La Belle France/5

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Stock (p. 117-157).


V


Qui a du fer a du pain.
Blanqui.


Le peuple a la force dans ses mains, et ne s’en doute pas. Il ne se doute de rien, sinon de ceci : que sa servitude aura fatalement une fin ; de quoi il a grand’peur. Car, que lui arrivera-t-il quand il sera libre ? L’homme a été tellement abruti par des siècles de despotisme et surtout par un siècle de fausse liberté, que l’idée seule qu’il lui faudra se passer de maître le terrifie. Dès qu’il s’est libéré des liens que lui impose un gredin couronné, le peuple s’empresse de s’asservir lui-même en s’intitulant Peuple souverain ; ce qui lui permet, immédiatement, de déléguer sa souveraineté ; après quoi il s’accroupit sur son fumier, qu’il aime, et se met à gratter ses ulcères avec les tessons empoisonnés que lui passent ses délégués, et qui s’appellent des lois ; et rend grâces au Seigneur qu’il conçoit, mannequin sanguinolent tressé à son image, de l’avoir créé Peuple, et Souverain, et imbécile, et lâche.

Il y a beaucoup d’armes forgées pour le futur, dont on ne comprend point l’usage, dont on ne peut se décider à admettre l’existence, et qui existent. Elles sont là, attendant qu’on les empoigne. Il faudra bien qu’on s’en serve, un jour ou l’autre ; ou qu’on marche dessus, si l’on ne s’en sert pas, et qu’on se blesse au pied ; et qu’on crève de la blessure. C’est le Destin qui a forgé les armes. Il est aveugle. Et ceux qui doivent se servir des armes sont aveugles aussi. Mais leurs yeux s’ouvriront à la lueur des éclairs que vomiront les canons.

On sait comment et dans quelles circonstances furent créées les grandes armées nationales. Ce fut la volonté populaire, guidée par un instinct obscur, beaucoup plus que le désir des classes dirigeantes, qui détermina leur formation. Il est malaisé d’analyser le vague instinct qui poussa le peuple à exprimer sa volonté ; mais il y entrait certainement de la méfiance pour les troupes, mercenaires en fait, auxquelles la bourgeoisie confiait la garde du territoire et, principalement, la défense de ses intérêts ; du mépris et du dégoût pour les militaires de métier, dont les uns avaient fait preuve d’une incompétence grotesque et les autres d’un parti-pris de trahison par trop scandaleux ; d’autres sentiments encore, très brumeux, qui s’estompaient à peine dans l’intellect populaire, mais lui faisaient concevoir potentiellement ce que doit être, en réalité, la patrie ; ce qu’elle est effectivement ; combien peu d’intérêt ont les riches, en raison de la propriété individuelle du sol protégée, respectée, par les lois de la guerre, à défendre cette patrie ; et combien peu d’intérêt à la défendre ont aussi les pauvres, privés de toute participation aux avantages qui peuvent résulter de leur qualité de citoyens, désormais dérisoire. En somme, ce fut un instinct très vague, mais décidément démocratique, libertaire, égalitaire, qui poussa les masses populaires, après 1871, à exiger des classes possédantes la création des grandes armées nationales. Ce fut sur l’attitude de la France, on le sait, que les grandes puissances réglèrent la leur. Aujourd’hui, donc, chez toutes les grandes nations continentales, tout homme valide fait partie de l’armée et doit être appelé, le cas échéant, à sacrifier son existence pour la défense de sa patrie. L’analogie qu’on pouvait établir, jusqu’ici, entre le salarié d’à présent et le serf d’autrefois, perd donc de sa justesse. Le pauvre de jadis, rivé à son servage, n’avait pas à prendre les armes pour la défense de la terre à laquelle il était attaché ; des hommes d’armes combattaient pour la protection de cette terre et même des misérables qui la cultivaient. Le salarié d’aujourd’hui, qui admet librement son esclavage, l’accepte par principes, et s’y cramponne en désespéré, le salarié est devenu un soldat ; c’est lui qui doit défendre la propriété et les possessions de ses maîtres ; il tient en ses mains une arme, qui n’est qu’un outil de servitude mais qui pourra devenir le jour où il le voudra, un instrument de délivrance. Afin de conquérir sa liberté, le serf était obligé d’essayer des révoltes héroïques et impossibles ; était finalement vendu par les hideux Étienne Marcel de la bourgeoisie ; et vaincu, décimé par les nobles. Afin de conquérir sa liberté, le prolétaire n’a même pas à entreprendre une lutte qui, d’ailleurs, aurait cessé d’être inégale ; il lui suffirait de s’affirmer.

Quelle est la mission des grandes armées nationales ? À cette question, qu’on ne s’est pas assez posée, il ne peut y avoir qu’une réponse : Les grandes armées nationales ont pour mission de constituer, en fait, les patries ; de créer, réellement, les nationalités ; de faire du patriotisme l’expression d’un fait, et non pas l’énonciation d’un non-sens. Elles ont pour mission, en un mot, d’établir l’égalité dans toute la mesure du possible. Cela est indiscutable. Autrement, ces grandes armées ne pourraient avoir aucune signification ; et, n’ayant point de raison d’être, elles auraient déjà cessé d’exister. Il est vrai que, jusqu’ici, elles n’existent guère que théoriquement. Mais peu importe ; elles ne disparaîtront point avant d’avoir rempli le rôle qu’elles sont destinées à jouer.

Le système militaire qui appelle tous les citoyens à la défense du territoire doit donner à tous ces citoyens un intérêt égal dans ce territoire. L’égalité devant la mort qu’on risque pour la défense de la terre doit rendre les hommes égaux dans la possession de cette terre ; l’inégalité foncière, la propriété individuelle du sol, sont en contradiction absolue avec l’existence des armées nationales. L’abolition de la propriété individuelle de la terre, voilà la seule raison d’être, la mission de ces armées.

Nous touchons à un âge d’extermination. Nous sommes déjà, en fait, dans un âge d’extermination. Rien de ce qui existait hier n’existe aujourd’hui ; le jour qui vient le prouvera. Les choses se sont transformées sous nos yeux sans que nous nous en apercevions ; elles nous apparaîtront, soudainement, sous leur nouvel aspect. La guerre elle-même n’est plus seulement internationale ; elle devient civile ; son résultat n’est plus seulement politique ; il est social. Ces choses sont tellement près de se manifester que je ne les énonce pas au futur. C’est demain que le fer doit donner au Pauvre la liberté et le pain — la terre qui produit le pain et proclame la liberté.

La politique, surtout la politique extérieure, échappe aux mains des possédants ; leurs combinaisons sont débiles, efflanquées, caduques, pourries ; c’est l’Église, en définitive, qui les inspire, les guide et les escorte à leur dernière demeure. La politique passe, par la force même des choses, aux mains des novateurs, des révolutionnaires ; ils doivent trouver, ceux-là, des formules jeunes, très simples ; balayer à l’égout, impitoyablement, tous les mensonges, tous les truismes pompeux et toute la putréfaction des principes ; donner à la liberté complète, indispensable aux grandes luttes qu’il faudra soutenir, une large et solide base matérielle. C’est ainsi seulement que pourront s’enthousiasmer les forces populaires dont le développement absolu sera nécessaire à la sauvegarde de la Patrie, constituée enfin en réalité. Voilà ce que la France, on doit l’espérer, saura comprendre tout d’un coup, quand il le faudra ; voilà ce que les misérables charlatans qui l’abrutissent l’empêchent de comprendre aujourd’hui.



L. D. P.
La débâcle prochaine.


Il est bien entendu que, pour le moment, les armées nationales n’existent que de nom. Théoriquement, il est impossible de séparer l’armée active de ses trois lignes de réserves, qui auraient à combattre avec elle en cas de guerre ; en réalité, l’armée active est une armée prétorienne, plus nombreuse seulement que celles qui l’ont devancée. Ses chefs, ou du moins la plus grande partie d’entre eux, ne l’ont jamais considérée autrement ; appartenant presque tous aux classes privilégiées, à l’aristocratie et à la bourgeoisie, ils ne peuvent naturellement désirer l’existence d’une armée démocratique ; ils forment une caste instinctivement opposée aux aspirations populaires et aux idées républicaines, et font tous leurs efforts pour maintenir leur position. Ils savent que leurs privilèges risquent d’être menacés et mis en péril, soit par l’armée elle-même qui peut se lasser de leur despotisme, soit par la partie civile de la population, qui peut empiéter sur leurs prérogatives ou se mettre en tête de les contrôler. Contre ces deux dangers ils se sont prémunis et fortifiés par la discipline et une organisation spéciale.

Je ne crois pas nécessaire de parler de la discipline en usage dans l’armée française, discipline qui constitue, hélas ! — et l’on n’a pas honte de l’avouer — la force principale de cette armée. Cette discipline est horrible et, qui pis est, imbécile (excepté à un seul point de vue.) Qu’elle soit utile à la cohésion et à l’efficacité de l’armée, comme armée, ne peut pas se soutenir un instant ; le bon sens et l’exemple d’autres nations (la discipline anglaise, dirai-je, celle de la flotte britannique) prouvent aisément le contraire. Cette discipline odieuse et stupide, qui cause chaque année le désespoir, la maladie, la mort morale et physique de milliers de Français, n’a réellement qu’un but : donner une énorme importance au pouvoir de l’oligarchie militaire ; forcer le citoyen à se pénétrer, pendant son séjour au régiment, de la terrible sévérité des châtiments qu’elle tient en réserve ; lui inspirer, pour le reste de ses jours, une crainte salutaire ; permettre aux chefs clérico-réactionnaires de tenir bien en main, comme une arme, cette partie des troupes nationales qu’ils continuent à traiter ainsi qu’une armée prétorienne ; écraser d’avance, sous la terreur, tout espoir d’insurrection contre leur odieuse tyrannie.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’organisation de l’armée française pour se rendre compte de ce fait : que la préoccupation constante de la caste empanachée qui la dirige a été de soustraire ses actes au contrôle du pouvoir civil. Mettant habilement à profit cette crainte de la dictature qui hante le Pouvoir civil, cette caste s’est soigneusement abstenue de placer la réalité d’un commandement suprême à la tête de l’armée. L’homme qui eût exercé ce commandement eût été responsable : et il est dans l’intérêt des chefs de l’armée que personne ne soit responsable, ne puisse être appelé à rendre un compte. Donc, l’armée française n’a qu’un généralissime nominal, qui ne connaît ses troupes que par ouï-dire et ne les a vues que sur le papier. Quant au ministre de la guerre, son pouvoir est chimérique. Instable, incertain du lendemain, préoccupé de considérations politiques, passant la moitié de son temps à préparer des réponses vides de sens à des questions stupides, et l’autre moitié à grouper les éléments d’un budget menteur qui doit tirer autant d’argent que possible du Parlement et lui rendre aussi peu de comptes que possible, il vit au jour le jour sans pouvoir jamais entreprendre rien d’utile. C’est à peine s’il a le temps de défaire le peu qu’a fait son prédécesseur ; que son successeur à lui, il le sait, rétablira ; et que détruira de nouveau le remplaçant du successeur. Le ministre de la guerre est un mannequin, un soliveau. Quant aux comités, conseils, etc., dont la plupart n’ont pas même d’existence légale, il vaut mieux n’en point parler. Mais, si l’armée française n’a pas de commandement suprême, ce commandement est remplacé par une extraordinaire centralisation administrative, parfaitement anonyme et parfaitement irresponsable. L’armée semble être organisée seulement pour le temps de paix, c’est-à-dire — car il faut voir les choses telles qu’elles sont — en vue d’une action à l’intérieur ; pas du tout pour la vie active de la guerre. L’armée n’est pas commandée ; elle est seulement administrée. Les commandants de corps ne sont unis entre eux que par des intérêts de caste, lien suffisant pour une tentative contre le régime établi, mais tout à fait dérisoire lorsqu’il s’agit d’une action en commun contre l’ennemi.

