La 628-E8/Bords du Rhin

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Bibliothèque Charpentier — Fasquelle (p. 315-414).

BORDS DU RHIN
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Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l’accueil de ce douanier paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon voyage.

Nous allions, vous vous souvenez, à Dusseldorf.

Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures, avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment de bouquets de bois, et des petites maisons basses — fermes et laiteries — aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.

Ce n’était plus la Hollande et ce n’était pas encore l’Allemagne. C’était un reste de Hollande dans très peu d’Allemagne, quelque chose d’intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très ancienne — je ne saurais dire — assez émouvant.

Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la vitesse.

Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d’âne : une piste bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en camarades.

Brossette me dit :

— Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne !

— Pourquoi donc, Brossette ?

— Parce que je n’aime point ces gens-là… Et puis, monsieur, parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du quatre-vingt-dix… plus, peut-être…

Et, après un silence :

— C’est curieux !… Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en Allemagne ?

— Voyons !… Et la frontière ?… Tout à l’heure ?

Il haussa les épaules.

— Ça ? Une frontière ?… Oh ! là là !… Givet, oui… voilà une frontière… Mais du moment que monsieur est sûr ?

Et il grogna :

— Sale pays, tout de même !

Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt pleine d’embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d’ours, de tigres et de lions… Anxieux, nous interrogions l’horizon… Nous fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la terreur de tout ce que devait cacher d’inconnu, de barbare, ce calme insidieux.

Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute frémissante d’élans retenus… Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent étalon, son encolure, sous le mors qu’il mâche et qui le maîtrise. On eût dit vraiment qu’elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses guides… Je vis à l’horloge municipale d’un village qu’il était quatre heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire, avant d’atteindre Dusseldorf, où nous eussions bien désiré arriver avant la nuit.

Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70 ? Pourquoi justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l’esprit cet épisode intime et consolant qu’au retour mon père m’avait conté ?

Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major et sa suite. Très discret, d’une éducation parfaite, d’une bonne grâce très délicate, ce général n’avait pris de notre propriété que ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s’efforçait, par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette occupation, et il veillait à ce que rien – autant que cela était possible – ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.

Un matin, il se fit annoncer chez mon père :

— Je viens d’apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à l’armée de la Loire ?… Est-ce vrai ?

— Oui.

— Avez-vous de ses nouvelles ?

— Je n’en ai plus depuis longtemps déjà.

— Depuis quand, exactement ?

— Depuis Patay… soupira mon père.

— Ah !…

Puis :

— Voulez-vous me permettre de m’informer ?… Moi aussi, monsieur, j’ai des enfants… Je sais… Je sais… Cela ne vous désobligera pas que…

— Je vous en serai reconnaissant, au contraire… J’avoue que j’ai de grandes inquiétudes…

Le général demanda quelques renseignements complémentaires… et, saluant :

— À bientôt, j’espère…

Quelques jours après, il se présentait à nouveau… Il était tout souriant :

— J’ai des nouvelles de monsieur votre fils… Il est au Mans… Il se porte très bien… Je suis heureux d’avoir pu…

Puis :

— Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose…

Puis encore :

— Voulez-vous me permettre de vous serrer la main ?

J’entendais encore mon père me dire qu’il n’avait jamais été plus touché par la bonté d’un homme, et que, jamais, il n’avait serré une main française avec autant de joie qu’il étreignit cette main allemande… C’est que mon père était, lui aussi, un brave homme… Dieu merci, il n’avait rien d’un héros de théâtre.

Sous l’impression de ce souvenir, je m’exaltai :

— Ma foi ! tant pis… m’écriai-je tout à coup… Arrivera ce qui pourra… Allons-y, Brossette, allons-y !

L’air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V., lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.

— L’accélérateur, Brossette !… Nous verrons bien…

— Sale pays ! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant méthodiquement de l’avance à l’allumage.

En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le Rhin, sur un bac à vapeur très puissant ; en quelques autres, à Clèves, dont nous esca ladâmes les rues sinueuses et montueuses, à la grande joie des promeneurs – c’était un dimanche, – et sous la conduite d’un petit pâtissier, très fier d’être monté sur le marchepied, et qui nous mit gentiment sur notre chemin, de l’autre côté de la ville.

Ah ! quelle route !

Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves, la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon, pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce que l’automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de sociabilité universelle et d’avenir pacificateur.

Elle était, cette route, bordée d’une double rangée de magnifiques ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches, une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe de leurs branches ; elle était large, étalée, comme notre avenue des Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et toute droite, si droite qu’on n’en voyait pas le bout, sinon, là-bas, tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre… Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de l’ombre, comme un tapis, tel que n’en tissèrent jamais les plus subtils artisans de la Perse.

Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d’un ronflement léger, régulier, infiniment doux – bruit d’ailes ou souffle de vent lointain – glissait, volait, ainsi qu’un oiseau rapide qui rase la surface immobile d’un lac.

Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il était grave, regardait la route d’un œil légèrement bridé, et il écoutait chanter la belle chanson des cylindres.


Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs belles cultures, l’abondance de leurs troupeaux. Les villages, très propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres luisants avaient un aspect d’aisance tranquille. Partout cela sentait le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le bonheur, c’est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit qu’à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.

Nous prîmes de « la benzine » dans une petite ville dont je n’ai pas retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie, presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées, et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l’un tout neuf, l’autre très vieux, enjambaient, le premier, d’une seule courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d’une rivière, que bordaient de petites industries qu’à leur air actif et coquet l’on pressentait prospères.

Comme dans toute l’Allemagne, les édifices administratifs s’imposaient aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d’un goût horrible souvent, d’une opulence orgueilleuse et bien assise, toujours. Je m’étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes, des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries architecturales, ornées, comme des églises, un jour de fête. Partout l’abondance, la sensualité, la richesse.

Et je me disais :

— Ces objets ne sont pas là pour le simple plaisir de la montre. Il y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les achètent.

Je me disais encore, non sans mélancolie :

— Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques sordides et fanées !… Chez nous, on ne travaille qu’à Paris, dans quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est… Le reste s’étiole et meurt chaque jour. D’immenses richesses dorment inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux Pyrénées le secret de leurs métaux ? Qui donc oserait confier des capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver chez elle l’emploi de son activité et de sa force, est contrainte de s’expatrier et de travailler à l’enrichissement des autres pays ?… Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse, s’appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à s’envier, se diffamer les uns les autres ! Nul effort individuel, nul élan collectif… Quand je reviens dans des régions traversées quelques années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus vieilles, un peu plus diminuées ; et chacun s’est enfoncé, un peu plus profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n’est pas relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C’est à peine si on redresse un peu ce qui est par trop gauchi, si on remplace aux toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres disloquées… N’ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre, rien à acheter, ils économisent… Sur quoi, mon Dieu !… Mais sur leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction, leur santé… Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial, l’épargne, a conduites à l’avarice, qui est, pour un peuple, ce que l’artériosclérose est pour un individu. Ce n’est pas de leur bas de laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau, de leur travail et de leur joie… Et ce n’est pas leur faute, après tout… On ne leur a jamais dit : « Vivez ! Travaillez ! » On leur a toujours dit : « Épargnez ! » Ils épargnent…

J’évoquai la petite ville où je suis né, et que j’avais revue, quelques mois auparavant… Oh ! comme elle pesa à mon enfance ! Quels souvenirs d’ennui mortel j’en ai gardés ! Et comme elle fatigue encore, souvent, mes nuits des cauchemars persistants qu’elle m’apporte ! Quelle cure longue et pénible il m’a fallu suivre, pour me laver de tous les germes mauvais qu’elle avait déposés en moi ! Eh bien, je l’ai revue… Depuis cinquante ans, rien n’y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas une maison nouvelle ne s’est élevée ; pas une industrie – si petite soit-elle – ne s’y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie toujours la même farine… Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas dire que les gens y soient morts… car les fils, ce sont les pères… Et j’ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d’autrefois, la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité… On me dit : « Vous savez bien… un tel est parti depuis quinze ans… Il a on ne sait quelle fabrique à Madagascar !… C’était sûr qu’il tournerait mal !… »

Il n’y a que les cabarets qui donnent à cela l’illusion de la vie. Et c’est de la mort !

Ah ! oui ! combien j’ai douce souvenance !…



Nous repartîmes.

Gorgée d’essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en vitesse. Ce n’était plus une machine, c’était l’Élément lui-même, non pas l’Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout ce qu’il touche, mais l’Élément soumis, discipliné, qui conquiert le temps, l’espace, le bonheur humain, l’avenir ; l’Élément qui obéit, comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de l’homme.

Brossette me dit :

— Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne ?…

— En Prusse, même… en Prusse Rhénane, mon bon Brossette…

Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros caractères noirs, à la suite d’une flèche, ces mots : Krefeld… 50 kilomètres…

— Épatant !… fit-il… Mais c’est un pays épatant !… Et si nous marchons toujours de ce train-là… monsieur… bien sûr que nous serons à Berlin… avant l’armée française !



Je m’étais bien promis de m’arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de coton, pour le monde entier… Mais quoi ! Dusseldorf n’était qu’à quarante kilomètres… Rien ne m’obligeait, ce soir-là, au contraire, tout me déconseillait de pousser jusqu’à Dusseldorf, sinon l’impérieux besoin, l’impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres, encore… Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse… Affaires et plaisirs, tout y était… Ville charmante, propre, colorée. Les rues étaient pleines de monde… Et ce monde semblait joyeux… Une foule gaie, voilà un spectacle rare…

Qu’on excuse ce souvenir personnel… Moi aussi, je m’amusai à voir que, ce soir-là, on jouait Les affaires sont les affaires, au théâtre municipal…

À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route que je note, parce qu’il est caractéristique des mœurs allemandes, m’a laissé, dans l’esprit, en même temps qu’une légère impression de remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.

Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur – les chevaux sont partout les mêmes – et, les oreilles dressées, se mit brusquement au galop. J’arrêtai la machine, mais l’animal effrayé ne se calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula sur la route… Je me précipitai à son secours, aidai à la relever… Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée…

Dès qu’elle fut debout, elle s’efforça de sourire… s’excusa :

— C’est ce vilain petit cheval… Mon Dieu, qu’il est bête !… Il a peur de tout… Excusez bien.

Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait :

— Non… non… fit-elle doucement… oh ! non !… Je n’ai rien… Excusez, n’est-ce pas ?

Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l’un de ses genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de pharmacie, un peu d’eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui saignait à peine… Elle protestait, et riait, comme si on l’eût chatouillée :

— Ce n’est rien… ce n’est rien… Tiens, mais ça pique…

Et, de plus en plus rieuse :

— C’est ce maudit cheval… répéta-t-elle… Et comme je suis fâchée de vous causer tant d’embarras !

Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles… Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture :

— Je suis bien reconnaissante… bien reconnaissante… disait-elle.

Et avec un regard suppliant :

— Ah ! monsieur, ne parlez pas de ça… Ne le dites à personne… Parce que, si on savait, chez nous… eh bien, jamais plus, je ne pourrais aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval…

Elle avait pris les guides :

— Là ! là !… Tu vas te tenir tranquille, maintenant… Petit imbécile !… Excusez encore… Excusez bien…

Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l’immense pont de Dusseldorf.



Dusseldorf.


Donc, la première ville d’Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce fut — je ne m’en vante pas — Dusseldorf. Et, dès mon arrivée, je regrettai de ne m’être pas arrêté à Krefeld.

Nous descendîmes, ainsi qu’il convient, au Bradenbrager-Hof.

Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s’appliquer exactement à la ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait, la ville, par excellence, du modern-style. Quand j’aurai décrit l’hôtel, j’aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées, ses boutiques luxueuses… sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui s’obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous, chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu’infligèrent à notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes, tant de Belges exaspérés et novateurs… Car, à quoi bon vous le cacher ? – nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M. Vandevelde. Après avoir mis à l’envers les maisons et les meubles de la pauvre Belgique, il est venu s’installer à Weimar… C’est de là qu’il déverse, sur toute l’Allemagne, les produits de ses fantaisies carnavalesques qui l’ont enfin amené à découvrir la quadrature du cercle et la circonférence du carré.



Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre qui le servit fidèlement. C’était d’ailleurs un domestique fort avisé en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son maître, sur un ton grave et réservé :

— J’ai lu ce matin l’article de monsieur… Il est bien…

— Ah ! je vois qu’il ne te plaît pas…

— Mon Dieu !

— Que lui reproches-tu ?

— Je dois le dire à monsieur… Monsieur manque quelquefois de chic pour ses qualificatifs… Ils sont trop simples… Ils ne peignent pas assez exactement les objets… Ainsi dans l’article de ce matin, monsieur dit d’une orchidée qu’elle est belle. Sans doute, une orchidée est belle… Mais ce n’est pas la beauté… la beauté vague qui fait le caractère de l’orchidée… L’orchidée, monsieur, est étrange, maladive, perverse, fallacieuse, déconcertante… Moi, j’aurais écrit : « la déconcertante orchidée »… Je dis ça à monsieur…

— Mais tu as raison… avoua Maupassant que les réflexions de son valet de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant ?…

— Oh ! monsieur !

— Mais si… Et où as-tu appris tout ça ?

Alors, il se rengorgea, et, très sérieux :

— Monsieur, répondit-il… monsieur sait bien qu’avant de servir chez monsieur, j’ai servi trois ans chez un poète belge !…

Et, après un petit silence, négligemment :

— Monsieur n’oublie toujours pas mes palmes pour le 1er janvier ?…



Modern-style.


Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m’a rappelé le valet de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en trouve dans les moindres villes d’Allemagne, et comme nous n’en avons qu’à Paris et dans quelques villes d’eaux, un de ces caravansérails nouveaux et art nouveau d’Occident, construits par les Belges et les Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais… Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec des fumoirs de paquebot. Rien n’y est plus droit, plus d’équerre, plus d’aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est carré y devient rond. Je veux dire que rien n’y est rond, ni carré, ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal. Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne ; tout roule, s’enroule, se déroule, et brusquement s’écroule, on ne sait pourquoi ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu’astragales de bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé, trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme des perroquets sur leurs perchoirs… Des larves plates et minces dorment à l’entrée des serrures ; des embryons, des têtards montent, se glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres, des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques ; les bibliothèques, des paravents ; les paravents, des armoires, et les armoires, des canapés. L’électricité jaillit aussi bien des parquets que des plafonds, d’ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou en bêtes de cauchemar ; elle court, chahute, bostonne, virevolte, cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de Saint-Guy. Les meubles ont l’air d’avoir bu, et semblent inviter la livrée aux pires excès d’acrobatie. Et, pour qu’on ne s’y trompe pas, sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se neutralisent et s’annulent, les balustrades des balcons sont soutenues par des sarabandes frénétiques de points d’interrogation.

