant désespérément dans ses faibles bras le corps d’Ambroise, elle avait dit à Félicie :

— Il faut le sauver !

Dans ses paroles elle avait mis toute la sève brûlante de son amour.

Oui, il fallait le sauver, car il vivait encore, le vaillant cœur ! Ses chairs sanglantes frémissaient dans les bras de Denise ! Elle ne cessait d’entendre ce cœur généreux battre contre le sien !

— Il faut le sauver ! avait répété Denise.

Félicie, la petite canadienne, la petite sœur de ce grand blessé, avait répondu :

— Oui, nous allons le sauver !

Mais ce corps, pour leurs faibles bras déjà fatigués, était encore trop lourd. Mais Dame Rémillard avait prestement chargé le corps du héros sur son épaule.

— Où allons-nous le porter ? avait demandé la tavernière aux deux jeunes filles qui la suivaient de près.

— À l’auberge, maman… chez nous ! répondit Denise qui, maintenant, laissait librement couler des larmes longtemps contenues.

— Allons donc chez nous ! répliqua Dame Rémillard plus gaillarde à cet instant que bien de solides gaillards, car sa fille venait de lui faire honneur, sa fille avait également et hautement honoré son pays et sa race !

Elle marchait d’un pas alerte et solide.

Des femmes et des enfants faisaient escorte en acclamant la brave femme et sa fille Denise.

On arriva à l’auberge toujours déserte et froide. Le foyer était éteint. Comme il faisait sombre aussi, Dame Rémillard déposa son fardeau sur une table et alluma une lampe.

— Maman, dit Denise suffoquée par l’inquiétude, il faut le porter à ma chambre où j’en aurai soin !

— Oui, ma Denise !

Et la tavernière reprit son fardeau, tandis que Félicie avec la lampe éclairait la marche.

Peu après Ambroise était précieusement déposé sur le beau lit blanc de Denise.

— Félicie, dit alors Denise, cours vite chercher le docteur Nelson, ou bien le docteur Cartier, ou le docteur Kimber. Il faut le panser… Maman et moi pendant ce temps nous laverons ses plaies.

Félicie partit comme un trait. Oh ! elle aussi tenait à sauver la vie de son frère… de son noble frère !

— Maman, reprit Denise toujours agitée par l’inquiétude et l’exaltation, il faut faire chauffer de l’eau, préparer des linges de pansement, apprêter une potion… Car il vit, maman, il vit !

Elle venait de s’agenouiller près du lit, elle avait pris une des mains inertes du blessé, et cette main, quoique souillée de sang, elle la tenait appuyée sur ses lèvres.

Tandis que Dame Rémillard quittait la chambre pour aller exécuter les ordres de Denise, celle-ci pleurait doucement.

La jeune fille demeura seule avec la triste dépouille ensanglantée. Une dépouille ? Non ! Oh ! non… un grand cœur battait encore sous cette valeureuse poitrine déchirée ! Denise l’entendait battre toujours ce cœur si fier et si ardent ! Oh ! ce qu’il en fallait de rudes coups pour tuer un cœur pareil à celui-là ! Vingt plaies au moins, et dont quelques-unes semblaient béantes, couvraient le corps de ce jeune homme, et pourtant le cœur ne cessait pas de vivre ! De quelle extraordinaire endurance était blindé ce jeune patriote canadien !

Oui, mais qui assurait la jeune fille que ce blessé vivrait encore longtemps ? Ce cœur généreux et vaillant pouvait à tout instant manquer ! Car ce qui restait de vie dans ce corps humain semblait bien près de s’éteindre ! Un accès de fièvre pouvait tout finir !…

Et c’était bien la crainte qui tourmentait la jeune fille. Aussi, écrasée sur le bord du lit, priait-elle Dieu avec une ferveur croissante de ménager la vie de ce courageux patriote. Elle invoquait la Vierge Marie, implorant tous les saints de se joindre à ses prières et d’intercéder pour elle auprès du Tout-Puissant ! Jamais âme de femme n’avait supplié le Seigneur avec autant de force et de confiance !

Félicie revint au bout d’un quart d’heure accompagnée du docteur Kimber.

Et Dame Rémillard remonta apportant des bandes de toile fine, de la charpie, de l’eau tiède et aussi une potion fumante qui exhalait un arôme de rhum.