Donc, en raison des intérêts de caste de ses chefs (qui sont, après tout, simplement les intérêts de la réaction, c’est-à-dire de l’Église), l’armée française est soumise à un régime terrible de punitions barbares et dégradantes, de châtiments corporels absolument infâmes. Car, en dépit de toutes les affirmations contraires, ce sont seulement les châtiments corporels qui sont en usage dans l’armée française, et qui y sont appliqués avec une férocité, une lâcheté et une hypocrisie que je qualifie, sans aucune hésitation, de bien française. Une longue et douloureuse expérience me permet d’insister sur le mot. C’est seulement en France que l’officier est instruit à oublier complètement que ses subordonnés sont des hommes et des compagnons éventuels de lutte ; c’est seulement en France qu’il est, non pas la brute sauvage qu’on peut quelquefois trouver ailleurs, mais l’être tortueux et faux, systématiquement cruel et hypocritement despotique, le gardien féroce et cafard d’abominables traditions qu’il veut faire prévaloir à tout prix, le tortionnaire clérical soigneusement dressé — on peut appliquer à ces individus les expressions dont ils usent envers leurs hommes — soigneusement dressé, dis-je, à son métier d’agent de la bourgeoisie et de défenseur du Saint-Siège.

Donc, — je me répète exprès — en raison des intérêts de caste de ses chefs (qui sont, après tout, simplement les intérêts de la réaction, c’est-à-dire de l’Église), l’armée française est dirigée par une administration anonyme dont les opérations échappent à tout contrôle. Le Parlement, c’est certain, aurait pu — aurait dû — exercer depuis trente ans la surveillance la plus étroite sur lesdites opérations ; cette surveillance, il n’a jamais tenté de l’exercer ; par lâcheté ; par ignorance ; par calcul. Plus, même. Lorsque les scandales les plus honteux ont éclaté, lorsque les négligences les plus criminelles ont été mises à découvert, lorsqu’un député courageux apporte à la tribune les preuves innombrables et irréfutables de l’incapacité, de l’insouciance, des malversations, des complaisances coupables de la gent galonnée ; lorsqu’il démontre que les ressources du pays sont mises par elle en coupe réglée et que, du haut en bas de la hiérarchie soldatesque, le même parti-pris se retrouve de dilapidation des deniers publics et des forces vives de la nation ; lorsqu’il met en lumière les tripotages, les gaspillages militaires : la Chambre refuse de l’écouter, de prêter l’oreille à ses adjurations. Elle sanctionne le pillage ; elle admet la curé et Elle n’a que des éloges pour les forfaits qu’on lui dénonce, que des applaudissements pour leurs auteurs. Il ne faut point, en effet, « irriter l’armée qui doit contenir les factieux de l’intérieur. » Et ces factieux-là, sur l’ordre des représentants qu’ils se sont donnés, ont pour devoir, et même pour unique raison d’être, de continuer à entretenir l’armée — ou plutôt l’oligarchie à panaches — qui doit les contenir, qui doit les maintenir dans une respectueuse servitude et qui exige d’eux, en retour des ridicules parades dont elle consent à leur offrir le spectacle, le tribut de leurs sueurs et de leur sang.

Des parades. L’armée, depuis trente ans, n’a pas offert autre chose à la France. « Elle a fourni à la nation, disait récemment un ministre, tant de gages d’avenir, de raisons de croire et d’espérer ! » Lesquelles ? Des parades. L’armée, dit-on, c’est la Grande Muette. Grande ! Nombreuse, oui. Muette ? Faut voir. Quand elle ouvre la gueule, ce n’est pas pour hurler ; plus pratique que ça, l’armée ! c’est pour qu’on y enfourne de la galette ; et elle a une chouette descente de gosier, graissée par les saintes huiles. Mais quand les Chauvins ont dégueulé leurs boniments, quand la pègre tricolore a déclamé ses sottises, alors l’armée descend sur la place, défile, exhibe ses drapeaux tout neufs, trop neufs, ses armes essayées à Fourmies, les plumes prestigieuses de ses généraux. La foule applaudit, en délire. Ça parle plus haut que des discours, les exhibitions de la Grande Muette, les fanfares de ses trompettes et les boum-boum de ses grosses caisses. Ça vaut des paroles, beaucoup de paroles, et c’est aussi creux, aussi puéril, aussi misérable. Ça parle très haut, pour ne rien dire, et surtout pour ne rien faire, et ça parle au cœur de la foule, par conséquent. Le cœur de la foule, c’est une éponge, une éponge à pomper toutes les ordures. Si son cœur n’était pas une éponge, cette tourbe, quelque vile qu’elle soit, comprendrait que l’armée française ne doit pas avoir de drapeaux neufs, mais les vieux drapeaux qui sont à Berlin, ou pas de drapeaux du tout ; que les plumes des généraux leur ont beaucoup servi, jusqu’ici, à signer des capitulations ; et que les armes ne sont point faites pour être données en spectacle à la badauderie publique, mais qu’il faut qu’on les brise, ou qu’on s’en serve. Oui, qu’on s’en serve, ou qu’on foute tout ça au rancart. Maquignons du patriotisme, empanachés à perpète et camelots de la revanche, il faudra bien que vous là terminiez, à la fin des fins, cette promenade en queue de cervelas, procession de la lâcheté à gueule d’empeigne, que vous continuez depuis trente ans autour de cette terrible Tour de la Faim où vous avez enfermé le Peuple ; il faudra bien vous décider à disparaître, avec votre attirail de cannibales, ou à aller vous battre tout de même, tonnerre de Dieu !

Se battre ! ah ! fichtre ! voilà une chose qu’ils n’aiment guère, les tueurs professionnels et les derviches hurleurs du chauvinisme. On dirait même qu’ils en ont une fière peur, de se faire mettre leurs tripes au soleil. Ils en ont tellement peur, en vérité, qu’au lieu d’engager la lutte contre les ennemis qu’ils injurient du matin au soir, et qui viennent leur offrir la bataille, il préfèrent se dérober honteusement, sous des prétextes lamentables, quitte à recommencer leurs insultes dès qu’ils se trouvent à l’abri. Il est nécessaire, hélas ! de parler ici du dernier — en date — de nos repliés en bon ordre, le nommé Marchand. Je suis peut-être, malheureusement, seul de mon avis en France ; mais je pense que la conduite du personnage, à Fashoda, fut loin d’être héroïque. Fort loin. Quand un homme a accepté la mission (d’ailleurs ridicule) dont il s’était chargé ; quand cet homme appartient à une caste dont le seul souci est de défendre ses propres intérêts et ceux de l’Église, et non ceux de la nation ; quand cet homme garde au fond du cœur les sentiments bas qu’on lui voit afficher dès son retour, tendances grossièrement réactionnaires, haine ignorante et imbécile de l’étranger ; quand cet homme professe la croyance la plus absolue dans ce code de l’honneur militaire qui n’est qu’un formulaire de sauvagerie, mais dont on prêche la grandeur au peuple ; quand cet homme, dis-je, se trouve en présence de ceux qu’il considère comme ses ennemis, comme les ennemis de sa caste, et injurie en cette qualité, sans trêve ; alors, son devoir n’est point d’aller demander des avis et de prendre des ordres, mais de commander à ses soldats de charger leurs fusils ; son devoir, si l’ennemi s’approche, est de lui envoyer des balles. Monsieur Marchand, au lieu de balles, fit envoyer des salades à Lord Kitchcner. Le code de l’honneur militaire restant muet au sujet des salades, des légumes en général, et ne les comprenant point parmi les projectiles à diriger contre l’ennemi, je suis obligé de croire que Monsieur Marchand n’est point resté fidèle à ce code de l’honneur militaire dont il est l’un des premiers souteneurs. Les larmes mêmes versées à la vue du d’Assas, bien qu’elles m’émeuvent comme il convient, ne me font point oublier les salades. Le souvenir des salades me hante lorsque je pense à M. Marchand (ce qui m’arrive tout de même, de temps en temps, ) et m’empêche, à mon grand regret, de croire à son héroïsme. Non, vraiment, je ne crois pas que M. Marchand soit un héros ! Comme Français et même comme Anglais, je ne dis point qu’il ait agi mal. Je ne veux point le savoir, ici. Mais, comme officier, son action ne fut pas héroïque. Elle fut lâche.