Ces sortes d’hôtels, si hostiles par tous les détails de leur esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu’ils offrent au voyageur le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de toilette et d’hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un cabinet muni de tous les appareils désirables d’hydrothérapie, je ne pouvais m’empêcher de songer que, par là encore, j’étais bien loin de notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race, la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un véritable Français de France : la malpropreté. Malpropreté monarchique et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d’une vertu, et la force d’émulation d’un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu’un gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles étaient empuantis d’urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux de « pisser » abondamment autour de son château ?

Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple, j’ai dû m’enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux, les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs, par les fentes des portes, s’infiltrent, pénètrent, imprègnent tous les objets !… Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto, comme un forain dans sa roulotte, à l’entrée des villes, sous les arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l’on respire un air moins mortellement humain !…

Et je me souvenais qu’un jour, dans une ville du Morvan, descendu à l’hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon l’Évangile du Touring-Club, je m’étonnai de voir combien étaient ignominieusement tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence, qui, pourtant, s’il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient directement d’Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me répondit d’un air découragé :

— Ah ! ne m’en parlez pas, monsieur…

— Mais si… mais si… au contraire, je veux vous en parler…

— Que voulez-vous ? Ce n’est pas de ma faute, je vous assure… Je veille pourtant, je veille… Mais les Français, qui savent tant de choses, ne savent pas c… Ça, ils ne le savent pas !… Ce sont des cochons, monsieur…

Il s’emporta :

— Vous avez bien vu ?… J’ai collé des affiches… des affiches, où j’explique la façon de se servir de ces appareils… Eh bien, non… Ils ne veulent pas… Ils montent toujours dessus… C’est dégoûtant !…

Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste :

— Peut-être qu’avec tous ces sports… oui, enfin… avec l’automobile, apprendront-ils à c… comme tout le monde. J’ai confiance dans les sports, monsieur… Mais, sapristi !… il y a à faire… il y a à faire…

— À faire autrement, grommelai-je.



Mon ami von B…


Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures de route. Il semble cependant qu’on ne sente vraiment sa fatigue qu’en s’enfonçant dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules où tout tourne et qui fulgurent d’éclats.

Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir à des dossiers belliqueux, j’eus la surprise de reconnaître mon ami von B…, un Allemand que j’ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus encore à Paris.

— J’arrive d’Essen, en auto, me dit von B… Dînons ensemble.

Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé des choses d’Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent français.

J’acceptai avec joie.

Mon ami, le baron von B…, en véritable Allemand, est un philosophe, grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant il n’est pas qu’amateur de philosophie ; il l’a professée jadis, avec succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C’est un personnage singulier, tout à fait fin, et qui n’a pas usurpé sa réputation de causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop de bavardage… Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux, quelque fonction que j’ignore, ou tout simplement sa naissance qui lui donnent accès près de l’Empereur. Je crois lui avoir entendu dire qu’il avait été son condisciple, à l’université de Bonn… Mais, tant d’Allemands, et même tant de Français, se vantent d’avoir été les condisciples de l’Empereur, à l’université de Bonn, que cela ne serait pas une explication de l’intimité qui existe entre Guillaume et mon ami von B… Von B… aime l’Empereur, ou plutôt l’homme privé qu’est l’Empereur ; du moins, il l’affirme. Mais il juge l’Empereur très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à l’entendre.

Ajouterai-je – et il aura tout de suite conquis vos sympathies – que c’est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure ?

Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.



Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d’hôtel suisso-italien qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu, décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d’un gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B… vint à son secours, en m’expliquant qu’il n’existe pas de cuisine allemande, sinon chez quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre chose que de la mauvaise cuisine française.

Il me dit en riant :

— Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l’Allemagne est, peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de manger… par exemple… de la choucroute ?

Ce soir-là, en fait de produits allemands, l’Allemagne ne députa à notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées dans des seaux à glace, et dont les goulots d’or bruni affleuraient à la nappe.

Je commençai par vanter l’accueil que reçoivent ici les automobilistes ; ensuite, je m’extasiai sur les belles routes, ces admirables routes dont on m’avait fait si peur en France. Von B… répondit :

— Il n’y a qu’en France, d’où nous arrivent relativement peu de touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des Américains, qu’on ignore ces choses-là… Il est parfaitement exact que, chez nous, on n’embête pas les touristes par des règlements prohibitifs. On m’assure pourtant qu’il en est de terribles… Mais on se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre, mieux encore, elle est protégée… On a l’ordre d’être extrêmement aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je sais aussi – il m’en a quelquefois parlé – que l’Empereur rêve de doter l’Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire, en quelque sorte, de l’Allemagne, la plus belle piste automobile du monde… Oh ! sous ce rapport, il a d’autres idées que M. Loubet. Votre excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne ; il préfère s’en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L’âge aidant, nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude agressive envers l’automobilisme est celle d’un petit bourgeois borné, peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu’il y a là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu’il se doit, comme chef de l’État, de l’encourager, de la protéger et, s’il le peut, de l’accaparer, pour le bien de son pays. Cela n’est pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde – et ce n’est pas beaucoup dire, – malgré notre transformation économique, nous sommes restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l’autre. Il n’y a pas que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le hobereau est maître ; à l’usine, le patron tient ses ouvriers comme des serfs… Nous avons – ce que l’on ne croirait plus possible que dans les opérettes – nous avons une loi de lèse-majesté.

Ici, von B… pouffa de rire :

— Remarquez que, cette loi, les magistrats l’appliquent férocement, plus encore par conviction que par courtisanerie… Voilà pourquoi, en plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l’Empereur, les automobilistes ont raison chez nous… Ils ont raison comme la voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du pékin… Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par droit électoral. Et puis, l’Allemand, qui est pourtant un très brave homme, n’a aucune sympathie pour l’écrasé. L’écrasé a toujours tort, n’étant le plus souvent qu’un infirme, un pauvre diable, rien du tout. D’ailleurs, je dois dire que l’accident est infiniment plus rare ici, où il n’y a pas de règlement, qu’en France, où il y en a tant et de si vexatoires.

Il conta :

— Figurez-vous, mon cher… l’année dernière, à Paris, en haut de l’avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai ; je la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement, elle n’avait rien… rien… Tout à fait rassuré, je remontais dans la voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria : « Non… non… arrêtez-le !… Un agent !… Un agent ! » La jeune fille déclara bravement que c’était de sa faute… qu’elle avait été imprudente… qu’elle avait glissé… qu’elle n’avait rien, etc.… La mère tirait sa fille par le bras ; elle clamait, furieuse : « Tais-toi donc !… Mais tais-toi donc !… Qui te demande quelque chose ? » Et elle s’adressa à la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n’avait rien vu : « Oui ! oui ! » dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère… Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé… Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages et intérêts… Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif, romanesque, qui m’a beaucoup amusé. En sortant de l’audience, un avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde : « Cette déposition de la jeune fille est louche… Il y a sûrement quelque chose là-dessous… Ce doit être l’amant ! » C’est égal, en Allemagne, une telle condamnation était impossible…

La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs d’automobiles, de la fabrication automobile. Il dit :

— Quand on a vu chez nous l’essor que prenait cette industrie, – vous l’avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l’autre, parce que vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace et léger, – l’Empereur a tout fait pour la développer également en Allemagne. Il n’est pas de choses qui ne l’intéressent, et il voudrait que l’Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il est comme ces parents qui n’ont de cesse que leurs enfants aient tous les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant de leur vie… Ce n’est pas, quoi qu’on dise, l’argent qui nous manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à donner à nos banques tout l’argent qu’elles veulent bien prendre aux vôtres ; ce n’est pas la force motrice, que nous avons à bien meilleur marché que vous ; ce n’est pas, non plus, la persévérance ni même l’entêtement familier à nos têtes carrées… Non, c’est quelque chose de particulier, d’inimitable et d’un peu fluide, comme dirait votre Rostand : la spontanéité imaginative, le goût, l’esprit… Oui, voilà… vous avez du goût et de l’esprit… Vos ouvriers sont spirituels, et, spirituels, ils sont adroits… En France, c’est un de mes plaisirs que de causer avec eux… Tenez… nos chauffeurs… ce sont, parfois, rarement, des espèces d’ingénieurs vaniteux et gourmés, le plus souvent, des domestiques… Vos chauffeurs, à vous, ce sont de véritables compagnons de route, alertes et gais… Ah ! si nous avions des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n’en mèneriez pas large, en France.

Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie jugeait exagérés, j’eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de Nietzsche. Le moment m’eût paru propice pour une apologie de Gœthe, de Heine, de Beethoven ou de Schiller… Je n’étais pas en verve. Je me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures allemandes.

— Sans doute, acquiesça von B… nous avons, non pas des bonnes voitures, mais une bonne voiture… Nous avons la Mercédès… J’ai une Mercédès… Il faut bien !…

Après un temps :

— Il faut bien ! répéta-t-il, non sans mélancolie… La Mercédès est vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée… Les pannes en sont terribles… Au bout de six mois d’usage, elle se dérègle, et fait un bruit de ferrailles… et aussi – c’est peut-être ce nom espagnol qui me le suggère – un bruit de castagnettes fort désagréable… Enfin, elle est bonne… On lui doit certains progrès, d’ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré profit. L’allumage, par exemple, y est excellent ; les roulements en sont célèbres… Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez vous… Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault, la Dietrich, ni l’admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours frais et ardents, même après les plus folles randonnées… Oh ! je la connais bien !… J’ai l’honneur d’être grand ami de la princesse de Hohenlohe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son bord. C’est un enchantement… L’hiver dernier, nous sommes allés du fond de la Silésie – et par quelles routes ! – jusqu’à Cannes, sans accroc… Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle comme un bel objet d’art.

— Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide réalité de cinquante chevaux…

— Non… ce n’est pas facile… répliqua von B… La princesse, elle, parbleu ! est assez grande dame pour qu’on lui permette de se fournir où elle veut… Mais, moi ?… Au Château, mon cher, on voit d’un très mauvais œil, les produits de provenance française… Tenez… la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous savez qu’elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l’année à Cannes, où les Mecklembourg possèdent une propriété magnifique… trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne… en Allemagne, le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire des représentations, c’est à Paris qu’elle a commandé le trousseau de mariage de sa fille… L’Empereur fut outré… Il ne dissimula aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse, qu’on avait joyeusement accueillie tout d’abord, pensa perdre de sa popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on, elle a dû promettre de s’habiller dorénavant, des pieds à la tête, à Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On va la fagoter.

— Bah ! m’écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale d’Allemagne…

— Ne vaut pas, interrompit vivement von B…, qu’on soit condamnée à un cordonnier allemand, quand on a le pied joli…

Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se glaçaient ?… Voulut-il se faire pardonner ? Il prit tout à coup, à la pointe de son couteau, le menu morceau d’un exquis camembert, et dit, en souriant :

— Par exemple… nous n’avons pas chez nous de pareils fromages. Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très supérieurs…

Von B… est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand, et comme beaucoup d’étrangers qui, au fond, méprisent la France pour sa frivolité agressive et vantarde, et qui l’admirent seulement — en la méprisant toujours — pour l’élégance de ses femmes, de ses modes, pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote, quoi qu’on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière illusion.

Le restaurant se vidait… Et, comme on nous apportait une troisième bouteille d’un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l’œil, éclatant, très rouge d’être sanglé, plus rouge d’avoir énormément bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en s’inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai, le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d’une minute dans une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi, d’un geste sec, il les congédia.

Alors, je dis à von B… :

— Mon ami… parlez-moi de l’Empereur d’Allemagne.



Le Surempereur.


— L’Empereur ? me dit von B… après un temps, et avec une légère grimace… Ma foi ! je me sens fort embarrassé pour vous parler de lui… Si bien qu’on croie connaître un homme, — surtout un homme de ce calibre-là, — on ne le connaît jamais complètement, et l’on risque d’être injuste envers lui… Et puis… diable !

Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de ce vin pétillant qui fait, dans la bouche, comme un joli petit bruit de mer sur les galets, et il reprit :

— Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir, il ne faut jamais perdre de vue qu’il date de la Gründerzeit… et que nous, nous n’en datons plus… du moins, pas tous.

— De la… ? Comment dites-vous ?… De la… ? fis-je, après avoir vidé mon verre.

— Gründerzeit… la Gründerzeit… l’époque des fondateurs, des vainqueurs – excusez-moi – de 71. Les fondateurs de 71, ce furent, peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient partis pour la frontière Prussiens et pauvres ; ils s’en revinrent de Paris Allemands et milliardaires… Rien ne développe les pires instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous empêche de penser… La Victoire n’a pour fils que des brutes. Songez aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans, de la fin de l’Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n’avoir pas eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers… Nous sommes faits pour réfléchir… L’habitude du malheur force l’homme à se replier sur soi… C’est en ce sens qu’il est une école d’intelligence et de générosité… Quelqu’un qui réussit – même un philosophe – cesse de penser… En 71, c’était un peuple tout entier, habitué à recevoir des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d’en avoir donné… J’admire les hommes qui résistent à l’infortune ; j’admire bien davantage ceux qui résistent au succès… ce sont des héros. N’oubliez donc pas que ces vainqueurs s’en revenaient de France, non seulement glorieux, mais milliardaires. L’ère des milliards date de 71… C’est un mot qui n’était pas en usage… Le milliard des émigrés ?… Oui, je sais bien… Mais ce milliard des émigrés, ce n’était pas un milliard, ce n’était que beaucoup de millions… Le milliard n’est véritablement entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une aventure pareille !… Songez donc ! On perdrait la tête à moins… Alors, on se mit à faire l’Allemagne, à la construire… Chez nous, on n’est pas économe… on aime à manger bruyamment, à beaucoup boire… et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait !… Et puis on bâtit !… On construisit des forts et des canons ; des ports, des navires et des canons ; des routes, des canaux et des canons… et puis des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une capitale pour l’Empire qu’on venait de se donner… On rebâtit, du nord au sud, toute l’Allemagne… Il fallait bien des villes en harmonie avec la capitale qu’on bâtissait… Et l’on ne s’est pas arrêté de bâtir… On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses, des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique date de la Gründerzeit… Si la Gründerzeit disparaît peu à peu de l’âme des hommes, elle survit dans l’âme des pierres… Et Guillaume II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l’uniforme du dieu Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles d’or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure, leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était bien jeune en 70, mais, quand on n’a pas en soi de quoi les refaire, on garde, toute sa vie, les idées qu’on vous a mises en tête avant vingt ans.

