La Belle France/4

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Stock (p. 82-116).


IV


Cette misérable classe d’êtres humains, tellement écrasés sous le poids de leurs fardeaux qu’ils n’ont même pas le temps de souffrir comme des hommes, pas le temps d’avoir une idée, de rassembler leur énergie. Ce sont des esclaves inconscients de leur servitude.
Herzen.


Un Anglais célèbre a dit : « La pauvreté est un crime que je ne peux pardonner. » Les Français aiment à rappeler cette phrase qui prouve, selon eux, le manque de cœur de leurs voisins d’Outre-Manche ; ils ne peuvent point, disent-ils, la citer sans frémir. Elle bouleverse leur âme sensible. Quant à eux, ils déclarent que « pauvreté n’est pas vice » et que « la misère est sacrée. » Voilà de beaux sentiments. Ils font aussi des allusions, fort transparentes, à une hypocrisie abominable qui n’affecte une grande compassion pour les indigents qu’afin de pouvoir leur rendre impunément l’existence plus pénible encore ; qui augmente son exploitation du misérable de toute la somme de pitié qu’elle lui témoigne ; sorte de tartuferie exhibant des dehors variés, tantôt d’une bonasserie béate et pleurnicharde, tantôt d’une solennité hautaine et bénisseuse, tantôt d’un enjouement chevrotant et sinistre ; et dont on peut contempler toute la hideur, assurent-ils, là-bas, dans la grande île rouge, de l’autre côté du détroit. J’ai habité l’Angleterre assez longtemps pour savoir à quoi m’en tenir ; et si je dis que j’ai vu cette hypocrisie-là, on pourra me croire. Eh ! bien, je l’ai vue. Je l’ai vue en France. Jamais en Angleterre.

Ce n’est pas ici le lieu d’établir un parallèle entre les deux nations, ni d’expliquer en quoi les sentiments des Anglais à l’égard des pauvres diffèrent de ceux des Français envers les leurs. J’écris : les leurs. En France, en effet, on a ses pauvres. Tout être cossu qui se respecte, mâle ou femelle, dit : « J’ai mes pauvres. » Ainsi qu’il dirait : « J’ai mes esclaves, mes choses, mes guenilles humaines sur lesquelles je puis étaler le clinquant de ma charité. » La misère est sacrée, pour les Français riches. Il est défendu d’y toucher. On pourrait la détruire.

L’Anglais célèbre, tout de même, avait raison. La pauvreté est un crime ; il ne faut pas craindre de le dire, de le répéter. C’est un crime atroce. Crime pour celui qui l’impose. Crime encore plus grand pour celui qui l’accepte. Le riche, en effet, crée le pauvre. Mais c’est le pauvre qui crée le riche.

La misère n’est pas sacrée. Elle est infecte. La misère, c’est la saleté, la vermine, la gale et les punaises ; les poux ; le choléra ; la peste ; la bassesse et le mensonge ; la famine et le meurtre ; l’envie, la lâcheté, les maladies honteuses, l’inceste, la prostitution, le militarisme, la crédulité, la religion ; d’autres ordures, encore ; toutes les ordures ; par dessus tout, la bêtise. Voilà ce que c’est que la misère.

En France, pays de l’artificiel et du trompe-l’œil, la misère aime à se maquiller ; elle a rarement l’aspect sombre, irréconciliable, tragique, qu’on lui voit ailleurs. Quand elle s’est fardée ; quand elle a poudré ses joues creuses de la farine qui manquera à son pain ; quand elle a allongé ses yeux avec le charbon qui demain servira à l’asphyxie ; lorsque, de ses dents longues, elle a mordu ses lèvres pâles, afin de les rougir ; on l’appelle la pauvreté décente. On la célèbre ; on la chante ; toute une littérature lui est consacrée. Il y a les homélies indispensables, d’un bon poids ; puis, des choses légères : le paradisiaque craquement du lit de sangle ; le grenier où l’on est bien à vingt ans ; le pot de fleurs, jardin suspendu de Jenny l’ouvrière, au cœur content, content de peu. Il y a l’apothéose de la mansarde, le lyrisme du grabat, la poésie de la soupente, la romance du plomb. Les pauvres ont de la chance. On peut ajouter, avec l’ironie de Jowett, qu’ils ont l’immense bonheur d’être affranchis des doutes religieux. Ah ! les veinards ! Et ils la connaissent, leur félicité. Ils la goûtent, ils s’en soûlent — ils en dégueulent, ils en crèvent.

Quand ils sont crevés, et qu’on fouille les cadavres, il y a une chose qu’on trouve souvent dans leurs poches : une carte. Dans la poche de la femelle, une carte de prostituée ; dans la poche du mâle, une carte d’électeur. C’est de ça qu’ils sont morts, tous les deux. Esclavage de la femme. Lâcheté de l’homme.

Le Pauvre anglais est rarement électeur. Le Pauvre français, le plus misérable, est toujours électeur. Il vote pour un politicien qui lui promet de la justice. Le politicien, une fois élu, essuie ses bottes sur la figure de l’électeur. Il tient parole ; il y a de la justice sous ses bottes ; c’est là seulement qu’il y a de la justice : sous les bottes des politiciens. (Je ne veux rien cacher : il y en a aussi sous celles des gendarmes).

Depuis le temps qu’on promet de la justice aux hommes, et même qu’on leur en donne, ils devraient en être rassasiés ; ils en redemandent. Ils croient toujours que la justice qu’on leur a fournie était une justice sophistiquée, avariée, qui n’avait pas le poids ; ils en réclament de la bonne, de la vraie. Pauvres, je vais vous dire le mot de l’énigme : de la vraie justice, de la bonne, il n’y en a pas. Il faut vous contenter de celle qu’on vous présente, ou vous en passer tout à fait. Voilà l’impure vérité.

La justice dont on vous gratifie est relative ; elle est relative à vos exigences. Elle est dérisoire, parce que vos exigences le sont aussi. Les gens qui vous distribuent cette justice, magistrats ou autres, sont des pauvres aveuglés par le désir de la richesse, ou ce sont des riches ; la justice telle qu’ils la conçoivent, par conséquent, est une justice à formules numérotées, basée sur la haine ; et ils vous méprisent, car vous les ennuyez, les faisant vivre. Il ne faut pas oublier ça. Quant à la justice absolue, que vous souhaitez, vous l’aurez lorsque vos exigences seront absolues. Et même, alors, vous ne l’aurez point ; parce que, comme dit Aristote, la justice suprême est l’amour ; et lorsque vous aurez le courage d’avoir des exigences complètes, vous aurez l’intelligence d’aspirer à quelque chose de plus haut que la justice. En attendant, laissez donc la justice tranquille.

Il y a longtemps que le mirage de la justice, prometteur de jours plus heureux, fut considéré comme un excellent moyen de retenir les pauvres dans la servitude. « S’ils se plaignent, disait le Bossuet de Brunetière et des dragonnades, c’est avec quelque couleur de justice. » Oui, Aigle de Meaux. Je le sais. Je sais aussi que s’ils renonçaient à se plaindre et à croire à la justice, ce ne serait pas sans quelque couleur de raison.

Mais, voilà : la plainte, la croyance irraisonnée en des fictions lamentables n’exigent point d’efforts. L’état de choses actuel, malgré quelques changements superficiels, est si vieux qu’il semble normal. Le progrès de la misère est en raison de celui de la richesse. Les douleurs balancent les joies. Tant de douleurs, tant de joies. Toujours les mêmes joies ; toujours les mêmes douleurs. Les riches et les pauvres se limitent, s’incarcèrent, pour ainsi dire. C’est un équilibre immonde. Le rompre, ce serait, pense-t-on, faire un saut dans l’inconnu. Or, les pauvres — et c’est là une chose terrible — redoutent l’inconnu beaucoup plus que ne le craignent les riches. Ils sont inconscients de leur esclavage, mais ont encore moins conscience de leur force. Ils n’ont pas le temps d’en avoir conscience, de croire à la possibilité de leur libération. Et, restant pénétrés de leur infériorité de fait, convaincus de l’éternité de leurs peines, ils perpétuent une situation horrible à laquelle l’action, seule, pourrait mettre un terme ; ils obligent les riches à continuer leur épouvantable oppression. Voilà pourquoi l’Anglais, en déclarant la Pauvreté un crime impardonnable, était autrement vrai, sincère et humain que Bossuet le malfaiteur dans son sermon sur « l’éminente dignité des Pauvres. »



Les hommes sont si bêtes qu’une violence répétée finit par leur paraître un droit.
Helvétius.