Un bon sophiste pourrait soutenir que ce n’est pas le courage personnel qui manque aux militaires de profession. Il pourrait donner pour preuve de son assertion la conduite extrêmement audacieuse, bien que légèrement incorrecte, de Messieurs Voulet et Chanoine. Défunt Voulet et feu Chanoine — on peut les supposer morts pour faire plaisir aux autorités militaires — défunt Voulet et feu Chanoine ont démontré que ce ne sont ni les scrupules ni la crainte du danger immédiat qui peuvent retenir le bras des officiers français. Il serait donc téméraire d’affirmer que ce fut le souci de sa conservation qui dicta à Monsieur Marchand la ligne de conduite qu’il suivit à Fashoda ; qui l’empêcha d’agir à l’égard de Lord Kitchener ainsi que se comportèrent quelques mois plus tard, envers un colonel trop confiant, feu Chanoine et défunt Voulet. C’est la guerre, la grande guerre qu’aurait sans doute déchaînée une action déterminée, que redoutait Monsieur Marchand ; que redoutent par dessus tout les militaires professionnels ; qu’ils redoutent non pas tant pour elle-même que pour ses conséquences, qu’ils prévoient. Voilà pourquoi Monsieur Marchand ne se décida point à une action qu’il aurait dû, étant donné son code d’honneur spécial, engager sans ordres ; sans autres ordres que ceux qu’il avait à son départ. Car, enfin, le drapeau de la France était engagé ; il était attaqué ; c’est hors de doute ; les Anglais offraient la bataille ; c’est incontestable. Monsieur Marchand, dont c’est le métier de défendre ce drapeau, qui porte des galons sur la manche pour cela, qui est payé pour cela, ne l’a pas défendu. Il est commode, après coup, de taxer de pusillanimité le Pouvoir Civil, d’invectiver M. Delcassé, de l’accuser d’être à la solde de la perfide Albion ; je ne veux point discuter les ordres qu’a donnés le Pouvoir Civil, rechercher s’ils étaient, oui ou non, conformes aux intérêts de la France. Je constate seulement que, ces ordres, Monsieur Marchand n’avait point à les prendre. Le pavillon français, ce pavillon qui couvre plus d’une marchandise équivoque, était attaqué à l’improviste ; Monsieur Marchand, qui en avait la garde, aurait dû le défendre, sans demander aucun avis. Il aurait dû traiter Lord Kitchener comme il avait déjà — paraît-il — traité les Derviches. Il aurait dû lui envoyer des balles, et non pas des salades.

S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il craignait — ainsi que tous les chefs de l’armée — d’engager une guerre pour laquelle la France, peut-être, est prête, mais pour laquelle les épauletiers ne le sont pas, certainement. Une guerre transformerait, forcément, le caractère de l’armée actuelle — cette armée active qui n’est qu’une armée prétorienne, gouvernée par la terreur, administrée par l’anonyme, et manifestement attendant son César. — Une guerre amènerait la constitution, réelle, de l’armée nationale. Or, les grandes armées nationales sont, dans, l’équation sociale, une formidable inconnue. Les gouvernants, les grands pontifes de la croix et du sabre, s’en rendent compte. S’ils pouvaient supprimer les armées nationales, forcer les peuples à revenir au système des armées réduites, ils le feraient demain, avec joie. C’est ce qu’ils tentèrent de faire, officiellement pour la première fois, au Congrès de la Paix qui se tint à La Haye, sous les auspices du Czar. L’attitude de l’Angleterre, qui ce jour-là sauva le monde, fît avorter le projet des tyrans. Ce projet, néanmoins, continue à être défendu, d’une façon plus ou moins sournoise, par la presse continentale ; il l’était dernièrement, en France, par la plume autorisée du mouchard Lapeau, dit Lepelletier. Il s’agit, on le conçoit, de supprimer effectivement l’existence jusqu’ici théorique des armées nationales, de s’en tenir purement et simplement au vieux système des armées prétoriennes, d’arracher ainsi aux mains de la Révolution la force dont elle peut se servir demain, et de constituer enfin, entre les Pouvoirs internationaux, une nouvelle Sainte-Alliance.

Dans l’espoir d’une transformation semblable, qui leur donnerait définitivement la puissance suprême qu’ils ambitionnent, les chefs militaires conservent à tout prix à cette partie de l’armée nationale qui est l’armée active son caractère prétorien. Au risque de compromettre la défense du pays, au risque — qu’on peut prophétiser, hélas ! — d’épouvantables catastrophes et d’une débâcle peut-être sans lendemain, ils s’obstinent à faire de l’armée, au lieu de l’instrument de libération qu’elle devrait être aux mains d’une démocratie intelligente, l’outil de despotisme qu’elle devient de plus en plus dans celles des officiers.



Absinthe-minded beggars.
d’après R. Kipling.


Les officiers forment, dans la nation, une caste à part ; voilà un truisme, ou presque. L’utilité de cette caste reste à démontrer ; et il serait impossible, de plus en plus impossible, de baser cette démonstration sur des faits. Des phrases sonores et des périodes ronflantes ne prouvent rien ; de bonnes raisons vaudraient mieux. Il serait sans doute difficile de les fournir. Il serait malaisé, par exemple, de montrer quels services, depuis trente ans, son corps d’officiers a rendus à la France ; comment il l’a défendue, et fait respecter ; comment il a fait tout ce qu’il pouvait faire afin de lui conserver le prestige qu’avaient pu lui laisser ses défaites. On pourrait exposer sans peine, au contraire, de quelle façon les officiers ont à maintes reprises, et surtout depuis ces dernières années, fait de la France la risée du monde entier. Depuis 1871, ils mascaradent comme les représentants attitrés, le symbole vivant de la patrie. On a osé écrire qu’ils portent dans leurs fourreaux l’honneur et l’avenir de la France. On a osé écrire ça. J’écris que ce qu’ils ont dans leurs fourreaux, c’est une lame mal trempée, qui fut présentée aux Prussiens la poignée en avant, qui donna le signal du feu contre les Français de Paris, de Fourmies et d’ailleurs, qui égorgea des nègres sans défense et coupa leurs bourses après avoir coupé leurs gorges. J’écris que cette lame qu’Esterhazy, à l’image de tant d’autres, sut utiliser comme pince-monseigneur, et qu’Anastay essaya vainement de croiser avec le couperet du bourreau, sera brisée par l’épée de l’ennemi ou rompue entre les poings du peuple. Cette lame, dont les moulinets émerveillent la foule imbécile, n’est pas l’arme dont doit se servir la France dans une lutte qui est proche, probablement, et qui sera suprême, certainement. Ces officiers ne sont pas ceux qui doivent mener au feu les troupes de la République française dans une guerre où elles combattront, forcément, pour la liberté et l’égalité.

L’armée française est, de nom, une armée démocratique ; elle le deviendra, en fait, à l’heure d’une déclaration de guerre. Alors, des idées vagues encore se préciseront, des faits qu’on soupçonne à peine s’affirmeront ; une guerre entre la France et un autre grand pays ne sera pas seulement une guerre internationale, politique ; elle sera une guerre sociale, civile pour ainsi dire. S’il devait en être autrement, par impossible et par malheur, la France n’aurait pas besoin d’engager la lutte ; elle serait vaincue d’avance. Les officiers qui dirigeront les forces françaises devront donc être des hommes d’un savoir et d’une intelligence indubitables, deux choses qu’on trouve quelquefois sous l’uniforme, mais rarement. Ils ne devront point, par dessus tout, être recrutés parmi les capitulards de 1870, les descendants d’émigrés, les fils de chouans, qui constituent la majorité des officiers d’aujourd’hui. Il faut que la France ait réellement bien peu conscience d’elle-même, qu’elle soupçonne bien peu le rôle qu’elle est fatalement appelée à jouer, pour avoir permis à ces gens-là d’occuper à la tête de son armée et de sa flotte les situations dont ils s’enorgueillissent.

Les qualités, la compétence, qu’ils ont déployées dans les postes qui leur furent confiés n’ont rien eu de précisément remarquable. L’organisation de l’armée française a été péniblement copiée sur celle d’une armée voisine ; avec maladresse, même, et une maladresse voulue, car on en a éliminé, dans des intérêts de classe, tout ce qui pouvait assurer une mobilité absolue et rapide. L’instruction militaire de la nation est incomplète, mauvaise ; on ne cherche pas à apprendre aux soldats à faire la guerre, mais simplement à redouter leurs chefs ; les choses les plus nécessaires sont sacrifiées aux besoins des parades imbéciles, aux exigences de traditions ineptes, aux nécessités d’une discipline abominable. Les différents services qui assurent l’existence de l’armée, sur lesquels repose son efficacité, sont livrés au désordre le plus complet, sont dans un état permanent de désarroi. Les perfectionnements apportés à l’armement, et dus pour ainsi dire sans exception à l’industrie privée, ne sont admis par les autorités militaires qu’à leur corps défendant, presque toujours lorsqu’il est trop tard, et souvent dans des conditions à déplorer. Les études, les travaux et les plans des états-majors ne sauraient être pris au sérieux. L’unité de direction fait défaut. L’hésitation, l’incurie, sont partout.

Les preuves de ce pitoyable état de choses, hélas ! sont innombrables. Faut-il parler des misérables expéditions coloniales qui ont mis au jour tant d’incapacité, tant de criminelle ignorance, tant de turpitudes de toutes sortes ? Faut-il ajouter qu’elles ont donné la stricte mesure de ce que le pays peut attendre, en cas de guerre continentale, de la gent empanachée à laquelle il a remis le soin de sa défense ?… On se plaisait, dernièrement, à se moquer de l’incompétence des généraux anglais opérant dans l’Afrique du Sud ; on oubliait qu’il n’est pas une seule des erreurs et des sottises qu’on peut leur reprocher dont les généraux français ne donnent sans cesse le spectacle, souvent considérablement augmenté, aux grandes manœuvres. À Spion Kop, le général anglais qui commanda l’attaque mit simplement en pratique, dans la mesure de ses faibles moyens, les procédés intelligents chers au général de Négrier et à plusieurs de ses collègues. Nous aurons le plaisir, en cas de guerre, de voir le général de Négrier et ses collègues fournir à l’armée française tous les Spion Kop qu’elle peut désirer ; de grands commandements sont, en effet, réservés à ces généraux d’échaudoir. Ils s’en montreront dignes, à leur façon ; n’en doutons pas.

Après tout, peut-être vaut-il mieux ne douter de rien — au moins jusqu’à ce que les événements, avec leur brutalité ordinaire, viennent prouver au peuple français que sa confiance fut trop naïve et ses admirations trop faciles. — Peut-être faut-il admettre que ce fut un beau jour pour la France que celui qui vit les héros de 1870, retour d’Allemagne, se placer eux-mêmes par droit de conquête — la conquête du Père-Lachaise — à la tête de l’armée et, grâce à la Commission de Révision des Grades, éliminer de cette armée tous les intrus qui n’avaient point compris que la place d’un officier français, pendant la guerre, était dans une forteresse prussienne. Peut-être doit-on reconnaître, aussi, qu’il n’est pas mauvais que les grades, l’avancement rapide, aient été réservés aux bons élèves des bons pères, et que l’armée soit devenue la succursale logique de l’Église, le débouché naturel des jésuitières — le confessionnal préparant à la guérite, la guérite faisant suite au confessionnal. — Il est possible qu’il vaille mieux ne point se plaindre de la morgue ridicule, de l’ignorance avérée, de la cruauté stupide dont fait preuve la majorité des officiers ; et qu’il convienne même de les féliciter pour la façon admirable dont ils s’attirent le respect général en employant des procédés qui, chez des êtres moins galonnés, n’exciteraient que le mépris. Il faut avoir le courage d’atteindre le sommet de la montagne — fût-elle un entassement d’immondices — afin d’apercevoir, au pied de l’autre versant, la consolation de la vallée. Et l’obstination de la caste empanachée à séparer ses intérêts de ceux de la nation interdit au peuple de s’arrêter à mi-côte, l’oblige à gravir jusqu’au bout le sentier difficile et bourbeux qui l’amènera enfin à la que la seule préoccupation des hommes qui se sont donné la mission de veiller à la sécurité de la France a été de former une armée prétorienne qu’ils maintiennent par la terreur — une armée prétorienne qui existe indépendamment de tout contrôle, dans laquelle la plus odieuse tyrannie est de règle, dans laquelle tout idéal démocratique est foulé aux pieds, et que ses chefs projettent d’employer au triomphe de leurs idées cléricales et liberticides, même au prix de l’amoindrissement et de la ruine du pays.