Von B… respira, un moment. J’admirais son endurance à dire tant de paroles. Il continua en souriant :

— Le vieux Guillaume… « l’inoubliable grand-père »… oui… ah ! je me souviens… On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant… Ce n’était qu’une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un conquérant malgré lui… Il faut dire qu’il était bien servi… Roon, Roon, surtout, – on ne parle que de Bismarck et de Moltke – mais il faut que vous lisiez Roon… celui qui mettait Bismarck en avant, le dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie… Quelqu’un, ma foi, de génie !… Oui, Guillaume était mieux que bien servi… Ce maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui avaient déjà apporté d’assez bonnes affaires… J’entends : les duchés, Sadowa… Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n’a jamais fait figure de conquérant ; du conquérant, il n’avait pas l’âme sauvage et violente. Savez-vous qu’il ne passa le Rhin qu’en rechignant ?… C’était trop… Il avait peur… Savez-vous aussi que bombarder Paris lui parut une énormité ?… Bombarder Paris !… Il aurait mieux aimé rentrer chez lui… Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout au moins, par ruse, l’ordre de tirer le premier coup de canon… Oh ! ce n’est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards !… Ce n’est, d’ailleurs, qu’à force de champagne – ça, c’est la vérité – que Bismarck se monta, peu à peu, jusqu’au chiffre qui devait étonner le monde et qui, tout d’abord, lui semblait, à lui-même, chimérique… Mais oui, mon cher, toute l’histoire est à refaire… je vous assure… toute l’histoire de ces hommes et de ce temps… et de tous les temps, le diable m’emporte ! S’ il n’avait pas été le parfait ivrogne qu’il fut, je me demande ce qu’aurait bien pu faire Bismarck… Il n’avait de hardiesse que dans le vin… Le bon hobereau de Guillaume laissa donc travailler ses serviteurs ; – les vieux domestiques finissent souvent par commander… Mais le succès ne le changea pas… Il y a comme cela, dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune, pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et de boire la même bière qu’ils aimaient à l’époque des débuts…

Il ne s’interrompit pas de parler, pour me verser à boire…

— Le curieux, voyez-vous, c’est que notre vieux « inoubliable grand-père » n’a eu que tard son « fils à papa »… Il ne l’a trouvé qu’à la troisième génération… Le pauvre Fritz n’eut pas le temps, s’il en avait eu l’envie, de profiter de l’aventure de 70, d’en jouir… On le connaît peu… et c’est dommage… Une belle figure, en somme… Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des écrivains, des artistes… Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et, quand il y fut, presque à son corps défendant, il s’y révéla grand capitaine… Destinée curieuse !… De cet humanitaire, – excusez ce mot horrible, – de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n’a fait qu’un guerrier… Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70, plus de besogne qu’il ne fit de bruit… Il était ennemi du tapage, du faste… Et, s’il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement, qu’une vaincue, vengeant sur lui les siens, l’empoisonna, je parie que ça n’aura pas été une cocodette, ni même une cocotte… Sa femme, de sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui… En bonne fille de la reine Victoria, elle ne demandait qu’à vivre bourgeoisement…

Von B… haussa un peu le ton :

— Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu ?… Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d’un musée… On dirait que Guillaume II n’a jamais songé qu’à rabaisser le rôle de son père, de Sadowa à Wissembourg… On dirait qu’il ne l’a mis sur ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu’une cimaise… Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes… En avait-il honte ?… En tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce silence, de cette retenue… Guillaume lui-même ne peut encore accepter que son père ne lui ait point fait assez honneur… Il rougit de lui, et le pousse hors de l’histoire, comme d’autres mauvais fils renvoient et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu’ils ne veulent point laisser voir, parce qu’elle n’est pas assez bien mise. À moins qu’il s’agisse d’une rancune pire… et qu’il ne reproche à la mère son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont son orgueil souffre cruellement… Oh ! je l’ai bien souvent senti… Ce silencieux et ce réservé, ce n’était pas le père qu’il fallait à ce fils fanfaron ; ce malade couronné n’était pas l’Empereur que voulait la Gründerzeit… Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur pire orgueil, n’ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros pacifique… C’est donc Guillaume II qui est vraiment, avec l’éclat et le bruit qu’il fallait à la Gründerzeit, le premier nouvel Empereur d’Allemagne… Il se carre sur le trône impérial, qu’il n’a pas conquis… qu’on n’a même pas conquis pour lui… Bénéficiaire, sans coup férir, d’une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres, pour se persuader et faire croire que l’épopée continue… C’est bien… comprenez-vous ? « Sa Majesté le Fils aux papas ».

Von B… s’arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu’il avait osé dire, ajouta, plus lentement :

— Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui semblent s’exclure : l’homme, qui est charmant et que j’aime beaucoup ; l’empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus… Et je crains bien que l’empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l’homme… J’en aurai de la tristesse. L’homme est agréable, séduisant, très gai, très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis… Oui, – cela vous semble un paradoxe, – il a des amis, de vrais amis, dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi, n’attendent rien de sa toute-puissance.

Il dit textuellement :

— C’est un bon garçon… un bon garçon allemand !… Vous voyez ça ?…

Et il poursuivit :

— À l’entendre, dans l’intimité, causer familièrement, sans morgue, sans apparat, le corps renversé sur le dossier d’un fauteuil bas, les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne pourrait jamais s’imaginer que c’est là cet autocrate redoutable, encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l’Europe et le monde du fracas de sa personnalité.

S’étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait, plus de champ, il fit encore une digression :

— Étrange bonhomme !… Ce Guillaume II intime, fils d’une Anglaise, c’est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au lieu d’avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer un homme de sport. S’il pouvait, je crois bien qu’il monterait en course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme est trop mêlé ; ce n’est que de l’anglomanie. L’oncle rit un peu de ces prétentions et le neveu enrage. D’ailleurs, du sport ?… comment ferait-il ?

Ici, von B… parla plus bas :

— Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas poussé tout à fait… Mais, que voulez-vous ?… Regardez-le, regardez même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les précautions, pour que cela ne se voie pas… c’est…

Et il susurra le mot dans mon oreille.

— C’est un manchot honteux… mais c’est un manchot !…

Il s’arrêta un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer. Et, à la joie dont son visage s’éclaira, je sentis, en dépit de ses déclarations précédentes, toute la haine qu’il avait pour l’Empereur… Il dit alors, d’un ton plus détaché :

— Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues. Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout, Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d’une façon précise et détaillée – c’est là un trait important de son caractère et de sa politique – que la géographie, car la géographie, c’est le commerce… Autrefois, c’était une joie de discuter avec lui une question de littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement ses idées, qui, vous n’en doutez pas, sont réactionnaires et des plus bourgeoises ; il acceptait, tout naturellement, qu’on ne fût pas de son avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand il se sentait battu, jamais il n’eût songé à vous lancer sa couronne impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir raison. Je suppose qu’il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.

Von B… ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes que le maître d’hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la table, l’alluma et continua :

— Depuis quelque temps, il a un peu… il a même beaucoup changé. Son agitation s’exaspère, les grimaces, les tics de son visage deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte de retournement convulsif de la main qu’accompagne un claquement des doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant, a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne… Enfin, il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis. L’empereur déborde sur l’homme. C’en est fini de nos intimités… Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de lui, au début, qu’au rebours de Fénelon, il avait une main de velours dans un gant de fer ; ce doit être encore cet enfant terrible de Maximilien Harden, qui ne débine tant son Empereur que parce qu’il en attend trop, ou le Simplicissimus, l’ennemi intime de Guillaume, et qui lui reproche surtout de n’être pas Guillaume le Taciturne. En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse jusqu’à paraître d’acier, et qu’il change de gants encore plus que d’uniformes… J’attribue ce changement à trois causes principales : les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de maladie qui le préoccupe plus qu’on ne croit, l’influence sourde, mais lente et tenace, qu’exerce sur lui, malgré lui, l’Impératrice. L’Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème qui, chez l’Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en conflit, se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l’esprit féodal qu’elle nous accusait de pervertir. Oh ! elle n’est pas des plus intelligentes, ni des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse qui soit dans le monde. Mon Dieu ! je n’exige pas d’une femme qu’elle soit belle ; je lui demande d’être gracieuse. Or l’Impératrice manque totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait toute la femme : le charme. Elle a de la vertu… elle est la vertu, et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire, par conséquent sans bonté. Plus qu’à son éducation religieuse, plus qu’à ce qu’il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup regretter cette vieille et douce Augusta, – vertueuse, elle aussi, mais plus humainement, – à qui votre Jules Laforgue disait des choses si jolies et lisait des vers français – du Baudelaire, je crois… il n’alla pas jusqu’à Verlaine – qui eussent fait mourir de honte notre Impératrice d’aujourd’hui… Un détail, inconnu chez vous… et qui vous amusera. L’Impératrice s’est attribué, dans l’État, une mission bureaucratique assez singulière… Elle est le censeur des pièces qu’on représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu’elle remplit ses fonctions en conscience. Ainsi… tenez… elle raye impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot : Amour, qui lui paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère – probablement, par résignation nationale – que dans les drames de Schiller, et aussi, dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les tournées de Coquelin, lequel est au Schloss presque aussi national que Schiller. Et puis, d’être dit en français, peut-être que ce mot indécent offre moins de dangers pour la vertu allemande… Elle a une autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin… Quand, par hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage…

— Elle « aime des tableaux couvrir les nudités »… déclamai-je.

À quoi von B… riposta :

— Mais, rendons-lui cette justice, elle n’a pas d’« amour pour les réalités »… On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails qui enchanteraient l’âme puritaine de votre monsieur Bérenger… On raconte… Mais ça… comment le savoir ?…

Il conclut :

— Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de l’art, vous pensez si l’on s’amuse à la cour. Rien d’assommant comme ces fêtes, ces réceptions, d’un faste si lourd et glacé, d’une étiquette si rigide, d’un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui n’empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les plus effrénées… Peut-être, de toutes les cours d’Europe, la cour de Berlin est-elle la plus corrompue… Et vous voyez qu’on n’arrive pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent… Ah ! mon cher…

Je m’apprêtais à recueillir d’amusantes et très sales histoires. Mais von B…, par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit :

— Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté… et que vous appelez… l’allure… de l’allure.

Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l’air.

— La pauvre femme en manque, à un point !… Je ne puis pas vous dire. Mais c’est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même les palais… quelque chose de très différent de la morgue, quelque chose qui s’accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre affectation détruit… une grâce cavalière faite, avant tout, de naturel… Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante… La véritable allure est un air d’autorité qui ne s’oublie jamais, mais une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas… Il y faut de la grandeur avec de l’aisance, du caractère, une certaine énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans jamais les composer… C’est encore comme le laisser aller d’une nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s’incliner devant l’opinion, ne se plie qu’à la conquérir… L’éducation peut y suppléer : elle ne la remplace pas… Ce n’est pas rien de savoir se garder aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu’on appelle, chez vous, le cabotinage… L’allure ? Combien de princes en manquent, pendant que des ouvriers l’improvisent !… Tenez, votre ami Stéphane Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente à tous, n’était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70, quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la gare de Friedrichstrasse, d’où il allait partir pour la frontière, elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l’acclamait, les larmes qu’elle ne retenait pas… Les Danoises aussi ont de l’allure, qui furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement : la Dagmar, par instants terrible, épouse d’un butor, mère d’un imbécile ; et sa sœur d’Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement élégante, dont la situation, aux côtés d’un viveur, fut souvent difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.

— Et la Palatine, si laide !… Elle en fit voir, à tenir tête aux amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère… Le soufflet qu’elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il accepta d’épouser une bâtarde du Roi, a de l’allure.

— Je crois bien !… Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à Barras, publiquement, en même temps qu’à Bonaparte, avait, pour n’être pas née archiduchesse, autrement d’allure que la fade Marie-Louise… On peut être fagotée, et en avoir… Notre Impératrice est fagotée, Dieu sait !… mais elle n’en a point… Je sais bien que ce n’est pas beaucoup plus qu’une nuance… Et, cependant, c’est une nuance que chacun sent, un air qui n’échappe pas même aux gens les plus simples, et qui les conquiert… Ainsi, voyez, l’an dernier, l’excellente femme a passé quelques semaines au château de K… Pour plaire, sans doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s’est mis en tête de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans… ouvriers et pauvresses… Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne dédaignait pas d’entrer au village, d’adresser, aussi gentiment qu’elle pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et des champs… Et je vous laisse à penser les secours aux malades, les cadeaux, les friandises !… Eh bien, on ne lui a su gré de son effort que médiocrement… Elle n’a conquis personne… Sur la fin de son séjour, il m’est arrivé d’interroger, un matin, une commère, qui tricotait sur le pas de sa porte : « Eh bien ? vous êtes contente ?… Votre Impératrice, vous l’avez vue ?… Elle vous a parlé ? » – « Eh ! oui. Oh ! oui ! » – « C’est une bonne impératrice, hé ? » La paysanne arrêta ses aiguilles et me considéra : « Quoi donc ? insistai-je… Ce n’est pas une bonne impératrice ? » – « Bonne ?… bonne ? Oh ! si… elle est très bonne… mais impératrice… » Elle se remit à tricoter : « Impératrice… répéta-t-elle en secouant la tête… elle ne peut pas !… »

Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage avait passé du rouge écarlate au violet d’apoplexie, et qui avait eu beaucoup de peine à reboucler son ceinturon, venait de quitter sa table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés d’un régiment en marche. Von B…, qui, jusque-là, avait parlé bas, haussa le ton.

— Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume… vous le connaissez… Et, d’ailleurs, il a fait se tordre de rire toute l’Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût, n’en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d’art. Du moins, elle avait ce mérite d’être quelconque, une bonne grosse ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche, pour l’éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n’en est-il resté là ?… Hélas ! Depuis la Gründerzeit, et, surtout, depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons, entre autres architectures, entre autres monuments d’une laideur qu’on eût pu croire inatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de Bismarck, et, au Thiergarten, qui n’était pas si beau, cette allée de la Victoire, où l’on voit souvent l’Empereur passer en revue la horde carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville s’était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir notre Bois de Boulogne d’un régiment de statues. Bravement, elle avait refusé tous les crédits que l’Empereur lui demandait… Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu, afin d’éviter à Berlin cette horreur caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses deniers – et, personnellement, il n’est pas si riche – l’exécution de ce projet burlesque, qui lui était cher, parce qu’il en avait conçu tout seul l’ordonnance et réalisé tous les dessins… Croiriez-vous que, dans un pays où elles sont l’objet d’un véritable culte, l’Empereur déteste les fleurs ?… Oui, mon cher, il les a en horreur… De les voir, aussi bien dans les jardins qu’aux fenêtres des maisons, et même représentées dans les œuvres d’art, cela lui est une sensation presque douloureuse.