Le médecin se mit à l’œuvre aidé par les femmes. Ce fut long. Comme on l’avait massacré ce beau corps d’enfant du pays ! Heureusement, toutefois, comme le reconnut le médecin, aucune des plaies n’avait un aspect bien grave. Beaucoup de déchirures, c’est vrai, mais de prime abord aucun organe vital ne paraissait attaqué. Pourtant, là, à l’abdomen, il y avait un trou… un trou qui fit hocher gravement la tête du médecin. Denise, qui observait ce dernier avec une anxiété inexprimable, frémit violemment et s’affaissa sur un siège. Oui, une baïonnette ennemie avait pratiqué là, dans l’abdomen, une déchirure de mauvaise apparence. N’importe ! le médecin précieusement sonda la blessure, étancha le sang noirâtre, lava la plaie…

— Bon ! dit-il au bout de quelques minutes avec un soupir de satisfaction, je pense que ça guérira ça aussi !

Denise fit entendre une exclamation joyeuse.

— Oh ! monsieur le docteur, vous êtes certain… vous êtes certain, n’est-ce pas ?

— Je ne veux jurer de rien, mademoiselle ; mais j’ai bonne confiance !

Denise regarda Ambroise toujours évanoui… Un rude hoquet de douleur et de désespérance faillit briser sa poitrine. Elle alla s’écrouler de nouveau sur son siège.

Le docteur poursuivit son travail de pansement.

Près d’une heure se passa ainsi. Puis, lorsque le blessé eut été bien lavé, bien pansé, on l’étendit doucement sous les draps, et le médecin réussit à faire passer entre les dents du blessé quelques gouttes du cordial préparé par la tavernière.

Cinq minutes après, la vie sembla se renouveler sensiblement. Le cœur battit plus fort, la respiration devint plus libre et régulière. Mais les yeux demeuraient clos.

— Mademoiselle Denise, dit alors Kimber, je vous laisse avec lui, car d’autres blessés attendent mes soins. Mais je reviendrai.

Le docteur et les trois femmes se trouvaient maintenant debout près du lit et considéraient le blessé dont le visage avait la lividité d’un moribond.

Félicie pleurait silencieusement.

Dame Rémillard de son tablier de toile bleue essuyait ses yeux à la dérobée.

Denise ne pleurait plus, mais ses yeux rougis ne se détachaient pas du blessé.

— Et vous pensez, docteur… murmurat-elle…

Mais un sanglot arrêta les mots dans sa gorge.

— Je vous comprends, sourit Kimber, et je vous conseille de ne pas vous faire de mauvais sang, car il va vivre si vous en avez bien soin !

— Si j’en aurai bien soin…

Denise, incapable d’en dire plus long à cause d’une joie délirante qui la suffoquait à l’improviste, tomba de nouveau à genoux près du lit.

Le médecin s’en alla en entraînant Félicie.

— Venez, Félicie, dit-il, allons à nos autres malheureux. Soyez tranquille pour votre frère, il est entre bonnes mains !

Dame Rémillard les suivit.

Demeurée seule encore une fois, Denise priait et pleurait.

Elle était toute à sa douleur et à son espoir ! La joie et l’anxiété se partageaient son esprit. Sa souffrance n’était plus cruelle, puisqu’elle eût tant voulu souffrir pour lui ! Et Denise ne vivait à ce moment que pour celui à qui elle était prête à offrir sa propre vie ! Sur ce blessé se concentrait toute sa pensée, tout son amour. Le reste du monde n’existait plus pour elle. Elle n’entendait pas les cris de victoire qui retentissaient de toutes parts. Les hurlements d’épouvante des fuyards mêlés aux clameurs triomphantes des Patriotes ne parvenaient pas à distraire la jeune fille. Elle n’entendait que les battements anxieux de son pauvre cœur, tout en épiant sur le visage de son cher blessé un signe de vie plus éloquent.

Et, soudain, elle vit les lèvres depuis si longtemps closes s’entr’ouvrir difficilement, remuer à peine…

— Denise !… appela une voix faible… mais une voix qui vivait !

La jeune fille se dressa debout et, avide, se pencha, sur le blessé.

Alors elle vit deux yeux égarés la regarder avec étonnement. Puis, dans ces regards presque vitreux qu’elle reconnaissait difficilement, Denise crut voir une expression d’horreur.

Elle frémit et chancela.

Les yeux se refermèrent. Mais la voix du blessé, un peu plus distincte, reprit :

— Oh ! Denise… Denise… est-ce toi ?