Si vous donnez à un pauvre (particulièrement un pauvre français) un coup de pied au derrière, il fait mine de se rebiffer ; si vous lui en donnez un second, il sourit ; si vous lui en donnez un troisième, il en demande une demi-douzaine. Refusez-les lui, ou il vous en réclamera d’autres. Les lois qui enserrent les pauvres et les claquemurent dans leur misère sont nombreuses ; mais les abus qui se sont greffés sur ces lois, et qu’ils acceptent, sont plus nombreux encore. Il n’y a pas d’humiliations auxquelles ne les soumette la charité ; et ils la vénèrent. Il n’y a pas d’excès auxquels l’État ne se soit livré contre eux ; et ils attendent tout de sa justice.

La Justice est la charité officielle ; et la Charité est la justice officieuse. Ce sont deux emplâtres sur la cangue qui immobilise le désespoir des misérables. Il arrive quelquefois que la meule qui écrase les déshérités les uns après les autres fait trop de bruit, et qu’on entend trop distinctement craquer les os qu’elle broie. Alors, la Justice engage les princes des Philistins à modérer l’énergie de l’aveugle Samson du prolétariat qu’ils ont à leur service et qui tourne, dans son inconscience douloureuse, l’effroyable instrument de torture ; les pinces des Philistins font la sourde oreille ; et la Justice, qui sait qui la fait vivre, n’insiste point. Elle appelle la Charité et lui demande dégraisser le pivot de la machine ; la Charité s’empresse ; même, les princes des Philistins lui apportent de l’huile, qu’ils viennent de voler aux veuves de leurs victimes ; et la meule continue à tourner, un peu plus vite, mais silencieuse.

Ce que la Justice et la Charité estiment surtout chez les malheureux, c’est leur résignation. La résignation est une vertu chrétienne. Lorsqu’on est pauvre, il y a une place toute marquée pour les vertus, et particulièrement les vertus chrétiennes : l’égout.

« Les pauvres sont les nègres de l’Europe », ricanait Chamfort. Aujourd’hui, dire une chose pareille serait calomnier les nègres. Leurs progrès, depuis qu’ils jouissent de la liberté qu’ils ont conquise, en somme, beaucoup plus qu’on ne la leur a donnée, ont été énormes ; on a prouvé qu’aux États-Unis ils ont franchi, à tous les points de vue, la plus grande partie de la distance qui les séparait des blancs. Durant ce temps, la marche de leurs frères à peau blanche fut bien lente, en proportion ; elle ressembla fort à un piétinement. Il est certain que l’état politique et social d’Haïti, cette France noire, n’est inférieur en aucun point à celui de la France blanche — la belle France.

Presque tous les nègres haïssaient leur esclavage. Presque tous les pauvres aiment leur pauvreté. Je n’exagère pas ; ils l’aiment. Ils y sont attachés par des multitudes de liens, d’habitudes dont il leur coûterait de se séparer. Ces habitudes ont été enfantées par la misère, et mourraient avec elle. Beaucoup d’indigents, et surtout d’indigentes, en pleureraient la disparition et, en fait, regretteraient longtemps leur indigence. L’homme, en général, n’est pas enclin au progrès. « La misère, dit Rousseau, ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui s’en fait sentir. » Or, l’homme (et le pauvre, en particulier, ) ne connaît point son pouvoir ; mais il y a quelque chose qu’il connaît moins encore : ce sont ses besoins. Il cherche à en avoir le moins possible. Les déshérités, à ce point de vue, ont dépassé toutes les bornes ; ils sont parvenus à supprimer leurs besoins les plus élémentaires ; le peu dont ils se contentent est stupéfiant. À une époque comme la nôtre, pleine de possibilités énormes qui devraient exciter toutes les aspirations, ils se satisfont d’un genre d’existence inférieur à celui des plèbes d’il y a deux mille ans. En vérité, ils ne font souvent aucun effort pour subsister. Voilà pourquoi je crois que les animaux ont une grande supériorité sur l’homme : tous les animaux cherchent à vivre.

Les animaux, n’ont point d’âme ; et l’homme en a une, dont il est fier. Elle est rien blèche ! Pour ce qu’elle lui vaut, il ne ferait pas mal de la vomir dans le premier bénitier venu. Les pauvres, voyez-vous, doivent avoir deux âmes. C’est pour ça qu’on les aime bien.

On leur fait l’aumône — l’aumône de toutes sortes de choses. — On leur rend la justice, on les assiste, on les soulage et même — merveille des merveilles — on les console. Le souci des misérables s’étend de plus en plus ; et c’est, assure-t-on, l’un des beaux côtés de notre époque. Peut-être bien ; il y a des degrés dans l’abominable. La charité devient une maladie d’essence religieuse, ridicule et terrifiante ; la pitié se christianise jusqu’au dernier point de l’abjection ; il y a, aujourd’hui, la folie du haillon et de l’abcès comme il y a la folie de la croix. Il s’agit toujours de se donner des sensations ; mais la purulence doit devenir de plus en plus fétide, tangible.

Blanqui disait aux opprimés que s’ils ne se décidaient pas à agir, il y aurait pour eux de l’eau bénite d’abord, de la mitraille ensuite, de la misère toujours. On a ajouté à l’eau bénite un peu de manne que les pauvres attendent, les yeux au ciel, sur le grabat où les a jetés leur fatigue.

Le crime le plus horrible des riches envers les pauvres est de s’être arrogé le droit de leur distribuer la justice et l’assistance, de leur faire la charité. Ce sont les misérables qui paient eux-mêmes, avec des intérêts usuraires, les frais de la justice dérisoire, de l’assistance immonde et de la charité dégradante qu’ils sont assez vils pour quémander et recevoir. Voilà le comble de la lâcheté, de la dérision et de l’hypocrisie.

Il y a longtemps que Lazare n’est plus à la porte du Riche ; il est à la porte du Pauvre. Quant aux chiens qui lèchent les ulcères de Lazare, ce n’est pas parce qu’ils aiment Lazare. C’est parce qu’ils aiment les ulcères.



Qu’en dites-vous, blés mûrs, et qui donc vous moissonne ?
Eug. Pottier.


Vous n’ignorez point quel nombre immense de malheureux meurt chaque année, en France, de faim, de privations, de folie, des mille et une blessures que produit la misère. Je ne parle que de la France parce que c’est un pays très riche, d’une richesse réelle et multiforme, dans lequel, plus que dans aucun autre, la pénurie absolue devrait être une chose inconnue. On ne devrait pas avoir faim, en France. Et c’est justement le pays où, relativement, la détresse physique est la plus grande. Je préfère ne pas parler ici de la détresse morale.

Dans certaines contrées peu favorisées sous le rapport du climat ou de la fertilité du sol, une certaine somme de pauvreté peut être considérée comme à peu près naturelle. Dans un pays à la terre féconde, généreuse, au ciel pur, comme la France, la misère est anti-naturelle. On remarquera que je n’établis aucune différence entre la pauvreté et la misère. Les deux termes sont synonymes, exactement. La distinction qu’on a voulu créer entre eux, bien qu’elle soit commode pour les souteneurs du présent état de choses, n’existe pas. Dès qu’on manque du nécessaire, on est pauvre ; et dès qu’on est pauvre, on est misérable. Je ne crois pas que vivoter soit vivre ; c’est agoniser. Je ne reconnais pas de degrés dans le dénuement. Je pense que tout être qui raisonne autrement que moi à ce sujet est un infâme menteur qui mérite la mort.

Donc, la misère en France est anti-naturelle ; elle a toujours été créée de main d’homme, exprès. La France est le pays des Pactes de Famine. Le plus abominable qu’on ait jamais connu est en existence aujourd’hui. Le peuple français assiste, la faim au ventre et le sourire aux lèvres, au triomphe du système protectionniste, système fort simple qui consiste à faire périr d’inanition les habitants des campagnes, de façon à ce que les travailleurs des villes puissent crever de faim ; le tout, dans l’intérêt d’un petit nombre de fort honnêtes gens dont l’honorable M. Méline est, de fait, le chef suprême. Le peuple français trouve cela très bien, et ne témoigne en aucune façon son dégoût d’un régime économique qui le décime ; qui le plonge dans une détresse physique et morale dont on peut difficilement se faire une idée ; qui lui a valu les progrès, en sens inverse, de la dépopulation et de l’alcoolisme ; qui a porté à son commerce, à son industrie et à son prestige, des coups irréparables. Le peuple français, qui se vante d’être un peuple de braves, a commis cette immense lâcheté de ne point s’opposer à l’établissement d’un système qui, étant donné certain article du traité de Francfort, permettait à l’industrie allemande de supplanter la sienne dans toutes les parties du monde. Le peuple français est un peuple de lâches. S’il avait la millième partie du courage dont il se targue, il y a longtemps qu’il aurait supprimé, extra-légalement, les tarifs prohibitifs. Il lui eût suffi de se saisir, dans un entrepôt quelconque, d’une cinquantaine de mètres de corde qui n’auraient pas payé les droits d’importation, et d’en confectionner de confortables cravates pour le nommé Méline et ses principaux acolytes. La suspension de ces messieurs aux premiers réverbères eût amené, certainement, la suppression immédiate des droits imposés sur les cordes, et objets similaires, et objets différents ; en somme, l’abolition des tarifs prohibitifs. Mais le peuple français aime ses affameurs. Il est content d’être affamé. Il honore Méline. Il ne veut point pendre Méline (qui sera pendu, tout de même).