Y a-t-il un vengeur là-haut, par delà les étoiles ? Non, non !
Schiller.


Si l’on voulait donner une preuve du caractère misérablement despotique, mensonger et hypocrite, des institutions politiques et sociales de notre temps, on n’en pourrait trouver une meilleure que celle-ci : les armées actuelles sont des armées nationales ; et les nations n’ont sur elles aucun droit de direction ou de contrôle. Il est inutile de parler des prérogatives dont jouissent les représentants du peuple, des droits qu’ils pourraient exercer ; tout le monde sait quelle dégoûtante farce est devenu le système représentatif — et quelle dégoûtante farce il devait devenir, et doit devenir, dans un pays où n’existe pas une égalité effective au moins partielle. — L’armée nationale est un mot ; la représentation nationale est un mot ; la nation est un mot ; la patrie est un mot ; l’armée elle-même, pure et simple, est un mot. « Les mots, dit Voltaire, font en tout plus d’impression que les choses. » Ils font même tant d’impression qu’on en oublie leur sens réel, le caractère de la chose qu’ils représentent, qu’on n’ose même plus supposer qu’ils puissent avoir une signification. Les peuples sont comme des enfants captifs torturés par des mots. Les mots, les mots vicies de sens, sont les geôliers des peuples modernes ; les principes, qui sont tous des phrases ridicules et mensongères, des enfilades de mots creux, sont les tortionnaires des nations. Il est vraiment honteux que, à notre époque, on en soit là. Une canaille sans cervelle est jetée de force à la caserne ; enrégimentée ; embrigadée ; et cætera ; souffre ; pâtit ; endure la faim et la soif ; est maltraitée ; empoisonnée ; battue ; volée ; condamnée aux maladies contagieuses et héréditaires, à des habitudes déplorables. Quand elle sort du régiment, il faut qu’elle peine, qu’elle trime, qu’elle s’évertue, qu’elle s’exténue, qu’elle se tue, afin de payer les impôts nécessaires à l’entretien des malheureux qui l’ont remplacée à la caserne. Et cette tourbe ne se demande même pas une seule fois pourquoi cet esclavage physique et moral ; pourquoi ce perpétuel et monstrueux tribut. À quoi sert l’impôt ? Et qu’est-ce que c’est que l’impôt ? On ne sait pas. À quoi sert l’armée ? Et qu’est-ce que c’est que l’armée ? On ne sait pas. Payons l’impôt ! Vive l’armée ! Des mots. Des mots ! On s’asservit, on se ruine, on se sacrifie pour des mots. Ont-ils une signification, ces mots ? On ne sait pas. Oui, ils ont une signification. Laquelle ? On ne sait pas. On ne veut pas savoir. Les mots arrivent, avec de grandes escarcelles, qu’il faut remplir. Les principes chargent les canons, avec une poudre qu’ils ont mouillée, sournoisement. Il ne faut pas que les canons partent. Ou, s’ils partent, il ne faut pas qu’on sache pourquoi. Il faut que les multitudes, gangrenées d’apathie morale et pourries d’ignorance voulue, descendent dans l’arène sans savoir pour quelle raison, saluant et acclamant les mots — ces Césars des peuples modernes, libres et éclairés, — pour lesquels elles vont mourir. Il faut que la création des Armées Nationales ne produise point d’autre résultat que celui-ci : l’augmentation énorme du nombre des combattants ; la possibilité de ranger en bataille trois millions d’imbéciles contre trois millions d’idiots.

La patrie étant le Sol de la Patrie — et pas autre chose, car, quelques autres éléments coopérant à son essence que vous puissiez invoquer, ils se résolvent tous en valeurs générales, c’est-à-dire susceptibles d’être internationalisées, ou en une seule valeur particulière : la terre, le sol — la Patrie étant le sol de la Patrie, et cette Patrie étant, en dépit des mots, l’apanage d’une minorité (dont une partie n’a même pas d’existence légale), il s’ensuit que l’impôt perçu pour la défense et la conservation de cette Patrie n’est ni une assurance ni un échange, mais seulement un tribut arbitrairement imposé, une simple extorsion. Ce fait était tellement patent, que les possédants ont été obligés de le masquer lorsqu’ils ont reconstitué leurs forces militaires, après 1870 ; d’admettre la formation, au moins nominale, des grandes armées nationales. Ces grandes armées, il ne faut pas l’oublier, n’ont été créées qu’à la voix des peuples, à leur désir exprimé non seulement par des phrases, mais par des faits ; la Commune de Paris est un de ces faits. Le peuple français comprenait donc, alors, que quelque chose méritait d’être défendu, et devait être défendu par tous ; quelque chose qu’il ne possédait pas, qu’il ne connaissait pas et pressentait seulement, quelque chose qu’il était sur le point de connaître et dont il allait exiger la possession. Ce quelque chose, c’était la Patrie — la Patrie qu’avaient livrée, trahie, vendue, les chefs militaires et les classes dirigeantes — c’était le sol de la Patrie.

Car les chefs militaires et les classes dirigeantes le savent, que la patrie c’est le sol de la patrie. Ils le savent si bien que, lorsque l’ennemi s’avance sur eux pour les dévorer, eux et leurs panaches de saltimbanques et leurs propriétés de voleurs, ce qu’ils lui jettent dans la gueule pour apaiser sa faim et calmer sa fureur, c’est un morceau de la terre de France. Ce que demande l’Allemagne victorieuse, c’est l’affaiblissement de la patrie française ; et c’est la terre de l’Alsace, de la Lorraine, qui lui est livrée. Elle lui est vendue, en échange de la conservation de leurs privilèges, par les officiers traîtres dont un si grand nombre caracole encore à la tête de l’armée, et par les Rodins de la bourgeoisie dont la fine fleur pérore à la tête des Nationalistes. Et, aussitôt la cession faite, comme le peuple de Paris s’indigne et se révolte contre l’abjection des galonnés et des Tartufes, on décide qu’il faut le saigner à blanc. Les galonnés se font renvoyer d’Allemagne leurs épées déshonorées, les Tartufes dressent le plan de la hideuse basilique dont ils rêvent de souiller Montmartre pour remercier le Dieu des lâches et des filous de leur avoir accordé la paix à si bon compte. Les ouvriers parisiens sont exterminés ; la basilique est construite… Et aujourd’hui, ce sont les galonnés, les Tartufes de ce temps-là, et les avortons intellectuels qu’ont pondus leurs femelles, qui psalmodient les litanies des chères provinces, qui prêchent le culte de la patrie, qui crient Vive l’armée ! et Vive la France ! Et le Paris d’à présent fait des ovations à ces salauds, que vomissait le Paris d’il y a trente ans ; il acclame Coppée, qui faisait des neuvaines pour la capture de la grande ville, il acclame Déroulède, qui en fusillait les habitants. C’est à ne pas croire ! La situation de la France apparaît vraiment plus bête encore que misérable… Logiquement, c’est aux Révolutionnaires seuls, à ceux qui s’étaient opposés d’abord à la guerre insensée et qui s’opposèrent plus tard à la paix infâme, qu’il appartient de parler des provinces perdues, de la patrie, et même de l’armée. Et ce sont les gluants coquins qui causèrent le conflit désastreux, qui furent les artisans de la débâcle, qui troquèrent contre l’assurance d’une tranquillité honteuse deux provinces françaises et les milliards des malheureux, qui osent venir se poser en champions de la revanche et du patriotisme ! Ils ont feint d’oublier, et la foule imbécile a réellement oublié, que c’est par eux que fut signé à Francfort, entre les capitulations de 1870 et les massacres de 1871, le pacte abject qui mutilait la France. Ils le paraphèrent, ce pacte, d’une plume arrachée au chapeau d’un général et le scellèrent du manche d’un goupillon. C’est leur signature qui est au bas du contrat, contrat valide, excellent, régulier, conclu de bonne foi et en toute connaissance d’infamie, contrat que la bourgeoisie et la soldatesque française sont tenues d’exécuter, qui les lie l’une à l’autre d’un lien ignominieux, et que les mains de la Révolution, seules, ont le droit de déchirer, et déchireront.

Donc, les possédants, obligés, après 70-71, d’admettre le principe des armées nationales, résolurent de perpétuer, en fait, la vieille distinction entre nation et armée et de continuer à cacher au peuple l’identité désormais réelle de ces deux termes. Ils purent y réussir facilement, après les carnages de la Commune et la répression féroce qui la suivit. Le peuple, qui avait été près de découvrir la signification du mot Patrie — et qui fut impitoyablement décimé, en 71, pour ce crime, — renonça à en poursuivre le sens et la définition ; se contenta d’illusions grotesques ; s’endormit par lassitude, d’abord ; continua à dormir, par lâcheté. De sorte que, avec l’épithète nationale accolée à Armée, avec l’épithète nationale accolée à Défense (une défense qui serait seulement celle des possessions des Riches), les coquins clérico-réactionnaires purent extorquer au peuple toutes les sommes nécessaires plus encore au développement de leurs intérêts privés (mercantiles, industriels et autres) qu’à la préparation d’une guerre. Une guerre, en effet, n’est pas ce que rêvent les classes dirigeantes.

