L’iris bleu/Chapitre X

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Éditions Édouard Garand (p. 25-27).

CHAPITRE X


Paul Lauzon à Yves Marin.
St-Irénée, 13 mars 1919.

Bien cher Yves : —

Ta lettre de vendredi m’a causé un réel chagrin, je ne croyais pas que cette petite pimbèche de Berthe ait acquis sur toi une telle emprise ; mais puisqu’il en est ainsi, il faut employer contre les grands maux les grands remèdes.

Tu es assez intelligent pour réaliser que ce n’est pas la femme qui te convient, c’est une femme, une vraie femme qu’il te faut, non pas une admirable statue sans âme, une poupée délicieuse sans cœur ni tête. Tu as accepté un héritage sacré comportant des devoirs sérieux et ardus, ce n’est pas avec une compagne aussi frivole que tu pourras les remplir avec quelques chances de succès. Il faut mettre le fer rouge dans la plaie, mon vieil Yvon et puisque tu te sens trop faible pour t’en éloigner ainsi, pourquoi ne pars-tu pas immédiatement pour ce voyage d’étude en Europe ? La distance d’un océan, une somme considérable de travail et une ferme volonté d’arriver à ses fins, voilà les meilleurs remèdes à ton mal et à ta faiblesse. Prends tout le temps voulu six mois un an s’il le faut, et puis quand tu nous reviendras, tu trouveras suivant le conseil de ton oncle, une brave petite femme qui ne sera pas seulement un ornement, un bijou, un gracieux colifichet mais une compagne consciencieuse de ses devoirs et des tiens prête à t’en aplanir la réalisation.

Maintenant que je t’ai fait un peu de morale, causons affaires et je t’assure que depuis six jours la besogne a marché bon train. Si je n’avais pas reçu ta lettre où j’ai trouvé beaucoup de douleur qui cherche à se cacher, celle-ci aurait débuté par un cri de triomphe. Oui, mon vieux, j’ai roulé le rentier le plus retors du village, ce brave père Desgranges, un finaud à donner des points à toute la Normandie… Nous avons acheté jeudi le lopin de terre que je convoitais depuis mon arrivée ici pour l’emplacement de notre usine, une vingtaine d’âcres, pour la somme dérisoire de mille piastres payable cent piastres comptant et le solde cent piastres par année.

Le père Desgranges était venu comme presque tous les autres, m’offrir son terrain pour l’érection de la fabrique et avait tenté de m’en décrire tous les avantages ; mais aux premières paroles du pauvre homme, j’avais coupé court à toutes ses espérances, affirmant que nous n’avions pas besoin de terrain que ton domaine était suffisant. Le lendemain, la nouvelle se répand dans le village que Lambert est congédié et comme on lui connait quelques économies, c’est sur lui que se rabattent les vendeurs ; mais cette fois, ils avaient à qui parler, le père Lambert étant aussi paysan et finaud que quiconque dans le village. Entre temps, je faisais faire quelques travaux de nivellement à l’extrémité opposé du domaine, prenant des mesures, tout comme si cet endroit était le site choisi. De son côté, Lambert marchandait toutes les propriétés du village, ne semblant pas pouvoir arrêter son choix sur aucune cependant que le bonhomme Desgranges essayait de lui vendre son terrain. Il lui demanda d’abord deux mille piastres (il m’en avait demandé cinq mille), puis comme cela ne mordait pas, suivant l’expression de Lambert, il descendit de cinquante piastres en cinquante piastres jusqu’à mille, alors que ton fermier consentit à se laisser entraîner à St-Hyacinthe pour passer l’acte de vente.

Mais à son retour, quand il apprit que Lambert l’avait roulé, si tu avais vu sa mine piteuse ! Je crois qu’il va en faire une maladie, il raconte à qui veut l’entendre, qu’il vient de perdre quatre mille piastres… Les paysans sont rusés et ne détestent pas de tels tours, pourvu qu’ils n’en soient pas affectés, et depuis que nous avons fait cet achat, j’ai monté de cent coudées dans leur estime.

Samedi, ce brave Lambert a célébré ses noces d’or et inutile de te dire que j’étais de la partie ; j’aime trop les vieilles coutumes pour manquer d’assister à la manifestation de l’une d’elles et d’ailleurs je crois que c’est d’une bonne politique de se mêler à tout ce qui se passe, de connaître un peu la population et surtout de se faire connaître d’elle.

Le matin de la grande fête, messe solennelle dans la petite église, dans laquelle les deux époux se sont renouvelé leurs serments de fidélité. Après la messe, grand banquet qui a duré trois longues heures et auquel assistaient outre les enfants et petits-enfants des jubilaires, le curé le Docteur et moi.

Comme il faisait un temps superbe, Lambert a tenu à ce que je prisse leur photo. J’ai fait une dizaine de groupes et particulièrement un, destiné à « La Presse », donnant les quatre générations et que tu y retrouveras probablement un de ces soirs en troisième ou quatrième page. Tu m’en diras des nouvelles.

Le soir souper intime suivi d’une grande soirée à laquelle plus de soixante-dix invités avaient tenu d’assister.

Lambert n’avait pas pu décider sa vieille à faire de telles réjouissances dans ta maison que d’ailleurs mes ouvriers ont littéralement envahie, et le souper a été donné chez leur fils Paul, près de la gare.

Il était à peine six heures et demie que les voisins et parents commençaient à arriver, faiblement éclairés dans la nuit déjà sombre, par la lumière vacillante de leurs fanaux à l’huile. Ils entraient dans la cuisine, enlevaient leurs pardessus et tandis que les femmes passaient dans la grande salle, les hommes réunis auprès du poêle jasaient en fumant leurs pipes.