L’alliance étroite du Méline et de sa bande de meurtriers avec la racaille du Nationalisme ne fait aucun doute. Le Protectionnisme est une des meilleures armes des Nationalistes ; directement et indirectement, il abrutit le pays, le verrouille dans sa misère, l’éloigne de jour en jour davantage des peuples étrangers, et excite contre ces peuples des haines imbéciles qui ne peuvent produire que des affronts sanglants ou des guerres plus sanglantes encore. La France tout entière est donc sacrifiée, sans qu’elle fasse entendre le plus léger murmure, aux intérêts d’une clique de sales coquins. La désastreuse influence exercée sur les Français, au point de vue moral ou intellectuel, par le régime économique qui pèse sur eux, surtout depuis 1892, ne saurait être niée. Il suffirait certainement d’abolir une partie des droits prohibitifs pour que le caractère de la nation française, qui semble s’abaisser tous les jours, prît une direction contraire. La suppression des taxes, surtout lorsqu’elles frappent des objets de première nécessité, produit des effets aussi excellents que ceux qu’engendre leur imposition sont détestables. On l’a vu jadis en Angleterre, lorsqu’on supprima l’impôt sur le sel. On l’a vu en France… Non, on ne l’a point vu en France. Quand on abolit un impôt, en France, c’est afin d’en établir deux.

Les étrangers qui viendront à Paris, pour l’Exposition, ou qui visiteront les grandes villes françaises, y verront très peu la misère. Elle y existe, pourtant, mais se cache, ainsi que honteuse d’elle-même ; pas provocante, sournoise ; fardée, truquée, comme toute autre chose en France ; hideuse, se mentant à elle-même. Il y a en français une expression terrible, d’une couardise visqueuse et d’une horreur sans bornes, qui n’existe, je crois, dans aucune autre langue : « Tromper sa faim. » Je pense qu’un peuple doit avoir abdiqué toute dignité pour user d’une locution pareille. Je disais tout à l’heure que la France est un pays où l’on ne devrait pas avoir faim. Je ne crois guère exagérer en disant maintenant que presque tout le monde a faim en France. J’ai vu la misère dans bien des pays. Elle ne m’a jamais, nulle part, semblé plus atroce qu’en France. Plus vile, surtout, plus hypocrite, et plus générale malgré tous les efforts de la vanité. La façon dont arrivent à vivre les trois quarts des habitants des villes françaises est, pour eux-mêmes, un mystère. « À l’impossible, nul n’est tenu, » disent-ils. Mais il ne les lâche pas, l’impossible ! Et ils parviennent à subsister. À quel prix et comment, je crois que je n’oserai jamais le dire. J’ai voulu écrire un livre sur la misère française, un livre dans lequel j’aurais fait voir quelle somme d’énergie immonde il faut, pour vivre, aux êtres qui se sont résolus à se conduire en lâches. J’ai commencé ce livre il y a longtemps ; je l’ai abandonné ; je l’ai repris dix fois, cent fois ; et je ne le ferai sans doute jamais, tellement l’horreur me glace en l’écrivant, tellement je suis envahi par le dégoût ! Dernièrement, encore, j’ai essayé. Il me semblait entendre un grand cri venir de France, terrible comme un hurlement de supplicié, déchirant comme un sanglot d’enfant. Mais, vite, j’ai reconnu que ce n’était point un cri ; c’était un ricanement — un ricanement qui se terminait en prière. — J’ai jeté la plume… Je n’aime pas les pauvres. Leur existence, qu’ils acceptent, qu’ils chérissent, me déplaît ; leur résignation me dégoûte. À tel point que c’est, je crois, l’antipathie, la répugnance qu’ils m’inspirent, qui m’a fait révolutionnaire. Je voudrais voir l’abolition de la souffrance humaine afin de n’être plus obligé de contempler le repoussant spectacle qu’elle présente. Je ferais beaucoup pour cela. Je ne sais pas si j’irais jusqu’à sacrifier ma peau ; mais je sacrifierais sans hésitation celle d’un grand nombre de mes contemporains. Qu’on ne se récrie pas. La férocité est beaucoup plus rare que le dévouement.

Locke, après avoir visité la France, écrivait : « Les galériens ont bien meilleure mine que les paysans. » Aujourd’hui, il n’y a plus de galériens en France. Alphonse Humbert est revenu du bagne d’outre-mer pour s’établir garde-chiourme, et le sénateur Mercier, jusqu’à présent, est simplement forçat in partibus fidelium. Si les galériens manquent en France, il est juste de dire qu’on n’y trouve pas, non plus, de paysans. Ou, du moins, on en trouve si peu que ce n’est guère la peine d’en parler. Parcourez les campagnes ; elles sont presque désertes. On n’y rencontre guère, en dehors des propriétaires terriens, souvent misérables, que de tout jeunes gens ou des hommes qui frisent la cinquantaine quand ils ne l’ont pas dépassée ; les femmes de vingt à quarante ans, lorsque la possession de quelque bien ne les retient point à la maison, sont rares aussi. Conséquence, d’abord, du système militaire obligatoire ; les gars, en quittant le régiment, aiment mieux rester dans les villes que de retourner au pays ; les jeunes filles les y suivent ; l’existence, somme toute, n’est pas plus détestable à la cité qu’aux champs, et le hasard a plus d’occasions de vous y servir. Conséquence, surtout, du morcellement de la propriété individuelle, de l’usure, de la non-liberté de tester, de procédés de cultivation absurdement démodés qu’aide à maintenir le système protectionniste (ainsi, bien entendu, que le taux exagéré des fermages). Des trimardeurs, vaguement menaçants, détestés, parcourent les routes ; des étrangers, Belges, Luxembourgeois, Italiens, Allemands, sont appelés tous les ans pour la moisson. La vente des produits du sol, en dépit des tarifs protecteurs, s’opère mal, dans des conditions pitoyables. Si la récolte est mauvaise, on retire à peine de quoi vivre ; si elle est très bonne, ainsi que cela arriva récemment, il y a mévente et l’on gagne encore moins ; on travaille pour les accapareurs. Dans tous les cas, ce sont les agioteurs qui empochent les bénéfices. Voilà la triste situation d’un pays qui est surtout agricole et dont les deux tiers de la population doivent tirer, plus pu moins directement, leur subsistance de l’agriculture.

Gueux des villes et gueux des champs, serfs de la glèbe et esclaves de l’atelier, sont comme autrefois taillables et corvéables à merci. Tout l’antique système de servitude continue à peser sur eux. Quatre-vingt-neuf a peint en rouge leurs chaînes, d’un rouge qui s’appelle du minium et qui empêche le fer de se rouiller. Tout ce qu’on leur rabâche au sujet de la liberté qu’ils possèdent n’est que mensonge et qu’hypocrisie. Ils ont juste la liberté de mourir de faim. L’égalité devant l’impôt n’est qu’une farce ; les tarifs douaniers reconnaissent des zones ; la corvée n’est pas seulement représentée par les prestations, comme on le dit, mais par l’obligation du service militaire, qui en exagère l’horreur ; le droit de jambage, tous les privilèges les plus odieux de l’ancien régime, subsistent, aggravés. La seule chose qui distingue les déshérités d’aujourd’hui de ceux du temps passé, c’est qu’ils ne connaissent pas toujours leurs maîtres. D’ailleurs, qu’ils les connaissent ou non, peu importe : ils les aiment ; ils sont prêts à les défendre jusqu’à la mort. Car en défendant ce qu’ils appellent la patrie, ils ne défendraient que leurs maîtres. Défendez-les donc, et servez-les. Soyez-leur fidèles comme des chiens — et vous serez traités comme des chiens.

Quelque malheureuse que soit la situation des masses prolétariennes en France, ce serait une erreur de croire qu’elles sont anxieuses d’en sortir ; une minorité seulement a soif d’une existence nouvelle. La majorité s’est acagnardée dans sa misère ; je suis sûr que, si on la consultait, elle demanderait comme remède à ses maux l’extension générale du système protectionniste. On reproche à l’Anglais d’être conservateur, à outrance ; il serait plus juste de dire qu’il est très défiant ; mais le Français n’est pas seulement conservateur : il est réactionnaire. Il l’est avec fureur, avec rage. Et c’est de l’excès même de ces sentiments réactionnaires de la foule que sort cette passion de la liberté qui ne fut jamais que l’apanage de quelques-uns, et dont la France sut accaparer le glorieux souvenir afin de s’en faire une auréole dont elle n’est digne à aucun titre.



La joie de l’esprit indique sa force.
Emerson.