L’armée telle qu’elle existe offre un immense débouché aux produits de toute espèce qui y sont consommés inutilement, stérilement, et que le souci de sa conservation ne permet point à la bourgeoisie de livrer à la consommation utile et féconde. La bourgeoisie trouve aussi, dans le corps des officiers, le pivot solide, sinon gratuit, autour duquel ses filles, pénétrées de sa grandeur, peuvent faire tourner leurs ambitions. L’armée interdit encore l’expression menaçante, et même bruyante, du mécontentement qu’excite l’état de choses actuel. L’armée, en défendant cet état de choses, protège du même coup l’Église dont l’activité incessante lie les uns aux autres et unifie autant que possible les éléments hétéroclites, voire hostiles, qui constituent le système présent. Elle assure à l’aristocratie, toute dégoûtante d’imbécillité et suant la trahison, un semblant de raison d’être, une soi-disant fonction qui l’empêche elle-même d’ajouter foi à la réalité de sa décomposition. Elle présente, par ses démonstrations tapageuses, un sujet d’admiration à la naïveté des foules ignorantes ; parvient à leur faire prendre ses ramollots et ses don Juans à corsets pour des modèles de force physique et d’élégance masculine ; leur fait applaudir, en ses badernes hors d’âge et ses Saint-Cyriens bouffis d’orgueil, les pères nobles et les jeunes premiers du patriotisme autorisé, gueulard et prudent, tonitruant et inoffensif.

Voilà de beaux résultats ; et l’armée, dans son état actuel, les produit sans difficulté. Il faut ajouter qu’elle n’en produit pas d’autre. Jusqu’ici, on admettait que la fonction d’une armée était de se préparer à la lutte, et de faire la guerre ; on a démontré, aujourd’hui, l’absurdité de cette hypothèse. Une armée existe simplement afin de conserver la paix, à n’importe quel prix ; afin de n’être jamais prête à la lutte ; et de ne point faire la guerre. Ne point faire la guerre, là est l’important. Il est bien entendu que les expéditions coloniales, nécessaires à l’éclosion de la graine d’épinards, à l’enrichissement des honnêtes gens en redingotes ou en pantalons garance qui ne voient dans l’extension de la France au-delà des mers que le triomphe de leurs ignobles combinaisons, ne sont point comptées comme guerres. On les célèbre ainsi qu’il convient — comme il convient à ces lâches et cupides sauvages qui s’appellent des civilisés ; — c’est ainsi que Monsieur Hanotaux n’hésita point à déclarer que la conquête de Madagascar par le Père (jésuite) Duchêne devait être mise en parallèle avec la conquête des Gaules par Jules César ; Monsieur Hanotaux a la fourchette, pour les comparaisons ; mais, malgré tout, en dépit du nombre prodigieux de vies françaises qu’elles dévorent, les expéditions coloniales ne sont point considérées comme des guerres, et sont par conséquent permises à l’armée. Elles sont même préconisées, comme exercices utiles, par des gens influents et qui seraient sans doute désintéressés si l’existence n’avait pas ses nécessités inéluctables ; elles sont recommandées, par exemple, par M. Étienne dont la compétence en tout ce qui touche aux habitants des pays chauds, en la meilleure façon de soupeser leurs bourses et de les mettre à sec, est hors de doute et date de loin puisqu’il la doit, dit-on, à l’école maternelle. Mais la guerre, la vraie guerre, la guerre continentale, est et demeure interdite à l’armée. L’armée ne doit pas faire la guerre, ne doit même pas être en mesure de la faire. Elle doit conserver la paix ; c’est-à-dire, l’ordre social actuel.

Les misérables groupes politiques qui jouent l’un après l’autre le rôle d’opposition reprochent amèrement aux gouvernements qui se succèdent de ne pas mettre la France en état de répondre à une provocation, de repousser un affront. C’est la plus lamentable des comédies. Chacun des coquins qui composent les groupes en question, et même le plus obtus d’entre eux, sait très bien qu’on ne peut donner à l’armée l’efficacité qu’il réclame que révolutionnairement ; il n’ignore point que c’est la base sur laquelle est établie l’armée, base en contradiction formelle avec l’essence, de cette armée, qui vacille, prive l’institution militaire actuelle de toute stabilité et de toute solidité, et que c’est une assise démocratique seule qui peut donner une vigueur réelle au colosse de la nation en armes ; il sait que tout ce qu’on raconte au sujet de la défense nationale n’est qu’une farce ridicule ; que la seule défense possible de la France, si on lui cherche querelle, est dans l’attaque ; et que la seule attaque possible à la France, c’est la Révolution. Il le sait, mais feint de ne le point savoir ; et le gouvernement, qui lui répond de vagues sottises, le sait aussi, mais n’en veut rien dire.

Ce que savent ses représentants, il n’est guère admissible que le peuple, si sot et si apathique qu’il soit, l’ignore complètement. Les raisons mêmes qui font désirer aux possédants le maintien de l’armée telle qu’elle est devraient lui faire souhaiter, à lui, la transformation immédiate de cette armée. C’est une chose qu’il devrait demander résolument, exiger séance tenante. Aucun des motifs qu’on pourrait invoquer pour défendre les institutions militaires d’aujourd’hui n’est valable ; des preuves nombreuses, des évidences indiscutables, s’élèvent contre elles, d’avance. D’ailleurs, il existe une excellente raison de démocratiser l’armée, d’en faire enfin l’armée du peuple : c’est le peuple qui paye pour elle ; c’est le peuple qui sert dans cette armée, gratuitement ; c’est lui qui, payant l’impôt, et tout l’impôt, entretient cette armée et en assure l’existence. C’est à lui qu’elle doit appartenir. Elle appartient aux parasites qui vivent de lui. Ils en ont fait non seulement un instrument de domination, d’oppression et de menace, mais une sorte de propriété privée dont ils jouissent en bonnes crapules de pères de famille, eux et leurs petits, et les petits de leurs femmes, et les petits des bons moines ; ils en vivent, s’en gavent et s’en engraissent ; tout cela est tellement ignoble que j’ai presque honte d’en parler. Je ne sais pas si l’on est fier d’être Français quand on regarde la colonne (ça se pourrait tout de même, si on lui faisait refaire la planche) ; mais je sais qu’on est vraiment dégoûté d’être Français quand on pense qu’un propre-à-rien, parce qu’il a porté sur sa manche des loques de lustrine ou des galons d’or, aura son existence largement assurée ; et qu’un ouvrier ou un artiste, un homme qui n’aura pas contribué à l’œuvre d’abâtardissement social qui fait de la France une guenille de nation, se verra donner le choix, sur ses vieux jours, entre la pourriture de l’hôpital et la fange du ruisseau.

Oui, ce qui existe en France existe ailleurs. Oui. Et puis ? Ne nous vantons-nous pas, dites donc, d’être le premier peuple du monde, les chevaliers de la liberté et les champions de l’égalité ? Faudrait faire voir ça, un peu. C’est joli, les paroles ; mais des actes vaudraient mieux. Nous nous targuons d’avoir donné beaucoup d’exemples à l’univers, et il y a sans doute un peu de vrai dans toute cette forfanterie ; donnons-lui un exemple de plus. Montrons-lui qu’une République peut être une République, quelque invraisemblable que cela paraisse ; faisons-lui voir qu’une armée nationale peut être une armée nationale, et même une armée.

La guerre, alors ? Pourquoi pas ? Pourquoi les prolétaires n’iraient-ils pas se faire se tuer, puisqu’ils s’obstinent à ne pas vouloir vivre ? Tout serait préférable pour eux à la léthargie présente, et si la paix ne leur donne point l’énergie qui leur est nécessaire, ils pourront peut-être la trouver dans les horreurs de la guerre. Je me suis souvent demandé comment les déshérités ne s’aperçoivent pas qu’ils ont tout à gagner à une guerre. Le sens politique leur manque ; et les nullités, à longues barbes et à cerveaux réduits, qui les dirigent ne savent que les aveugler de conceptions chimériques, de théories compliquées et grotesques, et les empêchent, hélas ! de voir les choses telles qu’elles sont. Ce sont les riches, les dirigeants, qui n’ont pas d’intérêt à la guerre, qui ne la désirent pas, qui en repoussent l’idée avec horreur, avec une angoisse qu’ils ne prennent plus la peine de dissimuler.

Déroulède lui-même, l’émonctoire de la revanche, le chantre des luttes d’hier et de demain, sorti tout infect avec sa lyre de fer battu (battu par les Prussiens) du puisard où marine le patriotisme bourgeois dans le sang des misérables — Déroulède, le patriote, le vaillant, le poète, le prestigieux Don Quichotte — Déroulède, l’ambitieux burlesque, le sombre imbécile, l’assassin des ouvriers de Paris, l’hypocrite croque-mort des rimes putréfiées — Déroulède déclarait l’autre jour, la main sur le scapulaire qui lui sert de conscience, qu’il ne veut pas la guerre. Il veut toujours reprendre l’Alsace-Lorraine, bien entendu, dans dix ans, dans vingt ans ou dans cent ans ; dans cent ans, ça ne le gêne pas ; mais il ne veut point la guerre. Ne pas vouloir la guerre, voilà sa véritable mission. Il est là pour ça, pour ne pas vouloir la guerre ; et c’est pour ça qu’il nous assourdit depuis si longtemps de ses déclamations revanchardes et qu’il nous empoisonne impitoyablement de sa patriotique charogne. Il ne veut pas la guerre !… Ô malheureux, vous qui avez souffert l’horrible misère sous tous les aspects qu’elle sait prendre, vous qui êtes morts de fièvre sous l’uniforme ou morts de faim sous les haillons, vous tous qui avez donné vos peines, vos sueurs et vos existences aux fantômes de la revanche exhibés par cet imprésario de la honte, vous qui avez tout sacrifié au simulacre de patrie dont il s’est fait le grand-prêtre, voici quelques mots qu’il faut que j’aille cracher sur vos tombes : « Déroulède ne veut pas la guerre. » Écoutez ça, si les asticots n’ont pas encore boulotté vos esgourdes, tas d’ânes ! Déroulède est un homme de paix. Il ne ferait pas de mal à une mouche, ni même à un lion… Oh ! Déroulède, homme de paix, pardonne-moi d’avoir cru que tu voulais la guerre ; je vois bien maintenant que tu ne la veux pas, et que tout ce que tu disais, c’était pour rire. C’est dommage que ça ait fait tant pleurer ; mais du moment qu’on sait à quoi s’en tenir, puisque tu déclares toi-même que tu ne veux pas la guerre… Alors, qu’est-ce que tu veux, sale vache ? Qu’est-ce que tu veux, crapule ?… Douze balles dans la peau ? Tu les auras.