À sept heures et demie Timi Gatien arriva avec son violon et l’on organisa un « set ». Non franchement mon vieux, je ne vois pas bien nos mignonnes citadines dansant un « set » de campagne ! Il doit falloir pour cet exercice une force d’endurance qui nous manque et surtout qui leur manque ; mais nos solides campagnardes tournoyaient avec de francs sourires de béatitude aux bras de ces robustes danseurs que l’on aurait dit incapables de faire autre chose que de travailler aux durs labeurs de la terre.

Et puis le premier « set » terminé, un autre suivit, et un troisième, un quatrième, que sais-je, il était dix heures et demie que tout ce monde tournoyait encore.

Vers les onze heures, la danse cessa pour laisser place aux chansons, et je t’assure que nous en avons eues de toutes les couleurs, sur tous les tons et souvent à côté du ton. Au premier tour, à peu près tout le monde y alla de sa petite chanson, tant bien que mal, cahin, caha ; mais ce fut aux second et troisième tours, alors que la plupart de ceux qui ayant d’abord chanté ne l’avaient fait seulement pour ne pas se faire prier refusèrent une seconde et troisième épreuves, que les vrais « chanteux » commencèrent à se dessiner. Au cinquième tour, il n’en resta plus que cinq qui firent les frais du reste de la soirée : Ti-Gus Turcot, un illettré ayant un assez joli timbre de voix, mais écorchant à les rendre méconnaissables les mots de ses chansons. Imagine-toi qu’il s’entreprit à nous chanter de l’opéra… Oh ! mais grand Dieu quel opéra ! c’était se faire cacher la figure à Bazin et Chaminade qui en avaient jadis été les auteurs. Ti-Toine Pierrette nous chanta surtout du Botrel et malgré les cuirs nombreux dont il assaisonnait son chant, il y avait quelque chose qui nous captivait et nous charmait. Ti-Nest Bazinet, qui a travaillé deux ans à Montréal, a visité les théâtres, les cinémas, a entendu maintes revues en a rapporté un répertoire de café-concert qu’il nous servait sans ménagement, semblant prendre plaisir à appuyer sur les passages au gros sel gaulois qui soulevaient dans l’assistance de sonores éclats de rires, cependant que dans les yeux des hommes passaient une vive flamme de concupiscence. Joson Larose frais émoulu des États-Unis, donnait surtout sur l’anglais que d’ailleurs il prononçait atrocement et chantait plus mal encore. Heureusement, le père Zonin, vieillard de soixante et quelques années, venait à son tour nous charmer par ses bonnes et belles chansons du terroir qu’il débitait d’une jolie voix douce et caressante et un peu traînarde, et venait jeter dans ce concert improvisé d’exotisme, de grivoiserie et d’insignifiance sa note jolie et bien canadienne.

Et ce fut plusieurs heures durant, entre ces cinq chanteurs d’occasion un duel épique, un combat d’endurance. Sitôt une chanson terminée, une autre commençait, et puis une autre et une autre.

Quand je me suis retiré, vers trois heures du matin, le duel continuait toujours et, m’a dit la mère Lambert, on a chanté ainsi jusque vers six heures.

Quant à mon appréciation sur cette soirée, mon cher Yves, c’est que j’y aurais éprouvé un plaisir sans mélange si je n’avais constaté, une fois de plus, que nos bonnes et belles traditions campagnardes sont bien souvent gâtées par le contact plus ou moins signalé des villes et surtout par notre voisinage américain. Il est triste de constater que nos paysans prennent presqu’autant de plaisir à entendre débiter une platitude américaine qu’ils ne peuvent pas comprendre, qu’aux beaux et doux chants de chez nous.

Bonjour affectueux
Paul.


Yves Marin à Paul Lauzon.
Montréal, 18 mars 1919.

Bien cher Paul : —

Lorsque tu me conseillais de partir immédiatement en voyage d’études en Europe pour guérir ma folle passion, tu ne croyais pas devoir me voir si tôt suivre ton conseil ! Moi-même, je n’y songeais guère alors, mais les événements se sont développés avec une telle rapidité… Jeanne a dû t’écrire ma brouille avec Berthe… Oui, c’est fini, bien fini, et comme je ne suis pas certain de mes forces, je suis ton conseil, je pars ce soir pour New-York et de là pour le Havre.

Je regrette de ne pouvoir aller te voir avant mon départ, mais un jour de retard et je manque le bateau et dans une semaine trop de choses peuvent arriver.

Je laisse des instructions à ma banque, tu auras toute la latitude voulue pour continuer nos travaux, de mon côté, je vais pousser activement mes études. Ne crois pas que je sois abattu, je suis désabusé, voilà tout… Mais avec le temps cela se passera et peut-être un jour rirai-je de mes folles douleurs d’aujourd’hui.

Tu m’écriras souvent, tiens-moi au courant de tes travaux, du progrès de l’usine, tu pourras m’adresser tes lettres au Commissariat Canadien à Paris, on me les fera suivre.

Encore une fois, mon cher Paul, pardonne-moi de te laisser seul en face de la besogne à accomplir ; mais j’espère que tu ne resteras pas longtemps ainsi solitaire, comme tu as eu le bonheur de rencontrer sur ton chemin une vraie jeune fille, ne diffère pas plus longtemps ton bonheur…

Aurevoir Paul, je ne sais quand je serai de retour, mais ce que je puis t’affirmer, c’est que je ne perdrai pas mon temps.

Ton ami
Yves