— Pourquoi ?… Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes ?

— Non… il les trouve laides… Comme il trouve laides les statues de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir… Il préférerait qu’on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de corbeilles d’obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons… Je vais vous raconter une autre anecdote… Un monsieur très riche légua à la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz. Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget ; la fonte en est fort belle. Évidemment, c’est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita l’Empereur à l’inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement, presque grossièrement, l’invitation. Il ne pouvait admettre qu’on osât édifier, dans Berlin, un monument dont il n’eût pas eu seul l’idée et, de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté. Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque. Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de l’exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires de l’État. Un soir, il s’écria, en français, car, chaque fois qu’il prononce un gros mot, c’est toujours en français : « Cette fontaine… comprends bien… je m’en fous… je m’en fous… je m’en fous… Mais je te dis que c’est une conspiration des socialistes. » J’essayai de le calmer, de le raisonner… Il m’imposa silence : « Parbleu !… je sais… toi aussi, tu es socialiste… Tout le monde est socialiste, aujourd’hui !… Ah ! mais, qu’ils prennent garde ! » Il s’en fallut de peu qu’il ne me fît jeter à la porte… Le jour de l’inauguration, quel ne fut pas l’étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit apparaître l’Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus provocante que jamais !… Il se précipita sur l’estrade, interrompit le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du donateur, et il dit à peu près ceci : « Un mauvais esprit souffle sur la ville… Le socialisme relève la tête… Je ne le tolérerai point… Il faut qu’on sache bien que j’ai fait construire, à son intention, en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes loyales et de mes fidèles canons… Si les socialistes bougent, je n’hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les foudroyer… Qu’ils se le tiennent pour dit… je les foudroierai… J’en ai assez !… » Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il murmura, de façon à n’être entendu que des dignitaires de l’estrade : « Quant à cette fontaine… elle est ridicule… ridicule… puut !… ridicule. » Après quoi il s’en alla, en tempête, comme il était venu, laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade… Le singulier est que l’aventure se répandit fort peu… même en Allemagne. On en parla discrètement, entre soi, et tout bas… Elle ne passa pas la frontière… C’est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte de pudeur nationale, stupide d’ailleurs, qui fait que nous couvrons de notre manteau les ridicules de l’Empereur, comme les fils de Noé, l’indécente nudité de leur père.

Après une pause, il ajouta :

— On s’imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu’il en calcule, qu’il en dose l’effet théâtral, à froid, pour mieux frapper l’imagination de ses sujets et des peuples… C’est une erreur… Je ne prétends point qu’il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela, il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu’il est beaucoup moins comédien qu’on ne suppose. Il n’obéit jamais qu’à son impulsion du moment – il en a de généreuses – et il est incapable d’y résister, quitte à s’en repentir, cruellement, par la suite… Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les neurasthéniques, l’Empereur montre, jusque dans ses actes les plus déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours… Ainsi, on le blâme, par exemple, pour une décision artistique : il passe immédiatement une revue. On crie : il peint un tableau. On le siffle : il fait un opéra. On se plaint : il se déguise en musulman et s’en va pèleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré : il exige aussitôt qu’on découvre, pour le lendemain, le remède de la tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la part d’un homme de qui dépend la sécurité d’un grand Empire ?… Sans doute… Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous dire, si vous n’êtes pas fatigué…



Je n’étais pas fatigué ; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant profiter des bonnes dispositions de von B… que quatre bouteilles de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je l’engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu’un Allemand éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d’aveuglement nationaliste, pense de son Empereur et de son Allemagne…

Von B… alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il poursuivit :

— Voulez-vous la vérité ?… toute la vérité ?… Eh bien, on n’aime plus l’Empereur, chez nous… On n’y croit plus… On le redoute, voilà tout… et c’est ce qui fait qu’on le tolère encore. Il fatigue, il énerve, il décourage, il surmène, il embête… eh bien, oui, voilà… il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge, – et la mauvaise foi finit par dégoûter même un premier ministre, – jusqu’au dernier des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement aux épaules, et qui commence à s’en plaindre… L’Europe aussi, où il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et non seulement l’Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède, décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves gens, très travailleurs, très pacifiques ; du moins, nous le sommes redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté notre pays d’un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, cette prospérité, pour l’augmenter progressivement, nous entendons être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et qui n’est pas maître de ses nerfs… C’est intolérable… Ce que l’on reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l’Empereur, c’est d’être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble plus ; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des prétentions de la Gründerzeit, de l’art éclaboussant, mégalomaniaque, qui vient d’elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d’influence que Wagner, une génération d’hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, héritée des fier-à-bras de 71… La force ne prime jamais le droit qu’un temps donné, car le droit finit toujours par être la force… C’est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents… Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l’envers de nous-mêmes ; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, et détester ce que nous aimons le mieux… Nous aimons la France, nous l’aimons d’autant plus qu’à aucun point de vue, – je parle de l’essentiel, – nous ne la redoutons… Et dans les journaux qu’anime l’esprit de Guillaume, il n’est jamais question que de la prendre à la gorge…

— Querelles d’amoureux !… Elles ne vous frappent que parce que Guillaume est empereur.

— Naturellement, riposta von B… Je ne lui reproche rien d’autre… Notez que lui-même… Mais, quand il est en croisière, dès qu’un yacht français est signalé quelque part… c’est plus fort que lui… il faut qu’il l’aborde, qu’il y invite, y soit invité… Mon cher, s’il avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli… je crois, ma parole d’honneur, qu’il fût allé leur faire sa cour !… Ah ! que ne ferait-il point pour dîner, à l’Élysée, entre la barbiche de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau ?… Les Français, d’ailleurs – est-ce amusant ? – sont-ils assez empoisonnés par leur vieux sang monarchique !… Je suis sûr que M. Étienne lâcherait avec enthousiasme son Gambetta ; le prince de Rohan, son duc d’Orléans, pour notre Guillaume… Et M. Massenet, M. Saint-Saëns et tous ?… Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour !… Humiliés, courbés, et si fiers d’avoir une clé dans le dos… une clé de sol, naturellement !…

Il se mit à rire et reprit :

— Ce qu’il y a de plus grave, voyez-vous, c’est que nous commençons à nous rendre parfaitement compte qu’avec son activité fiévreuse, trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener l’Allemagne, en attendant qu’il l’accule à quelque gigantesque krach, dont nous aurons bien de la peine à nous relever…

— Vous êtes pessimiste…

— Je suis clairvoyant… et je trouve inutile de me fermer les yeux, comme exprès… Lorsque vous avez parcouru l’Allemagne, en visitant nos villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit : « Quel pays prospère, heureux, riche ! » Et vous nous avez enviés. Certes la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque en bien des endroits. Pourquoi ?… En dépit de toutes ses tares, l’Empereur est intelligent, mais ce n’est qu’un homme intelligent. Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l’intelligence, du génie ; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous ont depuis longtemps démontré qu’il n’y a plus de dieux. Je dois à Guillaume cette justice qu’il a compris, comme tout le monde, que l’industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, le système vasculaire d’un peuple. Ce qu’il n’a pas compris, c’est, pour que ses organes fonctionnent bien, qu’il faut leur éviter les à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang ; on meurt, et plus brutalement, d’en avoir trop. La congestion est pire que l’anémie. Et l’Allemagne, en ce moment, est congestionnée… L’Empereur a affolé l’industrie allemande en la faisant se ruer, vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que l’Allemagne fût, comme je vous l’ai dit, la première de sa classe, il l’a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire toujours. Les produits s’entassent dans les magasins, engorgent docks et greniers, s’écoulent difficilement… Il en reste des stocks énormes… Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que nous appelons : les Aciers russes… Elle est trop connue… Voici un exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez avec quelle furia Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et nos paysans à la culture de la vigne. Il l’a protégée de toutes les manières et dans tous les pays… Il s’est même fait placeur en vins, courtier, agent de publicité, restaurateur… À Paris, en 1900, dans ce fameux restaurant allemand, c’était, on peut dire, l’Empereur lui-même qui – encore un uniforme ! – une serviette sous le bras, le tablier de lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins… Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié : « Voilà de quoi saouler toute l’Allemagne et aussi tout l’univers ! » Le malheur est que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous… Et le vin emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s’inquiètent, les paysans se lamentent. L’Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les mess d’officiers, rien n’y fait… Notre situation économique se traduit donc par ce mot : surproduction. En vain, Guillaume parcourt les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait, dans sa roulotte, tous les villages de France ; en vain, débite-t-il les plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative : ou bien arrêter la production, et c’est la ruine ; ou bien la continuer, et c’est la ruine encore… Remarquez que nos banques sont engagées dans ces affaires jusqu’à la garde ; que nous ne sommes pas, comme vous, un peuple de timides gagne-petit, un peuple d’épargne avaricieuse, que nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons… Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d’écus économisés, la lourdeur d’une crise financière… À moins…

Et ici, von B… me regarda en souriant drôlement…

— À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un temps, l’équilibre ébranlé de nos finances…

S’interrompant brusquement, il me frappa sur l’épaule :

— Car vous êtes de bonnes poires… fit-il, en faisant sonner dans la salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires ?…

Je répliquai :

— Mais, mon cher, nous n’avons rien à gagner à un krach allemand… Nous avons tout à y perdre… Une Allemagne ruinée, ce serait un malheur universel… Laissez-moi vous dire ceci : Puisqu’il est bien entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs d’argent, – on nous appelle les usuriers du monde, – puisque, d’autre part, par paresse, par timidité, par manque d’outillage… et par excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à toutes concurrences industrielles, – pourquoi ne serait-ce pas nous qui donnerions à l’Allemagne l’argent dont elle a besoin ? L’Allemagne est honnête, travailleuse, persévérante ; elle accomplit un effort immense, digne d’admiration… Elle mérite d’être soutenue dans cet effort, qui est un effort de civilisation. Outre qu’il est immoral et honteux que nos milliards servent, dans la chère Russie, à l’œuvre abominable que vous savez… ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération financière…

— Ma foi !… vous avez raison… avoua von B… J’ai trop bu. Ce sacré vin me fait dire des bêtises…

Sur quoi, il remplit son verre et le mien…

Je lui demandai :

— Croyez-vous à la guerre ? Croyez-vous que l’Empereur pense à la guerre ?

— Jamais de la vie, répondit von B… d’une voix forte… Ça, jamais !… Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares de sa parole, Guillaume n’est pas un guerrier… C’est un militaire, ce qui est très différent… Il n’est même pas brave… Il a cela de commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de peur…

— Hé ! mais… dites donc ?… Ce n’est pas une raison…

— Non, mais non… Ses discours, ses frasques, ses menaces ? Encore un truc… commercial… Il épouvante, parfois, l’Europe, uniquement pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l’armement… maintenir une industrie colossale, entretenir un outillage formidable, dont une paix sans nuages serait la ruine… Et puis, comment voulez-vous ?… Guillaume sait très bien que l’Allemagne ne peut pas acquérir plus de gloire militaire qu’elle en a… Mais…

Il se mit à pouffer de rire.

— Je ne serais pas surpris qu’il rêvât un peu de gloire navale… Hé ! hé !… Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé ?… Heureusement, l’Angleterre…

Je ne pus m’empêcher de m’écrier :

— Ubu ! C’est Ubu !

Von B…, très au courant de notre littérature, approuva fort cette exclamation…

— Mais oui, mon cher… c’est Ubu… Ubu est d’ailleurs l’image la plus parfaite qu’on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois, et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de gouverner les hommes… Et, si vous le voulez bien, nous allons porter la santé de M. Alfred Jarry…

Ce que nous fîmes… Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit encore :

— Il y a une autre raison qui empêchera toujours l’Empereur de déclarer la guerre : il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte, la plus forte du monde… Elle est exercée, entraînée, tout ce que vous voudrez… Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet… nos forteresses en état : c’est entendu. Par malheur, nous n’avons plus d’officiers, ou, plutôt, nous n’avons plus que des officiers de parade, qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas et ne s’occupent que de leurs plaisirs : le jeu, les femmes, et même les hommes… Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi eux… De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan de marque, un ministre qui paraissait solide… Ce n’est pas la femme… presque jamais la femme qu’il faut chercher… Quant au haut commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux mains de généraux de cour, gorgés d’honneurs et d’argent, que les pires intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont amenés à la fortune… Et encore, ces généraux, ce n’est rien… Songez à cette chose affolante : Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à personne le soin de commander ses armées… Car il a aussi des plans de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d’opéras, des plans de tout…

Ici, von B… eut une expression de terreur comique. Il s’était tu un instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s’éraillait.

— Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse… par la Suisse… je vous dis… par la Suisse !

Comme je riais d’un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie :

— Par moins que la Suisse… insista-t-il… Vous ne le croyez pas ?… Mais pensez donc… Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en scène est réglée d’avance, où l’Empereur doit toujours être victorieux, eh bien, ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine… J’ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres… C’est d’une bouffonnerie !… Ah ! mon cher, j’ai là-dessus, les histoires les plus désopilantes… Par la Suisse, entendez-vous ?…

Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux :

— Et puis, voyez-vous… aujourd’hui, il souffle un mauvais vent sur les Empereurs et sur les armées… Même chez nous, le soldat commence à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la discipline, on parle dans les casernes ; ce n’est pas, je vous assure, pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand mouvement dont le monde tout entier tressaille ?… Oh ! je ne suis pas assez bête pour croire… Non… Non… Et pourtant !… J’ignore la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m’en inquiète, d’ailleurs, fort peu… Il y a tant de hasards dans les élections, tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée !… Mais je constate qu’il fait, chaque jour, des progrès dans les masses populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée…

— Vous êtes donc socialiste, maintenant ?… crus-je devoir lui demander.

— Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma von B… solennellement.

Et il continua :

— Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de sentimentalisme nationaliste, qui l’enchaîne encore à de regrettables préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans le monde. Ah ! le beau moment pour le désarmement ! Le peuple qui, aujourd’hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être un homme politique, c’est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui serait saluée, avec enthousiasme – que les Empereurs le veuillent ou non – par toutes les nations…

Il s’exaltait et, à mesure qu’il s’exaltait, sa voix s’embarrassait, s’empâtait dans les grands mots sonores, et il n’arrivait que difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa tirade.

Je n’en tombai pas moins d’accord avec lui sur l’aveugle absurdité des hommes politiques.

— Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent rien à ce que vous dites, et ils n’y comprendront jamais rien. Ils comprennent, pourtant, qu’ils sont intéressés à ce que continue cette effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en vivent… Alors ?

— Alors… allons nous coucher… et rêvons !… fit von B…, qui se leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.

Il prit mon bras, dont il lui fallait l’appui, et, tout en marchant, il se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler :

— Ils n’ont même pas l’air de se douter que le temps de la politique est fini… Vous savez qu’il y a des organes qui survivent aux fonctions qu’ils assuraient…

— Les survivances, oui…

— Tout le mal vient aujourd’hui de cette survivance des souverains et des hommes politiques… Je ne parle pas du Roi d’Angleterre… Mais… même notre Empereur n’est plus maître de conduire son peuple… Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d’aboyer tant pour mordre si peu… Vraiment, pensez-vous qu’il soit libre d’aller jusqu’au bout de ses projets ?… L’Empereur d’Autriche… oui, le vénérable Empereur d’Autriche… est moins souverain dans son empire que… que…

— Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes ?…

— Vous riez ?… Mais beaucoup moins… Le tsar de toutes les Russies n’a guère plus à dire que le prince de Bulgarie… Le mikado, lui-même… Sans aller si loin…

Et von B… se retint mal au velours insidieux d’un fauteuil…

— Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus conscients de l’évolution actuelle, mettez les moins inconscients, vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés… Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement – je veux dire comme des radicaux – les destinées du syndicalisme… Les plus malins sont ceux qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais à distinguer, quelques semaines d’avance, entre les courants où le prolétariat bouillonne, celui qui les emportera…

— Alors ?… alors ?… répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de plus significatif à formuler… Alors ?

Décidément, un tonneau de vin du Rhin n’eût pas détrempé les muscles de la langue de von B… Il répondit :

— Alors à quoi bon ces organes inutiles ?… ce poids mort ?… À quoi bon ces appendices ?

Et il éclata de rire…

Je riais de le voir rire.

— Vous voulez qu’on nous en opère ?

— Hé !… Hé !… La médecine a fait son temps. L’avenir est à la chirurgie…

Il eut un hoquet…

— À la chirurgie !… Je ne crois plus du tout à la médeci… i… ne… mais… je… humpph !… je crois à la chirurgie…

— L’antisepsie à la dynamite ?… m’écriai-je, en l’entraînant à mon bras…

Il me força de m’arrêter, prononça lentement :

— L’anarchiste est un chirurgien… un chirurgien malgré lui…

— Vous vous disiez socialiste ?

— Je suis toujours socialiste, après dîner… mais…

Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d’un cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient…

— Il est trois heures du matin, mon cher…

Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l’hôtel… Tout y était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements… Von B… s’arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de nos yeux las.

— Ah !… Et puis… s’écria von B… tout à coup, en bâillant longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse… En avons-nous dit des bêtises… des bêtises… des généralités prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l’esprit allemand !

Un nouveau bâillement me fit bâiller… Il poursuivit en s’étirant.

— Le trait le plus mince… le plus mince… pourvu qu’il soit bien réel et humain… je le préfère à l’évolution, thèse, antithèse et synthèse de trois époques de philosophie…

Il sourit et ses yeux s’animèrent.

— Écoutez !… Je vous aime beaucoup… Je m’en vais vous dire une chose, que je n’ai encore jamais répétée… une chose inouïe… voulez-vous ?…

Je m’assis à son côté, dans un box d’acajou, sur les coussins de cuir d’un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée…

— C’est une histoire qui m’a été livrée, une nuit, après boire, à Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu… C’est vous dire qu’on peut y ajouter foi. Personne n’avait le vin plus brutal et plus sincère… À peine le vieux chancelier l’eut-il contée qu’il me parut, à une contraction de tous les plis de son masque, qu’il eût bien voulu, pourtant, la ravaler… Il n’était pas homme à regretter rien qu’il eût fait, même une sottise… Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me demanda même pas, après coup, le secret… Cependant, chaque fois que j’ai voulu la dire, j’ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux ardents, et je me suis tu… Elle m’échappe, ce soir, je le sens… Ma foi !… profitez-en…

Sa main étreignit mon genou :

— Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement… le premier acte d’autorité de Guillaume II ?…

Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu’il s’était arrêté.

— En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume – alors fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se pétrifiait – épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo ?… Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné ? Ah ! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents… Bismarck le leur avait pris… Un jeu, n’est-ce pas ? pour le vieux diplomate, chez qui l’énergie… farouche, se doublait de la plus belle astuce… Bismarck excitait, contre le couple impérial, l’ardeur impatiente du jeune homme… Depuis toujours, il haïssait férocement et redoutait celle qu’il appelait « l’Étrangère », et ses idées anglaises. Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme, la loyauté de Frédéric III… Le plus beau, c’est qu’il ne pouvait prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l’imagination de son trop docile élève, l’appétit de toute-puissance qu’il s’appliquait à dérégler en lui… Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père que le chancelier n’apprît au fils à critiquer… Quant à l’influence de sa mère, on la lui démontrait funeste… anti-nationale… Les rapports, entre l’Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des plus tendus… et des plus amers. Elle n’ignorait pas qu’il avait placé des espions jusque dans la chambre de l’infortuné malade… Tel ambassadeur d’à présent était déjà chargé, par Guillaume, d’une mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond, dont l’agonie lui marchandait le trône… C’est ainsi qu’il apprit l’existence d’un journal que son père tenait depuis des années… Frédéric avait le goût d’écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck, à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour à Suez, lors de l’inauguration du canal ?… Je ne dis pas qu’il eût beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d’œuvre… Du moins, ils témoignent d’intentions méritoires… La peur de ce journal secret hantait d’effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa conduite y était-elle jugée ?… Peut-être des volontés dangereuses y étaient-elles inscrites ?… Il ne pensait qu’au moyen de s’emparer de ces papiers… Or l’Impératrice sut, avant la fin, les mettre à l’abri… Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils, elle les avait fait passer en Angleterre… à la Reine, sa mère, ou à son frère, le Prince de Galles… je ne me souviens plus exactement… À peine, au bord du lit, où l’agonisant venait d’expirer, Guillaume se redressa-t-il Empereur, qu’il réclama le Mémorial. L’Impératrice feignit l’ignorance… Il insista… Il parla en maître… Il donna à sa mère l’ordre de lui obéir… Elle persista dans son système… Elle ne savait pas… elle ne savait rien… Guillaume en vint à la menacer, brutalement, de sa colère… À ses yeux secs, les larmes de sa mère paraissaient un stratagème… Plus elle résistait, plus il s’exaspérait, car il lui semblait qu’il fallait mesurer à l’entêtement de l’Impératrice l’importance des documents… En réalité, il ne pouvait supporter que, dans la première heure d’un règne si fiévreusement attendu, quelqu’un, si grand fût-il, osât lui résister… La colère emporta cet Empereur d’un jour, jusqu’à la pire démence… Il se dit qu’après tout sa mère n’était qu’une princesse de la maison dont il devenait le chef, la colonelle d’un de ses régiments, sa sujette !… « Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez les arrêts, madame… les arrêts forcés… jusqu’à ce que vous m’ayez obéi… Oui… oui… je vous mets aux arrêts… aux arrêts forcés. » En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais environné d’escadrons de cavalerie en armes. L’Empereur lui apprend comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère… Il est encore très exalté, trouve son idée admirable : « Et qu’elle ne compte pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement… non… non… jusqu’à ce qu’elle m’ait obéi… vous entendez, monsieur le chancelier ?… jusqu’à ce qu’elle m’ait obéi ! » Le chancelier reconnaissait qu’il eût pris peur, s’il n’avait appliqué toute son énergie à trouver, dans l’instant, des arguments assez forts – et pourtant respectueux – pour empêcher que durât, une minute de plus, cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui commençait. À distance, ce qui l’étonnait encore le plus, c’est qu’il eût pu s’empêcher d’éclater de rire, au nez de son souverain… « Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu m’épater… Flanquer l’Impératrice… l’Impératrice douairière… l’Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de l’Empereur !… Ça, c’était colossal… kolossal !… » L’élève était allé, comme il arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un silence déférent pour marquer qu’on n’approuvait pas, démontrer ensuite qu’il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace… Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l’Impératrice ?… suspendre les apanages ?… « Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme… Elle a de l’orgueil… Les arrêts forcés, elle peut s’y entêter… les accepter comme une sorte de martyre… Mais l’argent, Sire… l’argent ?… Qui donc résiste à l’argent ? » Il fit valoir aussi, avec beaucoup de tact, les représentations probables de l’Angleterre : « Est-ce bien le moment, Sire ? »… L’Empereur, qui avait fini par s’apaiser, goûta le conseil… Les arrêts de l’Impératrice furent levés… Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier… Et Guillaume ne fut plus qu’aux détails des obsèques et du deuil, qu’il voulait fastueux !…

— Mais la fin de l’histoire ? demandai-je.

— La lutte entre l’Impératrice et son fils dura plusieurs mois… Il en fallut au moins six…

Von B… se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer violemment dans le hall.

— Il en fallut au moins six… répéta-t-il… pour que l’Empereur obtînt son manuscrit et l’Impératrice son argent… Ah ! c’était une gaillarde !…

Je le vis taper du pied :

— Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui, désespérant d’atteindre jamais à la gloire d’avoir fait un Bismarck, discerna que la gloire d’oser le renvoyer était la seule qu’on pût mettre en balance !

Il ajouta :

— Que risquait-il, après tout ?… L’Allemagne était faite.

Et tout à coup :

— Dites-moi, mon cher ?… Si nous prenions notre café au lait… avec du miel… avec du miel… ? Ils ont, ici, un miel de Westphalie !…



L’école de Dusseldorf.


Je dois des excuses à Dusseldorf.

C’est une très belle ville. Elle n’offre aucun pittoresque aux amateurs de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues enchevêtrées et puantes… Elle n’a que de la richesse et du luxe. Mais elle en a beaucoup ; elle en a même trop. Par exemple, l’arrangement de ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants, les étalages sont d’une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux, argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices antiques, vous arrêtent à chaque pas. C’est la ville des grands couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.

Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs, le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste en apparaît parfois fatigant, d’une sensualité un peu bien lourde. Mais j’ai souvent trouvé à l’empressement démonstratif, à la rondeur accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n’a rien d’antipathique ni de banal. On les sent d’ailleurs terribles. J’ai rencontré là plus d’un Isidore Lechat.

Von B…, très lié avec la plupart des gros industriels de la région, m’a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne. La décoration en est d’un goût déplorable. Elle coûte très cher ; voilà, en plus de ce goût, tout ce que l’on en peut dire. Du reste, personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il révèle bruyamment qu’il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui… Américains en cela ; américains aussi dans leur façon de s’habiller et de se raser la face… Von B… affirme qu’en affaires ils sont encore plus hardis que les Américains, et d’une gaieté aussi imprévue. Il me raconte que, l’année dernière, il avait mené un Français de ses amis aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Dusseldorf, le rival de Krupp…

— Ah ! ah ! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français… Vous venez voir mes pianos ?

— Comment… vos pianos ?

— Mais oui… Érard… Érard… votre Érard… Seulement, moi, c’est une autre musique… Ah ! ah ! ah !… Passez donc !

Il me raconte aussi cette anecdote :

Von B… a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci est d’origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris… Il s’en alla trouver H…, le grand tapissier… Il lui dit, sans autre préambule :

— Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu’il y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l’année prochaine, j’arriverai à Londres, je veux trouver tout prêt : meubles, tableaux, domestiques, chevaux, voitures, automobiles… même mon dîner… Que je n’aie à m’occuper de rien… pas même d’acheter des cure-dents… Vous avez compris ?

— Oui…

— Combien ?

— Mais, balbutia le tapissier abasourdi… je… je voudrais savoir ce que vous aimez… ce que…

— Je ne sais pas ce que j’aime… interrompit l’Américain… je n’ai pas le temps de le savoir… Si je le savais, je ne vous chargerais pas… Dépêchons-nous… je suis pressé… Combien ?

— Dix millions… à peu près, risqua le grand tapissier qui avait repris un peu, et même beaucoup d’assurance…

— Pas à peu près… Exactement… Vite… Combien ?

— Dix millions, alors !

— All right… voici un chèque de quatre millions… Quand vous aurez besoin du reste… vous câblerez ! Le 4 mai, hein ?… Soyez exact… Au revoir !

Et von B… me dit :

— Ici, ils n’en sont pas encore là… mais ils y viennent… Je crois d’ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les manies que donne l’argent sont partout les mêmes… Il y a une sorte d’uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.

Le luxe extravagant de ces maisons m’étonna. Je garderai longtemps, entre autres souvenirs, le souvenir de certains plafonds où toute l’École de Dusseldorf s’est réunie pour accumuler les plus invraisemblables horreurs… Car il y a toujours une École de Dusseldorf. C’est, autant que j’ai pu comprendre, une collectivité, une espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui s’acharnent aux plus singuliers travaux, dans les hôtels de la ville et les châteaux des environs… Si vous demandez :

— De qui est ce tableau ?… ce plafond ?… cette grande fresque ?

On vous répondra invariablement :

— C’est de l’École de Dusseldorf…

Dans le cabinet d’un gros métallurgiste, j’ai vu un portrait de Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués, maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes… Et le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si frissonnant…

J’aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.

— C’est de l’École de Dusseldorf…

Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.

Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts – ah ! on ne peut jamais retrouver le nom d’aucun de ses membres – ne se constituerait-elle pas franchement en société anonyme d’exploitation artistique ?… Cela faciliterait beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne des pauvres critiques d’art…

L’Empereur ne vient plus jamais à Dusseldorf. Il n’y est pas populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le monde vous dit :

— Bismarck, monsieur, mais c’est l’âme même de l’Allemagne !


Le théâtre repopulateur.


Nous sommes allés au théâtre. On y joue Monna Vanna, de Maurice Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de cette belle tragédie. On n’en compte plus les représentations, et son succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs y hurlent ; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n’est pas de la figuration, c’est de la fulguration.

Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée, archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur de moines, la nuit du vendredi saint. Je n’ai jamais vu une attention aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère de l’Incarnation… Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je n’ai entendu un si impressionnant silence.

Von B… me dit, dans un entr’acte :

— Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui puissent se voir en Allemagne… Et ce qui se passe ici, à Dusseldorf, se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l’on joue, ce soir, Monna Vanna… Savez-vous ce qui fait, au fond, le succès sans précédent de cette tragédie ? Je vais vous le dire… C’est tout ce qu’il y a de plus allemand… Au second acte, Monna Vanna entre dans la tente de Prinzivalle « nue sous le manteau »…

Il s’était tu.