Malgré l’effroyable misère qui l’accable, le peuple a su conserver dans son esprit une gaîté qui contraste avec la solennité lugubre et creuse de la bourgeoisie. C’est peut-être en ce fait que se trouve la meilleure raison d’espoir pour l’avenir. La bourgeoisie française, la plus féroce, la plus hypocrite, la plus ignorante du monde entier, est aussi la plus triste. Elle est triste d’une tristesse lourde, épaisse, grossière, comme produite par des digestions mauvaises, encombrées de cauchemars ; tristesse de maraudeurs repus et couards, qui sentent les remords de la ripaille volée leur monter dans la gorge avec les éructations ; tristesse de pénitents roublards et timorés, incrédules et superstitieux, auxquels la fatigue de l’orgie donne l’envie du jeûne, et la pensée du jeûne le goût sadique de l’orgie ; tristesse sentencieuse, tremblotante, gluante, qui poisse jusqu’à la misérable contrefaçon de gaîté qui sert à l’entretenir, bien plus qu’à la combattre. Gaîté fausse, nauséabonde, écœurante ; dont le ricanement grince ainsi que la serrure d’une cassette longtemps enfouie dans une fosse ; dont les hoquets ressemblent aux refoulements des pompes nocturnes. Ah ! cette gaîté ! La lamentable et puante chose !… Cette gaîté-là, complément indispensable de l’incurable consternation qui pèse sur la bourgeoisie française, lui fut fournie, depuis fort longtemps, par les charcutiers de la farce et les marmitons de l’anecdote, coquins sans style et sans esprit qui sont classés comme grands hommes. Leur réputation dure, soigneusement entretenue, replâtrée, repiquée, de temps en temps reprise en sous-œuvre. Celle de Molière, par exemple, est encore dans tout son éclat. Ce tapissier dévoyé, qui sut dresser à la véritable joie humaine le plus lugubre catafalque qu’on puisse rêver, est cité couramment comme un comique de premier ordre ; on l’égale aux plus grands ; à Shakespeare, tout naturellement ; et le sonnet d’Oronte, la seule chose à peu près bien qu’il ait jamais faite, est donné comme un modèle du ridicule. Remarquez que Beaumarchais, qui fut le seul grand comique français, est laissé de côté ; haï, en vérité ; généralement inconnu. Il est trop profond, trop spirituel ; et ce n’est pas cela qu’il faut. La tristesse de la bourgeoisie française a besoin, pour se détendre, des pollutions grasses de l’adultère physique et du jet tiède de la seringue. Pas de vrai comique, en France, sans cocufications et sans lavements. Nulle nation ne trouva jamais autant de motifs de réjouissance dans ses infortunes conjugales et les ridicules aventures qui en dérivent, et dans ses douleurs d’entrailles.

La bourgeoisie, en effet, impose ses goûts et ses préférences au pays tout entier, qui les accepte ; les farces abjectes qui plaisent au tiers-état doivent réjouir l’aristocratie et mettre le peuple en belle humeur. Le peuple a toujours été incapable de trouver des divertissements qui lui fussent propres ; et l’aristocratie n’existe que pour mémoire (pour mémoire de ses trahisons passées et de son impuissance grotesque). Le caractère distinctif des productions que préfère la bourgeoisie est une grossièreté, une lourdeur de forme et une nullité de conception qui donnent la nausée à l’homme intelligent et l’enveloppent d’un indicible ennui. Ce caractère se retrouve dans les œuvres soi-disant sérieuses qu’apprécient les gens bien-pensants, dans les compilations soi-disant scientifiques qu’ils approuvent, dans la littérature qu’ils patronisent — littérature naturaliste, engendrée par leur appétit d’ordures, littérature psychologique, produite par leur soif d’espionnage. — Les valets d’art qui se mettent à leur service sont en grand nombre. Leur plume ou leur pinceau ne chôment point ; ils sont dirigés en leurs travaux et retenus dans la bonne voie par des pédants pompeux ou sans-façon, gardiens vigilants des grandes traditions du vieil esprit français. Francisque Sarcey fut, durant de longues années, le plus notoire de ces manieurs de férules. C’était, à vrai dire, un oracle. Quand il fut mort, et même avant que les fossoyeurs eussent eu le temps de faire disparaître sa charogne, ce fut à qui exhalerait le plus haut le mépris et le dégoût qu’avait inspirés, même à ses coreligionnaires, la sottise et la malhonnêteté de ce défenseur du bon sens selon Prudhomme. Mais, tant qu’il vécut, il put à son aise exalter l’imbécillité, glorifier l’ignorance, vilipender toute œuvre haute et généreuse ; il ne se trouva personne pour prendre au collet ce misérable et pour le souffleter des épithètes vengeresses qu’on vint plaquer sur son cercueil. Voilà une preuve de la pusillanimité honteuse qui souille le caractère français. Cette lâcheté morale produit, naturellement, les résultats qu’on en peut attendre. L’infamie de la bêtise arrive à prendre la place qu’occupait, en vertu de droits acquis, la bêtise de l’infamie. Pendant quinze ans, pendant vingt ans, le public se délecte à la lecture des contes excrémentiels du répugnant Armand Silvestre ; cet épouvantable drôle, du fond d’un ministère où l’imbécillité des contribuables entretient son abjection, dirige vers les bouches béantes de la foule un jet continu d’immondices. D’autres l’imitent ; les encriers sont remplacés par des tinettes. Dans la presse littéraire, qui fut fondée pour répondre aux désirs avoués d’une population de coprophages, la chaise percée fait au bidet une concurrence acharnée. Le livre, le théâtre, illustrent les annales du cabinet de toilette, des cabinets. On se rue à des spectacles comme le Coucher de la mariée ; on s’écrase aux réceptions du Pétomane. On s’amuse, en France.

Ah ! il faut avoir une terrible désolation dans l’âme pour s’amuser de cette façon-là ! Et la bourgeoisie, par le navrant étalage de sa gaîté puante et lugubre, démontre quelles frayeurs angoissantes lui pétrissent le cœur, quel désespoir l’étreint ; elle veut rendre cette gaîté obligatoire ; l’imposé aux troupeaux d’esclaves en chapeaux-hauts de forme dont l’ambition consiste à singer leurs maîtres ; l’organise non seulement à Paris, mais même dans les provinces ; l’expose à l’étranger, autant que possible. Car il faut qu’on continue à parler de la gaîté française, à dire que la France est le pays du rire et de l’esprit.

Du reste, on peut le dire ; c’est vrai, au moins en partie. Il y a du rire et de l’esprit en France. Seulement, on n’en trouve ni dans la bourgeoisie ni chez les bouffons à ses gages. C’est dans le peuple qu’on en rencontre, et tant qu’on veut ; et même de la gaîté ; et même plus que de la gaîté : de la joie. Je ne parle pas simplement du profond sens comique du peuple, de sa perception vive, de sa finesse qui transparaît même sous ses fanfaronnades, de sa clairvoyante ironie saupoudrée de blague, de la force amère et tranchante de sa moquerie. Je parle de cet enthousiasme naïf et puissant ; de cette exaltation un peu expansive, toute en admiration, qui sait encore en rester de là ; de cette exubérance de l’âme qui pousse l’être à partager ses plaisirs, l’y oblige ; de cet intime frémissement causé par l’absorption de la vie, et qui crée des ondes fraternelles. C’est cela, la joie qui prouve la force de l’esprit ; qui indique la misérable faiblesse de celui des classes possédantes, incapable de joie, capable seulement de gaîté morne et infecte. La Joie est une poussée de forces vives, franches et jeunes, que peut arrêter bientôt le mur d’airain de la Bastille sociale, mais dont la source ne tarit point, car elle se trouve dans la conscience de la Vie. La Gaîté, au contraire, trouve sa source dans le sentiment de l’agonie morale, dans la conscience de l’Ennui. La Joie est une avec l’être. La Gaîté est extérieure à l’être. La Joie est un résultat. La Gaîté n’est, souvent, qu’une marchandise. La gaîté française, telle que la Bourgeoisie tricolore la présente au monde, est une marchandise frelatée, sophistiquée, avariée, empoisonnée, pourrie. Le monde devrait, par simple propreté intellectuelle, la rejeter avec dégoût. Le peuple français, s’il avait tant soit peu le respect de lui-même, mettrait immédiatement un terme à l’expression publique et quotidienne de cette soi-disant gaîté. Il refuserait de se laisser imposer les admirations bourgeoises, les calembours bourgeois, les vaudevilles bourgeois, toutes les immondices bourgeoises. Il prendrait possession de la direction de l’intelligence française, dont la Bourgeoisie, qui l’a usurpée, est indigne à tous les points de vue ; il ne permettrait pas a cette crapuleuse minorité de déshonorer, comme elle le fait de parti-pris, la réputation de l’esprit français et de continuera recouvrir l’or des gloires réelles avec le fumier des réputations postiches. Il démontrerait, par des actes, ce que prouve déjà sa joie intellectuelle, que c’est en son esprit qu’est la force. Mais il faudrait, pour cela, qu’il pût avoir pleine conscience de sa force, de sa joie et de son esprit ; les armes nécessaires à son salut sont dans ses mains, mais il n’en sait rien ; on l’empêche de le savoir. Ce seront peut-être la saleté morale et la tristesse de ses tyrans qui lui ouvriront les yeux sur leur faiblesse, sur leur définitive pourriture.