Et dans l’accent de cette voix qu’on aurait dit venir d’outre-tombe, la jeune fille sentit encore comme un reproche.

Elle fut piquée au vif. Et sans pouvoir se rendre compte de ses actes ou de ses paroles, elle saisit presque brutalement une main du blessé, la secoua avec force et d’une voix sourde elle gronda :

— Ambroise ! Ambroise ! as-tu la cruauté de me fouetter encore… moi qui t’ai sauvé la vie ?

Les paupières du blessé se relevèrent. Puis, étonnés les yeux regardèrent la jeune fille.

— Tu m’as sauvé ?… murmura Ambroise.

Il ne semblait pas le croire.

— Oui, gronda encore la jeune fille avec une sorte d’impatience, parce que tu as voulu mourir pour moi !

— Non… c’était pour mon pays que je voulais mourir ! répondit le blessé qui referma ses yeux.

— Je ne te crois pas, Ambroise, répliqua vivement Denise. C’est pour moi, à cause de moi que tu as voulu mourir, car tu m’aimais… oui, tu m’aimais, Ambroise. Tu voulais te battre pour ton pays, mais vivre pour moi, si je l’avais voulu ! Eh bien ! j’ai voulu que tu vives, et je n’ai pas voulu que tu meures ! J’ai voulu te garder et pour ton pays et pour moi ! M’entends-tu, Ambroise ? Regarde-moi bien ! Suis-je encore celle que tu as vue ce matin ? Regarde… et après, si tu le veux, soit ! tu me diras que je suis une traîtresse, une lâche, une renégate, tout ce que tu voudras ; mais, retiens bien ceci : après je me tuerai pour te prouver que je ne suis point celle que tu penses. Regarde…

Les paupières d’Ambroise papillotèrent fébrilement, et son regard se fixa sans assurance sur la jeune fille penchée sur lui.

— Dis, Ambroise Coupal, reprit impétueusement la jeune fille, reconnais-tu la même Denise ? Ou bien, n’en vois-tu pas une autre… une comme celle que tu voulais ?

Et elle penchait encore son visage brûlant sur la figure froide du blessé.

Celui-ci ne répondit pas. Ses yeux, toujours vitreux, fixaient ardemment la jeune fille comme pour en extirper la vérité.

— Oui, regarde bien, Ambroise, continuait la jeune fille avec animation, je suis l’autre Denise… celle que tu as aimée ! Vois-tu, j’étais là dehors et je regardais la bataille dans l’espoir de t’y voir ! Et je t’ai vu, enfin… mais tu tombais, ô grand et vaillant soldat de mon pays ! Une masse furieuse de combattants gris et rouges s’était refermée sur toi ! Alors, j’eus peur : car on allait piétiner ton corps ! Blessé, on ne relèverait peut-être qu’un cadavre plus tard ! Je me ruai en avant ! Je fis une trouée dans cette muraille vivante de nos patriotes et des soldats rouges, et je te vis, inanimé et sanglant, parmi des morts et des blessés. Je te saisis… je t’emportai… Mais un homme, un monstre, se jetait sur moi dans l’espoir de t’achever de son épée… Sais-tu ce que je fis ? Car cet homme allait te percer le cœur !… Je pris un de tes pistolets et je tuai cet homme…

— Quel homme ? murmura difficilement le blessé avec une grande surprise que manifestaient ses regards.

Denise se pencha encore et murmura :

— Le traître… le renégat… l’espion… André Latour !

Les yeux du blessé s’éclairèrent et parurent manifester une admiration inouïe.

— Eh bien ! reprit la jeune fille en se redressant avec fierté, suis-je encore celle que tu as bafouée ? Ah ! ose encore dire que je ne suis pas une canadienne… que je ne suis point une patriote !

Les yeux du blessé clignotèrent vivement, un rayon de joie les illumina, sur les lèvres blanches un sourire erra, puis la voix, plus assurée, murmura :

— Merci, Denise… tu es une vraie canadienne !

Et l’effort ayant été trop violent, Ambroise Coupal retourna dans sa torpeur, dans son évanouissement…

Denise proféra un cri de joie et se jeta sur le blessé dont elle prit la tête à deux mains, disant :

— Enfin, Ambroise, tu me crois une patriote… une canadienne !

Elle le regarda avec une surprise inquiète… Le corps d’Ambroise semblait devenir rigide…

— Oh !… s’il allait mourir !

Elle retomba à genoux et se remit à pleurer la tête posée sur les couvertures du lit…