— Eh bien ? dis-je.

— Voilà !… « nue sous le manteau »… voilà tout !… Je ne prétends point que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du drame, à son admirable, son incomparable lyrisme… Non, certes… Quoi qu’on dise, l’Allemand aime la grandeur dans une œuvre de l’imagination. Quoi qu’il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché qu’il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré de ses scories anciennes, le ravit… De plus, il est passionné de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici… il y a quelque chose de plus… Monna Vanna est « nue sous le manteau ». Veuillez bien noter ceci. Si, d’un geste hardi, tout à coup, elle rejetait le manteau ; si un accident de mise en scène – que le spectateur n’attend pas, d’ailleurs – la dévêtait, et qu’elle apparût, dans sa nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux de bêtes du lit ; … il serait fort offensé, protesterait, et son exaltation tomberait aussitôt… Oui, mais Monna Vanna est « nue sous le manteau »… Cela lui suffit… Et croyez bien que, pour notre bon Allemand, « sous le manteau », Monna Vanna est infiniment plus nue que « sans le manteau ». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards, dilatés comme sous l’influence de la belladone, et si étrangement immobiles ?… Avez-vous remarqué, surtout, que quelques hommes, pour mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux réaliser l’image, ont fermé les yeux ?… Tout ce qu’il y a de passion voilée, de désirs contenus et violents dans l’âme de l’Allemand, s’est exalté à ce fait que Monna Vanna est « nue sous le manteau »… Volupté permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance de la vision intérieure !… Et vous allez voir, tout à l’heure, une chose encore bien plus curieuse et qui ne s’est jamais vue, je crois, en Allemagne… Aucun de ces spectateurs ne songera à souper, après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger… Ils vont rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l’image de Monna Vanna « nue sous le manteau », ils vont doter la patrie allemande d’un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de l’Anthropogénie… Ah ! mon cher, on ne peut savoir à quel point une femme, qui, d’ailleurs, n’est pas du tout « nue sous le manteau », peut augmenter, en un soir, la population d’un grand pays, comme l’Allemagne… Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour…

Et il ajouta :

— Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du livre, du tableau, les images voluptueuses… Même ce qu’ils appellent la pornographie devrait être respecté, entretenu, protégé, comme une force, comme une vertu nationale, puisqu’elle facilite le rapprochement des sexes… Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme…

— Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation ?

— Moi ? fit von B… vivement. Mais, je m’en fous, complètement, mon cher…



Une soirée au music-hall.


Foule énorme à l’Apollo-Theater, où l’élément militaire domine. On ne voit que des uniformes ; on n’entend que des petits bruits de sabres.

Sur la scène, c’est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspirations amoureuses et artistiques de nos contemporains.

Notre loge est voisine d’une grande loge, occupée par des officiers.

Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dans leurs tuniques, le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits professionnels qu’on voit rôder, sur nos boulevards, devant le Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses. Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout de leurs gants blancs…

Un moment, ils nous regardent en riochant, dévisagent nos femmes avec une grossièreté tellement appuyée, que l’un de nous ne peut s’empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante comme une gifle. Cris, tapage, provocations… Le pauvre von B… est obligé d’intervenir. Il le fait, d’ailleurs, avec une telle autorité que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salle, en se trémoussant des fesses…

— Voilà notre armée ! dit von B…

— Voilà les armées ! rectifiai-je…

Et je contai à von B… une scène analogue, plus écœurante peut-être, que nous eûmes, durant l’affaire Dreyfus, dans une salle de l’Hôtel d’Angleterre, à Rouen, où une dizaine d’officiers français, espoir de la patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas d’insulter, grossièrement, deux dames…



Souvenirs et rêveries dans Cologne.


De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on élargissait les routes. Ce n’étaient que tas de terre et tas de pierres, ornières et fondrières. Trois fois — humiliation ! — je dus recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8, embourbée. L’entrée des villages, des bourgs, des petites villes était presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés, où c’est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties refaites, le service de la vicinalité, — imagination satanique ! — avait disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière que, pour les éviter et pour éviter le « panache » mortel, nous devions exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu’à la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles, Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard. Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées : « Sale pays ! » et tout ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.

Le fait est que sa place au volant n’était pas une sinécure. Le malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais il trouvait tant et de si légitimes occasions d’injurier l’Allemagne que sa haine n’en perdait pas une seule, et qu’il y retrempait son courage et son adresse.

Pour comble de malchance, von B…, qui, par amitié – ah ! que le diable emporte son amitié ! – avait tenu à nous accompagner, eut une « panne d’essence », la terrible, l’insoluble panne des Mercédès, ce qui nous immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien : car, après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation, déclara qu’il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement, toute la carrosserie… Que faire ? Abandonner, sans secours, sur la route, ce compagnon malgré nous ? C’était bien tentant, mais, hélas ! impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès, jusqu’à Cologne, d’où nous étions éloignés d’une vingtaine de kilomètres.



C’est dans un état d’esprit voisin de la fureur que nous traversâmes Bonn… Je regrette maintenant d’avoir été si injuste envers cette ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes, pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle d’avoir vu naître Beethoven. Je n’y songeai pas un instant. Dois-je dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler ? Ce n’est pas une raison – pas même une excuse – de n’avoir montré que du mépris pour ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux, me rappelèrent les plus mauvais jours de l’histoire du Vésinet, et ses mornes pelouses et ses ridicules jets d’eau ; pour ces monuments, à qui je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l’ennui ; pour cette université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi !

Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit chien, von B…, lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon des fenêtres en fleurs… Ah ! pauvre « Vieil Heidelberg » !



Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse. Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes monochromes. J’eus l’impression que j’arrivais à Pontoise, au crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade, tout y était. Mais la hâte, l’activité, le mouvement de la foule, l’absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion patriotique.

Nous descendîmes de voiture, devant l’hôtel du Dôme qu’écrase, de son ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du monde.

Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B… transformé, quinteux, querelleur, avec l’exclusivisme, les préjugés, la suffisance agressive d’un bon Allemand, abonné à la Gazette de la Croix. Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de Cologne, « qui est la plus belle cathédrale du monde », les Mercédès, « qui sont les meilleures automobiles du monde », l’Empereur Guillaume, « qui est le plus génial Empereur du monde », le goût de Berlin, « qui est le goût le plus admirable du monde », enfin, la vertu allemande, « qui est la plus solide vertu du monde »… Et il revenait à la cathédrale, avec une sorte d’hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et de bredouillements :

— La plus belle…, vous entendez…, la plus belle du monde !…

Moi, de mon côté, puérilement, je m’acharnais :

— La plus laide… la plus laide… la plus laide du monde !

Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins, proclamai-je avec un pompeux lyrisme, « a cette beauté de dresser sa masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir, avec les palais qui l’entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau ».

— La Moldau ! criait von B… en haussant les épaules… la Moldau n’est belle qu’à Dresde, n’est belle que quand elle est allemande, et qu’elle s’appelle l’Elbe… Et le Rhin ?… Ah ! ah !… Le Rhin ?… Vous n’en parlez pas, du Rhin ?

Je sentis s’engouffrer, en moi, comme un grand vent, l’âme de M. Déroulède.

— Le Rhin ? déclama l’âme de M. Déroulède… Mais, mon pauvre von B…, il a tenu dans notre verre !

Jusqu’au doux Gerald qui, avec une persistance d’ivrogne, revendiquait la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales et tous les fleuves du monde !

Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres, furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes…

Ô Gœthe ! si tu nous avais entendus !… Et toi, Heine, quelles figures de grimaces ta forte et délicieuse ironie eût ajouté à cette collection hilarante de marionnettes, qu’est ton École de Souabe !




Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette cathédrale, sur laquelle – c’est ce qui m’irrite le plus en elle – le temps, qui use tout, s’use sans parvenir à en user qu’à peine la pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m’étouffait, m’écrasait ; et, du parvis jusqu’à la pointe de ses flèches, mille formes tranchantes, mille figures, aux profils d’inquisiteurs, se détachaient, entraient en moi, comme autant d’instruments de torture… Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.

Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne, ses églises, ses ponts, ses musées, et même son jardin zoologique, où, pourtant, je me souvenais d’avoir passé d’amusantes journées, parmi des bêtes splendides, et d’avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en habit d’académicien… De tout cela, j’étais las, jusqu’au dégoût.

En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous disent plus rien ; des moments où l’on ne ferait point un pas pour découvrir le plus émouvant chef-d’œuvre. L’art vous fatigue, vous énerve, comme les caresses d’une femme, après l’amour. Au sortir d’un musée, où je viens de me gorger d’art, comme au sortir d’un lit, où j’ai cru épuiser toutes les joies – toutes les joies ? – de la possession, je n’éprouve plus qu’un besoin, mais un besoin impérieux : marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.

Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous précipiter dans ses musées, c’est-à-dire à nous inquiéter des morts, avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m’affermir dans mes résolutions :

— Non… non… je n’irai pas au musée… Je n’irai pas…

Absolument comme un enfant, qui se dit :

— Non… je n’irai pas à l’école aujourd’hui… Non… non… je n’irai pas…

Je le connaissais, d’ailleurs, ce musée… L’idée de passer et de repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la Vierge à la fleur de haricot, et le maître de La Passion de Lyversberg, et le maître de La Glorification de la Vierge, et le maître de L’auteur de Saint Barthélemy, et le maître des Demi-Figures… et tous les autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d’épines, de la Lance, des Clous, de l’Éponge, du Roseau, des Olives, du Calvaire, ne m’attiraient pas davantage. Non que je n’aimasse plus ces peintres ingénus de la vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais pas à ce moment de vague à l’âme, où je n’aimais rien. Ou plutôt je ne m’aimais plus en eux. Ils m’étaient vraiment aussi indifférents que les maîtres modernes, le maître de la Femme au tub, le maître de La Passion et la Mort de M. Félix Faure, le maître de L’immaculée Conception de la vierge Otero. J’aimais mieux les débardeurs des quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des troupeaux de cochons et des charretées de choux.




Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant de m’intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres, m’obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches, non moins que de ses moines, qu’on rencontre partout, traînant leurs robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes… Et puis, je m’arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française à l’étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m’est intolérable, je remarquai la Correspondance de Balzac, en son édition in-8. Je l’achetai et rentrai à l’hôtel. Et, tout de suite, je sentis que j’avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j’avais de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais ennuyeuse et sans joies : j’avais Balzac, dont le nom seul, à cette devanture de libraire, avait fait s’évanouir brusquement la cathédrale de Cologne, l’Allemagne, l’illusion des musées, et mes fantasmes. Comme je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.

L’après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m’enfermai, dans ma chambre, avec Balzac.

La vie de Balzac ? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l’exaltation, l’hyperesthésie constituaient l’état normal de son individu. Pensées, passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la maladie.

Après avoir récréé le monde, Balzac ne s’est pas reposé le septième jour.



Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.


Ce même soir, von B… nous emmena souper chez un riche industriel de ses amis… Ce n’était point une réception priée. Il n’y avait là que des intimes, six ménages qui avaient l’habitude de se réunir tous les soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort intelligents et accueillants ; les femmes, pas très jolies, pas très élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de Paris, mais charmantes, d’un charme plus sérieux, plus profond, et plus lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie, qui vient d’elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.

La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de la vie quotidienne… Les meubles, quelques-uns trop massifs, d’autres trop étriqués, ne


satisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété et de la ligne. Je dois dire pourtant qu’ils étaient réduits au minimum de laideur que comporte le modern-style… Ce ne fut qu’une impression momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu’ils prennent très vite le visage et l’âme de leurs propriétaires. Par exemple, je fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec une décision d’art très hardie et très sûre : de très beaux paysages de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d’exquis panneaux de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu, si incisif, de l’observation des formes en mouvement, et cette qualité de matière, cette richesse de couleur, qui n’appartiennent qu’à lui. Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs, des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand Courbet — paysage de roches jurassiennes — occupe magnifiquement la place d’honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec, quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir d’étonner ne l’avaient imposé, mais une préférence esthétique très raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes… Il fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir, ainsi compris, ainsi fêté, ce que j’aimais, et, pour toute une soirée, sentir ce plaisir si rare, même en France, d’être en communion de goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent…

Comme je m’attardais à regarder une très importante toile de Vallotton : des Femmes au Bain, notre hôtesse me dit :

— Je suis choquée de voir que M. Vallotton n’a pas encore conquis, chez vous, la situation qu’il mérite et qu’il commence à avoir en Allemagne. Ici, nous l’aimons beaucoup ; nous le tenons pour un des artistes les plus personnels de sa génération. C’est vraiment un maître, si ce mot a encore un sens, aujourd’hui. Son art, très réfléchi, très volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l’étroit, et comme mal à l’aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe, comme il s’amplifie dans les grands ! Ce qui me plaît si fort en lui, c’est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande expression décorative. Je trouve qu’il y a, en lui, la force sévère, la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire, qu’on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui m’impressionne le plus, dans son œuvre… Elle a quelque chose de mural… Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de vastes fresques ? Aucun autre artiste n’y réussirait davantage… Mais c’est un art perdu, aujourd’hui, je sais bien… Il ne s’accorde plus à notre civilisation bibelotière et compliquée.

Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m’est plus odieux que leur bavardage, où s’étale, bouffonne et dindonne, une prétention à l’esprit, au savoir, à l’originalité de la pensée, qui n’est le plus souvent que l’apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir de l’intelligence avec simplicité. Le talent n’est, chez elles, que l’aggravation de la sottise… Nous avons en France, une femme, une poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie… Comme nous serions fiers d’elle !… Comme elle serait émouvante, adorable, si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle burlesque d’idole que lui font jouer tant et de si insupportables petites perruches de salon ! Tenez ! la voici chez elle, toute blanche, toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins… Des amies, j’allais dire des prêtresses, l’entourent, extasiées de la regarder et de lui parler.

L’une dit, en balançant une fleur à longue tige :

— Vous êtes plus sublime que Lamartine !

— Oh !… oh !… fait la dame, avec de petits cris d’oiseau effarouché… Lamartine !… C’est trop !… C’est trop !

— Plus triste que Vigny !

— Oh ! chérie !… chérie !… Vigny !… Est-ce possible ?

— Plus barbare que Leconte de l’Isle… plus mystérieuse que Mæterlinck !

— Taisez-vous !… Taisez-vous !

— Plus universelle que Hugo !