Le goût n’est pas seulement une indication de moralité ; c’est la seule moralité.
Ruskin.


En effet, quelle que soit la cécité morale du peuple et quelque attaché qu’il soit à son aveuglement, il viendra bien un moment où il sera obligé de s’apercevoir que ce qu’on lui donne comme gaîté n’est que désolation ; que ce qu’on lui donne comme esprit n’est que misérable sottise ; que ce qu’on lui donne comme force n’est que pitoyable faiblesse. Il s’apercevra alors que les calembours du vaudeville, les flons-flons du café-concert, l’assourdissante chaudronnerie des musiques militaires, le rire gras de la presse à scandales et les hoquets hystériques de la littérature patentée sont les éléments nécessaires de l’épouvantable cacophonie qui doit étouffer ses gémissements, ses plaintes et ses cris de révolte. Il s’apercevra de tout ce qu’il y a de dégradant et d’abject dans son acceptation d’une oppression intellectuelle aussi grossière, dont les motifs sont aussi clairs à deviner et les résultats aussi faciles à constater. Il se rendra compte que c’est en lui, en lui seul, que résident la joie, l’esprit et la force. Et l’exaltation que produira cette découverte lui donnera l’énergie nécessaire au nettoyage définitif de l’intelligence française, depuis si longtemps déshonorée, salie et corrompue par les dégoûtants coquins de la bourgeoisie.

Non seulement ces sacripants sont lugubres, plats, et d’une répugnante saleté morale, mais ils sont dépourvus de la plus simple notion de goût. Ils sont même arrivés, sous des prétextes idiots et mensongers de nécessités commerciales, à éliminer des productions françaises le goût dont les avait marquées si longtemps l’intelligence du peuple. Le goût français n’existe plus, parce que la hideuse bourgeoisie française, étant incapable de l’avoir et même de le comprendre, l’a proscrit. Sottise, ignorance, jalousie. Surtout, malhonnêteté. « Il faut avoir de l’âme pour avoir du goût, » disait Vauvenargues ; et avoir de l’âme, c’est être moral, honnête ; c’est sentir la vie vibrer autour de soi, en soi ; c’est se sentir vivre dans de la vie. Les classes dirigeantes françaises se sentent crever dans l’imbécile corruption qu’ont engendrée leur avidité, leur égoïsme idiot, leurs impostures ; elles se sentent crever sur une terre qui n’est point la leur, dans un pays qui leur est étranger, avec les sentiments, les aspirations duquel elles n’ont rien de commun. On découvre aisément dans la bourgeoisie allemande ou anglaise, par exemple, beaucoup des traits distinctifs du génie allemand ou anglais ; il est impossible de retrouver dans la bourgeoisie française aucune des caractéristiques du tempérament français. On ne peut guère dire exactement ce que c’est qu’un bourgeois français ; c’est un être misérable, lâche, ignorant et cruel, une sorte de composé de toutes les infamies qui marquent le bourgeois de tous les autres pays, mais qui se retrouvent en lui à l’exclusion de toute autre chose ; fait qui pourrait s’expliquer par l’immense déviation qu’a subie, depuis cent ans, la marche historique de l’esprit français. Un bourgeois français ne présente, ni dans sa façon de penser, ni dans sa façon d’agir, aucun des signes distinctifs du tempérament français ; tempérament qui s’esquissait si fortement avant la Révolution, et qui fut bien près de créer une race française : tempérament qui n’est pas tout à fait mort, qui renaîtra sans doute, mais dont les classes dirigeantes, qui basent leur pouvoir sur l’argent, ont horreur et qu’elles ont tout fait pour écraser. Un bourgeois français est tout ce qu’on veut, excepté un Français. Voici, je crois, la meilleure définition qu’on en puisse donner : c’est une sale bête. Dans mon opinion, crier : Mort aux bourgeois ! c’est crier : Vive la France !

L’âme française est dans le peuple. Il faut qu’elle se délivre des liens qui l’entravent, qu’elle sache conquérir l’espace et la liberté qui sont nécessaires à son expansion. Et de la vie pleine qu’elle aura su se faire sortira l’expression vraie du goût, de l’esprit et de la moralité françaises, violemment dégagée des simulacres qui la défigurent et qui grimacent comme de hideux fétiches dont les contorsions immobiles ont remplacé le geste large de la divinité.



Quand on fut près de fusiller Babi le babouviste, et qu’on lui demanda s’il voulait avoir les yeux bandés, il répondit : « Non. La vie est assez laide pour qu’on la regarde bien en face une dernière fois. »


La seule chose que la bourgeoisie était capable de créer, qu’elle ait pu faire sortir de sa misérable conception de l’existence, c’est la laideur. Rien ne pèse d’un plus grand poids sur les libres élans de l’âme, ne les comprime mieux, que la laideur. C’est comme une lourde dalle enfermant à jamais l’Individu dans l’in-pace où l’ont conduit sa lâcheté, sa ridicule confiance, et l’y murant dans la nuit.

Gouvernants et gouvernés végètent lamentablement dans la laideur. Ils ne vivent point, naturellement. La laideur de l’existence de la bourgeoisie est doublée d’une saleté morale — hypocrisie, rapacité, mensonges, conventions de toutes sortes — qui l’exagère encore, mais qui la met en concordance exacte avec l’esprit bourgeois. Étant donnée l’âme bourgeoise, on ne conçoit pas pour elle une autre existence que celle qu’elle s’est créée. À cette âme-là, il faut cette vie-là. Le mouvement des vers, l’agitation des asticots, sont produits par l’immobilité des charognes.

La laideur de l’existence du peuple est doublée d’une saleté morale fort grande, bien qu’elle soit loin d’atteindre au niveau de celle de la bourgeoisie ; mais elle est doublée, surtout, d’une saleté physique énorme qui empêche les Pauvres de se rendre compte de la hideur qui les étreint de toutes parts. C’est cette saleté physique qu’il faudrait combattre avant tout pour permettre au peuple de reprendre conscience de sa réelle valeur ; et le seul moyen efficace de la combattre, c’est d’en faire honte au peuple ; de lui démontrer que la crasse et la poussière cimentent, pour ainsi dire, les pierres de sa prison, empêchent les rayons du jour, qui pourraient filtrer par leurs interstices, de parvenir jusqu’à lui. Tant que les Pauvres, au lieu de réduire et de supprimer leurs besoins, ne chercheront pas à les sentir et à les augmenter, ils seront condamnés à la laideur et à la saleté. Il faudrait, tout de même, qu’ils prissent le parti de se demander si l’existence qui leur est faite, au début du XXe siècle, ne conviendrait pas mieux à des animaux qu’à des hommes.

Ceci est dérisoire : on enseigne au peuple qu’il y a des choses respectables, mais on ne lui apprend jamais qu’il y a des choses belles. Or, les seules choses respectables sont les choses belles. Toutes les choses qu’on présente au peuple comme respectables, et qui ne sont pas belles, sont méprisables ; dégoûtantes ; des ordures. L’autorité, l’obéissance, l’abnégation, ne sont pas belles ; par conséquent, pas respectables. Il y a de hautes conceptions philosophiques, artistiques, qui sont respectables, étant belles ; on n’en parle point au peuple. On ne lui dit pas que la Vie est respectable, et que la Beauté l’est aussi. Si on le lui disait, si on le lui apprenait, il se rendrait compte de l’ignominie purulente de la moralité actuelle, et cracherait dessus.

Les pauvres sentent vaguement l’abomination de la laideur qu’on leur impose, et en souffrent. Ils en souffrent comme on souffre dans un cauchemar ; façon de souffrir bien française. C’est en France surtout que l’opium de la misère, le vin d’amertume de la pauvreté, opèrent comme de puissants narcotiques. La logique disparaît pour faire place aux songes. La perception nette devient une vision brumeuse. Les rêves des Français ne sont point créés peu à peu par les faits, les symbolisant en quelque sorte ; ils sont complets en naissant, cadres commodes pour les sensations et les sentiments à venir, qui se cristalliseront en des formules consacrées, d’allure énigmatique et prétentieuse. Car les Français, manquant généralement d’esprit critique, portent leur effort vers l’immuable et l’universel. Leur idéal doit être très haut, à ce qu’ils croient, dégagé de relations contingentes, et d’une permanence indubitable. Ils tirent plutôt des horoscopes que des conclusions. Ils vont jusqu’à tourner des faits réels en utopie, par manque de raison historique et pratique.