Par extraordinaire, Déroulède ne ment point lorsqu’il dit qu’il ne veut pas la guerre. Ni lui, ni ses associés d’infamie, ni la cohue des possédants, n’en veulent ; ils ont leurs raisons pour n’en pas vouloir. Ces raisons sont justement celles qui devraient pousser le prolétariat à la désirer vivement. Mais le prolétariat, conseillé par les imbéciles qui se sont chargés du soin de ses destinées et qui n’ont dans la tête que les poux qui garnissent leurs barbes, est hors d’état de rien comprendre. Il s’en est tenu aux vagues protestations de 1869 contre les armée permanentes, a continué bêtement à demander leur suppression sans avoir l’air d’y tenir beaucoup, et ne s’est même pas aperçu que son entrée en masse dans l’armée signifie son arrivée au pouvoir. C’est à peine s’il commence aujourd’hui à avoir l’intuition brumeuse de la mission des armées nationales ; il sent, plutôt qu’il ne comprend, que leur suppression dans l’état présent, c’est-à-dire leur transformation en armées prétoriennes, aurait pour lui des conséquences désastreuses. Il est donc en train de changer, sans trop s’en apercevoir lui-même, sa tactique à l’égard de l’armée, qu’il entend conserver malgré tout ; ainsi qu’il a modifié son opinion au sujet des machines, qu’il voulait détruire autrefois, et qu’il regarde aujourd’hui comme des instruments de bien-être pour un futur prochain.

Ce futur, c’est par l’emploi de la force seulement que le prolétariat peut espérer l’atteindre. La force, c’est-à-dire l’armée, est dans ses mains. C’est par elle qu’il doit arriver au développement complet de son idéal démocratique ; à la suppression du vieux système de gouvernement par armée et administration, système tyrannique dans lequel les parlements ne constituent qu’un rouage inutile et risible ; et au remplacement des grands États hostiles les uns aux autres par des groupements volontairement fédérés et composés de communes maîtresses de leurs territoires.

Théoriquement, et une fois l’armée démocratisée, il serait possible au peuple, par le simple déploiement de l’irrésistible appareil mis enfin à sa disposition, d’obliger sans effusion de sang ses oppresseurs à rendre gorge ; après quoi, il pourrait licencier son armée, procéder au désarmement complet. Mais, en fait, cette supposition est inadmissible. D’abord, la condition morale et mentale du peuple a été faite trop pitoyable pour qu’il puisse prendre conscience de son pouvoir en dehors de la pression d’une influence extérieure ; un grand danger seul peut réveiller le peuple et le rappeler à lui-même. D’autre part, les intérêts des possédants français sont intimement liés à ceux des possédants étrangers. Ces coquins forment une association internationale dont les membres se doivent aide et protection. Il serait ridicule de conserver à ce sujet la moindre illusion ; l’aristocrate français, le prêtre français, le capitaliste français feront appel à l’étranger, ainsi qu’ils l’ont toujours fait, contre les Français pauvres qui demanderont à ne plus souffrir de la faim et à vivre libres. Il faudra terrasser cette canaille. Donc, la guerre sera inévitable. Guerre extérieure et guerre intérieure ; cette dernière sera rendue nécessaire par les agissements des bourgeois et fut, d’ailleurs, prévue par leur sagesse ; ils déclaraient en effet, dernièrement, que l’armée était destinée à contenir les factieux de l’intérieur. Ces factieux-là, l’armée démocratisée les contiendra ; elle contiendra les factieux du panache, du comptoir et du confessionnal. Même, il ne lui suffira point de les contenir ; elle les supprimera. Car l’armée démocratisée, l’armée vraiment nationale, ne saurait tolérer de telles ordures.

Quant à la guerre extérieure, dès que l’ordre de mobilisation sera donné, il deviendra évident que l’armée est la nation. Je crois inutile d’exposer ici comment cette évidence se manifestera, peu après, plus clairement encore. Je ne dis pas que la guerre sera la défaite ; Déroulède, la sale vache, ne veut pas qu’on le dise ; et je ne le pense pas. La guerre sera la défaite, certainement, si sa direction demeure confiée aux hautes compétences qui se sont manifestées ces temps derniers ; mais je crois que le règne de ces malfaiteurs ne se prolongera pas au delà des premiers jours de la lutte, c’est-à-dire au delà du désastre initial et du commencement de l’invasion. Ce sont là, tout le monde le sait, des éventualités avec lesquelles il faut absolument compter. Quand le peuple verra que c’est 1870 qui recommence, il s’arrangera de façon, comme on dit, à arrêter les frais. Il se rappellera que l’on n’est jamais bien servi que par soi-même, qu’il n’y a pas de vengeur par delà les étoiles, et que les occasions perdues ne se retrouvent pas. On pourra dire que le peuple ne sera pas capable de tirer parti de la situation. C’est possible, car tout est possible, mais c’est loin d’être certain. Au point de vue strictement militaire, par exemple, on sait que l’armée française comprend un bon nombre d’officiers capables, intelligents et retenus généralement, de parti-pris, dans des situations inférieures ; ils prendront la place des dégoûtantes nullités qui se seront effondrées dans le mépris et l’exécration publique. C’est une erreur de croire que les connaissances d’un général sont de beaucoup supérieures à celles d’un capitaine. Comme toute autre science, la science militaire n’est une science que jusqu’à un certain point. Ce point dépassé, l’art commence. Et c’est seulement sur le champ de bataille qu’un général peut se révéler un artiste, comme Frédéric, ou un virtuose, comme Napoléon.

Voici deux choses qu’il faut avoir le courage de reconnaître : la France est une nation outrageusement volée de son intelligence, à tous les points de vue, par des camarillas imbéciles ; les grandes masses du peuple, les véritables Français, espèrent fermement que Demain ne sera pas la continuation d’Aujourd’hui, mais sa revanche.



Dans l’avenir, le rôle de la France sera seulement philosophique et intellectuel.
Napoléon.


Rien n’est plus misérable que la fureur aveugle et fiévreuse avec laquelle les foules cherchent à détruire en elles les sources d’énergie, ou à en détourner le courant, à lui donner des directions fausses, nuisibles et ridicules. Il est certain qu’elles obéissent, en agissant ainsi, à la voix des mauvais apôtres qui les empoisonnent de leurs prédications, mais elles y trouvent aussi un pitoyable plaisir. Elles échappent ainsi à elles-mêmes, aux appels d’une indépendance qui les terrorise parce qu’elle leur donnerait des responsabilités. Elles échappent ainsi à la pression des faits multiples qui, en élargissant le champ d’action de l’homme, le rapproche de plus en plus d’un bonheur qui ne lui paraît pas fait pour lui. On peut tout dire d’un mot : ces civilisés ont peur de la civilisation.

Qu’est-ce que la civilisation ? C’est la mise en œuvre de toutes les possibilités de destruction et de création, c’est-à-dire d’action, qui tendent au développement complet et au bien-être de l’existence humaine. C’est la reconnaissance de ces deux faits indiscutables : Nous sommes des hommes ; nous habitons une planète qui s’appelle la Terre.

Il n’y a que deux états possibles à l’homme : l’état de barbarie et l’état de civilisation. Il n’existe point d’état intermédiaire. Le sauvage qui n’a encore mis à son service que quelques agents naturels ; qui n’a créé que quelques instruments ; qui n’a entre ses mains qu’un nombre réduit de possibilités ; mais qui n’en néglige, n’en déforme et n’en supprime aucune — à commencer par la plus grande de toutes, l’existence humaine, à laquelle la terre confie les germes de l’avenir — ce sauvage-là est un civilisé. Le civilisé qui a entre ses mains un grand nombre de possibilités, mais les déforme ou refuse de s’en servir ; qui n’a ni la compréhension, ni le respect de l’existence humaine ; qui a laissé s’établir et se fortifier des institutions néfastes dont le seul rôle est de s’opposer à son libre développement physique, à l’essor audacieux de sa vie morale — ce civilisé est un barbare. — L’usage fait par ce civilisé de ses facultés et des découvertes qui se succèdent tous les jours, est dérisoire. Le nombre d’existences humaines et animales sacrifiées sans trêve à son imbécillité est effrayant. Les institutions dont sa sottise a permis la création et que sa lâcheté persiste à conserver, sont sanguinaires, dévoratrices d’hommes.

L’Église rejette l’âme humaine au passé, la cloue au gibet des époques mortes, la claquemure dans des catacombes ; elle lui donne l’espoir et la terreur d’une vie à venir, la pénètre de son néant et de la vanité des choses de ce monde. Après l’homme noir, vient l’homme rouge. C’est l’assassin, le meurtrier sans épithète, dont l’œuvre consiste à détruire et à mutiler le corps, ainsi que le prêtre détruit et mutile l’esprit. Derrière ces deux crapules en vient une troisième, la plus vile, la plus sotte et la plus lâche : le marchand. Celui-là ne se fait point payer pour donner la mort, comme les autres ; il la détaille dans sa boutique qui est l’antre du mensonge et de la ruse basse ; il la pèse dans sa balance à faux poids, l’enveloppe d’hypocrisie, et la présente avec un sourire et un petit compliment à ceux qu’il empoisonne. Cet honnête homme vend n’importe quoi, ce qu’il a déjà volé et même ce qu’il n’a pas encore volé ; et l’économie politique explique pourquoi il a raison d’agir ainsi. C’est parce que le produit net est une chose que la valeur ainsi que le bénéfice légitime sans oublier les salaires et en tenant compte des nécessités de l’échange justifie le capital par le moyen de la propriété. En suivant toujours tout droit et en vous garant des voitures, vous arriverez à comprendre ça. Voilà l’explication du rôle du marchand. Qu’il soit trafiquant, industriel, financier, ou ce que vous voudrez, vous voyez qu’il a tous les droits. Il en use et il en abuse. Il est généralement libéral et progressiste, grand amateur de réformes ; toujours patriote ; souvent philanthrope. Quant aux promesses d’avenir qu’il étrangle derrière son comptoir, quant aux catastrophes de toute nature qu’il provoque, quant à l’épouvantable misère qu’il entretient mathématiquement, quant aux milliers de cadavres qu’entassent continuellement son avidité et son avarice, il vaut mieux n’en pas parler. Il suffit de dire que l’état commercial ou industriel est sans doute le pire fléau que le monde ait connu. Et c’est le développement de cet état qu’on veut bien nous promettre pour l’avenir ! On consent à admettre la possibilité de la disparition du prêtre et la nécessité de la suppression de l’homme d’armes ; mais le marchand doit subsister ; son âme doit devenir l’âme universelle. Je pense cependant que l’homme du futur, qui est peut-être l’homme de demain, ne vivra pas pour le trafic ; qu’il méprisera la saleté que nous appelons les affaires et qu’il vivra simplement pour vivre, sans autre but à sa vie que le bonheur et la beauté. Je pense que le prêtre avec sa croix, le soldat avec son sabre et le marchand avec son faux poids disparaîtront ensemble ; et que beaucoup de conceptions fausses, qui sont nécessaires à leur existence, disparaîtront en même temps ; l’idée de justice par exemple, qui après tout n’est qu’un des bras, chargé de tentacules laïques, de cette énorme et dégoûtante pieuvre qui s’appelle la Religion. C’est assez clair. La Justice est représentée, au fronton des édifices où l’on en débite, par une femme masquée d’un bandeau, à la longue robe, qui tient dans sa main droite un glaive et dans sa main gauche une balance. Cette femme, vous la connaissez. La Superstition religieuse protectrice du sabre du soudard et de la balance du mercanti, voilà le symbole de la Justice.