— Hugo !… Hugo !… Hugo !… Ne dites pas ça !… C’est le ciel !… c’est le ciel !

— Plus divine que Beethoven !…

— Non… non… pas Beethoven… Beethoven !… Ah ! je vais mourir !

Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue d’adoration.

— Encore ! encore !… Dites encore !

Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que la culture n’est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu’elle n’est pas une aventure, une religion, et – qu’on me permette ce mot peu galant – une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à nous éblouir ; elle cherche à s’instruire un peu plus, à comprendre un peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de la passion, de l’intelligence, – ce qui est une grande séduction, – et, comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l’esprit critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent, jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que j’apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus précieuse de toutes les élégances féminines, c’est que la femme la plus solidement instruite sait rester femme, n’être jamais pédante. Ses devoirs d’épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l’humilient pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J’ai même remarqué qu’elle met à remplir ses devoirs plus d’honnêteté, de rigueur, plus de joie, parce qu’elle en comprend mieux le sens supérieur ; plus de grâce aussi, parce qu’elle en sent davantage la beauté pénétrante et forte. Je n’ai jamais aussi bien compris qu’une femme intelligente, qui sait être intelligente, n’est jamais laide. Et je crois bien que c’est ici que j’ai contracté cette sorte de haine, ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s’obstine à ne vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.

Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice. Les femmes savaient tout, parlaient de tout, – même des choses françaises, frivoles ou sérieuses, – avec une précision, une justesse, et des détails qui allèrent jusqu’à nous stupéfier. Comme j’étais encore tout frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le plus naturellement du monde, et avec l’espoir, sans doute, d’un petit succès, sur notre grand romancier. Oh ! ma surprise, et – pourquoi ne pas l’avouer ? – ma déception de voir qu’elles le connaissaient aussi bien, sinon mieux que moi !… Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son œuvre. Aucun des personnages de La Comédie humaine ne leur était étranger… Elles en commentaient la signification, le caractère, la portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans la moindre pruderie.

L’une dit :

— Bien qu’il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui me fatigue quelquefois, et qu’il peigne des mœurs – les mœurs parisiennes – qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac est, de tous vos écrivains – de tous les écrivains, je pense – celui qui me semble avoir exprimé la vie – non pas seulement individuelle, mais la vie universelle – avec le plus de vérité et le plus de puissance… Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes son intelligence est incomparable. Mais qu’est l’intelligence de Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac peut recréer tout un monde et le monde ?… Il est un peu désespérant… La vie, non plus, n’est guère belle, même chez nous, où l’hypocrisie nous tient lieu de vertu… C’est pour cela qu’on ne le comprend pas toujours très bien en Allemagne… Nous nous vantons de n’aimer que les méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu’on ne croit, encore asservis aux dogmes du vieux romantisme de Schelling… Malgré nos savants, toute métaphysique n’est pas morte, chez nous… Quoiqu’on dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu’apporta Nietzsche, n’a pas germé, partout, sur la terre allemande.

Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert… de tous, et même – dégringolade ! – de M. Paul Bourget.

Elles étaient curieuses – comme d’un petit jeu de société, j’imagine – de savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget… Est-ce que, vraiment, je pensais quelque chose de M. Paul Bourget ? Bah !

Je répondis :

— J’ai connu Bourget autrefois… Je l’ai beaucoup connu… Nous étions fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler… Et puis, il a pris par un chemin… moi par un autre… Mais il y a si longtemps de cela qu’il me semble bien qu’il est mort…

Je mis un temps, comme à la Comédie, et :

— C’était un garçon intelligent… déclarai-je, sur un ton d’oraison funèbre.

Elles se récrièrent… J’insistai bravement :

— Je vous assure… intelligent… très intelligent… Tenez, c’est peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac… qui en a le mieux parlé… Il était très jeune, alors… et charmant… Il avait une certaine générosité d’esprit… sauf que, déjà, il n’aimait pas les pauvres… Oh ! il avait les pauvres en horreur… Il ne les trouvait pas dignes de la littérature… ni de l’humanité… Étant plus jeune que moi, il me protégeait, m’éduquait, me tenait en garde contre ce qu’il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop grossiers aussi, de ma nature… Un jour que nous remontions les Champs-Élysées, il me dit : « Laissez donc les pauvres… ils sont inesthétiques… ils ne mènent à rien. » Et, me montrant les beaux hôtels qui, de chaque côté, bordent l’avenue : « Voilà, cher ami… C’est là !… » Ah ! si j’avais su profiter de ses leçons… Enfin, il était charmant… Depuis, la vie, n’est-ce pas ?… toutes sortes d’ambitions…

— Il est si ennuyeux !… s’écria une dame, avec une conviction qui nous fit tous éclater de rire…

— Enfin, comment est-il ?… demanda une autre dame… Est-il vrai que les femmes françaises raffolent de lui ? Je ne puis le croire…

— Mon Dieu !… elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh ! autrefois… Tout est possible. Il le croyait, d’ailleurs… Mais Bourget a cru à tant de choses… auxquelles il ne croyait pas !… Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux… Il ne flirte plus guère qu’avec Joseph de Maistre, M. de Bonald, la monarchie, le pape…

— Pauvre garçon !… gémit la dame, avec une voix et une mine également compatissantes.

— Ne le plaignez pas… Il y a là aussi des dessous à chiffonner… Il est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.

Un souvenir, alors, me revint :

— Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m’a fait, sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien… Il est pittoresque, mais un peu vulgaire… Je n’ose…

— Dites… dites !…

— Eh bien, Augier m’a dit… il me l’a même dit en vers : « Votre Bourget, mon cher, mais c’est un cochon triste !… » Je rapportai le mot à Bourget… Il s’en montra ravi…

— À cause de « triste » ?… sans doute…

— Non… à cause de « cochon »… C’était bien plus avantageux pour un romancier psychologue…

— Cela est très drôle… Mais vous ne nous avez toujours pas dit comment il est ?…

— Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire… La dernière fois que je vis Bourget, c’était à Cannes, comme vous devez le penser… Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son yacht… En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s’exclama : « Vous ?… Ah ! que je suis heureux !… Il y a tellement longtemps !… Cela me fait une telle joie de vous revoir !… Toute ma jeunesse ! »… Et il m’embrassa, le cher Bourget… Après quoi : « Vous savez ?… Vous allez être très étonné… Vous verrez un Maupassant transformé… oh ! transformé ! » L’orgueil riait par tous les plis de sa face… Il me confia : « Vous savez ?… Je l’ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie ! »… C’était, en effet, l’année où le pauvre Maupassant écrivait Notre Cœur, hélas !… Bourget remarqua mon peu d’enthousiasme… Il me le reprocha : « Comment ? fit-il… ce n’est donc pas une chose énorme… énorme ? » – « Si… si… dis-je… oh ! si ! » – « Mais c’est le plus grand événement de ce temps… Quel malheur que Taine soit mort ! Comme il eût aimé cela ! » Il ajouta : « Ç’a été dur !… Maintenant, Dieu merci, c’est fait !… » Sur le Bel Ami, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M. Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de L’Écho de Paris, et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes aixois par la méthode préraphaélite… Le déjeuner fut morne, morne… Maupassant ne disait pas un mot… Il était si affreusement triste, il nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains, que je ne pus m’empêcher de lui demander : « Qu’est-ce que tu as ?… Es-tu malade ? »… Il se décida enfin à répondre : « Non… Je ne suis pas malade… seulement… voilà… tu comprends ?… Hier… tiens !… à la place où tu es, il y avait la princesse de Sagan… là, où est Baüer, la comtesse de Pourtalès… Qu’est-ce que tu veux ? » J’étais, en effet, très étonné… mais pas de cet étonnement admiratif que m’avait promis Bourget… Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d’acajou verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement… Maintenant, le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l’œil cerclé de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui devait bientôt l’emporter, il répéta, en bredouillant : « Qu’est-ce que tu veux ?… qu’est-ce que tu veux ? »… Puis : « Ces femmes-là… je les adore… parce que, mon vieux, vois-tu ?… elles ont quelque chose que les autres n’ont pas, et qu’avaient nos aïeules… nos chères aïeules… l’amour de l’amour ! » Tous, nous avions le cœur serré, sauf Bourget qui, s’adressant à Maupassant, lui demanda : « Et Notre Cœur ?… Où en êtes-vous ? » Et, comme Maupassant ne répondait pas, faisait un geste vague : « Quel beau titre ! » s’écria Bourget, qui nous prit à témoins… « Vous verrez… ce sera le plus merveilleux livre !… Un livre extraordinaire ! » Il eut le courage ou l’inconscience d’appuyer plus lourdement encore : « Il me le doit… car c’est moi qui l’ai amené à la psychologie… N’est-ce pas, Maupassant ?… c’est moi ? Dites que c’est moi ? » Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire, d’un rire pénible qui me fit l’effet d’une sonnerie électrique qui se déclenche… Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre… Voilà donc où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la Seine, bras nus, maillot collant, j’avais vu manier l’aviron avec un si bel entrain de joyeux canotier !… Ce furent d’atroces moments… Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua à Antibes… Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu’au train qui me ramenait à Nice… Comme nous nous quittions, je lui frappai sur l’épaule, et je lui dis : « Ah ! oui !… vous l’avez amené à la psychologie… Il y est, le pauvre bougre… il y est en plein !… Mes compliments, mon cher Bourget… » Depuis, je ne l’appelle plus « mon cher Bourget », ni même « Bourget », je ne l’appelle plus du tout… Car je ne l’ai jamais revu… C’est le général Mercier qui l’a revu…



Nos colonies.


Le lendemain, von B… rentrait à Berlin par le chemin de fer ; sa Mercédès aussi… Nous, nous filions sur Mayence…

À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt, le vieil Allemand classique, comme il s’en trouve encore, dans les stations de la Suisse, l’Allemand à longue redingote, à barbe broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s’en perd, de plus en plus.

Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très belles pierres puniques, à moins qu’elles ne fussent phéniciennes – il n’est pas encore fixé – et qui offrent, pour l’Histoire, un intérêt capital, en ce sens qu’elles sont absolument indéchiffrables…

— Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration… C’est là le plus beau !

Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées…

— Oui, monsieur, refusées… Ce sont des ânes !…

Il consent à me les céder pour pas très cher… pour presque rien…

— De si belles inscriptions !… Syriaques, qui sait ?… ou, peut-être, persanes ?… Pour quelques marks !…

Mais je refuse, moi aussi… Le docteur n’insiste pas davantage, hausse les épaules, et :

— Bêtise !… fait-il simplement… Bêtise !

Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire… « pas puniques, pas phéniciennes… non… allemandes, monsieur… Ah ! ah ! ah !… De la bonne fabrication allemande !… » Il s’écrie :

— Très beau, le Maroc !… Un pays, très beau… Et les Marocains, de très braves gens, monsieur… de si excellentes gens !… Ah ! les braves gens !…

Nous parlons de la toute récente frasque de l’empereur Guillaume, son débarquement à Tanger… Le docteur dit :

— À quoi bon faire des choses si inutiles ?… Toutes ces démonstrations bruyantes… théâtrales… Ah ! je n’aime pas ça… Oui… je sais, l’honneur national ?… Mais l’honneur national, monsieur, c’est le commerce… Et le commerce allemand va très bien au Maroc… Il va très bien, très bien… parce que nous avons, au Maroc, des agents admirables… admirables… oui, monsieur… les meilleurs agents du monde… les Français !…

Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe… Et il reprend sur un ton où l’ironie est restée…

— J’aime beaucoup les Français… Vous autres Français… vous avez de grandes… grandes qualités… des qualités brillantes… énormes… vous êtes… vous êtes…

Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français… à citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités ; et, ne trouvant ni définition, ni exemples, il s’en tient, décidément, à sa première affirmation, si vague :

— Enfin… vous avez de grandes qualités, ah !… Mais, excusez-moi… vous n’êtes pas toujours faciles à vivre… Autoritaires en diable… tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles… un peu pillards… hé !… hé !… et même cruels… – je parle, dans vos colonies, vos protectorats… partout, où vous avez un établissement, une influence quelconque… – est-ce vrai ?… Enfin, on vous déteste… on vous a en horreur !… Hein ?… Vous en convenez ?… C’est très triste…

Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.

— Alors, les indigènes ne pensent qu’à se soustraire à votre autorité… à ruiner, s’ils le peuvent, votre influence… Et s’ils trouvent une bonne occasion – on trouve toujours une bonne occasion – de vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer… Dame ! écoutez donc ?… Ne vous fâchez pas, monsieur… Nous causons, n’est-ce pas ?… Je fais de l’histoire… Je fais votre histoire… votre histoire coloniale… et même votre histoire nationale… Si elle a été souvent glorieuse – mais qu’est-ce que la gloire, mon Dieu ? – elle n’a pas été toujours bien généreuse… Toutes ces querelles… toutes ces guerres… tout ce sang… au long des siècles !… Enfin, n’importe… J’aime beaucoup les Français… Nous leur devons la grandeur allemande… On ne peut pas oublier ça !… Ah ! ah !… Et tenez… je suppose… au Maroc… parfaitement… au Maroc, il y a aussi des Allemands… Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules… Ils boivent de la bière et mangent des saucisses fumées… Je sais… je sais bien… Mais ils sont gentils avec le Marocain… Ils respectent ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être humain… Ils l’aident, à l’occasion, et, au besoin, le défendent, sans l’exciter ostensiblement contre les autres… Ils lui donnent confiance… Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc, quelque chose à y vendre… hé, mon Dieu, c’est l’Allemand qui profite tout naturellement des bonnes dispositions de l’indigène, et de sa haine contre les Français… Voyez-vous… ça n’est pas plus compliqué que ça !… La diplomatie, monsieur… quelle sottise !… Moi, j’aurais été l’Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J’aurais dit, en fumant tranquillement ma bonne pipe de porcelaine : « Laissons faire les Français… Ils travaillent pour nous… » Et, là-dessus, j’aurais pris un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si lourds…

Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées se projettent de tous les côtés.

— Tenez ! propose-t-il… Nous allons faire un pari… c’est cela… un petit pari… Nous allons parier mes très belles pierres puniques contre ce que vous voudrez… ce que vous voudrez, ah !… Nous allons parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu’il ne restât plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands… il n’y aurait plus d’embêtements… plus de grabuges, d’anarchie, de guerres, de massacres… plus rien… Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte de Paradis terrestre… Vous ne voulez pas ?… Non ? Vous avez raison…

Puis, après un petit silence :

— Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes ?… Allons, monsieur, cent marks ?… Non plus ?… Dommage… dommage !…



Strasbourg.