C’est ainsi que les Pauvres français, tout en souffrant vaguement de la laideur qui les enserre, ne peuvent considérer la Beauté que comme une chose indépendante de la vie, à part des réalités quotidiennes, extra-terrestre. La pauvreté de leur âme la réclame ; crie vers elle, dans sa détresse. Mais c’est comme une invocation à une puissance invisible dont on n’attend que le silence, qui restera sourde aux appels. S’ils étaient doués du moindre sens historique, les Français comprendraient que leur existence, dès maintenant, ne peut avoir d’autre base que la compréhension et le culte du beau. S’il avaient le moindre sens pratique, ils verraient qu’ils doivent échapper, sous peine de mort, à la griffe des gredins sans esprit, sans âme, sans savoir — Prudhommes et Mayeux dirigés par Tartufe — qui font de leur vie quelque chose de terre-à-terre et de misérable, une triste, laide et sale chose, un esclavage nauséabond dans lequel il n’y a point place pour l’Art. La compréhension, le goût de l’Art, sans lesquels la France ne doit espérer vivre, ne peuvent exister que dans un pays où il y a exubérance, grande liberté dévie ; où le bonheur, par conséquent, est général ; car Part est le fruit de la beauté humaine ; et pas de beauté sans bonheur. L’Art forme alors, par contraste nécessaire, le complément de la vie. Le calme hautain, la majesté sereine de l’art ne peuvent exister, être compris, par eux-mêmes ; ils doivent reposer sur l’agitation intelligente et multiforme, sur l’immense joie de la vie, dont ils émanent et qu’ils créent. Question d’esclavage ou de liberté. Les Pauvres choisiront ; ils choisiront pour eux et pour la France.



Qu’on attache à la première potence venue la canaille assez bête pour vouloir se laisser mourir de faim plutôt que de se rendre les doigts crochus.
Schiller


Il n’y a rien de plus touchant que la bienveillance et la compassion dont les Pauvres font preuve les uns envers les autres ; que l’aide qu’ils s’apportent entre eux ; que leur esprit de sacrifice ; que leur amour du travail ; que l’instinct sûr qui leur fait comprendre l’utilité de la résignation et la nécessité de la souffrance ; que leur simple et profonde honnêteté. Ce sont là des vertus, ou je ne m’y connais pas. Sans ces vertus, l’existence des Pauvres telle qu’elle est serait vraiment impossible. Les bourgeois ne l’ignorent pas. Bien qu’ils n’aient pas l’habitude d’en faire usage pour eux-mêmes, ils savent quelle est la valeur de ces vertus et tout le parti qu’on en peut tirer lorsqu’elles sont mises en pratique par d’autres.

Donc, les Pauvres sont vertueux ; et leur existence actuelle est possible ; et ils continuent — chose tellement importante ! — à ignorer ce que c’est qu’une Patrie. Toute une organisation savante — politique, judiciaire, militaire, qui, à vrai dire, n’est qu’un, échafaudage hétéroclite de vieilles formules tyranniques — les aide à se maintenir dans cette heureuse ignorance. Cette organisation coûte cher, et les pauvres en supportent tous les frais avec un plaisir dont on ne peut douter. Ils entretiennent aussi une sorte d’organisation industrielle et commerciale, qui ne constitue pas précisément un système, mais une espèce de société anonyme de déprédation ; et dont le rôle, comme adjuvant de l’organisation administrative, n’est pas sans prix. Ce prix, les Pauvres le connaissent, naturellement. On ne peut pas être Français pour rien. C’est un grand bonheur d’être Français ; c’est un grand honneur aussi ; seulement, ça coûte ; ce n’est pas à la portée de toutes les bourses. Malgré tout, c’est à la portée de la bourse des Pauvres. Ils reculent devant tout effort qui pourrait faire d’eux des hommes, mais ils n’hésitent devant aucune dépense qui pourrait faire d’eux des Français. En effet, ils pensent que lorsqu’ils ont payé leurs impôts, leurs tributs et leurs redevances de toute nature, ils ont acquis le droit de se dire Français. Ils ignorent, veulent ignorer, que la qualité de citoyen d’un pays ne s’acquiert point, mais se prend. Être Français ne veut pas seulement dire : appartenir à la France : cela doit signifier aussi : posséder la France. L’aristocrate, le bourgeois, possèdent la France ; la preuve, c’est qu’ils la vendent. Ils n’appartiennent pas à la France ; la preuve, c’est encore qu’ils la vendent. L’ouvrier, le pauvre, appartiennent à la France ; la preuve, c’est qu’on les fait mourir pour elle. La France ne leur appartient pas ; la preuve, c’est qu’on ne leur permet de vivre que pour l’aristocrate et le bourgeois. L’existence du Pauvre n’est admise, en fait, qu’autant qu’elle est nécessaire à l’existence du bourgeois. La qualité de Français, que le Pauvre croit avoir achetée, il ne l’a pas. Ce n’est point un titre régulier qu’on lui a vendu ; c’est un faux. En échange de l’argent qu’il a apporté, encore tout humide de ses sueurs et tout mouillé de son sang, on lui a donné une qualification sans valeur, sans signification. Un mot, de l’ombre, du vent. On l’a volé. Le seul droit qu’il ait acquis, c’est le droit d’exercer en France les vertus qui lui attirent les louanges de ses tyrans.

Ces vertus sont ridicules, lamentables. Quand on pense à des gens qui ont été flagellés par toutes les cruautés de la vie, souffletés par toutes ses ironies, dont chacun porte en soi des charniers d’illusions et des cimetières d’espoirs, et qui vont se consoler les uns les autres — les larmes vous viennent aux yeux, mais le rire vous monte aux lèvres. Les traîne-guenilles sont les traîne-malheur parce qu’ils sont les traîne-patience. Ce sont, aussi, des réservoirs à respect. On ne peut pas se figurer ce qu’ils respectent. Ils vénèrent l’argent, qu’ils n’ont jamais, et qu’on ne leur permet de gagner qu’afin de le leur reprendre. Même volé, volé dans leurs poches, l’argent leur inspire tant de vénération qu’ils en respectent les voleurs. L’impôt, sous ses formes les plus vexatoires et les plus inattendues, est accepté par eux avec un stoïcisme qui déconcerte. Présentement, on est en train de leur faire avaler l’impôt moralisateur ; et ça leur file dans la gorge comme une lettre à la poste. Les catastrophes financières qui ont dragué les misérables économies que n’avaient pas raflées les doigts crochus du fisc, ont trouvé en eux non seulement des victimes résignées, mais même des témoins pleins d’approbations encourageantes. Des scandales du Panama, par exemple, ils n’ont gardé qu’un souvenir agréable, voire attendri ; ils ne se souviennent pas sans une émotion flatteuse pour leur amour-propre d’éternelles dupes de la comédie des poursuites et du procès, des perquisitions, des condamnations, et de ces ordonnances de non-lieu qui jonchent encore l’Arène.

Leur imperturbable acceptation de tous les affronts et de toutes les douleurs va si loin, que les valets de plume de la bourgeoisie n’hésitent pas à célébrer la grandeur des victimes, la gloire des suppliciés et la nécessité de l’affliction. C’est ainsi que récemment le sieur Coppée, académicien à dos d’âne et crapaud de bénitier, s’est permis de développer cette opinion fangeuse que la souffrance est bonne, sans qu’aucun des douloureux eut l’idée de venir écraser à coups de bottes les pustules du personnage. Non, poète du goupillon et marguillier du mensonge, la souffrance n’est pas bonne. Elle donne l’hypocrisie, la bassesse, la peur, l’imbécillité, l’abrutissement — toutes les hideuses maladies morales qui suintaient sous ta sale peau lorsque tu montais la faction de la lâcheté dans les confessionnaux, au lieu d’aller te battre, en 1870. — Regarde-les souffrir, ces hommes que les gredins de ton espèce condamnent à une perpétuelle misère ; ces femmes dont tes amis, les crapules en robes noires, sont arrivés à faire un peu moins que des femelles ; ces enfants qui ne deviendront des hommes que le jour où ils te jetteront à la voirie, toi et ta bande. Regarde toutes ces pauvres bêtes à faces humaines ; regarde défiler leur détresse morale devant l’orgueil des Académies ; regarde l’ombre de leur misère physique se projeter sur l’implacable pierre des églises. Regarde leurs douleurs, et leurs joies qui sont pires ; regarde leurs vices, et leurs vertus qui sont pires ; regarde ce qu’elle a fait d’eux, la bonne souffrance. Regarde — et avale ta langue avec ton hostie, bedeau !