Quelle que soit l’apathie du civilisé d’aujourd’hui, et quelle que soit sa crainte d’une civilisation réelle, les institutions qui perpétuent l’état de barbarie dans lequel il vit sont tellement anti-humaines, anti-naturelles, qu’elles s’effritent à chaque instant davantage et s’écrouleront avant longtemps. Dans certains pays, l’institution religieuse s’affaiblit de jour en jour. Dans d’autres, comme la France, l’institution militaire se désagrège et perd de plus en plus sa raison d’être. On peut ici comparer la France à d’autres nations qui, pour des nécessités d’extension ou de consolidation, peuvent avoir recours à l’emploi des armes. Il est certain, par exemple, qu’afin de parvenir à cette grande fédération des peuples de langue anglaise dont l’Empire britannique n’est que l’expression première, et afin d’écarter les obstacles qui s’opposeraient à sa formation, la race anglo-saxonne pourra avoir à employer la force. Il est possible aussi que l’Allemagne ait à faire usage de la force afin d’arriver à créer cette confédération des pays de langue allemande qui est si nécessaire au repos du monde et à son parfait équilibre moral. Beaucoup de résultats, en effet, qui pourraient être atteints normalement par des moyens pacifiques, ne le sont et ne le seront peut-être encore demain que grâce à des procédés violents ; étant données surtout les vieilles habitudes des peuples et l’admiration qu’ils professent pour la force. Cette admiration, après tout, n’est pas tout à fait une mauvaise chose ; elle montre que l’énergie existe encore dans les peuples, puisque le spectacle de cette énergie, même défigurée et travestie, sait encore les émouvoir. Elle fait voir que l’instinct combatif individuel, qu’ont cherché à tuer les parades ridicules et les boucheries irraisonnées du militarisme, n’est pas mort ; et qu’il pourra reparaître afin de devenir le gardien des libertés futures.

Je ne dis point que les deux pays dont je viens de parler auront nécessairement recours à la force pour l’achèvement de l’œuvre qu’ils ont à accomplir ; mais tant qu’ils n’ont pas touché le but que leur désigne leur histoire, ils doivent garder cette force bien en main, de façon à pouvoir faire face à toutes les agressions qui tendraient à les détourner de leur route. Si l’Angleterre et l’Allemagne ont une mission bien déterminée, mission immédiate et particulière, on peut se demander quelle est la mission de la France. On peut se demander quels motifs elle peut avoir de conserver son établissement militaire. Il est absolument certain que la France n’a plus aucun rôle guerrier à jouer en Europe ; j’insiste sur le mot rôle ; elle peut avoir à accomplir, en s’appuyant sur la force, une grande œuvre ; par exemple, l’abolition du militarisme ; mais son intervention dans les affaires du monde, sous des prétextes spécieux couvrant mal des prurits de gloire à panache, ne pourrait être expliquée par le bon sens ni excusée par le sentiment, et ne saurait être supportée. La France, il serait puéril de le nier, ne s’est jamais relevée du coup qui lui fut porté en 1870. Son commerce, sa marine marchande, son industrie, son prestige artistique et intellectuel, ont subi des atteintes sur lesquelles il serait oiseux d’insister. Le seul relèvement auquel on pourrait ajouter foi serait son relèvement militaire, auquel tout fut sacrifié et qui peut cependant, hélas ! faire l’objet de bien des doutes. Mais, encore une fois, en admettant que la puissance de cette armée soit indiscutable, quelle tâche peut lui être réservée ? On n’en voit point d’autre, en vérité, que la reprise de l’Alsace-Lorraine. Et si d’est là la mission de l’armée française, on ne peut s’étonner que d’une chose : c’est qu’elle ne l’ait pas encore remplie. L’entreprise eût été, de tout temps, difficile ; mais elle devient de plus en plus malaisée. Les ressources de l’Allemagne en hommes, etc., augmentent tous les jours ; et celles de la France décroissent en proportion. Sur quoi une question, nécessairement, se pose : le jeu vaudrait-il la chandelle ? Les honnêtes gens qui dirigent la France à tour de rôle — qui la dirigent vers l’abîme — répondraient : oui, sans hésiter. Mais ils le pensent si peu, eux et leurs ouailles, qu’ils ont fait les efforts les plus désespérés et les plus honteux pour donner à l’armée une raison d’être dont le caractère général fût, sinon plus sérieux, du moins plus séduisant et plus propre à susciter des illusions. Ils conclurent, grâce à l’intermédiaire du Vatican, cette alliance russe dont ils osent se faire gloire, et qui sera l’éternelle tare de la troisième République.

Alliance aussi flatteuse que féconde. Jusqu’ici, comme résultats, elle a dragué hors de France autant de milliards qu’il en fallut donner aux Prussiens lors du versement de cette indemnité de guerre que les Français se vantent encore d’avoir payée si vite ; elle a imposé à la France, en retour des bons offices du Saint-Siège, et en dépit des lois, la vermine cléricale et monacale qui est en train de la ronger ; elle a permis à des esprits aventureux d’échafauder des projets bizarres de coopération entre les armées russe et française, lesquelles devraient opérer leur jonction sur les rivages de la Bohème, comme dit Shakespeare, et attaquer l’Allemagne par le sud. Cette tentative audacieuse doit s’effectuer au moment de la crise autrichienne qu’ouvrira la mort de l’empereur François-Joseph. C’est une affaire entendue. On serait mal venu à affirmer que la crise autrichienne sera close, sans aucune intervention de la France, par la prolongation de l’Allemagne jusqu’à Trieste ; et que le rôle de la Russie, que l’occident a si complètement failli à civiliser, ne commencera guère avant qu’une civilisation adéquate lui ait été apportée par les Jaunes, enfin réveillés de leur sommeil. Mais peu importent les réalités. La France se contente de chimères et ne demande pas autre chose. On lui dit qu’elle a des colonies ; et elle le croit. On lui dit que son armée est nécessaire à leur défense ; et elle le croit. Elle a donné sans sourciller des millions et des millions pour la dévastation du Tonkin, pour l’établissement de l’esclavage à Madagascar, pour la création d’un port militaire à Bizerte (l’Aboukir de l’année prochaine), pour des missions extravagantes conduites par des anthropophages. Elle ne se doute pas que l’Algérie, la seule de ses colonies qui ait une valeur et qu’elle semble appelée à conserver, se détacherait de la métropole, tellement elle en est dégoûtée, si le nombre de ses colons était plus considérable. Elle tente même sournoisement, en ce moment, d’entamer le Maroc. Il faut bien donner à l’armée un semblant de raison d’être.

En somme, en dehors du rôle policier et réactionnaire qu’elle peut avoir à jouer à l’intérieur, l’armée n’a point d’autre motif valable d’existence que l’outrecuidante vanité publique. Le temps où la France imposait son despotisme au monde est passé pour jamais. Son action morale même cesse peu à peu de se faire sentir ; les peuples étrangers abandonnent l’étude de sa langue. Son prestige, que des actes ne soutiennent plus, s’évanouit. Les paniers-percés diplomatiques qui la représentent partout, fantômes de Robert-Macaires et spectres de marquis de Carabas, achèvent de la discréditer ; ces personnages vitreux parviennent, on ne sait comment, à intercepter les pâles rayons que projette encore l’astre. Les frontières de la France circonscrivent son influence.

À l’intérieur, toute vie réelle a disparu ; on fonctionne au lieu d’agir ; on n’est mû ni par les nécessités d’une énorme expansion coloniale, comme en Angleterre, ni stimulé par les besoins d’un grand développement industriel et commercial, comme en Allemagne. Peut-être, après tout, la France a t-elle dépassé cette longue période de civilisation irréelle où le prêtre, le marchand et le soldat dominent les préoccupations humaines, et ne conserve-t-elle que les apparences d’un état déjà aboli, virtuellement ; peut-être, sans s’en rendre compte elle-même, est-elle sur le point d’entrer dans une nouvelle phase d’existence, peut-être se trouve-t elle sur le seuil d’une civilisation nouvelle et vraie. Quoi qu’il en soit, la situation présente de la France est lamentable. Sous l’œil narquois des charlatans à panaches et des charlatans à tonsures, elle se repaît et se soûle d’elle-même, s’hypnotise en la contemplation de sa capitale comme un fakir indien en celle de son nombril.

Il faudra cependant que la France se résolve à prendre une décision et qu’elle donne à son existence une signification et un but. Lorsque les vents glacés auront couvert de leurs sifflements les derniers flons-flons des orchestres, lorsque les palais de carton-pâte se seront effondrés sous les premières neiges, la question de l’Exposition fera place à une question plus sérieuse. Cette question, la voici : Que va devenir la Belle France ? Le prolétariat, resté près de ses instincts, les intellectuels, réfractaires aux dogmes de l’hypocrisie, du mensonge et de la sottise, pourront donner la réponse. Les instincts du peuple, revendiquant le sol qui doit les nourrir et dont les a déracinés la main des traîtres, lui crient ce qu’est la France, ce qu’elle doit être ; le savoir des intellectuels leur apprend ce que c’est que la patrie française. Ils pourront agir. Ils sont la vraie force de la France ; ils sont la France même. Quels que soient les obstacles que puissent amonceler les filous et les bedeaux qui défigurent et mutilent la patrie, quelle que soit l’aide qu’ils aillent implorer une fois de plus au delà des frontières — et qu’il n’est pas sûr qu’ils obtiennent cette fois — le triomphe de la Révolution est certain.

L’armée nationale, enfin constituée en fait, accomplira sa mission qui est de supprimer la servitude et la misère en donnant une patrie réelle à tous les habitants du pays. Ainsi, l’armée régénérée par la grandeur même de sa tâche régénérerait la France entière, et contribuerait à la grande œuvre de rénovation sociale qui doit recréer l’humanité. La France aura, alors, à faire jaillir du sol que lui auront conquis ses baïonnettes le caractère physique et mental de sa nationalité ; son rôle devenant le plus noble de tous, philosophique et intellectuel, toutes les possibilités étant mises en œuvre, elle connaîtra enfin la vraie civilisation. Elle aura enfin donné réellement — ce qu’elle s’est si souvent vantée à tort d’avoir fait — un grand exemple au monde.