Après avoir traversé le Rhin à Kehl, en dépit de nos lettres de recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre, en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance, une sorte de rancune sourde contre ce pays.

Je n’avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne l’ai pas reconnue ? À l’exception du quartier de la cathédrale, et de ce vieux quartier si pittoresque, qu’on appelle la petite France, rien d’autrefois n’est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est déjà. Aujourd’hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et toute neuve, la ville des belles maisons blanches et des balcons fleuris. Nous n’en avons pas une pareille en France. Les larges voies des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les universités monumentales, tous ces palais élevés à l’honneur des lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l’Allemagne s’est enfoncée jusqu’au plus profond du vieux sol français, ces jardins merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s’épanouit en banques énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui gardent encore, au cœur, d’impossibles espérances. Ah ! je plains le pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au développement continu d’une cité à qui il a suffi d’infuser du sang allemand pour qu’elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur. Telle fut, au moins, ma première impression.

Je n’ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa mentalité. Un voyageur est dupe de tant d’apparences ! Et tant de choses lui échappent !… Mais j’ai longuement causé avec un Alsacien très intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m’a dit :

— Strasbourg est complètement germanisée… Quelques familles bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à ressasser, en français, d’anciens souvenirs, le soir, autour de la lampe… Elles n’ont ni influence, ni crédit. N’oubliez pas, non plus, que le prêtre, en ce pays très catholique, s’est fait tout de suite l’agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive. Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément, agressivement allemand. Il n’a même pas attendu le dernier chant du coq gaulois, pour renier sa patrie !… Au vrai, il n’y a plus ici que très peu d’Alsaciens, noyés sous un flot d’Allemands qui, après l’annexion, sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires et chercher fortune. Ce n’est pas la crème de l’Allemagne. Nos fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas… Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace… Et ils espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré… Ils sont rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle un peu humiliante… Par exemple, nous avons ce qu’il y a de mieux comme armée… Sous ce rapport, on n’a pas lésiné, pas marchandé… vingt mille hommes !… Les meilleurs, les plus solides régiments de tout l’Empire… Oh ! nous n’en sommes pas très fiers… Je dois dire pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de leur morgue… Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la vie générale, vivent en bonne harmonie avec l’élément civil… Beaucoup sont riches et font de la dépense… Et puis, les musiques, qui se prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes…

Comme je lui parlais de l’énorme développement de la ville :

— Oui !… fit-il assez vaguement… C’est surtout un décor, derrière lequel il y a bien de la misère… pour ne rien exagérer, bien de la gêne. Quoique l’Alsace ait un sol fertile, et qu’elle soit, pour ainsi dire, la seule province agricole de tout l’Empire, nous n’en sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi… Les impôts nous écrasent… La vie est horriblement chère, quarante-cinq pour cent de plus qu’autrefois… Matériellement, nous ne sommes donc pas très heureux… Moralement, politiquement, nous restons, sous l’autorité de l’Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France : soumis, passifs, et mécontents… On se trompe beaucoup en France sur la mentalité et la sentimentalité de l’Alsacien. Il n’est pas du tout tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes, et toute une littérature stupidement patriotique… L’Alsacien déteste les Allemands, rien de plus exact… Vous en concluez qu’il adore les Français… Grave erreur ! S’il est vrai que dans l’imagerie populaire et les dictons familiers d’un pays se voie et se lise l’expression de ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l’Alsacien traite les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu’ils sont des schwein, des porcs ; il appelle les Français, des « welches » !…

Je croyais avoir entendu : des belges. Je lui en fis la remarque.

— Welches… belges…, c’est le même mot, répondit-il. Et croyez que, dans son esprit, ceci n’est pas moins injurieux que cela. Au fond, ça lui est tout à fait indifférent d’être Allemand ou Français… Ce qu’il voudrait, c’est être Alsacien… Ce qu’il rêve ?… Son autonomie… Seulement, saurait-il s’en servir ?… J’ai bien peur que non… Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à l’Allemagne… Mais, livré à lui-même, je crains qu’il ne se perde dans toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu’il sache, qu’il puisse se conduire tout seul… Il a besoin qu’on le mène par la bride… Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux… Si vous connaissiez son patois ?… Oh ! bien plus riche en couleurs que l’argot parisien… Excellent homme, d’ailleurs, qu’il faut aimer, car il a de fortes qualités…

Il sourit, et je pus constater que son sourire n’avait aucune amertume.

— Je vous dis mes craintes… Craintes tout idéales, n’est-ce pas ?… Car l’autonomie de l’Alsace, voilà une question qui n’est pas près de se poser…

Il ajouta :

— Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité humaine… Tenez, sous l’Empire, Colmar était ignoblement sale, puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n’avait pas d’eau, et en réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand a été d’amener, du Honach, d’abondantes sources d’une eau excellente, avec laquelle on a inondé et purifié la ville… Oui, les Allemands nous ont appris la propreté et l’hygiène, ce qui n’est pas négligeable, et l’insouciance de l’avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide et moins âpre. L’Allemand – je ne dis pas le juif allemand – l’Allemand ignore l’économie. Il est – non pas fastueux – car le faste suppose une imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que l’Allemand n’a pas, – mais très dépensier. Il dépense tout ce qu’il a, et souvent plus que ce qu’il a, au fur et à mesure de ses désirs et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail assez curieux… À Berlin – je dis Berlin, c’est toute l’Allemagne que je pourrais dire – le jour même des vacances, plus de deux cent mille familles quittent la ville… Elles vont s’abattre un peu partout, mais particulièrement en Suisse… Vous avez dû les rencontrer, au bord de tous les lacs, au sommet de toutes les cures d’air… Ces braves gens, un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux tout l’argent qu’ils ont chez eux… Soyez sûr qu’ils ne rentreront à la maison que lorsqu’ils auront usé jusqu’à leur dernier pfennig… Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de partir, la future année scolaire de leurs enfants… Sans cela… cette fameuse instruction !…

Il se mit à rire.

— Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça…

— En somme ? quoi ? interrogeai-je… vous n’êtes pas trop malheureux, sous le régime allemand ?

Il répondit simplement :

— Mon Dieu !… On vit tout de même… Quand on ne peut pas être soi… d’être ceci, ou bien cela… Turc, Lapon, ou Croate… allez… ça n’a pas une grande importance…

— Et la Lorraine ?

— Ça, c’est une autre histoire… Elle est restée française, jusque dans le tréfonds de l’âme… Sourires ou menaces, rien n’entame ce vieux sentiment, obstiné et profond… comme l’espérance…



Berlin-Sodome.


Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l’Alsace, au moment même de nous installer dans l’auto, nous vîmes accourir, épanoui d’aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son front, mon ami Albert D… Il paraissait essoufflé mais ravi de la rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtement et un chapeau qui ne sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu’aux saisons, comme je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j’eus la surprise de le constater…

— Enfin, s’écria-t-il après s’être incliné devant les dames, enfin !… Je trouve des Français… je trouve des Parisiens, des êtres simples, candides… des êtres normaux et vertueux… Laissez-moi vous regarder !

Ses lèvres s’avançaient pour rire ; il ne criait pas moins fort que, rue Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu’il parle d’art, et ne forçait pas moins sa voix jusqu’au fausset.

— Oui, mes amis, j’arrive de Berlin… Vous n’avez pas été, cette fois-ci, jusqu’à Berlin ?… Allez à Berlin… allez-y… il faut absolument aller à Berlin… Il faut le voir, le revoir… C’est prodigieux… kolossal !… comme ils disent… Allez-y !…

Et, me prenant par le bras comme pour m’y entraîner, il parlait toujours :

— Toutes les fois que j’y reviens, j’y ai une surprise nouvelle… C’est que j’ai connu Berlin, en 56, moi… Une grande ville de province, pleine de soldats, triste, l’air pauvre. À présent, le luxe s’y étale… brououu… Et le dévergondage ?… Brououu !… Ah !… Kolossal !…

Ses yeux se bridaient dans la grimace qu’il faisait en riant, et il baissait la voix en m’emmenant à l’écart avec Gerald.

— Des pédérastes ! des pédérastes !… Tous pédérastes !… Les plus grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les chambellans… et les généraux, et les grands écuyers, et les ambassadeurs…, tous !… tous !… Scandales sur scandales… procès sur procès… disparitions sur disparitions… Kolossal !… D’ailleurs, vous avez bien lu, en première page du Temps, qui n’en peut mais, ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de là-bas ? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui font la fortune du Journal !…

Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une bonne blague à son professeur :

— Et savez-vous qu’il s’est formé une ligue de ces messieurs, en vue d’obtenir l’abrogation d’articles gênants du code, qui les empêchent de… de…

Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines…

— Oui, mon cher, une ligue… une ligue des Droits de l’homme et du pédéraste… une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses assemblées générales… brououu !… des assemblées en rond, je suppose… C’est kolossal !… Vous voyez qu’ils ne s’en cachent pas… Au contraire… Ils ont eu successivement le bien-être… la richesse… le luxe… Il leur manquait la dépravation… Maintenant, ils en ont leur mesure… il ne leur manque plus rien… C’est l’aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la Grunderzeit… Voilà, maintenant, qu’ils dépassent les peuples qui ont une histoire… Ah !… ah !… Et ils en sont assez fiers !… Ils m’ont scandalisé… positivement scandalisé, moi ! Scandaliser un Parisien, ça n’est pas rien !… Et ils étaient aux anges de ma figure ahurie !… Il fallait les voir !… Kolossal !… Et, pourtant, nous ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone !… À en croire leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde !… Eh bien… ils font mieux que nous… Ils sont Sodome… Sodome-sur-la-Sprée. Naturellement, la province suit le mouvement ; les officiers et les hauts fonctionnaires le propagent… Il y a Sodome-sur-la-Sprée… Mais il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l’Oder, et Sodome-sur-l’Elbe, et Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l’Alster, et Sodome-sur-le-Rhin… Ah ! ah !… sur-le-Rhin, mon cher.

Comme il n’oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta :

— Quand nous avons été vicieux, nous autres, – nous ne le sommes plus guère, la mode en est passée, – nous l’avons été légèrement, gaiement… Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et ignorent le goût, le sont – comment dire ? – scientifiquement… Il ne leur suffisait pas d’être pédérastes… comme tout le monde… ils ont inventé l’homosexualité… Où la science va-t-elle se nicher, mon Dieu ?… Ils font de la pédérastie, comme ils font de l’épigraphie. Ils savent qui a été l’amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakspeare ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de Socrate, et sur celles d’Alexandre le Grand… Ils ont relevé, sur les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les pharaons de toutes les dynasties… Pédérastes avec emphase, sodomites avec érudition !… Et, au lieu de faire l’amour entre hommes, par vice, tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie… Allez à Berlin, je vous dis… allez revoir Berlin… Ça vaut le voyage…

Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans qu’il s’arrêtât de parler, de crier et de rire, et nous étions loin, déjà, que nous le voyions s’agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous tournions le dos…


Les deux frontières.


Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l’Alsace, ses cultures d’orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux pentes molles, aux tons très doux de vieux velours… Quelle lumière attendrie ! Quels ciels légers, mouvants ! Il me semblait reconnaître les transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d’ignorer les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la même qu’autrefois… Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes, à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne, qu’elles sont redevenues, sans qu’elles en sachent rien…

Dans une de ces petites villes, nous manquons d’essence… On nous dit :

— Vous en trouverez chez le pharmacien.

Mais le pharmacien n’en a plus… Il vient de vendre son dernier litre à des Anglais…

— Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il…

Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n’y a plus à la maison qu’une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j’aperçois un tonneau, plein de « benzine », et un gros bidon d’huile.

— Prenez ce qu’il vous faut…

Elle ne sait même pas ce que cela vaut… Sur mon insistance :

— À votre idée… fait-elle en souriant…

Elle n’est pas jolie, pas même blonde ; et elle n’a pas ce costume dont Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries, tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.

Dans une « restauration », où nous avons fort mal déjeuné, on nous a servi, je ne sais plus quoi :

— Plat allemand ! salue l’un de nous.

— Alsacien, monsieur, riposte vivement l’aubergiste.

Et, comme on nous en apporte un autre :

— Plat français !… Ah ! ah ! crié-je, avec un geste à la Déroulède.

— Alsacien ! alsacien ! rectifie, sur un ton irrité et plus rude, l’aubergiste qui nous tourne le dos.

Et j’ai cru voir, sur ses lèvres, le mot : « welches ! »… Il ne l’a pas prononcé.

C’est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et demie… Et nous avions l’idée folle d’aller coucher à Baccarat… Pourquoi, mon Dieu ? Le douanier activa les formalités. Malgré l’heure tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.

— J’ai justement, aujourd’hui, de l’argent français, nous dit-il. Je pense que vous aimerez mieux ça…

Le bureau était très propre, bien rangé ; les hommes, très astiqués, dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.

À Raon-la-Plaine, douane française, nous fûmes accueillis comme des chiens. Un trou puant, un cloaque immonde, un amoncellement de fumier : telle était notre frontière, à nous… Ce que nous vîmes des maisons, nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café…

Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante de graisse, un douanier s’était précipité au-devant de la voiture, en agitant une lanterne… Il nous interrogea, sur un ton impératif, presque grossier.

— Qu’est-ce qu’il y a dans ces malles ?… ces paquets ?

— Rien… des effets.

— Que vous dites ?… Faudra voir ça !… Mais il est trop tard… À c‘t’heure, bonsoir !… Demain !

J’entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef… Une pièce en désordre… un parquet gluant de saletés… Il n’y avait pas de chef… Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac… Il poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte… Dehors, les gens étaient sortis du café… entouraient l’automobile, nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche mauvaise, les yeux sournois…

Je décidai de rebrousser chemin jusqu’à Grand-Fontaine, pour y passer la nuit…

Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier s’acharna à la rendre la plus ignominieuse qu’il put. Il bouscula nos effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria, pièce par pièce, les outils du mécanicien… Jusqu’à un kodak qu’il fallut enlever de son étui, pour voir ce qu’il y avait au fond. Cela dura une heure… Je rédigeai une réclamation… Mais où vont les réclamations ?…

Enfin, il nous permit de partir… furieux de n’avoir rien trouvé de suspect, heureux, tout de même, de nous avoir embêtés…

Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village, une pierre, lancée, on ne sait d’où, vint briser une des glaces de l’automobile… J’en fus quitte pour une écorchure légère à la joue.

— Allons ! dis-je… Pas d’erreur !… Nous sommes bien en France.

— Sale pays !… maugréa Brossette.

Mais je pense qu’il parlait seulement de Raon-la-Plaine…



Paris, Cormeilles-en-Vexin, 1905-1907.



FIN