Si la souffrance était bonne à quelque chose, elle aurait appris aux pauvres la nécessité de la révolte. Au lieu de leur enseigner l’étroite fraternité de l’appui mutuel dans l’infortune et de l’aide dans la misère, elle leur aurait donné le secret de la fraternité large et haute pour l’action libératrice. Elle leur aurait appris que l’honnêteté qu’on leur prêche, qu’ils pratiquent et dont on les loue n’est qu’une chose dérisoire, rognure de philosophie d’esclaves, haillon de morale piqué par le stylet des sophistes sous le gibet d’un supplicié. Elle leur aurait appris, par les dures leçons qu’elle donne, à se défier des mensonges et des sottises dont on endort leur misère, dont on aveugle leur servitude. Mensonges et sottises utiles à la conservation du despotisme bourgeois, mais d’une grossièreté tellement flagrante que les pauvres devraient avoir honte de ne point les avoir rejetés depuis longtemps. Ne va-t-on pas jusqu’à affirmer sans rire qu’il faut être honnête pour combattre la malhonnêteté ? Quelle farce ! C’est déclarer qu’on ne peut éteindre un incendie qu’avec de l’eau frappée. D’ailleurs, tant que les distinctions de classes existent, je ne crois pas qu’il soit bon qu’une caste empiète sur les privilèges d’une autre. Pauvres, laissez donc l’honnêteté aux Riches ; elle leur appartient. Et ils s’en chargent.



La discorde vaut mieux qu’une horrible concorde où l’on meurt de faim.
Babeuf.


Le présent état de choses n’est sûrement pas le résultat d’un pacte librement consenti entre dirigeants et dirigés. Mais, s’il l’était, il ne pourrait certainement pas être défendu avec plus d’obstination par les deux parties contractantes. Quand on pense aux luttes de toute nature que les Pauvres ont à endurer afin de ne point sortir du rôle passif qui leur est assigné dans la tragi-comédie sociale, on se demande si réellement c’est le manque de courage qui les empêche d’essayer de modifier leur situation. De fait, ce n’est pas le manque de courage, en termes précis. C’est la fragmentation de ce courage ; la division jusqu’à l’infini de leurs facultés énergiques. Ce sectionnement des forces morales du peuple a été pratiqué avec une grande habilité, principalement par la création de soi-disant devoirs et de prétendus droits politiques, qui n’existent effectivement ni les uns ni les autres. Par exemple, on est arrivé à convaincre le Pauvre que voter, c’est remplir un devoir, accomplir un acte. Il l’a cru. Il n’a pas vu que c’était simplement renoncer à agir. Il n’y a pas d’action indirecte. Un mandant est un homme qui refuse de faire œuvre personnelle ; un mandat est une abdication ; un mandataire est un être qui fonctionne par ordre, ou plutôt — car c’est nécessairement un imbécile ou un misérable — qui fait semblant de fonctionner en vertu d’un ordre. La vaniteuse lâcheté confie le soin de ses destinées à l’ambition stérile. Résultat logique : néant. Voilà le devoir ; voilà le droit ; voilà l’acte.

Il est évident qu’en fractionnant ainsi la vitalité spirituelle du peuple, on pouvait espérer parvenir à détourner de leur direction normale certains courants d’énergie qu’il était impossible de supprimer. C’est ainsi que l’on a, de parti-pris, développé dans l’esprit du peuple la passion du jeu avec toutes ses conséquences. Cette passion du jeu est simplement le goût de l’action, le besoin de l’effort naturel à l’âme vigoureuse et toujours jeune du peuple, et que la bourgeoisie, ne pouvant étrangler, a disloqué, défiguré. Sur le galop d’un cheval, sur les jarrets d’un bicycliste, le pauvre risque son misérable salaire, le pain de sa famille, sa vie. Et qu’a-t-il à espérer ? Un gain presque toujours impossible, éphémère en tous cas. Et il ne voudra tenter aucun effort pour sortir de sa malheureuse situation, lorsque les risques sont relativement si minimes et le succès tellement certain ; il refusera de concentrer ses facultés énergiques, éparpillées par les sales pattes de la bourgeoisie, dans la direction d’un but qu’un seul effort viril pourrait atteindre ! Les pauvres semblent avoir à cœur de perpétuer l’état social actuel, dans lequel ils crèvent lamentablement et vivent plus lamentablement encore. Ils paraissent considérer cet état social comme une situation rationnelle, basée sur la concorde ; comme l’expression, aussi parfaite que possible à la pauvre humanité, d’une harmonie préétablie. Ils sont tellement anxieux de ne le troubler en aucune façon qu’ils ont encombré leur route vers le progrès et le bonheur, où quelque chose les appelle malgré eux, d’une multitude d’obstacles d’aspect menaçant et terrible.

Il y a, pensent-ils, des rangées de sphinx épouvantables tout le long du chemin difficile au bout duquel brille l’étoile de l’avenir ; comment résoudre les énigmes qu’ils proposeront ?

Par le silence. Et quant aux sphinx, il faut les jeter à la mer, sans leur répondre, s’ils existent. Mais il n’y a point d’obstacles en travers de la voie qu’il faut suivre, que vous suivrez. Pauvres, il n’y a pas de sphinx non plus. Et s’il y en avait, pas un d’eux n’oserait ouvrir la gueule pour interroger la Misère. Il n’y a que des fantômes, je vous dis ! Des fantômes que vous avez évoqués vous-mêmes. Des légions de spectres, des armées d’épouvantails — des épouvantails que le vent jettera sur le sol quand vous vous mettrez en marche, des spectres qui s’évanouiront devant la lueur de vos torches.

Les Pauvres s’obstinent à croire, et à répéter partout, qu’il y a un Système social. Il n’y a de système social nulle part, et moins en France qu’ailleurs. Les pouvoirs civil, militaire, judiciaire, la finance, l’industrialisme, etc., sont profondément divisés et ne sont rattachés l’un à l’autre par aucun lien qui leur soit propre ; ils n’ont, au fond, pas un seul intérêt commun ; ils se gênent réciproquement dans leur exploitation des déshérités, se jalousent, se méprisent, se haïssent. Si leurs conflits, qui sont perpétuels à l’état latent, ne se terminent point en luttes fratricides, c’est seulement parce que l’Église met un peu d’ordre dans ce chaos d’intérêts égoïstes et aveugles ; assagit cette incohérence et maquille cette anarchie ; parce qu’elle unit, comme dans un faisceau d’épées dirigées contre les Pauvres, toutes les ambitions éphémères et les convoitises basses ; parce qu’elle les assemble, des liens prestigieux de sa morale et des liens subtils de sa diplomatie. Au fond, toute la politique sociale des classes dirigeantes, c’est la politique de l’Église. Il n’y a de classe dirigeante que l’Église. C’est grâce à son action multiforme et continue que l’incohérence de l’état actuel présente une apparence de cohésion. Le pauvre, l’opprimé, s’il se révolte, n’a donc pas à engager la lutte contre un système, le système social n’étant qu’une illusion populaire ; il n’a qu’à terrasser définitivement son éternel ennemi : le prêtre.

Les pauvres croient aussi que le travail ennoblit, libère. La noblesse d’un mineur au fond de son puits, d’un mitron dans la boulangerie ou d’un terrassier dans une tranchée, les frappe d’admiration, les séduit. On leur a tant répété que l’outil est sacré qu’on a fini par les en convaincre. Le plus beau geste de l’homme est celui qui soulève un fardeau, agite un instrument, pensent-ils. « Moi, je travaille », déclarent-ils, avec une fierté douloureuse et lamentable. La qualité de bête de somme semble, à leurs yeux, rapprocher de l’idéal humain. Il ne faudrait pas aller leur dire que le travail n’ennoblit pas et ne libère point ; que l’être qui s’étiquette Travailleur restreint, par ce fait même, ses facultés et ses aspirations d’homme ; que, pour punir les voleurs et autres malfaiteurs et les forcer à rentrer en eux-mêmes, on les condamne au travail, on fait d’eux des ouvriers, Ils refuseraient de vous croire. Il y a, surtout, une conviction qui leur est chère : c’est que le travail, tel qu’il existe, est absolument nécessaire. On n’imagine pas une pareille sottise. La plus grande partie du labeur actuel est complètement inutile. Par suite de l’absence totale de solidarité dans les relations humaines, par suite de l’application générale de la doctrine imbécile qui prétend que la concurrence est féconde, les nouveaux moyens d’action que des découvertes quotidiennes placent au service de l’humanité sont dédaignés, oubliés. La concurrence est stérile, restreint l’esprit d’initiative au lieu de le développer ; s’oppose, par peur du lendemain — cette peur du lendemain toujours beaucoup plus forte que la haine des rivaux — à toute tentative un peu audacieuse ; se cramponne aux vieilles méthodes. La solidarité seule aurait l’énergie et la hardiesse nécessaires pour rejeter toutes les reliques du passé et pour employer résolument les procédés nouveaux. Au fond, le travail ne produit pas, mais transforme ; c’est la terre seulement qui produit ; et l’effort nécessaire à la transformation de ses dons, ainsi que l’aide qu’elle réclame pour nous livrer ses fruits, doivent tendre à se réduire de jour en jour à leur plus simple expression ; à devenir de plus en plus mécaniques, libres de main-d’œuvre. La seule raison d’être du travail, du labeur animal, est donc de se diminuer lui-même jusqu’à suppression plus ou moins complète. En refusant de comprendre cette chose si simple, en s’obstinant à croire à la nécessité du travail dans ses conditions présentes et à l’utilité de sa glorification, les Pauvres font le jeu de leurs tyrans et perpétuent leur propre esclavage.