Rêve d’intellectuel. Les Intellectuels rêvent, voyez-vous ; et c’est pourquoi les Nationalistes les méprisent. Les Nationalistes n’aiment pas qu’on rêve, ni qu’on pense, ni qu’on sache quelque chose, ni même qu’on parle français. Ils aiment qu’on soit Nationaliste. Ils ont cherché, pendant très longtemps, une bonne injure à appliquer aux gens qui ne partagent point leurs opinions. Avec bien du mal, ils l’ont trouvée. Ils appellent ces gens-là des Intellectuels. Dans la France d’aujourd’hui, la belle France des culottes de peau, des mouchards et des marguilliers, il ne fait pas bon être un Intellectuel.

— Des Intellectuels, dit Millevoye, n’en faut pas. Il faut des généraux, des curés, et de la police. Vive l’armée ! Vive la revanche !

La revanche !… Millevoye, les Intellectuels auront la leur.



Voici la suprême conclusion de la sagesse : celui-là seul gagne pour lui-même la liberté et la vie qui résout de les conquérir chaque jour.
Gœthe.


Toute guerre est nécessairement, non pas par définition mais par effet, une guerre de conquête. Une conquête se compose de deux éléments : la prise de possession d’un territoire ou l’imposition d’un tribut, acte disputable, généralement blâmable, mais pas toujours ; et l’expansion d’idées appartenant soit au vainqueur, soit au vaincu, soit à tous deux — acte bienfaisant et fécond car il prépare et produit des conflits intellectuels tôt ou tard utiles au progrès humain. À mesure que le premier élément de la conquête disparaît, devient impossible et superflu, le second élément se développe et prend une importance qui s’augmente sans cesse. Les idées, en effet, sont aujourd’hui liées aux faits, les incarnent, en deviennent l’expression de plus en plus juste et de plus en plus simple ; les absorbent, pour ainsi dire. Nous cessons virtuellement de vivre dans un monde d’abstractions et de chimériques espoirs ; nous nous faisons peu à peu, et souvent à notre insu, un univers de certitudes idéales qui sont la cristallisation de réalités matérielles.

Les nationalités correspondant à peu près à leurs expressions géographiques, les obstacles apportés à l’harmonie générale proviennent des différences politiques et sociales dans la vie des divers États ; par exemple, de leur manière d’admettre, en pratique, l’existence d’un pouvoir religieux, militaire, capitaliste, propriétaire. Ces différences ne subsistent guère aujourd’hui, ou du moins elles n’existent que d’une façon superficielle ; ainsi, les peuples civilisés s’entendent tous pour reconnaître la légitimité de la propriété individuelle de la terre.

Mais que l’un d’eux, demain, — le peuple français, si l’on veut, — s’insurge contre ce système de propriété, et voilà l’accord rompu. Les intérêts des possesseurs du sol sont trop identiques partout, sont trop soumis aux mêmes risques, pour que les propriétaires terriens d’Angleterre et d’Allemagne, dirai-je, n’essaient pas d’envoyer la force armée dont ils disposent au secours de leurs confrères de France. La guerre, étant données l’ignorance et l’étroitesse d’esprit de la majorité des hommes, devient inévitable. C’est une guerre de conquête. L’Anglais et l’Allemand ont à conquérir la conception de propriété du sol que s’est faite le Français, révolté contre l’ancien système ; s’ils y parviennent, la conception française, qu’ils auront enchaînée, aura à lutter pour sa délivrance afin de reparaître avec de nouvelles forces, après un temps ; ou bien à mourir, purement et simplement, si elle est sans valeur. Le Français a à conquérir, de son côté, la conception de propriété territoriale que représente l’Anglais ou l’Allemand. Conquête possible d’un côté ou de l’autre, mais conquête nécessaire. Phase de la grande lutte qui commence en cette fin de siècle pour la conquête de la liberté et de la vie — pour la conquête de la terre. — Cette conquête doit être, nécessairement, poursuivie à l’infini ; les luttes qui en marqueront les étapes ne seront pas forcément sanguinaires ; elles peuvent devenir, et deviendront, amicales ; c’est sur l’éternel conflit intellectuel que peut être basée seulement la fraternité humaine.

Pour le moment, il est inutile d’espérer que les luttes qui marqueront l’avénement des temps nouveaux n’auront point un caractère bestial ; il ne peut pas, hélas ! en être autrement. Ce seront des luttes barbares, les dernières peut-être ; mais ce seront des luttes rationnelles. Les peuples seront enfin forcés, de comprendre, pour la première fois, pourquoi ils font la guerre ; et, le comprenant, comprendront sans doute qu’il ne faut plus qu’ils se fassent la guerre.

Une guerre, donc, doit aujourd’hui avoir un but, un but bien défini ; si elle n’en a pas lorsqu’elle s’engage, elle doit forcément s’en découvrir un après les premiers combats. C’est une chose dont les Nationalistes se doutent, et dont ils ont peur. Ils voudraient conserver à la guerre extérieure, s’ils sont amenés à la faire, (ce dont ils prient leur Dieu de les préserver) son caractère de haine imbécile et creuse ; ils tiennent surtout à conserver à la guerre civile qu’ils rêvent d’entreprendre le caractère d’épouvantable sauvagerie, de barbarie aveugle, qu’ils lui ont toujours donné. Ils font tous leurs efforts pour acclimater dans le peuple des instincts de cruauté dont une nation qui a quelque respect d’elle-même devrait avoir honte. Ils introduisent en France, avec approbation de la canaille cléricale dont ils sont les laquais, les abjectes courses de taureaux qui, de concert avec la suprématie du prêtre, ont conduit la malheureuse Espagne à sa situation présente. Ils ont avec eux une grande partie de la population, la plus grande partie peut-être, tout ce qui traîne un sabre, tout ce qui brandit un goupillon, tout ce qui noircit du papier derrière les guichets administratifs, tout ce qui pèse à faux poids, tout ce qui boit le sang des pauvres. S’ils ne peuvent éviter la guerre dont l’idée seule les fait trembler de peur, ils veulent que l’armée française parte à la frontière, telle une armée de mercenaires abrutis, sans une idée à la pointe de ses sabres, avec des baïonnettes trempées dans l’eau bénite ; ils veulent que cette armée-là, afin de sauver Rome et la France (la France de Rome) au nom du Sacré-Cœur, donne au monde le hideux spectacle dont elle le gratifia en 1870 : les valets galonnés des riches capitulant devant l’ennemi afin de courir massacrer les pauvres, et rougissant de sang français l’épée dont le travail des prolétaires doit payer la rançon. Eh bien ! s’ils doivent réussir dans leurs projets ; s’ils doivent faire, de la vilaine France qui grimace aujourd’hui, la France immonde qu’ils rêvent pour demain ; je lui souhaite, à cette France, la défaite et l’annihilation. Je le pense, et je le dis. Si la France doit être la caverne des meurtriers, le repaire des affameurs, l’antre des cafards et le lazaret des crétins, il vaut mieux qu’elle cesse d’exister. Il faut qu’elle cesse d’exister. C’est de la destruction de cette France-là que doit naître la France réelle, expression vivante de la liberté et de l’égalité, la Belle France.

L’influence des armées nationales sur l’esprit du peuple, si elles se constituent en réalité, sera excellente. En dehors de la base solide qu’elle aura fournie à la nationalité en faisant du sol de la patrie le patrimoine de tous, l’action en masse — vers un but déterminé, unanimement désiré — préparera à l’action individuelle, y conduira directement. À présent, l’homme n’est qu’un rouage infime dans l’immense et grossière machine de l’esclavage social ; on développe en lui juste assez de sa personnalité pour qu’on puisse lui coller sur le dos une étiquette, avec laquelle il va se vendre. Il ne vit pas, il n’agit pas, il ne travaille même pas ; il se débat avec les circonstances, c’est-à-dire entre les pattes molles de la fatalité ridicule et artificielle à laquelle l’a livré une monstrueuse apathie qui le rendit indigne de la griffe du Destin. L’esprit de l’homme a été obscurci, d’une horrible façon, par les gredins qui le tiennent encore dans leurs chaînes. L’homme doit croire aux Principes, les vénérer. Or, aucun malfaiteur universel, aucun fléau, aucune peste, aucun choléra-morbus, n’a causé la cent millième partie des désastres qu’a occasionnés le plus insignifiant des principes. On a vanté à l’homme les Droits et les Devoirs ; il a cru à leur existence. Les Devoirs sont la résultante de la progression de la vie ; ils ne sont point fixés à jamais, et abstraits ; ce sont des nécessités transitoires et tangibles. Quant aux Droits, ce sont de ridicules fantômes lorsque les moyens d’en user n’existent pas ; et ils deviennent des fonctions naturelles et indispensables lorsque ces moyens existent. Droits et Devoirs sont des mots pernicieux, qu’il convient de supprimer. Il n’y a pas de Droits. Il n’y a pas de Devoirs. Il y a des Appétits.

Ces appétits, il est possible de les satisfaire aujourd’hui, au moins partiellement. Il est possible de remplacer la misérable existence actuelle, contrainte, ratatinée, décrépite, — et ces épithètes peuvent s’appliquer à la vie des riches dont le bonheur n’est qu’un mensonge, et qui crèvent déjà de peur sous l’œil froid des déshérités — par une autre existence qui sera un large et continuel développement d’énergie jeune ; dans laquelle tout effort, volontaire et sans limites, contribuera à cette conquête de la liberté et de la vie — conquête de la terre — qui doit être l’œuvre quotidienne de l’homme conscient de soi-même, égoïste.

L’ère de l’égoïsme va s’ouvrir ; de l’égoïsme qui procède de la compréhension équilibrée, et justement orgueilleuse, des instincts ; de l’égoïsme franchement avoué, activement manifesté, et qui refuse de se laisser entraver par l’hypocrisie des dogmes, l’imbécillité des formules et la barbarie des systèmes ; de l’égoïsme, seule force naturelle et vraie. Si l’égoïsme n’existe point, l’individualité est impossible ; par conséquent, la liberté et l’égalité — c’est-à-dire, pour tout exprimer d’un mot, la solidarité. — La force est alors érigée en monopole de classe ; la caste militaire est créée. Et cette classe étant généralement composée de gens d’intelligence pauvre, son pouvoir est contrôlé et dirigé par une autre caste, qui s’est fait une spécialité de la ruse, de l’artifice et du mensonge — la caste sacerdotale.