La principale cause de cet esclavage, pensent-ils, est l’existence du Capital, monstre d’une puissance extrême et d’une nature indéfinissable, qui s’est placé, dents et griffes, au service de la bourgeoisie. Les théoriciens du socialisme et les économistes varient d’opinion sur la nature du Capital ; les uns représentent son rôle comme désastreux, et les autres comme bienfaisant, ou tout au moins indispensable. Sa situation vis-à-vis du travail est discutée, jugée despotique par les uns, régulatrice par les autres ; généralement on les oppose l’un à l’autre ; mais c’est une chose que Deschanel ne comprend point. Deschanel ne comprend pas « qu’on oppose le capital au travail ; ils sont une seule et même chose, dit-il ; le travail, c’est le capital en formation. » Et, sans doute, le capital, c’est le travail en déformation. Deschanel, j’te vas tuer ! (J’espère bien.)

Au bout du compte, Deschanel, si sot qu’il soit, ne l’est pas plus que les théoriciens du socialisme et les économistes qui sont venus avant lui ; toutes les explications, toutes les définitions, en dehors d’une seule qui est tellement simple qu’on ne la donne jamais, sont complètement dérisoires. Le capital, c’est la terre, le sol. Il n’y a pas d’autre capital ; il ne peut pas y en avoir d’autre. Quant au Capital-Monstre, au capital tout-puissant, Moloch moderne aussi cruel et aussi insatiable que le Moloch antique, il n’existe et ne peut exister que comme expression métaphorique, comme figure de rhétorique. Il ne fait semblant d’exister que parce que les Pauvres sont assez bêtes pour admettre son existence ; le rôle qu’il prétend jouer, c’est le rôle que les Pauvres lui permettent de jouer. Il est vraiment inconcevable que les déshérités aient pu ajouter foi à l’existence du Capital ; il leur suffirait de le nier pour voir s’évanouir jusqu’à son ombre, jusqu’à son souvenir. En dehors de la fortune intellectuelle du monde, qui n’est le monopole de personne et qui, en fait, est propriété universelle ; en dehors de la fécondité de la terre, de la terre qui reste à conquérir et qui doit devenir propriété commune, où donc y a-t-il une richesse possible ? Où donc y a-t il un Capital possible ? Voilà le cerveau et voilà l’estomac ; voilà la vie de l’esprit et voilà la vie du corps. Y a-t-il un autre genre d’existence ? Non. Donc, il n’y a point d’autres richesses que la richesse intellectuelle et celle de la terre, de laquelle, d’ailleurs, la richesse intellectuelle provient. Toutes les erreurs, toutes les sottises, tous les mensonges des économistes eurent pour cause l’oubli de ce fait très simple : Nous habitons une planète qui s’appelle la Terre. Leurs constitutions théoriques d’un Capital composé de ceci, de cela, de l’argent, du machinisme, des produits emmagasinés, d’un peu plus, d’un peu moins, de tout ce qu’on veut, de tout ce qu’on ne veut pas — forment les échafaudages les plus grotesques qu’ait pu élever la perversion de la pensée humaine. Ces malheureux cherchaient à justifier, à établir sur la raison et la logique, un état social qui est l’expression même de la démence ; à donner des motifs sérieux à l’énorme effort moderne, qui n’a en réalité ni base ni but, et qui ne constitue en somme qu’une colossale déperdition d’énergie. Il est inutile de discuter leurs élucubrations. L’argent n’est pas le capital ; que les travailleurs d’une seule grande ville exigent tous le payement de leurs salaires à la fin de leur journée de labeur, et ils s’en apercevront. Le capital n’est pas davantage le machinisme, qui ne représente que la force inemployée de tous les malheureux à qui l’on refuse du travail ; et par conséquent, l’esclavage abrutissant de ceux auxquels on en accorde ; les machines sont des outils nécessaires à l’exploitation du seul capital, la terre ; aujourd’hui instruments, souvent démodés, de tyrannie affreuse — demain instruments sans cesse perfectionnés de liberté et de bien-être. Les produits accumulés ne sont pas le capital non plus ; ils représentent l’énorme quantité de besoins qui n’ont pas été assouvis. Le Capital, donc, tel qu’il est défini par les misérables explications des économistes, tel qu’il est conçu par l’esprit enfumé du peuple, n’existe pas.

Ce capital n’est que la somme de tous les crimes que les pauvres laissent commettre contre eux. Ce capital, c’est le protectionnisme, les privilèges et les monopoles, les traquenards financiers, l’esclavage militaire, l’impôt meurtrier, surtout la superstition morale et religieuse. Pauvres, c’est la somme de toutes vos lâchetés. En résumé, le capital que vous redoutez est tout simplement le crédit que fait votre patience imbécile à ceux qui vous disent qu’ils ont des capitaux, qu’ils n’ont jamais.

Il faudrait pourtant que les pauvres se décidassent à ne plus se laisser effrayer par des fantômes ; à ne plus livrer aux gredins qui s’embusquent derrière ces spectres leur vie, leur liberté, leur bonheur. Il faudrait qu’ils reconnussent avec Babeuf que la discorde vaut mieux qu’une horrible concorde où la faim vous étrangle.

Il faudrait qu’ils comprissent — ce qu’on veut les empêcher de voir à tout prix — que la Patrie, c’est le sol de la Patrie ; et qu’il appartient à tous les Français. Et, le jour où ils seront convaincus de cette vérité, s’écroulera d’elle-même cette épouvantable tyrannie administrative, militaire, industrielle, et surtout religieuse, qui fait de la vie des déshérités un long martyre, et qui me semble particulièrement détestable parce qu’elle est un dégoûtant anachronisme.



 
Plus de riches debout,
De pauvres à genoux…

La Carmagnole.


Le XIXe siècle a été le siècle des possibilités. L’homme n’a tiré parti de ces possibilités que dans la mesure la plus étroite ; il n’a fait usage que d’un petit nombre de découvertes, et de telle façon que leur développement ne s’est généralement effectué qu’au prix de massacres et d’hécatombes épouvantables. Le XXe siècle, à moins que l’homme ne se décide à retourner à l’état sauvage, sera le siècle des réalisations. Les races prendront conscience d’elles-mêmes, les nations se créeront effectivement, l’humanité se constituera en fraternité. De grands changements se produiront dans l’état politique et social des groupements humains. De tous les peuples, celui qui peut le moins retarder ces transformations, c’est le peuple français. La destinée semble de toutes parts le pousser à l’action ou à la mort. L’audace et l’énergie lui ouvriront une vie nouvelle, ou l’apathie le conduira au tombeau.

Il est inutile de jouer sur les mots : c’est la situation de la France qui condamne le monde entier à la ruineuse nécessité des armements monstrueux. Cette situation, la France aurait pu en sortir plusieurs fois depuis trente ans, mais n’a jamais tenté de le faire ; il est peu probable que les autres nations lui permettent de la perpétuer indéfiniment. Le spectacle qu’offre le relèvement de la noble blessée est touchant, sans aucun doute, et même très beau ; malheureusement, ça coûte trop cher aux spectateurs, et ils commencent à en avoir plein le dos. Avant longtemps, la France sera attaquée ou sera obligée d’attaquer elle-même. Dans les deux cas, si elle ne transforme point radicalement son état social et politique, elle ne peut attendre qu’un résultat de la lutte : la défaite, la défaite irréparable, définitive. Pour des raisons que j’ai déjà exposées en partie, et que je développerai plus loin, c’est sur la propriété du sol, et pas ailleurs, que devra porter l’effort des rénovateurs qui pourront sauver la France. Il faudra que les pauvres français aient une patrie, en réalité. Il faudra que, devant les canons de l’ennemi et à l’aube du jour qui verra l’écroulement des temples du mensonge, les Pauvres cessent d’exister en France, et les Riches aussi. Il faut que l’envahisseur trouve devant lui une nouvelle France, la France qu’ont rêvée les grands penseurs qui portèrent si haut le nom français, la France qu’ont appelée de leurs vœux tous ces apôtres de la révolution qui vécurent pour le peuple et moururent pour lui — et non pas la France des charlatans, des imposteurs, des lâches à gosiers vibrants et des marguilliers à goupillons tricolores.

Les temps sont proches. L’heure des discussions, des croyances, et même des négations, est passée. Elle ne doit pas revenir avant l’abolition de la misère. À l’action inflexible, à l’emploi nécessaire de la force, c’est le Silence qui doit préparer les Pauvres.